Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle

Chapitre 4

 

La porte du salon s’ouvrit et Jazz leva la tête pour voir Michael, le soleil du vendredi midi brillant derrière lui, illuminant instantanément la journée pourrie de Jazz.

— Salut, lança Michael d’une voix un peu nerveuse. Je sais que tu es occupé aujourd’hui…

— En fait, il se trouve que j’ai quelques minutes.

Il sourit et rejoignit Michael.

— Je suis content de te voir, mon cœur.

— Salut, Michael ! s’exclama Misty depuis l’autre côté du salon, avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Des mèches rose pétant parsemaient ses boucles rouges, actuellement remontées en chignon.

— Oh, salut. Bonjour, Misty. J’aime beaucoup vos cheveux comme ça.

Misty se tapota les cheveux et son sourire s’agrandit encore plus.

— Eh bien, merci !

Elle avait un look de bohémienne et portait toujours des vêtements amples et colorés. Fervente yogi, elle était dotée d’un esprit pragmatique et d’un cœur généreux, et Jazz l’adorait. Non seulement il avait eu de la chance dans sa vie professionnelle, mais il se sentait également honoré de la compter parmi ses amis.

Michael s’approcha de Jazz et lui tendit un gobelet de café à emporter qui venait de Coffee, Tea and Thee, le seul coffee shop de la ville.

— Hier soir, tu as dit que tu avais un planning rempli aujourd’hui, alors je me suis dit que j’allais t’apporter un petit quelque chose pour t’aider à tenir le coup.

— Quel goût cette fois ? s’enquit Jazz.

Il adorait que Michael essaie de le surprendre à chaque fois avec des boissons différentes.

Michael sourit, une lueur de malice dansant derrière ses lunettes.

— Macchiato caramel.

— Oh, c’est justement mon nouveau préféré ! déclara-t-il comme il le faisait à chaque fois que Michael lui apportait un café.

Jazz commença à se pencher pour l’embrasser, mais il remarqua que tous les yeux du salon étaient fixés sur eux. Au lieu du baiser, il prit la main de Michael et l’emmena vers l’arrière-boutique.

— Je reviens tout de suite, Misty, lança-t-il par-dessus son épaule.

— Pas de problème, répondit cette dernière avec une pointe de déception.

Pourquoi tout le monde voulait toujours mater les gays en train de se peloter ?

Il referma la porte violette de la salle de repos, les charnières grinçant tout fort. Quelques ricanements s’élevèrent dans le salon.

— Rappelle-moi d’acheter un peu d’huile pour remédier à ça, dit Jazz en prenant le café pour le poser sur la table.

Puis il prit Michael dans ses bras et lui donna un baiser torride.

— Oh, eh bien, bonjour, murmura Michael contre ses lèvres.

Il recula et prit une inspiration tremblante, les yeux un peu brouillés en contemplant Jazz.

Avide du contact réconfortant de son amant, Jazz répondit par un autre baiser. Michael laissa échapper un petit gémissement quand Jazz passa les mains sur le dos musclé de Michael et termina en agrippant ses fesses fermes qu’il adorait prendre. Michael enfonça ses doigts dans les cheveux de Jazz, approfondissant le baiser.

Bon sang, Michael est tellement passionné, tellement réactif à chaque contact…

Beaucoup de langues emmêlées et de tripotages plus tard, Jazz recula et sourit.

— Tu es un véritable régal pour les yeux.

— J’imagine.

Michael ajusta la bosse très visible dans son pantalon de costume.

— Si j’avais su qu’un macchiato caramel t’exciterait à ce point, je t’en aurais apporté tous les jours !

— Ah, mais ce n’est pas le café, même s’il est toujours le bienvenu. C’est carrément le livreur.

Jazz lui donna un autre baiser, mais plus doux et tendre que le précédent. Il passa la main sur la poitrine ferme de Michael, se délectant de sentir les muscles sur le corps incroyable de son petit ami. Si les gens savaient quel homme sexy et passionné se cachait sous cette apparence réservée et stoïque… Jazz adorait être le gardien des secrets du directeur des pompes funèbres.

Michael embrassa le bout du nez de Jazz, sa main jouant avec ses longs cheveux.

— Ça fait toujours plaisir à entendre. J’adore quand tes cheveux sont lâchés.

— Je sais, déclara Jazz avec un grand sourire. J’ai hâte qu’on soit demain soir, et que je t’aie rien que pour moi pendant trois nuits entières.

