Mon père
Chapitre 18.
18.
C’EST pourquoi je décidai de partir avec Paul M. en Italie. Car, jusque-là, nous avions beaucoup parlé de notre père. Mais nous ne savions toujours rien de la mère de Paul M., Héléna. Pourquoi n’avait-elle pas cherché à joindre notre père après cette lettre ? Pourquoi avoir menti à son fils, au sujet de son père ? Pourquoi lui avoir caché qu’il existait, alors qu’elle savait où il était ? Elle qui avait vécu toute sa vie dans la fidélité : elle ne s’était jamais mariée, elle n’avait pas eu d’autre enfant. C’est pourquoi j’ai dit à Paul M. que c’était certainement de son côté que se trouvait la pièce manquante du puzzle.
Héléna habitait une maison en Italie, que Paul M. avait gardée après sa mort, telle qu’elle était, intacte. Il n’y était plus jamais retourné. Je lui ai proposé de nous y rendre, afin de chercher des documents, des indices, des indications sur elle, sur sa vie, sur ce secret, et, peut-être, de trouver la lettre dont nous avait parlé Madeleine S.
Nous sommes partis ensemble. Après plusieurs heures de route, nous sommes arrivés dans la maison d’Héléna, une vieille ferme en Toscane au milieu d’une colline où ne résonnait que le chant des cigales. Autour du domaine, se trouvaient des chemins où les oliviers étaient immobiles comme dans un tableau. C’était loin de tout, un petit coin hors du monde, où le temps semblait arrêté. Et la nature aussi : on aurait dit un modèle qui posait immobile pour un peintre céleste.
La maison principale avait deux étages. Paul M. m’a attribué l’une des deux chambres qui se trouvait au premier. C’était celle d’Héléna. Il a pris l’autre, qui était la sienne.
Lorsque je suis entrée dans la chambre d’Héléna, j’ai compris qu’elle n’avait pas été ouverte ni habitée depuis sa mort. C’était une grande chambre aux tentures de velours rouge, aux commodes de bois sombre, au parquet verni, et au lit à baldaquin, le lit d’Héléna. Une couche de poussière recouvrait tous les vieux meubles de bois massif et le couvre-lit de velours rouge. Sur la table de nuit, était posé un livre, avec au milieu un marque-page. À côté, se trouvait un petit coffre en bois peint, couvert de poussière.
Il y avait une salle de bains attenante à la chambre. J’y ai fait ma toilette en me regardant dans le miroir où elle avait dû se voir tant de fois. Je tentais d’imaginer son visage, ses traits, sa peau ridée, ses yeux toujours jeunes, car seuls les yeux ne vieillissent pas.
La nuit était silencieuse et sombre, et j’avais peur. Je suis entrée dans le lit en frissonnant ; les draps étaient légèrement froissés. Peut-être avait-elle passé sa dernière nuit dans ce lit, dans ces draps, peut-être même était-ce son lit de mort ? Peut-être aurais-je dû demander à Paul M. s’il y avait d’autres linges dans la maison.
Bientôt, je fus prise par un sentiment de terreur, le même que celui qui m’avait habitée le premier soir de la venue de Paul M. chez moi. À nouveau, les questions embarrassantes m’envahissaient : que faisais-je ici, dans cette chambre, dans ce coin perdu loin de tout, avec un homme que je ne connaissais pas ? C’est alors que m’est revenu à l’esprit ce que Paul M. avait dit au sujet de sa femme : « Elle s’est suicidée, après des années de dépression. » Et si c’était faux ? Et si elle ne s’était pas suicidée ? Et si c’était lui qui l’avait tuée ?
Je me suis levée de mon lit, pour fermer la porte à clef, lorsque soudain, j’ai entendu des pas derrière la cloison, qui se rapprochaient de ma chambre, comme à reculons, des pas étouffés. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre, mes jambes ont commencé à flageoler. J’ai donné un coup de clef dans la serrure, en essayant de faire le moins de bruit possible, et j’ai collé mon oreille contre la porte. Les pas semblaient se rapprocher. Paul M. se trouvait devant ma porte, j’en étais sûre, dans la même position que moi, l’oreille collée contre le linteau. Je pouvais entendre jusqu’à son souffle. Mais cette fois, il n’y avait pas de téléphone. J’étais seule au milieu de nulle part, seule avec lui, et j’avais la certitude à présent qu’il allait me tuer.
Je me suis éloignée de la porte et je me suis allongée sur le lit, inerte. Je suis restée ainsi de longues, de très longues minutes, jusqu’à ce que j’entende un léger grincement : c’était la poignée qui était en train de se baisser.
