Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle

Chapitre 21

 

— Le suivre ? répéta Michael en se dépêchant derrière Jazz. C’est impoli de quitter la fête de Misty. S’il vit dans ton immeuble, pourquoi tu ne lui demandes pas ce qu’il est venu faire la prochaine fois que tu le vois ?

— Parce que c’est moins marrant, déclara Jazz avec un clin d’œil. Misty ne remarquera même pas qu’on est partis. En plus, il a le temps de causer plein d’ennuis entre maintenant et le moment où il rentrera. Comme étrangler quelqu’un qu’on connaît et le mettre en scène quelque part.

— Vu sous cet angle…

Michael désigna l’allée.

— Au Batscooter !

Ils coururent jusqu’au scooter. Jazz l’enfourcha et démarra le moteur. Ils attirèrent quelques regards dans l’impasse quand Michael monta derrière et enroula ses bras autour de la taille de Jazz. Herschel n’était nulle part en vue, mais Jazz avait l’impression de sentir son regard désapprobateur où qu’il se trouve.

Pfff, je suis trop vieux pour me soucier des opinions de merde comme ça.

Misty leur fit signe et les rejoignit.

— Vous partez ?

— Désolé, Misty, commença Michael.

— On revient tout de suite. On va juste surveiller un type qu’on a vu rôder dans ton jardin, expliqua Jazz. Je te tiens au courant.

— Quoi ? Quelqu’un dans mon jardin ?

Misty se retourna vers le portillon en bois.

— Vous êtes sûrs que ce n’était pas un de mes cousins ?

— Ouais, il n’était pas si bizarre que ça, ironisa Jazz, s’attirant un regard noir de la part de Misty, avant de lancer par-dessus son épaule : Prêt, mon cœur ?

— Je suis prêt, confirma Michael, sa main se resserrant sur sa taille.

Jazz afficha un grand sourire, avant de s’engager dans la rue, contournant les gens et les différents jeux. Juste quand il atteignait les hippocampes au bout de la rue, une petite voiture passa devant eux, quittant le quartier. C’était un vieux modèle, beige avec un toit en vinyle taché par des années d’exposition aux éléments.

Le chauffeur était un homme grand avec une casquette de base-ball qui cachait ses yeux.

— C’est lui ! s’exclama Jazz, je suis passé devant cette caisse pourrie la nuit dernière quand je suis parti de chez Misty. Je n’ai pas remarqué le chauffeur à ce moment-là, mais Ally était avec lui.

— Ally Roberts ?

— Bah c’était pas Ally McBeal, ça c’est sûr, plaisanta Jazz. Accroche-toi.

Michael entrelaça ses doigts autour de la taille de Jazz. Le contact fit remonter des souvenirs du vendredi soir dans la tête de Jazz, quand Michael l’avait chevauché comme un cheval de rodéo, fessée comprise. Tandis que Jazz se lançait dans la poursuite, il changea de position sur le siège étroit pour que son érection ait un peu plus de place. Si ça rapprochait en plus ses fesses du service trois-pièces de Michael, aucun d’eux ne s’en plaignit.

— Il conduit vite, remarqua Michael, le menton sur l’épaule de Jazz, ses lèvres contre son oreille.

— Beulah est rapide aussi. On ne va pas le perdre.

Tant que le suspect ne dépassait pas les quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, évidemment.

Jazz mit les gaz en tournant sur la deux-voies en direction de Lacetown. Sur leur gauche, un talus herbeux menait au bord d’une falaise surplombant le lac Michigan, qui brûlait d’une lueur rouge orangé tandis que le soleil se couchait derrière. Un champ de maïs assez haut pour bloquer la vue d’une ferme et du quartier de Misty passait dans un flou vert sur leur droite. Le scooter vibrait sous eux et Jazz sentit plusieurs piqûres d’insectes sur son visage. La loi n’exigeait plus le port du casque, mais il aurait dû prévoir quelque chose pour se protéger le visage. Même si c’était rare qu’il pousse Beulah comme ça, et quand il le faisait, c’était souvent sur un coup de tête.

