Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle
Chapitre 3
Quel affront !
Norbert Farthington bouillonnait alors qu’il roulait sur la deux-voies. Il serrait convulsivement le volant, regrettant que ce ne soit pas plutôt le cou de Jasper.
Jasper Dilworth.
Il aurait dû savoir qu’il risquait de tomber sur cette vieille reine fatiguée à un moment donné pendant le week-end, mais il ne s’attendait pas à ce que ça arrive aussi tôt.
Et voir Bill et Sonya après tout ce temps l’avait déstabilisé. C’était comme s’il avait mis les pieds dans un épisode de La Quatrième Dimension avec tous les gens détestables de son passé. Et cette nouvelle guitariste, Ally, quelle grande gueule ! Norbert ne l’avait jamais rencontrée, et pourtant elle semblait lui en vouloir pour quelque chose. Et comment Bill osait-il s’attribuer le mérite du « folk-punk » ?
C’est moi qui ai inventé le genre !
Personne n’avait jamais entendu parler de folk-punk avant que Norbert ne crée le groupe. Et maintenant, Bill et Sonya faisaient comme si c’était eux qui en étaient à l’origine. Même si c’était frustrant, l’incident avait eu un côté gratifiant aussi.
Bill en pince toujours pour moi. Comme c’est délicieusement inattendu !
Jusqu’à ce que cette espèce d’ours géant de propriétaire le mette à la porte de ce trou à rats qu’il avait la prétention d’appeler un restaurant !
C’est un véritable scandale !
Norbert prit une grande inspiration avant de souffler un grand coup. Autant il avait appréhendé de revenir à Lacetown, autant ce week-end devait être un succès. Il ne lui restait que quelques dollars en poche, et ses cartes de crédit étaient au plafond ; il était à court d’options. Sa vie tout entière dépendait des relations qu’il se ferait à ce festival, que Jasper soit là ou non. Même si Bill et Sonya salissaient son nom devant chaque personne qu’ils croiseraient. Ou si cette garce d’Ally lui crachait encore son venin. Il la détestait déjà.
Mais ce week-end, il devait oublier tout ça. Il faudrait qu’il charme chaque personne qu’il serait susceptible de représenter. Malgré ce que pensaient Bill et Sonya, Norbert avait organisé chaque concert de leur groupe, Les Baladins Dégingandés. S’il avait été capable de trouver des endroits pour accueillir leur trio de folk-punk malgré les chœurs affreux de Sonya, alors il pourrait le faire pour n’importe quel chanteur ou groupe qui avait du talent, même modeste. Il devait rester calme, concentré et charmant.
Vu son état mental du moment, il allait devoir forcer sur la méditation s’il voulait y arriver. Et trouver un endroit où il pourrait être seul. Mais où ? Il n’avait pas très envie de dormir encore dans sa voiture.
Une idée lui vint alors à l’esprit, et il sourit en fonçant dans le centre-ville. Il se força ensuite à ralentir – la dernière chose dont il avait besoin, c’était de se faire arrêter par cet enfoiré de shérif ou par un de ses couillons d’adjoints.
Peut-être que le cottage que Russell avait loué était toujours considéré comme une scène de crime. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire que Norbert y passe une nuit ou deux ? Qu’il dorme dans le lit que Russell avait occupé ? Les oreillers pourraient même avoir gardé son odeur si particulière.
Oui, ça pourrait fonctionner. Il garerait l’Oldsmobile en bas de la route, sur le parking visiteur de la maison de retraite les Falaises de Lake View, et irait à pied jusqu’au cottage. Ce n’était pas très loin, et il n’avait pas beaucoup de bagages de toute façon.
Oui, le cottage de Russell était une très bonne idée.
Soulagé d’avoir un plan, Norbert montra les dents en passant devant le panneau « Visitez le centre-ville historique de Lacetown ! ».
