Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle

Chapitre 1

 

— Je sais que c’est la pire chose au monde pour nous deux, mais j’adore les burgers qu’ils servent ici.

Jazz Dilworth ouvrit la porte du diner et fit signe à son petit ami, Michael Fleishman, de passer devant lui pour entrer chez Gruff’s Grub.

— Je suis juste content que tu m’aies appelé, répondit Michael avec ce sourire timide que Jazz aimait tant à présent. Normalement, on ne se voit jamais le jeudi.

— Un vrai coup de bol, ce désistement de dernière minute.

Étant l’un des coiffeurs les plus réputés de Lacetown, Jazz passait tous ses jeudis soir au Misty’s Cair’Hair.

— En effet.

Quand sa cliente âgée, Ruth Blankenship, ne s’était pas présentée pour sa permanente, la réceptionniste du salon, Lisa Ann, l’avait appelée. La pauvre Ruth avait eu l’air tellement à côté de la plaque que Jazz se demandait si ce n’étaient pas les premiers signes de la démence. Alors avec ce gros trou dans son emploi du temps, il avait envoyé un texto à Michael, lui proposant d’aller grignoter un morceau avant qu’il ne doive retourner travailler.

Michael ajusta ses lunettes et observa l’intérieur faiblement éclairé.

— Rien que l’odeur suffirait à te boucher les artères.

Vu son sourire, Jazz savait qu’il plaisantait.

Enfin, il y avait quand même une part de vérité. Gruff’s Grub donnait un tout nouveau sens au terme « boui-boui ». Coincé dans une petite ruelle perpendiculaire à Coastline Road, c’était loin d’être le restaurant le plus populaire de Lacetown, dans l’État du Michigan.

— Je sais, je sais, mais je ne mange pas ici trop souvent, se défendit Jazz en étudiant le visage de son petit ami.

Ça lui fit plaisir de voir que ses yeux marron chaleureux examinaient tous les petits détails derrière ses lunettes à monture en écailles de tortue, ses cheveux noirs parfaitement coiffés.

— Tu n’as jamais mangé ici ? Vraiment ?

Michael secoua la tête.

— Je ne me rappelle même pas en avoir déjà entendu parler.

— Et tu as vécu ici toute ta vie, ricana Jazz. Dire que c’est moi qui t’ai fait découvrir tous les points chauds de Lacetown. D’abord, le Point de Pelotage, et maintenant Gruff’s.

La seule mention du belvédère, qui se trouvait aussi être le soi-disant coin secret pour se peloter – tous les habitants le connaissaient sous le nom de PP –, évoqua dans l’esprit de Jazz des souvenirs de lui en train de prendre brutalement Michael à l’avant de la voiture.

Va bientôt falloir qu’on retourne y faire un tour.

— PP et Gruff’s, c’est ça que tu appelles les points chauds ? demanda Michael avec une expression sérieuse. Dois-je en déduire que mon funérarium est considéré comme un point froid ?

Jazz éclata de rire et dut se retenir de se pencher pour embrasser Michael.

— Qu’est-ce que j’aime ton côté sarcastique. Tu vas adorer cet endroit, fais-moi confiance. La nourriture n’est absolument pas saine, et tout est délicieux. En plus, Gruff est un vieux nounours adorable.

Comme s’il avait entendu qu’on parlait de lui, un homme imposant doté d’une barbe fournie passa à travers les portes battantes de la cuisine. La manière dont il plissait les yeux lui donnait l’air perpétuellement agacé, mais quand il vit Jazz, son visage se fendit d’un immense sourire, avant qu’il ne pousse un cri de joie tonitruant qui fit sursauter les clients assis à côté.

— Jazz Dilworth, en chair et en os !

La voix rauque de Gruff gronda comme un tremblement de terre.

— Ça fait des semaines qu’on n’a pas vu ta sale tête !

— Oh, Gruff, espèce de beau parleur, le salua Jazz. Tu aurais une table de libre pour nous avant que l’inspection de l’hygiène vienne fermer ton boui-boui ?

Le gros bonhomme éclata de rire et indiqua un box près de la fenêtre.

— Allez vous installer par là-bas. J’arrive dans une minute.

Jazz prit la main de Michael et le fit zigzaguer entre les tables disséminées dans le petit espace. Ils passèrent devant un couple d’âge moyen qui avait l’air triste, accompagné d’un ado androgyne au visage renfrogné. Ses cheveux noirs étaient gominés en arrière comme dans les années 50, et il serrait un énorme hamburger entre ses doigts. À côté se trouvait ce que Jazz présumait être une famille de quatre personnes, à moins qu’il ne s’agisse de membres d’une secte bizarre, parce qu’ils étaient tous habillés avec des vêtements en coton identiques, qui avaient l’air d’avoir été cousus à la main. Le père des désaxés assortis fixait Jazz et Michael d’un regard dur, en particulier leurs mains jointes, et Jazz réussit à contenir un frisson. Le plus jeune du groupe se rongeait l’ongle du pouce, tandis que les deux femmes portaient la même robe marron toute simple qui ne mettait guère en valeur leurs cheveux brun terne.