Comme quand il décidait de poursuivre quelqu’un de suspect.

Ça ressemble beaucoup trop à un des fichus romans de Brock Hammer de Russell.

Il soupçonnait Michael d’avoir la même idée, et d’en apprécier chaque seconde ébouriffante. Ça fit naître des sentiments contradictoires chez Jazz. Mais plus que tout, il était ravi de savoir qu’il pouvait anticiper les pensées et les émotions de Michael.

Et juste derrière cette excitation, il était la proie d’une sorte d’épuisement. Ça ne faisait qu’un mois que Russell avait été arrêté, il en était conscient, mais il n’avait pas l’impression qu’il pourrait un jour laisser Russell, ou sa création, Brock Hammer, pour de bon.

Peut-être que la visite à la prison, demain, va m’aider à faire en sorte que ça arrive plus tôt.

La voiture beige se trouvait huit cents mètres devant, et Jazz vit ses feux-stops s’allumer avant que le conducteur s’engage sur une autre route. De la poussière s’éleva derrière les tiges de maïs. Super, une route en terre.

— Accroche-toi, mon cœur, on va prendre un virage serré. Il vaut mieux que tu fermes la bouche.

— Quoi ? Pourquoi ? Oh !

Michael le serra encore plus fort, et Jazz ralentit et tourna au même endroit.

Leur cible était arrêtée sur le bord de la bande de terre, à une cinquantaine de mètres de l’intersection. Le conducteur descendit, téléphone à la main. Les tiges de maïs s’élevaient de chaque côté de la route et Jazz se demanda si l’homme avait un flingue, et si le maïs étoufferait le son des coups de feu.

Et j’ai laissé mon arme à la maison.

— Et merde, lança Michael.

— Détends-toi, mon cœur, dit Jazz à voix basse. On fait une petite balade, c’est tout.

Jazz avait l’intention de passer devant la voiture et son chauffeur, mais l’homme suspect avait d’autres plans. Il se planta au milieu de la route et tendit un bras, la paume tournée vers eux.

Jazz envisagea brièvement de passer sans s’arrêter, mais il eut peur que Michael prenne une balle dans le dos. Au moins, s’il s’arrêtait, il verrait le coup venir.

Le cœur battant la chamade, il ralentit, s’arrêta, puis posa un pied par terre. Michael le serra encore un peu plus fort.

— Votre imitation des Supremes est vraiment bluffante, déclara Jazz.

L’homme fronça les sourcils.

— Pourquoi vous me suivez ?

Il plissa les yeux et fit un pas en avant.

— Je vous connais. Vous vivez dans l’immeuble où je loge.

— C’est exact, confirma Jazz. Et en parlant de ça, c’est contre le règlement.

— Ce n’est pas mon problème, répliqua l’homme. Parlez-en au propriétaire.

— J’en ai bien l’intention.

— Bien. Mais vous n’avez pas répondu à la question. Pourquoi vous me suivez ?

Michael se redressa derrière Jazz, mais ne lâcha pas sa taille.

— Pourquoi vous n’arrêtez pas de rôder dans Lacetown ?

— Je ne rôde pas, prétendit l’homme. Il y a un festival en ville. Je suis venu écouter de la musique, comme tout le monde.

— Alors qu’est-ce que vous faisiez dans le jardin de mon amie ? souleva Jazz.

— C’était une fête de quartier. J’en ai entendu parler, et je me suis dit que j’irais faire un tour.

Il croisa les bras.

— J’attends toujours. Pourquoi vous me suivez ?

— Parce que vous étiez dans le jardin de mon amie, et que vous avez escaladé la clôture quand on vous a repéré, dit Jazz. C’est bien assez suspect pour justifier qu’on vous ait suivi.

— J’ai sauté par-dessus la clôture parce que… je pensais que vous alliez me lâcher un chien dessus, et que j’ai peur des chiens.

— C’est un peu tiré par les cheveux votre excuse, répliqua Jazz avant de décider d’y aller de but en blanc. Qu’est-ce que vous faisiez avec Ally Roberts hier ?

