Mon père
Chapitre 6.
6.
CETTE nuit où Paul M. est finalement resté chez moi, il me fut impossible de dormir. Je n’avais plus peur de lui. Cependant, j’avais tout de même fermé la porte de ma chambre à double tour, et j’avais vérifié que le téléphone sur ma table de nuit était bien branché. J’étais inquiète, tourmentée comme à la veille d’une grande décision. Mille images de ma vie avec mon père me revenaient à l’esprit, qui se succédaient comme si, trop longtemps étouffées, elles se précipitaient en désordre pour voir le jour. Je revoyais ces instants familiers, avec un autre regard, en pensant à ce secret. Je me suis souvenue des moments où mon père aurait pu me parler, au fil de sa vie, mais il s’est toujours tu. En y pensant, je me sentais presque mal.
Un matin, je me suis éloignée de mon père. C’était la veille du jour de mes vingt ans, le premier anniversaire que je passai sans lui. Le lendemain, mon père me téléphona tôt dans la journée pour me dire combien il était heureux du jour de ma naissance.
– Tu es le premier, dis-je.
Et le soir, tard, à nouveau, mon père appelait.
– Je suis le premier et le dernier.
Mon père était l’alpha et l’oméga. Il commençait et finissait ma journée ; pourquoi sa mort n’aurait-elle pas été la fin de ma vie ?
Mon père, lui, n’avait plus de père. Ainsi, il n’était que père, n’étant pas fils. Mon père n’avait pas de mère non plus. Mon père n’avait pas de frère : ainsi, il était le seul de son genre. Il était d’une espèce particulière : mon père était de l’espèce des pères. Mon père, qui n’avait pas de famille, semblait né d’une génération spontanée. Et moi, j’étais la fille de mon père, j’étais le fils de mon père, j’étais la mère de mon père et le père de mon père. Je comblais les manques insondables du cœur du père.
Un matin, je me suis éloignée de mon père, de sa maison retranchée, de ses dédales et venelles restreintes, de ses façades soigneusement badigeonnées, de ses murs bordés de grilles et de lourds portails qui cachent aux passants les demeures aux cours secrètes. J’ai laissé mon père sur son fauteuil, sur sa couverture de laine, sur son lit, dans sa demeure que protègent les volets contre le froid et le soleil, j’ai laissé le cœur de mon père comme un espace à ciel ouvert protégé par la lune, j’ai laissé mon père dans sa chambre, sa cuisine et sa cave, je l’ai laissé à son bassin d’ablutions, sa pièce au sol craquant, j’ai laissé mon père sous son plafond bas, ses murs délavés aux mille arabesques, j’ai laissé mon père à sa table d’étude, à l’ombre d’un texte, j’ai laissé mon père au milieu de milliers de livres, j’ai laissé mon père en plein roman, j’ai laissé mon père avant qu’il ne tourne la page, je l’ai laissé devant ses coffres, ses matelas et ses coussins, sa table ronde, et sa table basse de bois sombre, j’ai laissé mon père dans sa boutique, en train de chercher un livre, j’ai laissé mon père devant une assiette vide, un couvert mis, une chaise, j’ai laissé mon père dans la faible lueur d’un matin, derrière les remparts de la ville, assis à même le sol devant sa porte, son rideau rouge, éternellement, j’ai laissé mon père seul, les yeux au bord des larmes, le sourire figé, le cœur battant, le cœur brisé.
Ô combien immense est l’empire d’un père. J’ai laissé mon père, mais mon père ne m’a pas quittée. Ma vie s’est arrêtée là, à l’entrée, au linteau de sa maison, sur le tapis mousse, sur le seuil de sa porte, j’ai laissé ma vie. Ce geste de partir de la demeure de mon père fut infini, ce baiser qu’il posa sur mon front, et les larmes versées par l’un et par l’autre jamais ne s’arrêtèrent de couler, et les lèvres de soupirer, de s’épancher de tant de manque. Mon cœur saigne encore de cette blessure de cette fin d’enfance, du grand départ de la maison du père, mon cœur tremble de le quitter, et mon cœur s’étonne de ce changement, si brutal, si triste, si inouï, ce voyage qui n’eut jamais lieu, car mon cœur est resté sur le seuil, accroché à ce deuil, à l’entrée de la maison, meurtri, déraciné, arraché.
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