Une fois qu’ils se furent installés à leur table, Jazz désigna les femmes d’un mouvement des yeux. Quand Michael les étudia à son tour, Jazz chuchota :

— Des sœurs-épouses ?

Michael se retourna nonchalamment vers lui, et murmura en retour :

— Ça ne me surprendrait pas plus que ça. Avec le Festival de Musique Acoustique, je parie qu’on va voir débarquer un ou deux banjos.

Avant que Jazz puisse faire une blague sur le film Deliverance1, Gruff se traîna jusqu’à leur box et posa menus et couverts devant eux.

— Salut, Dilworth.

— Depuis quand ils te laissent sortir de la cuisine ? le taquina Jazz. Où est Hattie ?

— Elle est partie rendre visite à notre sœur dans le Wisconsin, répondit-il en secouant la tête. Ne travaille jamais avec ton frère ou ta sœur, crois-moi. Tu sais depuis combien de temps j’ai pas mis les pieds dans le Wisconsin ?

— Cinq ans ? devina Jazz.

Ce n’était pas la première fois qu’il entendait cette histoire.

— Cinq ans, déclara Gruff comme si Jazz n’avait rien dit. Apparemment, le cuistot n’a pas le droit de prendre de vacances.

Il examina Michael de haut en bas.

— Tu es nouveau, toi, mais ta tête me dit quelque chose.

— Oh. Euh, eh bien oui, c’est la première fois que je viens ici. Mais j’ai toujours vécu en ville. Je suis Michael Fleishman.

— Le croque-mort ?

Par-dessus son menu ouvert, Jazz regarda les joues de Michael devenir toutes rouges. Trop mignon. Jazz reconnaissait volontiers qu’il avait de la chance. Même si ses expériences romantiques passées tendaient à prouver le contraire.

— Oui. Je suis le propriétaire des Pompes Funèbres Fleishman. C’est moi.

— Et tu es aussi le médecin légiste du comté, non ?

Il s’empourpra davantage, et c’était presque plus de mignonnerie que Jazz ne pouvait en supporter.

— Absolument. Vous semblez en savoir beaucoup sur moi, alors que je ne connais même pas votre nom.

Gruff fronça les sourcils à l’attention de Jazz avant de répondre à Michael.

— Moi, c’est Gruff.

— C’est le prénom qu’on vous a donné ?

— C’est le prénom que je te donne, alors ouais, c’est mon prénom, bougonna-t-il avant de s’adresser à Jazz. Comme d’habitude ?

— Ouais.

— Et toi, le légiste du comté ? Ne me dis pas que tu vas vouloir une salade comme ces chanteurs folk végétariens là-bas.

Jazz se tourna vers la direction indiquée par Gruff. Trois personnes étaient installées à une autre table, avec deux adultes à l’air misérable et un sosie de Fonzie. Le couple avait l’air tout maigre et en mauvaise santé alors qu’ils picoraient leurs salades. Malgré la chaleur estivale, la femme frissonnait comme si elle avait froid. En même temps, n’importe qui aurait eu l’air malheureux s’il avait dû se contenter de branches et de baies dans un restaurant de hamburgers.

— Ce sont des artistes du festival ? chuchota Jazz.

Gruff se plia en deux et leur fit signe de s’approcher. Jazz et Michael se penchèrent au-dessus de la table, puis le cuistot s’exprima d’une voix qui aurait été d’un volume normal pour n’importe qui, mais qui s’apparentait à un murmure pour lui.

— Ouais. Un paquet de chanteurs de folk fans d’arbres défilent depuis hier, à me demander pourquoi j’ai pas de quinoa au menu et si tout est bien sans gluten.

Jazz leva ostensiblement les yeux au ciel.

— Les gens ont un de ces culots, je te jure.

— Oui, hein ?

Gruff se redressa et pointa du pouce la table de quatre personnes habillées à l’identique.

— Et ne me lance même pas sur les apprentis von Trapp2 là-bas.

Le visage de Michael était tellement rouge que Jazz avait peur qu’il prenne feu. Il eut pitié de lui et intervint.

— Hé, Gruff ! Michael va prendre la même chose que moi.

L’interpellé les regarda tour à tour d’un œil critique.

— Un burger saignant avec une panière de frites et un Coca ?

— Oui, confirma Michael en offrant un sourire soulagé à Jazz. Ça me semble parfait.

— OK. Je vais vous chercher ça.

Gruff retourna vers la cuisine d’un pas lourd. Jazz remarqua alors que tous les clients sur lesquels le restaurateur avait déblatéré les observaient à présent d’un air mauvais, Michael et lui. Il préféra les ignorer et se concentrer sur son rencard.

Michael était grand et merveilleusement bien foutu, avec un sexe qui méritait qu’on chante ses louanges en alexandrins. Ses cheveux brun foncé étaient impeccables, comme tout le reste de sa personne.

Jazz avait vraiment de la chance de l’avoir rencontré.