Jazz ne reprendrait pas le travail avant le mardi à quinze heures, et tant que Michael n’avait pas d’enterrement de prévu, ils pourraient rester collés dès le samedi après-midi.

Michael afficha un air réjoui.

— Ça va être super.

Ils se dévisagèrent pendant quelques secondes.

— On va toujours au festival ce soir ? demanda Jazz. Misty n’arrête pas de me poser la question.

— De la musique folk, des touristes, des food trucks et du vin ? Je ne raterais ça pour rien au monde.

Il passa les doigts dans les cheveux de Jazz et plongea son regard dans le sien.

— Comment se passe ta journée pour l’instant ?

Jazz poussa un gros soupir et leva les yeux au ciel en tendant la main vers son café. Il prit une gorgée, savoura une seconde son goût sucré puis répondit :

— Est-ce que tout le monde dans cette ville pète un plomb avant un festival ? Parce que cette journée est vraiment pourrie.

— Tu sais, je trouve les gens un peu à cran ces derniers temps. Peut-être qu’ils se rappellent le bain de sang du dernier festival ?

— Espérons que les musiciens acoustiques sont un peu plus calmes que les écrivains, déclara Jazz en repensant à leur rencontre malheureuse de la veille avec Norbert. J’ai commencé la journée par une correction de couleur, et j’en ai bavé. Ça lui a plu, mais elle n’était pas contente de devoir cracher trois cents dollars. Je me suis retenu de lui faire remarquer que c’était le risque quand on se faisait une coloration chez soi et qu’on essayait de rattraper le truc tout seul trois fois d’affilée. Et avant que j’aie le temps de m’en remettre, notre shérif préféré est venu me passer un savon, et pas dans le sens coquin.

— Oh, oh. Tu as encore garé Beulah entre deux places de stationnement ?

— Non, répondit Jazz avec une pensée pour son scooter bleu et blanc crème attaché dans le parking. J’ai coupé les cheveux de sa fille, comme elle me l’a demandé.

Michael écarquilla les yeux.

— Amanda Rae ?

— Elle veut qu’on l’appelle Rae maintenant.

— Oh. OK. Et quel genre de coupe elle voulait ?

— Une fausse crête.

Michael fronça les sourcils.

— Je ne vois pas trop ce que c’est.

— C’est comme une crête, mais avec un joli dégradé.

Quand Michael afficha un air encore plus perplexe, Jazz expliqua :

— Tu sais, rasé sur les côtés, et plus long sur le dessus. Pink, Rihanna et Adam Lambert étaient tous coiffés comme ça à un moment donné.

— Oh, lâcha Michael, avec une lueur de compréhension dans son regard marron. Oh bon sang. Elle a toujours eu les cheveux tellement longs.

— Ouais, on a coupé plus de quarante-cinq centimètres. J’ai presque lancé un cri de guerre sioux, parce que j’avais l’impression que je venais de la scalper.

Michael fronça les sourcils, inquiet.

— Tu n’as pas fait ça devant Musgrave quand même ?

Jazz éclata de rire, regrettant de ne pas avoir saisi l’opportunité de choquer le shérif coincé, à présent.

— Oh, non, rassure-toi.

Michael poussa un soupir soulagé.

— Tant mieux. Je sais qu’il est vraiment sur le dos de sa fille depuis que Jenny les a quittés, alors ça ne me surprend pas.

— Elle a dix-neuf ans ! s’exclama Jazz avant de baisser la voix et de croiser les bras. Elle peut rejoindre l’armée et défendre le pays, mais elle ne peut pas se faire une coupe de cheveux stylée ? Tu aurais dû entendre ce qu’il lui a dit à elle aussi. Que c’était une coupe de cheveux de gouine, et vu qu’apparemment, elle est gay, il a ajouté qu’il en avait marre de sa phase lesbienne.

— Oh, non. Il a vraiment dit ça ?

— Oh que oui. Tout le salon a entendu. Heureusement, Misty a calmé tout le monde.

Michael frotta les bras de Jazz et lui donna un baiser.

— Je suis désolé. Je sais à quel point Musgrave est pénible. Et surtout avec toi.

— Je suis son chouchou.

— Tu es mon chouchou à moi, insista Michael avec un sourire qui débarrassa Jazz des dernières traces de stress.

