Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 6 sur 22

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Mon père

Chapitre 7.

7.

 

ENSUITE, sur les rives de ma vie, j’ai promené mon manque d’amour. J’ai erré à sa recherche, et je le trouvais, si ardente que j’étais, à chaque pas, devant chaque perron, sur chaque front, dans le fond des regards qui se posaient sur moi, dans la moindre émotion, je cherchais les yeux de mon père.

Mon professeur, c’était mon père, mon ami, c’était mon père, plus tard, mon patron fut mon père, et mon collègue, mon père aussi. Ainsi, j’ai passé ma vie, de père en père, à recomposer le kaléidoscope de mon enfance. À chaque coin de rue, c’était mon père. Dans les villes, dans les montagnes. Devant tous les horizons, à perte de vue. J’écrivais : c’était mon père. Je lisais, c’était mon père.

D’ailleurs, qu’est-ce qui n’était pas mon père ? Le vent qui souffle, c’était mon père, le soleil et la pluie, c’était mon père, la lumière du matin, c’était mon père, les soirs d’hiver, c’était mon père, le temps qui passe, c’était mon père, la mémoire, c’était mon père, ce pays, c’était mon père, et tous les autres étaient mon père, la langue, c’était mon père, mon nom, c’était celui de mon père. Qu’est-ce qui n’est pas mon père, si je m’appelle comme mon père, et si à chaque fois que l’on prononce mon nom, on m’appelle de son nom ?

Sans cesse, je recherchais l’amour infini du père qui sourit, heureux en son confort, fier et serein, sourire d’à côté, sourire d’en face, sourire de rien, plaisir du bonheur et plaisir de la vie. Je me souviens, ô je me souviens de la grande insouciance de l’enfance, le pacte absolu, le don de lui à moi vers lui.

À peine l’avais-je quitté que déjà je voulais revoir mon père accueillant, me recevant les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Tel l’enfant prodigue, j’aurais aimé revenir dans sa ville, dans la maison de mon enfance, dans la librairie où mon père nourrissait l’esprit des hommes. Je voulais retourner chez mon père, dans la nuit sans crier gare, à marcher un peu au-dessus du monde, au-dessus de lui, alors qu’il fallait apprendre à vivre, apprendre à aimer, apprendre. Je voulais revoir le soir chez mon père, le soir de mon enfance quand il rentrait, et comprendre que je n’étais pas seule. J’étais un torrent d’amour donné, un océan d’amour reçu par mon père. Derrière moi il y avait l’amour, il y avait tant d’amour.

Voici sur moi le fil rouge de l’histoire ancestrale, écrite par la lune au clair filtrée :

Je suis un enfant qui vient de naître. Mes yeux le dévorent et pourtant je n’ose le voir, je cherche son regard et je ne parviens pas à le contempler, j’ai du mal à soutenir sa vision et je suis éblouie, je n’ai de lui qu’une perception vague, je ne connais pas la couleur de ses yeux, mais je sais la hauteur de leur expression, je ne connais pas le tracé de sa bouche mais je sais la profondeur de son sourire, je suis ravie par les gestes amples de ses mains mais j’ignore si elles sont petites ou grandes.

De son corps, je ne sais que les mouvements, je connais leur rythme, leurs impulsions, et partout je le verrai, en chaque homme, je le verrai, en chaque geste, je le verrai, en chaque sourire, je le verrai, en chaque mot, je le verrai, et dans mes rêves, je le verrai, et il sera tous les hommes, et partout je le verrai car je l’ai connu par les yeux de l’amour.

Je viens de naître et déjà je suis la grande amoureuse savourant l’aube, je suis la bienheureuse, et après le doute, l’incertitude, il n’est que mon père, il y a les moments où je le vois et ceux que je meuble en l’attendant, il y a la vie et l’attente de la vie, il y a le travail pour relancer la vie, il y a le témoignage, la commémoration et la satisfaction, il y a le bonheur d’avoir un père.

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