Michael lui avait confessé qu’il ne sortait pas beaucoup ; en fait, il n’avait eu qu’un seul petit ami sérieux et une poignée d’amants. Tout le contraire du passé déluré de Jazz. Mais ça ne l’empêchait pas de lui en mettre plein la vue à chaque fois qu’ils baissaient leur caleçon. Il pouvait passer d’un dominant autoritaire à un soumis tout câlin, tout ça le même jour. Ou alors être celui qui jetait Jazz sur la table de la cuisine, tout en insistant pour qu’il garde son tablier pendant qu’il le pilonnait. Après ce genre d’interludes, Jazz avait souvent du mal à marcher et à rester debout derrière son fauteuil de coiffure le jour suivant.

En dehors de cette compatibilité sexuelle – et Dieu savait que leurs corps s’emboîtaient à la perfection ! – Jazz n’arrivait pas à croire que leur relation se passe aussi bien. Ça faisait presque deux mois, et ils ne s’étaient pas engueulés une seule fois. Ils aimaient souvent les mêmes choses et avaient en général envie de regarder les mêmes émissions de télé ou les mêmes films au cinéma. Il espérait que sa vie sociale n’était pas trop intense à gérer pour son nouveau chéri tout timide, et même s’il savait qu’ils étaient toujours dans la phase lune de miel, il avait l’impression d’être dans une comédie romantique et que chaque jour leur offrait un bonheur voué à durer pour toujours.

Il n’avait aucune envie d’arriver à la dernière page de l’histoire.

— Quoi ? demanda Michael en touchant son visage. J’ai quelque chose sur la figure ?

Jazz afficha un grand sourire, pas embarrassé le moins du monde que son compagnon l’ait pincé en train de le mater avec des yeux remplis d’étoiles.

— Non. J’admirais juste mon magnifique petit ami, c’est tout.

Les joues de Michael rosirent à nouveau et il détourna le regard.

— Ah.

— J’espère que je n’ai pas interrompu une soirée prometteuse quand je t’ai appelé.

— Non, j’étais en train d’écouter la partie deux du nouveau podcast dont je t’ai parlé.

— Affaires surgelées ?

Michael sourit, et Jazz voyait qu’il essayait de modérer son enthousiasme

— Affaires glacées, avec Blake Hanson. Il reprend une affaire classée à propos d’un homme dont l’épouse a signalé la disparition il y a cinq ans. La police n’a jamais rien trouvé de suspect, mais apparemment, elle a récemment déménagé à Hô Chi Minh-Ville. Les nouveaux propriétaires ont creusé pour faire des travaux et ont découvert des restes humains.

— Évidemment.

Si Michael n’avait pas été un inspecteur de Scotland Yard dans une autre vie, il se rattrapait définitivement dans celle-là avec sa passion pour les bonnes histoires de meurtres. C’était grâce à son amour des romans policiers qu’ils s’étaient rencontrés : Michael faisait la queue pour se faire dédicacer dix livres par Brock Hammer.

— Laisse-moi deviner. La femme a tué son mari, l’a découpé en petits morceaux, et l’a enterré sous les parterres de fleurs.

— Je le saurai sûrement quand la partie trois sortira.

— Tu crois qu’elle va payer pour ses crimes ? demanda Jazz, sceptique.

— Ça m’étonnerait, à moins qu’elle rentre aux États-Unis. Le Vietnam ne pratique pas l’extradition vers l’Amérique, ce qui est sans doute la raison pour laquelle elle y est allée en premier lieu. Mais Blake Hanson a plein de fans qui appellent ou se servent des réseaux sociaux pour partager des indices, des failles dans l’enquête et ainsi de suite pour amener les coupables devant la justice.

Jazz regarda Michael avec un sourire taquin.

— Et toi ? Tu as déjà appelé pour proposer un indice ?

Il baissa les yeux sur ses mains qui reposaient sur la table.

— Peut-être.

— Tu es trop adorable.

Ses joues reprirent des couleurs.

— Ne te moque pas.

— Pas du tout, lui assura Jazz avec un grand sourire. Ce n’est pas que je ne veux pas parler des épouses meurtrières ou du fait que tu sois adorable, mais tu es toujours libre pour la fête de quartier de Misty dimanche ?

— Sauf arrivée massive de cadavres, oui. Est-ce que je dois apporter quelque chose ?

— Juste ta délicieuse personne. Et loin de moi l’idée de monopoliser ton week-end, mais est-ce que tu veux qu’on aille faire un tour au festival quand j’aurai terminé de bosser samedi ?

Les yeux marron de Michael s’illuminèrent.

— Carrément, si tu as envie. Mais ça ne risque pas de faire un peu tard pour toi, vu que tu dois te lever tôt le samedi ?

— C’est sûr, mais je m’en sortirai. Misty a des gens de sa famille qui jouent demain soir. Elle les a retrouvés grâce à un site de généalogie et elle veut qu’on les rencontre. Je ne suis pas franchement fan de musique folk, mais j’adore les food trucks et les stands des vignobles qui vont avec.

— Ça a l’air super, déclara Michael avant de baisser la voix pour ajouter : même si la majorité des artistes énervent Gruff.