— Quoi ?

L’homme eut l’air surpris, puis irrité.

— Mais vous me suivez souvent ?

— Elle est suspecte dans une affaire de meurtre, déclara Michael. Vous pourriez être arrêté en tant que complice.

Michael et Jazz se retournèrent tous les deux en entendant le bruit des pneus d’une voiture roulant dans la terre. Une voiture de police venait de s’engager sur le chemin, phares allumés. La barre de gyrophares sur le toit donnait des teintes rouge et bleu aux nuages de poussière, aux tiges de maïs, et jusque dans les yeux de Jazz.

Le shérif Musgrave sortit de la voiture, et Jazz poussa un soupir. Il entendit Michael faire la même chose.

— Merci d’être venu aussi vite, monsieur l’agent, dit l’homme.

— Je suis le shérif, rétorqua Musgrave.

Il s’approcha et surplomba Jazz et Michael.

— Je ne peux pas dire que je sois surpris de vous trouver là, tous les deux.

— Hilton, commença Michael, mais Musgrave leva la main pour l’arrêter.

— Ce sera shérif Musgrave pour vous aussi, monsieur Fleishman.

Il bomba son torse puissant.

— Quelqu’un a appelé pour prévenir qu’il était suivi par deux types sur un scooter bleu avec des putains de fleurs dessus. Peu de gens correspondent à cette description. Est-ce que vous suiviez cet homme ?

— Oui, répondirent Michael et l’étranger à l’unisson.

— Mais pourquoi, bon sang ? s’énerva Musgrave avec un regard assassin.

— Parce qu’il s’est comporté de façon louche toute la semaine ! s’écria Jazz.

— Et il a été témoin de l’altercation entre Ally et Norbert, au festival, ajouta Michael. Je l’ai aussi vu traîner aux abords des deux scènes de crime, et hier, Jazz l’a croisé en voiture avec Ally Roberts. Et là, on vient de le trouver chez Misty.

Musgrave se rapprocha de deux pas, l’air sombre.

— Il était chez Misty ?

Jazz hocha la tête.

— Oui, il rôdait dans son jardin. Quand il nous a vus, il a escaladé la clôture et il s’est barré. C’est pour ça qu’on l’a suivi.

— Chez Misty ? répéta Musgrave, d’une voix beaucoup plus menaçante cette fois.

— J’imagine que vous allez prendre la suite, shérif, dit l’homme en reculant, l’air nerveux.

— Pas si vite, Hawaï 5-0, l’arrêta Musgrave en détaillant sa chemise avec une grimace de mépris. J’ai quelques questions à vous poser.

Jazz afficha un sourire moqueur. Ce type n’avait aucune idée du démon qu’il avait invoqué en appelant la police. Et le tout nouvel intérêt de Musgrave pour Misty avait changé les choses, et pour une fois, Jazz et Michael se retrouvaient du côté des gentils. C’était plutôt marrant de rester en retrait et de regarder Musgrave traiter quelqu’un d’autre comme il les traitait habituellement. Surtout quand c’était ce type agaçant d’Airbnb.

— Je n’ai pas saisi votre nom, reprit Musgrave en s’approchant du grand type.

— Joe Stinson.

— Vous êtes du coin ?

— Non, mais je loge aux Holland Harbor Lofts.

— Il sous-loue un des lofts de mon immeuble, intervint Jazz. Par l’intermédiaire de Airbnb.

— C’est vrai ?

Musgrave se tourna vers Jazz.

— Frank laisse les résidents faire ça ? J’aurais cru que ce serait contre le règlement de l’immeuble.

— Ah, mais c’est le cas, indiqua Jazz avec un sourire pincé à l’attention de Joe.

— Ça, c’est pas mon problème, répliqua Joe. J’ai signé un contrat avec le propriétaire de l’appartement. Si vous avez un problème avec ça, voyez ça avec lui. Pour l’instant, il me reste encore trois jours.

— Quelle coïncidence que vous logiez dans cet immeuble, reprit Musgrave. Vous n’auriez pas vu quelqu’un rôder dans les parages vendredi soir ou samedi matin très tôt ?

