Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 9 sur 22

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Mon père

Chapitre 10.

10.

 

PAUL M. et moi sommes rentrés à pied dans les rues désertes. Nous avons emprunté des détours silencieux, comme pour retarder le moment où nous allions nous retrouver face à face. La nuit, l’été, le dimanche avaient plongé la ville dans la solitude. Les fenêtres étaient closes, les volets fermés, l’obscurité était profonde au fond des couloirs. Plus tôt, il avait dû pleuvoir. Les réverbères jetaient leur lumière taciturne sur le trottoir gris, où gisaient quelques flaques d’eau. Plus tôt, oui. Comme le temps s’étirait, depuis que Paul M. était là. Et comme le temps s’était arrêté depuis que mon père était mort…

Enfin, nous avons entendu le vrombissement des voitures sur l’avenue. Nous sommes arrivés chez moi, ce chez moi où je vivais depuis si longtemps que je n’entendais plus la clameur de la ville, que je ne voyais plus ses lumières sombres, ni ses jours tristes comme les nuits. Nous nous sommes assis au salon, d’un même mouvement. C’est Paul M. qui a rompu le silence.

– Et toi, Héléna, a demandé Paul M. Pourquoi es-tu seule ?

– Pourquoi…

– Est-ce que tu ne t’es jamais mariée ?

– Si je ne me suis jamais mariée… C’est une autre histoire. Une longue histoire.

– J’ai le temps, a répondu calmement Paul M.

– Il y a très longtemps, commençai-je, comme si j’allais raconter un conte de fées, j’ai eu un ami, un homme gentil et affable. Vis-à-vis de moi, il était très prévenant. C’est-à-dire qu’il s’occupait de moi. Le matin, je ne savais jamais comment m’habiller. Il consultait la météo, me disait s’il faisait chaud, s’il faisait froid, et ce que je devais mettre.

J’avais trouvé quelqu’un qui prenne soin de moi, et qui me rassure suffisamment pour que je puisse sortir de ma chambre. Je lui demandais beaucoup : de venir me chercher, de me ramener, et de faire mes courses, d’être là, constamment avec moi, auprès de moi, sans jamais s’absenter, sans jamais faillir. D’un tempérament taciturne, il acceptait volontiers de rester avec moi, de ne pas voir d’amis comme le faisaient les jeunes gens de son âge. J’avais trouvé à travers lui cet amour particulier qu’est l’amour médecin, celui qui soigne et qui guérit. Mon ami était là pour m’assister, m’escorter, me consoler, ou mieux encore, calmer mes angoisses. Il était le remède à tous mes maux, le médicament que je m’administrais quotidiennement.

J’aimais mon ami, mais j’avais une telle attente que je n’étais jamais assez satisfaite de l’amour qu’il me portait. J’étais à la recherche de l’amour, de la moitié de mon corps, la moitié de mon cœur, la moitié de mon âme, la moitié de moi.

Tous les jours, je demandais à mon ami s’il m’aimait, et je crois qu’il ne comprenait pas que je puisse lui demander cela, en plus de toutes les preuves exigées. Moi, je lui écrivais mon amour, mais il ne lisait pas, je passais mon temps à interpréter et à réinterpréter les moindres signes qui indiquaient les soubresauts de son cœur, mais cela ne semblait pas l’intéresser, et je me sentais flouée alors même qu’il faisait tant pour moi, et qu’il répondait à mes demandes, toujours plus grandes, exorbitantes, mais cela ne me suffisait pas. Bientôt, mon amour se transforma en une immense déception.

Le jour où je crus que mon ami manifestait un signe de lassitude, je lui dis que son âme était comme de la boue. Puis je repris les clefs de mon appartement, et j’ouvris la porte en le sommant de partir. J’étais dans une colère folle, sans mesure avec le sentiment doux et constant qu’il me portait. Je criai, hors de moi, que je ne voulais plus le voir, je sanglotais de haine et de désespoir. Je lui en voulais à la fois d’être là et de ne pas être là. Je voulais chasser l’homme de ma vie.

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