S’il y avait bien un endroit où il aurait préféré ne jamais remettre les pieds, c’était Lacetown, dans le Michigan. Non seulement c’était une ville ridiculement petite, mais les habitants étaient également ridiculement étroits d’esprit. Située dans une crique sur la rive du lac Michigan, la ville essayait de se faire passer pour la prochaine Saugatuck, ou Muskegon, ou même Traverse City. Norbert ricana tout seul à cette pensée. Comme si une seule personne dans ce bled avait la moindre idée de ce qui faisait le succès d’une station balnéaire estivale. Ils n’avaient même pas de plage digne de ce nom ! Quand il avait quitté ce fichu patelin, il s’était juré de ne jamais y revenir. Mais même s’il était de retour la queue entre les jambes, il s’assurerait que personne ne le sache.
Et surtout pas Jasper Je-suis-un-putain-d’enfoiré Dilworth, son petit ami le croque-mort flippant, avec son air de chien battu perpétuel, ou cet homophobe risible de shérif Musgrave.
Tout ce qui s’était effondré dans la vie autrefois remplie de succès de Norbert, c’était à cause d’eux, le Trio de l’Enfer.
Ils avaient conspiré tous les trois pour mettre son Russell bien-aimé derrière les barreaux pour le meurtre de Dylan Roberts. Mais qui s’intéresse à ce qui est arrivé à ce petit minet ?
Son satané oncle, Wilson Roberts, voilà qui.
Wilson avait révélé le plagiat de Russell, et du coup, Norbert avait eu l’air coupable aussi.
Ce qui avait mis un terme définitif à la carrière de Norbert dans le monde de l’édition. Printed Screams l’avait fichu à la porte sans même un merci, et avec un seul mois de salaire comme indemnités de licenciement, après tout ce qu’il avait fait pour eux.
Depuis que Russell avait été arrêté et envoyé en prison dans l’attente de son procès – sans caution, grâce à un connard de juge qui avait voulu en faire un exemple, apparemment – Norbert galérait, tout seul comme un pauvre malheureux dans son minuscule appartement new-yorkais.
Il avait perdu en même temps Russell et sa carrière.
Il avait essayé de retrouver du travail dans d’autres maisons d’édition. Mais les grands noms n’avaient jamais répondu à ses appels ou à ses emails, et les moyennes et petites devaient avoir été endoctrinées par ces enfoirés jaloux et hautains de Printed Screams et leurs légions de trolls Internet. Aucun éditeur ne voulait être associé, même de loin, avec un auteur plagiaire accusé de meurtre.
Norbert avait été blacklisté. Il ne travaillerait plus jamais dans le monde de l’édition.
Sans travail ni aucune piste pour en trouver, il avait fini par emballer ses maigres possessions pour embarquer dans l’Oldsmobile qu’il avait achetée d’occasion à son oncle dix ans auparavant. Il aurait été expulsé quelques semaines plus tard de toute façon. Son loyer avait été scandaleusement élevé pour un appartement aussi petit et pourri, même selon les standards de New York. Il recommencerait à zéro ailleurs, dans un endroit moins dangereux, et un peu plus ouvert à son domaine précis de relations publiques.
Il ne lui restait plus qu’à trouver ce que c’était.
Vu qu’il serait indépendant à présent, et que le monde littéraire n’était plus une option, revenir vers la musique avait été un choix assez logique. Il avait toujours eu l’oreille musicale, alors il s’était mis en route pour Nashville.
Sauf que la ville ne s’était pas révélée aussi accueillante qu’il l’avait espéré. Surtout pour quelqu’un avec ses antécédents. Les gens ne l’avaient pas rappelé pour convenir d’un rendez-vous. Et chaque fois qu’il s’était présenté dans une maison de disques pour attendre un manager, n’importe lequel, il avait attendu des heures, l’air pathétique, jusqu’à ce que la sécurité le mette finalement dehors. Le prix des hôtels était tellement exorbitant en plus de ça que deux jours après son arrivée, il avait remballé ses affaires dans sa voiture et était parti vers le nord.
Pendant qu’il avait poireauté dans une de ces salles d’attente, il avait entendu des musiciens parler d’un grand festival de musique acoustique qui faisait une tournée dans le Midwest, alors il avait décidé de tenter sa chance. Ça n’avait été qu’une fois à la frontière entre l’Ohio et le Michigan qu’il avait vraiment regardé le site du festival sur l’écran fissuré de son téléphone vieux de cinq ans, et qu’il avait remarqué le prochain lieu où se tiendraient les concerts.
