Mon père
Chapitre 16.
16.
PAUL M., sur la route qui nous menait à nouveau vers Madeleine S., semblait nerveux. À plusieurs reprises, il m’avait demandé si je ne désirais pas qu’il s’y rendît seul, si ce n’était pas trop douloureux pour moi de remuer tout ce passé, et, je ne savais l’expliquer, mais cette sollicitude me paraissait fausse, empruntée. Je me demandais si Paul M. ne voulait pas être seul pour questionner Madeleine S., s’il ne désirait pas s’emparer de cette histoire, pour recréer son histoire, alors que je la peuplais de mes souvenirs, et de mon père à moi.
C’est probablement pour cette raison que je me refusais toujours à lui donner l’information, capitale pour lui, que mon père avait gardé sa photographie dans sa veste avant sa mort. Ce n’était pas par méchanceté, mais par peur : je redoutais que Paul M. s’emparât de mon passé, je ne voulais pas qu’il me prît mon père.
Tous les hommes ont un père : il faut bien comprendre cela, qui n’est pas une évidence.
Il y a deux types d’hommes : ceux qui cherchent le père, et ceux qui cherchent à tuer le père. Ceux qui cherchent le père seront toujours les plus malheureux et souvent les victimes.
Et Paul M. était du côté des victimes : il était de ceux qui n’ont pas peur de dire que tout va mal, de ceux qui ne prennent pas le temps de se coiffer le matin, de ceux qui ont abandonné la lutte et de ceux qui s’abandonnent, de ceux qui recherchent moins à susciter l’admiration qu’à l’éprouver, de ceux qui ne peuvent survivre sans l’ombre d’un regard, de ceux qui préfèrent l’imaginaire au réel, le rêve à l’action, la permanence à la mutation, il était du côté des fils, car Paul M. était de ceux qui cherchent un père. C’était la raison pour laquelle il était venu vers moi, car moi, j’avais un père à donner, et il se trouve que ce père était celui qu’il cherchait – ou peut-être, qu’il cherchait à prendre ?
– Tu es bien sûre de vouloir venir ? répéta-t-il, alors que nous arrivions dans la rue de Madeleine S.
– Bien sûr, dis-je.
– Tu n’as pas peur ?
– Mais non, répondis-je. De quoi aurais-je peur ?
Ce fut alors que je compris que lui et moi étions dans une même quête, la quête du père, mais que dans ce jeu dangereux, il y aurait forcément un gagnant et un perdant. Je pensais que Paul M. ne voulait pas seulement savoir si son père – mon père – l’avait aimé. Il voulait savoir s’il l’avait aimé plus que moi. Plus que moi : n’était-ce pas là une problématique de frère ?
Madeleine S. le regarda d’un air bizarre qui me fit me demander s’il n’y avait pas une connivence entre eux, une conversation dont j’aurais été exclue. S’étaient-ils parlé, sans que je le sache ? Ses cheveux rouges étaient légèrement ébouriffés, et ses yeux mobiles regardaient sans cesse de droite à gauche, de gauche à droite, l’air inquiet. Hésitante, comme si elle savait quelque chose qu’elle ne nous avait pas révélé, et que nous allions lui faire dire, c’était inévitable. Cette fois, elle n’a pas tenté de détourner notre attention vers d’autres sujets. Elle ne nous a pas servi à boire ni à manger. Elle s’est assise, devant nous, droite, raide, l’air sérieux.
– Mais que voulez-vous d’autre de moi ? Il y avait un pacte… Et ce pacte, j’en fais partie. Vous comprenez ? Je ne peux rien vous dire. Je vous en ai déjà trop dit, beaucoup trop…
– Vous devez nous parler, ai-je dit. Nous devons savoir. Nous sommes ses enfants.
– Mais le pacte était de ne rien dire, même à ses enfants. Je dirais : surtout à ses enfants. À personne. Et cette promesse, ils l’ont respectée l’un et l’autre jusqu’à leur mort…
– Vous saviez qu’ils sont morts la même année ? demanda Paul M.
Madeleine S. a fait un signe affirmatif.
– À quelques mois d’écart, a-t-elle ajouté. C’est moi qui ai annoncé à votre mère que votre père était mort… Je devais le lui dire… J’ai pensé qu’elle devait le savoir. Elle est partie deux mois après lui… Mais peut-être n’aurais-je pas dû lui annoncer cela ?
– C’est ce qui l’a décidée à me parler, à me dire enfin la vérité, a dit Paul M.
– Mais quelle vérité ? Pouvez-vous nous le dire ?
Elle me regarda, comme pour juger, pour voir si j’étais capable d’entendre ce qu’elle allait m’annoncer. Et je lui rendis son regard, que je fis serein, sincère. En vérité, j’avais peur. Oui, j’avais peur de ce qu’elle allait me dire, et tout mon corps me signifiait de ne pas l’entendre, de partir tout de suite, de lui dire que je reviendrais une autre fois, que ce n’était pas le moment. Mais je savais que ce ne serait jamais le moment…
Madeleine S. s’est levée, a arpenté la chambre, comme pour réfléchir.
– Au moment où votre père et Héléna se sont connus, c’était la guerre, vous savez, a dit Madeleine S. en chuchotant, comme si elle avait peur d’être entendue. Votre mère, dit-elle en s’adressant à Paul M., était juive. Elle voulait s’enfuir, mais il pensait qu’elle pouvait rester, que ce n’était pas dangereux. C’est ce qu’ils firent, pendant plusieurs mois… jusqu’au jour où votre mère a été dénoncée. C’était juste après votre naissance. Lorsque les Allemands sont arrivés chez votre père, par chance, elle n’était pas là.
Le soir même, elle s’est enfuie, en lui faisant jurer qu’il ne parlerait jamais d’elle, ni de leur enfant, à qui que ce fût. Votre père, pendant longtemps, l’a recherchée, attendue, mais il n’avait plus aucune nouvelle d’elle. Il ne savait pas où étaient la mère et l’enfant ni s’ils étaient encore en vie.
Madeleine S. m’a lancé un regard qui ressemblait à une supplique silencieuse.
– Après la guerre, Héléna a contacté votre père, par mon intermédiaire. Et lui, bien sûr, il voulait la revoir, même s’il en avait peur. Elle n’est jamais venue à ce rendez-vous. Elle m’a remis une photo pour lui.
– Savez-vous pourquoi ?
– Juste avant qu’elle ne vienne, je lui ai dit que votre père avait eu un autre enfant. Une fille. Je devais le lui dire, non ? Lorsqu’il est arrivé au rendez-vous, et qu’il m’a vue, moi, il a tout de suite compris qu’elle ne viendrait pas. Il a pris la photo. Il est parti… Je n’avais jamais vu un homme dans une telle détresse. Le jour d’après, il est venu me déposer une lettre pour Héléna.
« Alors je suis allée voir Héléna, ajouta-t-elle en s’adressant à Paul M. Et je lui ai donné la lettre… Elle ne l’a pas ouverte. Nous n’en avons jamais plus parlé.
OceanofPDF.com