— Vous parlez du meurtre, devina Joe.

Le shérif haussa les sourcils. On aurait dit qu’il les avait épilés récemment. Par Misty, peut-être ?

— Est-ce que j’ai prononcé le mot « meurtre » ?

— Non, shérif, moi j’ai rien entendu, pépia Jazz, bien content d’entrer dans le jeu de Musgrave pour que quelqu’un d’autre en bave un peu aussi.

Joe leva les yeux au ciel.

— Tout le monde est au courant que vous avez trouvé un corps au salon de coiffure. Je peux vous assurer que je n’ai rien à voir là-dedans, shérif.

— Oh, ouf, quel soulagement, ironisa Musgrave. Votre honnêteté va m’éviter de passer des heures à vous poser des questions. Je vais vous dire. Et si vous veniez avec moi au poste ? On pourrait avoir une longue conversation, vous et moi. Ça vous convient ?

Joe pinça les lèvres.

— Et pour quel motif ? Je suis en vacances, j’appelle la police à l’aide, et maintenant vous voulez m’interroger ? Pourquoi ? Parce que je suis allé à une fête de quartier. Ce n’est pas illégal, que je sache.

— Ça l’est si vous n’étiez pas invité. Ça vous embête d’aider un

représentant de la loi, Don Ho8 ? demanda Musgrave, les yeux plissés. Vous avez quelque chose à cacher ?

— Non. Et vous n’avez aucune raison suffisante pour m’interroger.

— Je dirais que le fait de sympathiser avec un suspect dans une affaire de meurtre justifie un petit tour en salle d’interrogatoire, intervint Michael.

Musgrave plissa encore plus les paupières en se tournant vers Jazz.

— Vous êtes sûr que c’était mademoiselle Roberts dans cette voiture ?

— Elle était sur le siège passager quand je suis passé devant lui en partant de chez Misty hier soir.

La mention de Misty sembla raviver la colère du shérif. Ce qui avait été le but, Jazz ne pouvait pas le nier.

— Vous êtes passé devant moi hier ? lança Joe. Comment vous avez pu voir quoi que ce soit correctement en quelques secondes ?

— Je m’y connais en cheveux, renifla Jazz. Et Ally a une coiffure qu’on ne croise pas beaucoup par ici.

Musgrave croisa les bras et fixa Joe d’un air sévère.

— Connaissez-vous Ally Roberts ?

— Je l’ai juste conduite en voiture. La belle affaire, déclara Joe en se passant une main dans les cheveux.

Il était nerveux, de toute évidence, mais il campait sur ses positions.

— Est-ce que vous savez où se trouve mademoiselle Roberts à l’heure où on parle ? demanda Musgrave.

— Non.

— Est-ce que vous l’avez rencontrée par l’intermédiaire de Russell Withingham ? demanda Jazz en espérant le prendre par surprise.

Ce type pourrait être connecté avec Russell. C’était peut-être lui le tueur à gages. Si c’était le cas, Jazz et Michael avaient couru de gros risques à le suivre, maintenant qu’il y pensait.

Pour une fois, Jazz était bien content que Musgrave soit là.

Joe eut un mouvement de recul.

— L’écrivain ? Non, non. Et je ne connais pas Ally, alors je ne sais pas où elle est. Je l’ai croisée dans la rue, et elle m’a demandé de la conduire quelque part.

— Et ça vous arrive souvent de jouer les taxis pour des étrangers ? souligna Musgrave.

Jazz dut se retenir de rire. Jamais il n’aurait pensé que ça serait aussi amusant de voir le shérif martyriser quelqu’un d’autre.

Comme s’il reconsidérait sa première réponse, Joe se trémoussa d’un pied sur l’autre.

— Écoutez, je suis juste une connaissance, OK ? Mais je ne sais pas où elle est, ni quoi que ce soit en ce qui concerne cette affaire de meurtre. Je serais ravi de passer au poste plus tard pour répondre à vos questions, mais là, je suis en retard pour un rendez-vous.