Ce putain de Lacetown, dans le Michigan.
Le lieu du crime, pour ainsi dire.
Il resserra ses doigts autour du plastique lisse du volant, ses jointures toutes blanches. Il prit une grande inspiration pour se calmer, alluma la radio, et la musique riche de Vivaldi l’entoura de toute part. Le CD était coincé dans l’autoradio, mais au moins, c’était un de ses préférés.
Il puisait du réconfort là où il pouvait.
La musique avait toujours été comme un baume pour lui, apaisant et calmant ses pensées qui bourdonnaient et entraient en collision dans son esprit chaotique. Exactement comme à la fac, quand Bill, Sonya et lui étaient partis en tournée sous le nom des Baladins Dégingandés. Norbert aurait dû se douter, même à cette époque, que déflorer Bill rendrait ce dernier accro. Mais quand il en avait eu marre de la possessivité de Bill, la séparation avait mis un terme au groupe de manière aussi épique que Fleetwood Mac.
Et dire que ces salopards de Bill et Sonya avaient gardé le nom du groupe et avaient continué de faire des tournées.
Il faudrait qu’il se renseigne pour savoir s’il n’y avait pas un moyen de les poursuivre en justice pour récupérer les royalties sur le nom du groupe qu’il avait créé.
Cette petite Ally avec ses cheveux gras ferait un peu moins la maligne dans ce cas, hein ?
Il leva son menton pointu, serra les dents – qui étaient toutes abîmées à force qu’il les fasse grincer dans son sommeil – et prit la direction du cottage.
Son estomac se serra et ses intestins se contractèrent quand la route s’incurva et qu’il se retrouva devant le cottage de location de Russell, au bord du lac. Le ruban de signalisation de la police flottait dans le vent, et les rideaux étaient tirés. Norbert avait trouvé un endroit gratuit pour passer le week-end.
Un soupir las s’échappa de ses lèvres, et ses épaules s’affaissèrent.
Il avait l’impression que c’était hier qu’il avait garé cette même voiture dans l’allée, avec des lattes à la lavande et une goutte de miel, pour découvrir que cet enfoiré de Jasper était entré par effraction et avait agressé ce pauvre Russell.
Son entrejambe se réveilla au souvenir de la magnifique peau pâle de Russell exposée à ses yeux alors qu’il était étendu sur le sol, bras et jambes écartés, chaque centimètre de son corps à la disposition du regard affamé de Norbert pour la première et dernière fois.
Il aurait été à moi, Jasper, si tu n’avais pas tout gâché.
Norbert agita ses mains et prit plusieurs inspirations profondes. Il devait dépasser ses sentiments à propos de Jasper s’il voulait avoir la moindre chance de se concentrer sur sa carrière ces prochains jours. Quand il se sentit suffisamment maître de lui, il passa devant le cottage et descendit la rue jusqu’aux appartements des vioques, où il devrait pouvoir se garer en toute discrétion. Il arriva dans le parking immense qui entourait le bâtiment principal des Falaises de Lake View, et trouva une place au fond, dans un coin. Alors qu’il sortait ses deux sacs du coffre, il entendit une voix d’homme en colère, et regarda nerveusement par-dessus son épaule.
Il ne connaissait pas cette personne ; c’était juste un grand type avec des cheveux bruns clairsemés, qui admonestait une vieille dame avec des cheveux orange fluo, assise dans un fauteuil roulant.
— Maintenant, je…
— Ferme-la, vieille chouette, lâcha l’homme d’un ton sec en poussant le fauteuil avec des gestes brusques. J’en ai assez de ta grande bouche. Je te l’ai dit cet après-midi, j’en ai marre de t’entendre te plaindre. Ferme…
Tandis que leurs voix s’éloignaient, Norbert se demandait si ce genre de traitement était mentionné dans la brochure de la communauté, avant de se rendre compte qu’il n’en avait rien à faire. Il prit ses valises par les poignées et traversa le parking.
Il pouvait le faire.
Il pouvait changer les choses et donner une nouvelle trajectoire à sa vie.
