Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 18 sur 22

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Mon père

Chapitre 19.

19.

 

LE soir, nous sommes allés à l’opéra, à Vérone, où Aida était donné. C’était, selon Paul M., l’opéra favori d’Héléna : l’histoire d’une esclave qui n’avait pas su se libérer de ses chaînes, et qui chantait :

La terre où j’ai cueilli

Les lauriers de la gloire

Le ciel de nos amours

Comment les oublier ?

Vers un sol étranger

Je fuirai avec toi

Désertant ma patrie

Les autels de nos dieux.

Alors j’ai vu Aïda s’allonger sur le sol et hurler sa maladie d’amour. Elle s’est couchée, Aïda, l’esclave, elle finit enterrée vivante dans son tombeau car elle a choisi de suivre cet homme jusqu’aux enfers. Aïda est sous dépendance et les êtres sous dépendance ne s’en sortent pas, ne s’en sortent jamais.

Et moi, pensais-je, dans une grande confusion, n’étais-je pas un être captif ? Allais-je subir le même destin qu’Aïda ? Ou qu’Héléna ?

Déjà je vois le ciel s’ouvrir

Là cesse toute angoisse

Là commence l’extase

D’un éternel amour.

Lorsque nous sommes rentrés à la maison, il était très tard. Nous avons suivi les petites routes sinueuses, et j’ai senti à nouveau la peur. Je ne voulais pas subir la même frayeur que la nuit passée, et cette terreur qui ne m’avait plus quittée depuis que Paul M. avait surgi dans ma vie. Je ne voulais plus souffrir, et il m’était impossible de partir. Il fallait affronter, courageusement, il fallait savoir.

Nous nous sommes salués, et je suis montée dans la chambre d’Héléna. En chemise de nuit, je me suis assise sur le lit et j’ai regardé autour de moi. Tout semblait très calme, si ce n’était les craquements sur le sol de la maison, comme si elle s’éveillait.

– Il faut qu’ils sentent une direction, non une pression, sinon ils se bloquent et ils ne franchissent pas l’obstacle, avait dit Paul M., en parlant des chevaux.

N’était-ce pas ce qu’il était en train de faire avec moi ? Que cherchait-il au juste ? Que voulait-il de moi ?

J’ai jeté un œil sur le coffre de bois peint posé sur la table de nuit, j’ai avancé la main pour l’ouvrir, j’entendais les battements de mon cœur tambouriner contre ma poitrine. Je me suis efforcée de calmer le tremblement de ma main, j’ai épousseté le coffret, lentement je l’ai ouvert. Là, il y avait plusieurs papiers jaunis, un petit carnet et une vieille photographie : celle de mon père, l’air heureux, détaché, à vingt ans. C’était à Paris, devant un hôtel. Je n’ai pu m’empêcher de sourire, en voyant ce jeune homme fringant et beau, élégant en costume blanc, qu’était mon père dans l’insouciance de sa jeunesse.

– Héléna ?

C’était la voix de mon père. Qui appelait-il ? Était-ce moi, sa fille, ou l’autre femme ?

– Héléna ?

– Oh non…, murmurai-je, en relevant les yeux.

C’était mon père que je voyais dans le miroir devant moi, mon père ou le fantôme de mon père qui s’approchait de moi. Mon père, avec ses cheveux gris, avec ses yeux cernés, et son visage émacié des derniers temps, s’avançait vers moi. De peur, j’ai serré la photo dans mes mains, et je me suis recroquevillée en tremblant, sans oser me tourner.

– Ça va ? dit-il de sa voix grave. Tu frissonnes. On dirait que tu as froid.

En effet, mes mains, qui tenaient toujours la photo, étaient en train de se crisper, et tout mon corps de trembler, et mon cœur de battre à se rompre. Par les craquements sur le sol, j’entendais mon père se rapprocher davantage, jusqu’à arriver derrière moi, qui étais sur le rebord du lit. Glacée d’effroi, comme frappée de paralysie, je ne pouvais faire un geste. Alors j’ai relevé la tête. Mon cœur s’est arrêté de battre. Il ne voyait pas que je le voyais dans le miroir au-dessus de la table de nuit. Il tenait un couteau dans sa main gauche.

Je n’osais toujours pas faire un mouvement. Il a avancé une main vers les papiers jaunis dans le coffre, en a sorti une lettre.

Alors, lentement, presque mécaniquement, il s’est retourné.

– Tiens, dit-il, en me tendant le couteau.

Il me regardait d’un air déterminé, et ses yeux semblaient lancer des éclairs. Alors je me suis mise à hurler, comme une folle, comme une désespérée.

– Que veux-tu ? Que veux-tu de moi ?

Il y a eu un silence. Mon père me considérait, l’air étonné.

– Et toi, que veux-tu ? C’est toi qui m’as fait venir ici, non ? C’était ta décision !

– Non ! Non ! Ce n’est pas moi, criai-je, hors de moi, ce n’est pas ma faute, pas ma faute… Pas ma faute.

– Allons, Héléna, répondit-il en avançant vers moi. Calme-toi.

Alors il tendit une main qu’il posa sur mon épaule.

– Ne me touche pas ! dis-je en considérant le contenu, en faisant un bond de côté. Ne me touche pas !

– D’accord.

– Que veux-tu, lui dis-je, tu veux me tuer ? Tu es venu pour cela, n’est-ce pas ? Pour me tuer ou pour que je me tue ? Mais pourquoi ? Pourquoi moi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? Qu’est-ce que je ne t’ai pas fait ? Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour toi ?

Je m’écroulai en pleurs sur le lit, il s’assit près de moi. Il avait toujours le couteau dans ses mains. Il me considérait calmement à présent. Et moi, tout mon corps était secoué de frissons, de haut en bas. Une sueur froide coulait le long de mes tempes, rejoignant les larmes. Je le considérai, horrifiée.

Et pourtant, j’étais prête, prête à mourir, oui, j’étais prête à être sacrifiée.

Lentement, mon père leva la lame vers moi.

– Cette lettre, dit-il, je l’ai toujours vue dans ce coffre, depuis mon enfance. Elle n’a jamais été ouverte. Moi, je ne peux pas l’ouvrir. Prends ce coupe-papier et fais-le, s’il te plaît.

Alors seulement j’ai compris.

Sous l’effet des lueurs de la chambre, son visage s’était creusé, et ses cheveux avaient pris un reflet blanchâtre.

L’homme qui était devant moi n’était autre que Paul M.

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