– Héléna ?
Je n’ai pas répondu. Je retenais ma respiration. Je suis restée ainsi, parfaitement immobile, jusqu’au moment où les pas se sont éloignés.
Le lendemain matin, je me suis réveillée dans la même position que celle dans laquelle j’avais attendu. Sans m’en apercevoir, épuisée par la peur, j’avais fini par m’assoupir. J’ai ouvert les rideaux, et j’ai vu un soleil radieux sur la nature intacte, qui m’a convaincue de sortir de ma chambre. Paul M. était dans le salon. Il m’a saluée comme si de rien n’était, m’a demandé si j’avais bien dormi, et il m’a proposé de m’emmener voir les chevaux de la ferme. C’étaient deux beaux chevaux alezans sans selle, des chevaux sauvages qui galopaient dans un champ, et qui n’avaient pas l’habitude d’avoir un cavalier. Je pensais à Héléna qui devait venir tous les jours les regarder : c’était l’image de la liberté. Lorsque j’ai demandé à Paul M. comment il faisait pour les monter, il m’a répondu qu’il fallait leur inspirer confiance. Devant mon air interrogatif, il a ajouté :
– Il faut qu’ils sentent une direction, non une pression, sinon ils se bloquent et ils ne franchissent pas l’obstacle. Il faut les tenir fermement sans les serrer trop fort.
Devant nous, le paysage éloquent s’organisait avec toutes les teintes de vert, autour des arbres éternels, les buissons impavides, et moi je les voyais s’animer dans la poussière brillante comme mille étoiles minuscules. La journée s’est passée ainsi, dans les champs, malgré la peur que j’avais de Paul M. Je ne le quittais pas des yeux, comme si je devais le surveiller, comme si, en le regardant, j’évitais qu’il ne me tuât. Je tentais de capturer un regard, un geste, qui aurait dévoilé l’autre facette de son personnage, mais il semblait égal à lui-même.
La Toscane était muette et immobile. La Toscane était loin, très loin du père. Mais mon père, cet été, n’était pas loin de la Toscane. Au détour d’un chemin, il m’a semblé le voir qui s’y promenait comme lors de ses dernières vacances.
En pensant à cela, je me suis mise à pleurer, de vraies larmes de tristesse, je me suis assise au bord du chemin, et j’ai pleuré, sans même savoir pourquoi. Paul M. s’est assis sur le sol à côté de moi, au bord du chemin.
– Je crois, a-t-il dit, je crois que le souvenir de ton père te fait souffrir. C’est comme un étau qui se resserre autour de toi, et c’est ma faute.
– C’est faux. Le problème était là avant toi. Il a commencé lorsque mon père a décliné.
– Décliné ? a dit Paul M.
– C’est-à-dire qu’il se faisait vieux, et dépendant. Lorsque j’étais enfant, j’étais dépendante de lui, et lui était toujours là pour moi. Pourquoi ne s’occuperait-on pas de son père vieux, comme il s’occupait de nous lorsque nous étions enfants ?
Paul M. a répondu qu’il n’était pas d’accord, qu’on n’était pas tenu de se dévouer totalement à son père. Mais Paul M. n’avait pas eu de père, Paul M. n’avait pas de loi, pas de nom, pas de désir, pas de père. Paul M. était seul sur terre, il n’avait pas de père pour l’appeler le matin et le soir de son anniversaire, Paul M. n’avait pas d’alpha ni d’oméga, n’avait pas de père qui s’occupait de lui, ni de qui il dût prendre soin, Paul M. n’avait pas de vieil enfant, un père, Paul M. n’avait pas de petit homme qui le quittait les larmes aux yeux, n’avait pas de patriarche qui le suivait, le sourire aux lèvres, Paul M. n’avait pas de regard fier posé sur lui, n’avait pas de père qui l’enlaçait, Paul M. n’avait pas connu l’amour gratuit du père, n’avait personne pour l’accompagner, n’avait même pas pu formuler la demande d’être raccompagné, Paul M. ne voyait plus son fils, n’avait pas su être un père, Paul M. ne savait pas aimer de l’amour fou, Paul M. n’avait pas d’origine, donc pas de fin, ne comprenait pas le sens de la vie, car personne ne lui avait dit que la vie n’avait pas de sens, mais que ce n’était pas si grave après tout, Paul M. avait décidé qu’il était trop seul, et que personne ne l’aimait vraiment et c’était pourquoi il avait décidé de trouver un père.
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