Pendant qu’il tirait toutes ses possessions derrière lui, il entendit l’homme toujours en train de brailler sur la petite vieille.
Je suis sûrement mieux loti qu’elle.
Décidant que ce serait étrange que quelqu’un le surprenne sur le seuil du cottage avec ses deux valises, il les planqua dans des buissons et s’approcha de la porte de derrière d’un air aussi normal que possible. Il jeta un coup d’œil aux alentours, puis essaya d’actionner la poignée. Verrouillée. C’était bien sa veine que ce corniaud de shérif ainsi que son troupeau d’idiots aient choisi pile ce moment pour se montrer compétents.
Russell avait mentionné un double des clés, qu’il avait caché dans une fausse pierre la dernière fois qu’ils étaient venus, alors Norbert vérifia chaque caillou qui entourait les parterres de fleurs du petit jardin jusqu’à la trouver. Après avoir vérifié à nouveau qu’il n’y avait personne à proximité, il ouvrit la porte. Il se dépêcha d’aller chercher ses valises et les rentra à l’intérieur. Une fois la porte refermée, il s’appuya contre le battant et poussa un long soupir silencieux.
Ça faisait bizarre d’être de retour ici. Surtout sans Russell.
Norbert hésita un moment. Il était nerveux, et il devait bien se l’avouer, assez excité. Ce qu’il faisait était mal, et en plus, il allait dormir dans le lit de Russell.
Il réussit enfin à convaincre ses jambes de bouger et parcourut lentement le cottage. C’était un vrai bazar après qu’il avait été photographié et fouillé de fond en comble pour trouver des indices. Ça l’énervait de voir le peu de considération du shérif et de ses clampins à l’égard de la propriété privée. Si Norbert avait eu plus de temps, il aurait pu envisager de tout remettre en ordre. Mais il n’était pas censé être là, alors il ne toucha à rien.
La chambre était un chantier sans nom. Le matelas king-size avait été privé de ses draps, et tous les tiroirs de la commode et de la table de nuit étaient ouverts, leur contenu renversé au milieu du lit. Norbert farfouilla, mais ne trouva pas de sex-toy. Pas même un petit plug anal dont il aurait pu se servir en prétendant que c’était Russell.
Apparemment, la facture d’électricité était toujours payée, parce que les lumières fonctionnaient. Ce qui voulait dire que la pompe du puits aussi. Il se déshabilla et resta debout sous l’eau chaude de la douche pendant un long moment, les yeux baissés pour ne pas voir la grande baignoire où Russell avait été attaqué par l’oncle psychotique de Dylan.
Le gel douche préféré de Russell était toujours là, et Norbert se lava le corps entier trois fois de suite. Il eut une érection tout du long, et après le troisième savonnage, il se masturba rapidement contre le mur carrelé.
Si seulement ça avait été le visage de Russell.
Après s’être rincé une dernière fois, Norbert coupa l’eau et prit une serviette dans le placard. Il traversa le cottage pieds nus. La maison était vraiment vide et morte sans Russell.
Éjaculer aurait dû le calmer, mais ça avait eu l’effet inverse, et il était encore plus excité qu’avant.
Il faut que je m’envoie en l’air pour de vrai.
Mais sans personne de cher à son cœur dans sa vie – Russell, cher Russell – il n’avait d’autre choix que de se rabattre sur une appli de rencontres.
Norbert lança Grindr et hésita. Et s’il découvrait que Jasper traînait sur le site ? Oh non, encore mieux, son monsieur je-sais-tout de croque-mort ? Il se ferait un malin plaisir de balancer ça dans la face de Jasper. Ce serait encore plus amusant que tout le reste.
Il parcourut les photos de profil des hommes, surpris du nombre de candidats pour un coup d’un soir dans le coin. Ça devait être à cause du festival. Il s’arrêta sur la photo d’un homme mince, pâle, avec un torse poilu. On pouvait voir un grain de beauté près de son téton gauche, et Norbert se fendit d’un petit sourire.
— Eh bien, coucou, mon vieil ami, dit-il tout haut en tapotant sur sa photo de profil. Voyons où tout ça va nous mener, qu’en dis-tu ?
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