— Il ne faut pas grand-chose pour l’énerver.

— Ça fait combien de temps que tu le connais ?

— Oh, je ne sais pas. Je l’ai rencontré quand Russell et moi on a commencé à venir ici l’été. Je crois que c’est notre côté grincheux qui nous a rapprochés, et depuis, il me tolère plutôt bien.

Le fait de mentionner Russell submergea Jazz d’une vague de tristesse, et il se sentit très fatigué, tout à coup.

Russell Withingham.

Son futur ex-mari.

Auteur célèbre.

Et meurtrier sociopathe.

Comme à chaque fois que Jazz s’autorisait à penser à Russell, son estomac se serra.

Il avait reçu quatre appels en PCV depuis la prison où Russell était détenu en attendant son procès – la demande de caution avait été refusée à cause du risque élevé d’évasion. Jazz avait refusé les appels à chaque fois.

Si Jazz avait été du genre à suivre une thérapie, son psy lui aurait sûrement conseillé de parler avec Russell pour tourner la page.

Mais comment pourrait-il faire face à l’homme qu’il avait aimé, en sachant qu’il avait prémédité le meurtre de Dylan Roberts, un minet de vingt-trois ans, habitué du bar préféré de Russell, alors que Jazz croyait cruellement que ce n’était qu’un de ses nombreux plans cul ? Il en avait eu plus que son content pendant qu’ils étaient ensemble. Mais Dylan était un jeune homme dans la fleur de l’âge, qui avait écrit un roman policier que Russell avait volé et publié comme s’il en était l’auteur. Rien que ça, c’était déjà affreux.

Mais comploter froidement pour trouver le meilleur moyen de tuer son propre amant sans se faire pincer ? Et lui couper les mains juste pour envoyer les enquêteurs sur une fausse piste ?

C’était un tout autre degré de folie.

Et dire que Jazz avait dormi à côté de Russell, lui avait servi le petit-déjeuner, tenu la main, l’avait sucé, et avait regardé des films…

Non. N’y pense pas.

Avant que Jazz ne parvienne à se débarrasser de son humeur morose – Je suis en rendez-vous avec Michael, bon sang ! – celle-ci plongea encore plus bas quand la porte s’ouvrit et qu’un visage bien trop familier fit son entrée. L’homme était grand et mince à l’extrême, avec une mèche blonde qui lui balayait le front et qui contrastait avec le reste de sa chevelure noir corbeau.

Norbert Farthington.

— C’est quoi ce bordel ? chuchota Jazz.

Michael jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et sursauta de surprise quand il vit l’attaché de presse de Russell sur le seuil. Il se retourna ensuite vers Jazz, les yeux écarquillés.

— Qu’est-ce que Norbert vient faire ici ?

— Me hanter ?

Norbert n’avait pas très bonne mine, avec sa teinture criarde qui aurait eu besoin d’un bon rafraîchissement, les cernes sous ses yeux, et sa peau qui avait la couleur exacte du poulet bouilli. Son visage pointu et étroit affichait une expression hautaine de dégoût tandis qu’il sondait le restaurant.

Le corps de Jazz voulait réagir, se lever, foncer sur Norbert, et lui mettre un pain en plein dans sa bouche pincée. La dernière fois qu’il avait eu le déplaisir de la compagnie de ce type irritant au possible, Norbert avait proposé d’aider Russell à tuer non seulement Jazz, mais aussi Michael, le shérif de la ville et l’oncle de Dylan.

Avant que Jazz puisse lever le petit doigt, le couple à la première table hoqueta de surprise.

— Bon sang de bonsoir, qu’est-ce que tu fiches ici ? s’exclama l’homme.

Il avait déjà l’air de souffrir d’anémie avancée – sans doute à force de se nourrir comme un lapin – mais à la vue de Norbert, il sembla pâlir encore plus.

Norbert leur jeta un regard dédaigneux.

— On se connaît ?

— Oui, Norbert, on se connaît, confirma la femme. En tout cas, c’était le cas avant que tu quittes le groupe à l’université, que tu trompes Bill, et que tu ne nous rembourses jamais les cinq mille dollars que tu nous devais.

— C’est lui ?

D’après le son de sa voix, le rockeur des années 50 androgyne était une jeune femme, et elle fixait Norbert d’un regard clairement hostile.

— Vous vous foutez de moi ? C’est lui ?

Jazz fut ravi de voir Norbert devenir tout blanc. Il avait l’air complètement sonné, et peut-être même un peu coupable. Néanmoins, quelques secondes plus tard, il se reprit et revêtit à nouveau son masque habituel de mépris.

— Bill et Sonya, lâcha Norbert sur un ton glacial. Comme c’est rétro de tomber sur vous deux.

— Personnellement, je trouve ça pourri de tomber sur toi, Norbie, répliqua Sonya, les bras croisés.

Norbert émit un de ses grognements insupportables de supériorité, et Jazz serra les dents.