Maintenant qu’il en avait parlé à Michael, ça ne lui semblait plus si affreux que ça. C’était juste le shérif qui restait fidèle à lui-même, Rae qui assumait qui elle était, et Jazz qui était un artiste hors du commun, sans s’envoyer de fleurs. Et l’art, même capillaire, n’était-il pas subjectif ?

— Je me suis habitué à l’idée que Musgrave me déteste, mais le pire, c’est qu’il s’est barré sans payer.

Jazz sirota à nouveau son café.

— Ah. Je suis sûr qu’il reviendra quand il s’en rendra compte.

— Comme si j’avais envie de le revoir. Je suis bien content qu’il aille se faire couper les cheveux chez ton barbier, à Bridlestop.

— Tu es sûr que ça va ? s’inquiéta Michael en caressant l’avant-bras nu de Jazz. Surtout après avoir croisé Norbert hier soir. Ça a dû te rappeler de mauvais souvenirs.

Jazz posa son café et avec un sourire, s’approcha de lui pour lui voler un autre baiser.

— Tout va bien. Ne t’en fais pas pour moi.

— Je m’en ferai toujours pour toi, protesta Michael en le serrant contre lui avant de lui rendre son baiser. Mais je devrais y aller et te laisser travailler.

Jazz effleura ses lèvres encore une fois.

— Merci pour le café.

— Je t’en prie.

Michael ne le lâcha pas, et préféra l’embrasser lentement et passionnément, au point que les orteils de Jazz se recroquevillèrent dans ses chaussures.

Jazz ronronna et recula.

— Donne quelques caresses à M. Cornichon de ma part.

— Je le ferai.

Encore un baiser et un agrippage de fessier.

— J’aimerais qu’on soit déjà samedi soir.

— Une fois qu’on sera passés au festival pour boire un verre, on aura le temps de s’envoyer en l’air vite fait.

Jazz se voyait bien recommencer leur petite séance de la veille.

Michael afficha un grand sourire.

— Je ne dirai jamais non à ce genre de proposition. Mais j’aime bien me réveiller avec toi. Je dors mieux quand tu es là.

Il rougit et baissa les yeux d’un air gêné.

— Oh, c’est trop mignon. J’aime bien me réveiller à tes côtés aussi.

Jazz se colla contre lui, se délectant de sentir ses mains sur ses fesses, et regrettant que Michael ne puisse pas être en lui, là. Cet homme faisait l’amour comme un dieu, et son sexe… Jazz en frissonna rien que d’y penser. Mais ça devrait attendre. Vu qu’il travaillait jusqu’à neuf ou dix heures du soir le jeudi, puis prenait des clients à l’aube le vendredi et le samedi, les trois derniers jours de la semaine ne lui laissaient pas beaucoup de temps pour sortir ou s’amuser au lit avec son nouveau petit ami torride.

— Mais je dois arriver super tôt demain, et c’est trop dur de me lever quand tu es juste à côté de moi, tout chaud, sexy et délicieux. Si mes clientes de demain matin annulent, je pourrai venir dormir ce soir.

C’était un vœu pieux avec ses habituées du samedi.

— Je n’aimerais pas savoir que tu perds autant d’argent, mais je ferais de mon mieux pour te changer les idées, chuchota Michael, ses doigts pressant la ligne entre ses fesses.

— J’en suis sûr.

Avec réticence, et un autre baiser brûlant, ils se séparèrent. Jazz consulta sa montre.

— J’ai une cliente qui arrive dans une minute.

Jazz le précéda hors de la salle de repos.

Quand ils revinrent dans le salon, toutes les têtes se tournèrent vers eux.

— Aucun vêtement n’a été retiré à quelque moment que ce soit, alors vous pouvez tous calmer vos esprits mal placés, annonça Jazz sans lâcher la main de Michael même s’il savait que son petit ami devait être embarrassé.

Tout le monde éclata de rire.

Avec un sourire pour Michael, Jazz le raccompagna à la porte.

— Merci pour le café.

Michael se lécha les lèvres, jeta un coup d’œil aux femmes présentes par-dessus l’épaule de Jazz, puis rougit de façon adorable.

— On se voit ce soir ?

— Je compte les minutes, mon cœur.

Le regard de Michael se posa sur ses lèvres, mais il ne se pencha pas pour l’embrasser. Il fit un petit geste bizarre de la main et sortit, la clochette de la porte tintant joyeusement derrière lui.