Musgrave observa Joe pendant un long moment. Puis il se tourna vers Jazz.

— Vous savez dans quel appartement il loge ?

— Celui qui se trouve juste à côté du mien.

Musgrave hocha la tête puis sortit son téléphone de sa poche pour prendre en photo la plaque minéralogique de Joe. Il leva ensuite le portable au niveau de son visage et prit un cliché de Joe, qui cilla à cause du flash. Ensuite, il tendit la main.

— Permis de conduire.

Joe leva les yeux au ciel, mais tira son permis de son portefeuille avant de le lui donner. Musgrave l’étudia quelques secondes, puis regagna sa voiture de patrouille.

— Ne bougez pas, lança-t-il par-dessus son épaule.

Il prit un appareil sur le siège passager et scanna le permis de Joe. Il attendit le résultat, puis renifla, l’air un peu déçu.

— Pas de mandats, dit-il avant de lui rendre la carte en le fixant avec un regard dur. Ne quittez pas la ville.

— Il adore dire ça, s’exclama Jazz. Il me l’a déjà sorti une fois ou deux.

Musgrave ignora le sarcasme et ne quitta pas Joe des yeux.

Pour finir, ce dernier hocha la tête.

— Je ne vais nulle part. J’ai des choses à régler en ville.

— C’est pas très rassurant, souffla Michael.

Jazz était bien de son avis.

— Bien, lâcha Musgrave d’un ton cassant. Maintenant vous avez des choses à régler avec moi aussi.

Joe fusilla Jazz du regard avant de se retourner et de remonter dans sa voiture. Il continua sa route sur le chemin de terre, les laissant tous les trois dans un nuage de poussière.

— Trou de balle, marmonna Musgrave, les yeux rivés sur le véhicule.

Puis il pivota vers eux avec une expression sévère.

— Mais qu’est-ce qui cloche chez vous deux ? Je devrais mettre ce foutu scooter à la fourrière pour ne plus avoir à vous arrêter aussi souvent.

— Techniquement, tu ne nous as pas arrêtés, là, souligna Michael.

— Non, lâcha Musgrave avec une grimace, avant de se radoucir.

Il piétina sur place, soulevant des petits panaches de poussière.

— Misty va bien ? Entre l’enquête et l’organisation d’une fête de quartier, ça fait beaucoup.

— Elle fait de son mieux, vu que son salon est le théâtre d’une scène de crime, et que sa maison est pleine de grenouilles de bénitier, répondit Jazz.

Oh, mon Dieu, mais c’est qu’il est accro !

Musgrave se renfrogna.

— Vous n’aimez pas la nouvelle famille de Misty ?

— Ce n’est pas que je les aime pas. C’est juste que je veux passer le moins de temps que possible en leur compagnie.

Musgrave lâcha un petit grognement. Il resta là encore un peu, puis les pointa du doigt comme un parent ou un professeur en train de réprimander des enfants.

— Arrêtez de suivre des gens sur ce machin. Vous allez vous tuer.

— On dirait qu’on va te manquer, lança Michael.

— Non, c’est juste que je n’ai pas envie d’avoir à me farcir un rapport et à devoir nettoyer la route. Rentrez chez vous, bordel, et pour l’amour de Dieu…

— Ne quittez pas la ville, lancèrent Michael et Jazz en même temps.

— Gros malins.

Jazz fit lentement tourner Beulah en direction de la route pavée, et klaxonna deux fois quand ils repassèrent devant Musgrave à l’intérieur de sa voiture de shérif, juste pour l’embêter. Sur le chemin du retour, Jazz repensa à Joe et à la véritable raison de sa présence à Lacetown. Il avait d’abord prétendu être en vacances, avant de dire qu’il avait des affaires à régler. Ça puait encore plus que la marina de Christy. Est-ce qu’il pourrait être impliqué dans les meurtres de Norbert et Denton ? Il était au festival, sur les deux scènes de crime, il était connecté à Ally, et Jazz le voyait entrer et sortir de l’appartement depuis quelques jours maintenant.

Michael le serra, et Jazz se retourna pour lui offrir un sourire.