— Vous chantez toujours ensemble, tous les deux ? demanda-t-il avant de se fendre d’un rire condescendant. Et voilà votre progéniture ? Ne me dis pas que tu as déçu tous tes amants autant que tu m’as déçu moi, Bill, et que tu as décidé de te contenter des attentions désespérées de Sonya ? Je suis presque gêné pour toi.

La façon de parler de Norbert ressemblait tellement à celle de Russell que Jazz eut un mouvement de recul, comme s’il avait été giflé. Il ferma les yeux et secoua la tête pour se débarrasser de la sensation. Que Russell aille se faire foutre, et son raté d’attaché de presse aussi ! Pourquoi faisaient-ils encore partie de la vie de Jazz ?

Il était soulagé que Michael se soit retourné dans son siège pour regarder l’échange, comme tous les clients du restaurant, comme ça il n’avait pas vu la réaction de Jazz. Michael lui avait demandé à plusieurs reprises s’il tenait le coup après la débâcle avec Russell, et Jazz avait toujours affirmé que tout allait très bien. Il ne voulait pas que son petit ami s’inquiète ou que les conneries de Russell empiètent sur leur relation, qui se passait pour le moment merveilleusement bien. La vérité, c’était que les jours qui avaient suivi l’arrestation de Russell avaient été difficiles, quand tous les blogueurs et les journalistes du coin les avaient chassés pour obtenir une miette d’information ou une déclaration. Heureusement, la capacité d’attention des gens était devenue ridiculement courte ces dernières années, et les malheurs de quelqu’un d’autre avaient attiré le cirque médiatique ailleurs.

Enfin, jusqu’à ce jour.

Le son d’une main qui s’abattait violemment sur une table et de la vaisselle qui s’entrechoquait fit sursauter Jazz et le poussa à se concentrer à nouveau sur la dispute.

— Elle s’appelle Ally Roberts, s’exclama Bill, la paume plaquée sur la table et les joues écarlates. C’est notre nouvelle guitariste principale.

Bill s’adossa à sa chaise, ses bras maigrichons croisés, et fusilla Norbert du regard.

— Et on se produit dans tout le pays, maintenant. Je suis sûr que tu as entendu notre musique. Un de nos plus gros tubes parle d’un petit ami bon à rien, infidèle, voleur et menteur. Il s’appelle Norbie le radin et ses chaussures qui courent vite.

Le ricanement de Jazz le prit par surprise, et malheureusement, il fut assez fort pour que Norbert, Bill, Sonya et Ally l’entendent. Tous les quatre se tournèrent vers lui, et un bref sentiment de satisfaction arrogante le traversa quand il vit la brève grimace apeurée sur le visage de Norbert.

— Ça lui plaît, gloussa Bill. J’ai peut-être vendu un autre CD.

— Faut le faire payer d’avance, lui, renifla Norbert. Il est malhonnête comme pas deux. Sans compter que c’est une balance.

— Si c’est toi qui dis ça, on l’aime déjà, rétorqua Sonya avec un sourire en coin.

Quand Norbert renifla une nouvelle fois et toisa Jazz avec mépris, ce dernier serra les poings. Il jeta un regard noir à l’attaché de presse, qui lui rendit la pareille, et les deux hommes se retrouvèrent à se lancer des poignards, des missiles, des boulets de canon, des mortiers et des projectiles de catapulte avec leurs yeux.

— Jazz…

La voix de Michael était douce et apaisante.

— Il n’en vaut pas la peine.

— Peut-être que si, marmonna Jazz. Un petit coup de poing dans la tronche pourrait lui faire le plus grand bien.

Michael tendit le bras au-dessus de la table et posa la main sur celle de Jazz. Il venait sans doute de sauver la vie de Norbert en faisant ça. Au minimum, il avait sauvé la vie de la chaise de Gruff, que Jazz se serait bien vu écraser sur la tête de ce pauvre type.

Norbert avait toujours été une épine dans son pied, et il l’avait toujours trouvé inquiétant. En tant qu’attaché de presse de Russell, il avait toujours rôdé dans l’ombre pendant leur mariage. Le jour de la grosse tempête, après que Russell avait été pris la main dans le sac, Norbert avait menti à la police en disant qu’il avait joué le jeu de Russell pour désamorcer la situation et essayer de lui piquer son arme, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de s’associer avec l’écrivain pour l’aider à tous les tuer. Bizarrement, les forces de l’ordre l’avaient cru, mais Jazz n’était pas dupe. Cette petite fouine aurait volontiers prêté main-forte à Russell pour les dégommer tous les deux, Michael et lui. Il avait toujours craqué pour Russell, et il avait même été au courant pour le plagiat du livre de Dylan.

Norbert méritait un bon coup de pied dans le…

La main douce et les yeux chaleureux de Michael calmèrent sa colère montante et l’empêchèrent d’empirer la situation. Ça n’en valait pas la peine. Et Norbert non plus. Il desserra les poings et se détendit sur sa chaise. Il croisa les bras et le fixa d’un air méprisant.

Norbert sembla prendre ça pour une sorte de victoire.