Jazz le regarda jusqu’à ce qu’il soit hors de vue, puis retourna vers son fauteuil. Il prit le balai et commença à nettoyer les cheveux de Rae, même si le plus gros se trouvait pris dans une queue de cheval qu’il lui avait coupée pour qu’elle l’envoie dans un de ces endroits qui fabriquaient des perruques pour les enfants atteints de cancer, et qu’elle avait oubliée en partant en trombe. Avec un soupir, il la rangea dans un de ses tiroirs. Il demanderait à Lisa Ann de l’appeler pour voir si elle la voulait toujours. Il posa ensuite sa paire de ciseaux préférée, plusieurs ciseaux à effiler, un rasoir, et un peigne sur une serviette propre pour sa cliente suivante. Les tâches méthodiques l’aidèrent à repousser les pensées négatives qui se faisaient de plus en plus présentes ces derniers temps. Heureusement, les baisers sensuels de Michael et le café bienvenu avaient effacé la mauvaise humeur de Jazz.

Il était un peu étonné de constater à quel point sa relation avec Michael était différente en comparaison avec tous les hommes avec qui Jazz avait vécu, les coups d’un soir, et les petits amis. Les choses n’avaient jamais été aussi faciles, pas même avec Russell, l’homme qu’il avait épousé ! Chaque journée avec Michael était une nouvelle aventure, ou un nouveau goût de café, et laissait Jazz complètement heureux, à l’aise, excité et surpris, tout en même temps.

Avec le recul, Jazz savait que sa relation avec Russell et avec les autres hommes avant lui n’avaient été que des passions brûlantes vouées à se faner. Même s’il avait conscience que Michael et lui étaient toujours dans leur phase lune de miel, pour ainsi dire, ça n’avait jamais duré aussi longtemps avec personne ; pas même pour sa véritable lune de miel.

Misty le rejoignit.

— Ne t’inquiète pas. J’appellerai le shérif et je m’occuperai de ça.

— Quoi ?

Jazz secoua la tête, confus.

— La coupe qu’il n’a pas payée ? lui rappela-t-elle. Je l’appellerai, ça ne me dérange pas.

Il fallut un moment à Jazz pour comprendre de quoi elle parlait, puis il cligna des yeux plusieurs fois et acquiesça.

Seigneur, je deviens vieux, je perds la boule.

— Oui, bien sûr. Ce serait top, Misty. Et dis-lui que Rae a oublié ses cheveux.

— Je le ferai.

Puis elle pencha la tête sur le côté et l’étudia.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

Il se força à sourire.

— Je suis dans la lune, c’est tout.

Misty fit une drôle de tête.

— Tu devrais venir à une de mes séances. T’étirer un peu. Réaligner tes chakras.

— Peut-être, oui.

Misty enseignait le yoga dans une petite salle à l’arrière du salon, et donnait des cours aux Falaises.

Elle lui donna une petite tape sur le bras, puis retourna vers sa cliente. Jazz s’appuya sur le balai pendant un moment et examina le salon, s’imprégnant des visages souriants, des sons et des odeurs familières. Puis son regard tomba sur la photo scotchée à son miroir. Pendant leur premier rendez-vous, Michael et lui avaient posé pour une fausse couverture de livre, affublés de chapeaux de cow-boy devant un écran vert qui donnait l’impression qu’ils étaient à cheval. Ils avaient bu du vin blanc et joué à Action ou Vérité. Un rendez-vous parfait.

Jusqu’à ce que cette grosse brute de Rocko leur tire dessus devant le funérarium de Michael.

Aux dernières nouvelles, le trio de malfrats voleurs de chats et dealers de drogue était sorti de prison pour vice de procédure. Apparemment, le père de la fille avait survécu aux dealers canadiens et avait sorti le carnet de chèques pour payer de bons avocats et les faire tous libérer.

Je me demande si Russell va aussi finir par s’en tirer pour ce qu’il a fait à Dylan.

Avant que son humeur s’assombrisse à nouveau, il sortit son téléphone et ouvrit ses messages.

Rien que voir le nom de Michael le fit sourire.

Il rédigea un bref message avec son pouce.

Jazz : Je pense à toi… encore. Merci pour le café. Le caramel était exactement ce qu’il me fallait aujourd’hui.