— Tu veux retourner à la fête, ou rentrer voir M. Cornichon ?

— À la maison. La journée a été longue.

— Tu m’étonnes.

Après que Michael eut envoyé un bref message d’excuse à Misty, Jazz prit les petites rues pour rentrer chez Michael, évitant l’avenue principale où toute la foule du festival s’était rassemblée. Il se gara dans l’allée et coupa le moteur.

Michael le précéda en direction du patio de derrière. Il marqua une pause et jeta un coup d’œil au parking vide du funérarium, éclairé par les lampadaires.

— Allez, viens, mon cœur, dit Jazz en le poussant doucement. Je suis sûr que ton équipe a tout préparé pour demain. Regarde, M. Cornichon donne des coups de patte dans la porte tellement il est content de te voir.

Michael hocha la tête et déverrouilla la porte coulissante. M. Cornichon miaula en se frottant à leurs jambes. Jazz utilisa la salle d’eau dans le couloir, et sourit en écoutant la conversation à voix basse entre Michael et son chat, qui miaulait en attendant sa gamelle. Quand il retourna à la cuisine, M. Cornichon s’empiffrait joyeusement tandis que Michael bâillait à s’en décrocher la mâchoire en ouvrant une bouteille de vin.

— Est-ce que tu peux rester cette nuit ? demanda-t-il, avant de bâiller encore une fois.

Jazz sourit.

— Avec grand plaisir.

Il accepta le verre que lui tendit Michael et le suivit dans le salon. Ils s’installèrent sur le canapé et trinquèrent.

— Joe est quand même sacrément suspect, hein ? dit Jazz.

— Oui, et il était sur les deux scènes de crime, renchérit son petit ami en bâillant lui aussi. D’abord au milieu des curieux, alors ça ne veut pas dire grand-chose, mais il avait l’air drôlement intéressé quand même. Et pareil, hier au salon, sans compter qu’il a suivi les deux adjoints dans le coffee shop et qu’il avait l’air d’espionner leur conversation.

— Et tu le sais parce que tu les as suivis aussi et que tu as écouté ce qu’ils disaient ? se moqua Jazz.

Michael plissa les yeux dans sa direction.

— J’y étais pour te prendre un café.

— Je te taquinais, mon cœur.

Jazz bâilla et tapota la cuisse de Michael.

— J’ai bien assez joué les détectives en herbe pour aujourd’hui. Et si on cherchait une comédie romantique sur les chaînes cinéma ou quelque chose comme ça ?

— Bonne idée. Tant que ce n’est pas un thriller.

Jazz trouva la télécommande de l’écran plat cinquante-trois pouces flambant neuf que Michael avait installé dans le salon, faisant monter son nombre de télévisions à un total beaucoup plus conforme aux standards américains de deux. Il zappa sur les chaînes jusqu’à tomber sur Rose bonbon. Le temps qu’il se tourne pour faire un commentaire sur la performance de Jon Cryer dans le rôle de Duckie, Michael s’était endormi en position assise.

— Mon gentil croque-mort, souffla Jazz. On fait une sacrée paire, à pioncer devant la télé deux soirs d’affilée.

Il observa les deux verres de vin sur la table basse, puis transvasa le contenu de celui de Michael dans le sien.

— Ça serait dommage de gâcher.

Il se leva pour aller chercher un plaid et en couvrir Michael, avant de lui enlever ses lunettes et de les poser sur la table basse, puis il se rassit à côté de lui. Il consulta l’heure sur son téléphone, et fut surpris de constater qu’il était plus de vingt-deux heures. Il n’avait vu passer ni la journée, ni le week-end.

Quand le vin fut terminé et le film presque fini, Jazz commença à piquer du nez à son tour. Il éteignit la télé, bâilla, et tira un peu de couverture sur lui.

M. Cornichon sauta sur le canapé et malaxa le plaid plusieurs fois avant de se lover entre eux. Jazz contempla amoureusement Michael avant de s’endormir à son tour, au son des ronronnements du chat.

 

8 Chanteur hawaïen

OceanofPDF.com