— Je le savais. Il n’aurait jamais les tripes de le faire, déclara-t-il avant de se tourner vers le couple toujours assis. Et quant à vous deux, je ne vous dois rien du tout. C’est moi qui suis à l’origine de la création du groupe. C’est moi qui ai remis tout le mouvement folk-punk au goût du jour, je vous rappelle.

Sa déclaration lui valut quelques moqueries, mais ça ne sembla pas le perturber.

— Et si vous vous souvenez bien, vous ne m’avez jamais remboursé l’essence à l’époque où je nous conduisais dans tous ces bars miteux du trou du cul du monde.

Il adressa un sourire glacial à Ally.

— Assure-toi qu’ils te paient bien ce qu’ils t’ont promis.

Jazz fronça les sourcils et se tourna vers Michael, sa colère petit à petit remplacée par la curiosité. De quoi parlait Norbert ? Il avait fait partie d’un groupe avec ces deux-là ? Norbert, attaché de presse dans l’édition ? Ce Norbert-là ? Quoi qu’il en soit, Jazz était quasiment certain qu’il n’existait pas de « mouvement folk -punk ».

Bill se leva, les poings serrés le long de ses flancs, les mâchoires crispées. Norbert ne recula pas, ce qui était tout à son honneur. Il se contenta de fixer l’autre homme.

Ça ne plaisait pas à Jazz de penser ça, mais peut-être que Norbert s’en était fait pousser une paire depuis que Russell avait été arrêté.

— Retire ce que tu viens de dire, gronda Bill sur un ton menaçant. C’était ma camionnette que tu conduisais. Et on s’était mis d’accord que tu payais l’essence en contrepartie de l’usure de mon van.

— Je ne m’en souviens pas du tout, prétendit Norbert. Je crois que tu inventes tout, vu que de toute évidence, tu as encore de profonds sentiments pour moi. Tu ne t’accrocherais pas à une vieille dette ridicule si tu n’étais pas toujours amoureux de moi.

— Tu réchauffais mon lit la nuit, c’est tout, grogna Bill.

Sonya remuait sur sa chaise, apparemment trop énervée pour regarder les deux hommes s’affronter.

Si Jazz ne se faisait pas de films, il aurait pu jurer que Bill avait l’air un peu gêné. Seigneur Dieu ! Est-ce que ce type avait encore le béguin pour Norbert ?

Incroyable !

Jazz remarqua que la famille von Trapp échangeait des regards curieux avant de reporter leur attention sur la dispute. Ils avaient l’air aussi dégoûtés que Jazz à l’idée que quelqu’un puisse se languir de Norbert.

— Tu n’as pas changé du tout, intervint Sonya en piquant furieusement sa salade. Norbert Farthington ne s’embêterait jamais à se souvenir de quoi que ce soit d’embarrassant pour lui.

— D’après ce que j’ai entendu dire, ajouta Ally avec un rictus, tout ce qui t’intéressait, c’était de trouver un mec qui accepterait de te sucer dans une ruelle sombre.

— Charmant, ironisa Norbert. Et complètement faux. Comme quand Sonya chante.

— Et aussi gênant que cette conversation, marmonna Michael.

Jazz réussit à lui offrir un sourire et lui prit la main.

— Tu sais toujours quoi dire, toi.

— Comment ça, je chante faux ? s’écria Sonya en levant finalement la tête, ses joues écarlates. Tu es incapable d’aligner trois notes, Norbie !

— Oh, Sonya, tu devrais laisser tomber cette couleur de cheveux. Ça te rend encore plus insipide que tu ne l’es déjà.

Bill s’élança et attrapa Norbert par le devant de sa chemise.

Le jeune von Trapp, musclé et trapu, se releva brusquement. Des pattes blond foncé parsemaient ses joues, et Jazz en déduisit qu’il devait avoir dans les seize ans. Quand l’adolescent fit un pas en direction de Bill et Norbert, la plus jeune des sœurs-épouses posa une main sur son bras. Le geste sembla apaiser le garçon, et il retourna s’asseoir même s’il continuait à regarder la confrontation de près.

Les portes de la cuisine s’ouvrirent sur les fesses de Gruff qui portait deux assiettes dans la salle de restaurant. Il se dirigea vers la table de Jazz et Michael, tout sourire, avant de remarquer que Bill tenait Norbert par le colbac.

— Hé ! Pas de violence à l’intérieur ! s’époumona-t-il.

Tout le monde se figea, et Michael poussa même un hoquet surpris.

Gruff les rejoignit à pas lourds et posa leur nourriture brutalement dans un bruit de couverts qui s’entrechoquaient. La moitié des frites de Jazz tombèrent de l’assiette – sa taille lui en serait reconnaissante plus tard, mais pas ses papilles gustatives – mais il n’y prêta pas plus attention que ça, alors que Michael et lui regardaient le cuisiner se hâter d’aller séparer Bill et Norbert.

— C’est lui qui a commencé ! s’exclama ce dernier, lissant sa chemise quand Bill le lâcha.

— Tu n’es qu’une tête de con, déclara Ally en se levant de sa chaise. Je devrais te botter le cul pour ce que tu as fait à Bill et Sonya, et…

Elle s’arrêta avant d’en dire trop.

— Ally, ça suffit, dit Sonya d’une voix usée et fatiguée.

Gruff repoussa gentiment la jeune fille sur sa chaise, avant de toiser Norbert d’un regard mauvais.

— Je n’aime pas qu’on vienne déranger mes clients !

Norbert pointa Jazz du doigt, postillonnant, mais déterminé.

— C’est lui qui a encouragé ce taré !

Gruff adressa un bref coup d’œil à Jazz par-dessus son épaule.

Jazz lui rendit son regard, tout en mangeant calmement une frite.

Gruff fit de nouveau face à Norbert et poussa un grondement.

— Personne ne vient dans mon restaurant pour insulter mes amis. Sinon, je m’occupe de leur montrer la porte.

— Je refuse de…

— Refusez tout ce que vous voulez, mais allez le refuser ailleurs !

Là-dessus, il fit pivoter Norbert, l’attrapa par la ceinture et l’arrière de sa chemise, et le poussa jusqu’à la porte.

— Oh mon Dieu, souffla Jazz, son cœur cognant dans sa poitrine tandis qu’une fine couche de sueur recouvrait tout son corps. Oh mon Dieu !

— Seigneur, murmura Michael avant de s’asseoir de travers sur la banquette pour mieux voir ce qui se passait.

Pendant que Gruff jetait littéralement Norbert dehors, le sourire de Jazz était si large qu’il en avait mal aux joues.

Mais ensuite, une pointe de culpabilité vint le tourmenter à travers la joie de voir Norbert récolter ce qu’il avait mérité. Quelque chose avait changé chez ce dernier depuis l’arrestation de Russell, et peut-être que Jazz n’aurait pas dû être aussi content de le voir traité si rudement.

En même temps… c’était Norbert. Ce type était un vrai serpent. Et apparemment, un menteur et un voleur, en plus. Sans oublier le père du « mouvement folk -punk », quoi que ça puisse bien être.

Quel phénomène de foire.

— Le spectacle est terminé ! annonça Gruff en s’époussetant les mains sur le chemin de la cuisine.

Il marqua une pause à côté de leur table et fit un clin d’œil à Jazz.

— Merci, Gruff.

— Tout le plaisir était pour moi, répondit-il avant d’incliner la tête vers la porte. Tu le connais ?

— Avant oui, expliqua Jazz avec un sourire triste à l’attention de Michael. Dans une autre vie.

— Quand tu étais avec l’écrivain, là ?

— Russell. Oui.

Gruff jeta un bref coup d’œil vers Michael avant de revenir à Jazz.

— T’as gagné au change, si tu veux mon avis.

Sur ces bonnes paroles, il repartit d’un pas lourd vers la cuisine.

— Je n’arrive pas à croire que cette petite merde ait eu le cran de se pointer ce week-end, lança Ally avec un regard noir en direction de la porte derrière laquelle avait disparu Norbert.

Elle se rassit ensuite en soupirant et adressa une grimace à Bill.

— Il faut que tu l’oublies, Bill. C’est juste un gros naze.

— Je me fiche de lui, protesta l’interpellé d’un ton cassant.

Mais même à l’autre bout de la pièce, Jazz pouvait dire qu’il mentait. Michael haussa les sourcils et murmura :

— Tous les mauvais goûts sont dans la nature, paraît-il.

Jazz lâcha un reniflement incrédule et mangea une autre frite.

— Quel crétin, s’exclama Sonya. Qui aurait pu deviner que Norbert serait à Lacetown ?

— Tu crois qu’il va se pointer au festival ? renchérit Bill.

— On s’en fout, affirma Ally d’un air confiant. Occupez-vous seulement de tout déchirer ce week-end. Je vais régler son compte à ce brave Norbie s’il se ramène. Ne t’inquiète pas pour ça, Bill.

Le diner se fit silencieux après ça, à part quelques chuchotements qui venaient des clones von Trapp, mais Jazz ne leur prêta aucune attention. Il tendit le bras par-dessus la table pour prendre la main de Michael à nouveau et lui offrit un sourire.

— Alors, je suis doué pour t’emmener dans des endroits amusants ou pas ?

— Toujours.

Michael avait une lueur décidée dans ses yeux marron, et Jazz aurait aimé pouvoir annuler tous ses autres clients et rentrer s’amuser dans la douche géante de Michael.

Jazz lâcha la main de son petit ami, mais pas son regard. Il prit son burger et se délecta d’avance du goût de la viande grasse et salée.

— Comment est le tien ? demanda-t-il avant de croquer dedans.

Parfait.

Avec une petite grimace adorable, Michael remonta ses lunettes sur son nez.

— Oh, je ne l’ai même pas encore goûté. J’étais trop occupé à regarder le spectacle.

Il prit une bouchée et hocha la tête d’un air appréciateur.

— Délicieux.

Jazz ricana et posa son hamburger, puis s’essuya la bouche avec une serviette. Il reprit ensuite son sérieux et se pencha en avant.

— À ton avis, qu’est-ce qu’il est venu faire à Lacetown ?

Toujours sur la même longueur d’onde que lui, Michael prit à nouveau sa main et Jazz la serra en retour, avec l’impression de vaciller.

— Peu importe, affirma Michael. Ce n’est plus nos affaires, ce qu’il fait ou non. Contentons-nous de profiter de ce rencard improvisé, OK ?

— Ouais, OK. Un dîner-spectacle, c’est ça ?

Michael se fendit d’un petit sourire avant de reprendre son burger.

Jazz essaya de prendre du plaisir à regarder Michael prendre une autre bouchée, mais son esprit débordait de questions. Est-ce que Norbert était revenu à Lacetown pour fouiner dans l’enquête sur le meurtre de Dylan et récolter des preuves pour aider son précieux Russell ? Jazz avait espéré ne plus jamais les revoir, ni l’un ni l’autre, au moins jusqu’à ce que Michael et lui doivent aller témoigner au procès. Peut-être qu’il pourrait obtenir un témoignage en privé ? Ça existait, au moins ? Avec un peu de chance, le procureur lui proposerait un marché, et il n’y aurait pas de procès, juste une longue peine de prison pour Russell.

Michael toucha sa main à nouveau, et Jazz leva la tête.

— Tu es sûr que ça va ? demanda Michael. Revoir Norbert doit faire remonter plein de mauvais souvenirs.

Il ne s’était pas rendu compte que son genou s’agitait convulsivement ni qu’il serrait les dents, le regard perdu dans le vague. Ça lui arrivait très souvent ces temps-ci. Il se força à sourire, ce qui était beaucoup plus facile que ça n’aurait dû, avec ses pensées qui tournaient comme un hamster dans sa roue.

— Oui, ça va.

Jazz savait qu’il avait l’air aussi convaincant que Bill, mais il fut soulagé quand Michael hocha juste la tête sans lui faire de réflexion. Jazz posa son autre main sur celle de son amant.

— Tant que tu es avec moi, ça ne peut qu’aller bien.

L’homme le plus vieux à la table des von Trapp se leva et s’approcha de leur table, à la grande surprise de Jazz. Lui et Michael dévisagèrent le nouveau venu, étonnés. Une chemise noire avec un col de prêtre était étirée sur ses larges épaules et un pantalon en coton marron était remonté jusqu’à sa taille et maintenu par des bretelles en cuir. Il portait un chapeau noir à larges bords, et son visage ridé était renfrogné et baissé vers ses doigts entremêlés.

Michael se hâta de reprendre sa main.

— J-je peux vous aider ? bégaya-t-il.

L’homme fixa Jazz, qui se surprit à s’asseoir plus droit.

— Je vous ai vu à la télé. Vous étiez dans cette union honteuse avec cet écrivain homosexuel qui a tué un jeune homme ici, dans cette ville, n’est-ce pas ?

Jazz cligna deux fois des yeux avant que les mots s’enregistrent dans son esprit.

— Excusez-moi ? s’exclama-t-il.

Ce type ne pouvait pas être un autre journaliste, parce qu’il ressemblait plus à un prêtre tout droit sorti d’un trou paumé.

L’homme tourna alors ses yeux chassieux vers Michael.

Jazz serra les poings. S’il insultait son petit ami, il l’escorterait jusqu’à la porte, mais bien moins poliment que Gruff n’avait raccompagné Norbert.

— Repentez-vous, mes frères, se contenta de déclarer l’homme avant de poser un pamphlet sur la table.

Après ça, il fit volte-face pour rattrouper les autres clones von Trapp et les faire sortir du restaurant. Jazz remarqua qu’un des garçons les dévisageait éhontément alors qu’il suivait le prêcheur flippant – son père ? – par la porte.

Michael ramassa la feuille et fit la grimace.

— Est-ce que c’est écrit que manger de la viande est un meurtre ? demanda Jazz.

— Non. Ça dit qu’on est des pécheurs et qu’on va aller tout droit en enfer.

Michael retourna le prospectus pour lui montrer le devant. « LA ROUTE DE L’ENFER » hurlait le gros titre. Trois colonnes s’étalaient en dessous, énumérant toutes les offenses capitales. En jetant un regard rapide, Jazz apprit qu’il était plus ou moins condamné à la damnation éternelle, même s’il devenait hétérosexuel par magie.

— Heureusement que tu es juif et que tu ne crois pas à l’enfer, déclara Jazz d’un ton sec. Moi, je suis foutu.

— Ouais. Quel bol j’ai, hein ?

Michael se tourna vers la porte en fronçant les sourcils. Il glissa le tract religieux sous son set de table.

Jazz tendit la main pour serrer les siennes.

— Tu n’es pas heureux d’avoir quitté ta maison confortable pour dîner avec moi ?

Michael sourit et lui serra la main en retour.

— Rien ne pourrait me le faire regretter. Même pas tout ce cirque.

 

1 Célèbre film des années 70, contenant la chanson Dueling Banjos composée par Arthur Smith

2 Famille célèbre de chanteurs de chorale d’origine autrichienne des années 30 et 40

OceanofPDF.com