Il ajouta l’emoji qui faisait un bisou ainsi que quelques cœurs, puis éteignit l’écran avant de ranger son portable dans sa poche. Michael était sûrement de retour au funérarium vu que ce n’était qu’à quelques pâtés de maisons. Il ne gardait jamais son téléphone sur lui quand il travaillait en bas, à préparer les salles ou recevoir les familles endeuillées, alors il ne répondrait que quand il regarderait à nouveau son portable.

Jazz termina de nettoyer son poste en sifflotant. Être avec Michael était vraiment efficace pour le mettre de bonne humeur. Ces six dernières semaines, ils avaient passé presque tout leur temps libre ensemble, à faire l’amour ou à discuter devant un verre de vin sur la terrasse de Michael, qui était digne de figurer dans un magazine de décoration. Même si la réalité venait parfois se dresser entre eux – le plus souvent sous la forme de Russell Withingham qui essayait de le contacter depuis la prison, ou d’un journaliste qui cherchait des ragots – Jazz vivait dans une bulle de bonheur.

Il espérait juste qu’elle n’éclaterait pas bientôt.

— Vous venez au festival ce soir, les garçons ? demanda Misty. Mes cousins montent sur scène à vingt heures, tu te rappelles ?

— Oui, je me rappelle. Ça ne fait que la septième fois que tu en parles depuis ce matin. On sera là.

Jazz adorait être un « on » avec Michael.

Tandis qu’il continuait de balayer son espace de travail, penser à Michael lui donnait presque envie de faire des petits pas de danse.

Misty raccompagna sa cliente, Marlene, à la porte, discutant et riant. Quand cette dernière sortit, Jazz l’entendit s’exclamer :

— Oh pardon, je ne vous avais pas vu.

— Je vous remercierais de ne pas nous toucher, répliqua une femme d’un ton sec.

Jazz s’arrêta de balayer pour voir qui était cette personne grossière, mais une étagère gênait sa vision.

— Oh, lâcha Marlene, prise au dépourvu par l’attitude de l’inconnue.

Elle se hâta ensuite de s’éloigner.

— Entrez ! s’exclama Misty, les bras grands ouverts. Je suis tellement contente que vous soyez là !

Jazz se remit à son ménage jusqu’à ce que Misty l’interpelle.

— Jazz ! Viens que je te présente ma cousine Dottie et sa fille Béatrice !

Avec un grand sourire, il leva la tête vers la femme que Misty conduisait vers son fauteuil. Une fille plus jeune la suivait, la tenant fermement par la main.

Seule une décennie à travailler dans l’industrie de la beauté à voir des choses bizarres permit à Jazz de garder une expression neutre.

Les cousines de Misty étaient les « sœurs-épouses » qu’ils avaient vues chez Gruff la veille.

Une lueur s’afficha dans les yeux de Dottie en le reconnaissant. C’était son mari qui avait remarqué que Michael et Jazz mangeaient des hamburgers immoraux et homosexuels, et leur avait laissé ce stupide pamphlet.

Bon, Jazz resterait aimable, mais uniquement pour Misty.

Les présentations furent faites pendant que Misty installait Dottie et Béatrice, puis elle se rendit dans l’arrière-salle pour préparer les couleurs. Il se demanda si la teinte était approuvée par papa von Trapp, ou s’il allait penser que leurs nouvelles coupes les conduiraient tout droit en enfer.

Ça n’avait pas d’importance, parce que Jazz tiendrait sa langue. Misty était excitée d’avoir sa famille dans sa vie à nouveau. Sa mère était originaire d’un bled paumé dans les Appalaches et s’était réfugiée en Californie, où elle avait rencontré le père de Misty. Cette dernière avait grandi en Californie du Sud, où elle avait adopté ses habitudes hippies farfelues, comme Musgrave les appellerait sûrement. Mais après la mort de sa mère, son père était rentré dans sa ville natale, Lacetown. Quand il était tombé malade, Misty avait emménagé ici pour prendre soin de lui avant qu’il ne décède, et elle n’était jamais repartie. Quelques mois plus tôt, elle avait été ravie de retrouver des membres de sa famille, qui étaient musiciens, grâce à un site de généalogie.

Jazz s’excusa et reprit son balayage autour de son fauteuil avant l’arrivée de sa cliente. Il élargit son champ d’action pour ramasser les cheveux devant le poste de Misty.

— Aaah ! s’écria Dottie en levant les pieds en l’air comme une femme de dessin animé qui avait vu une souris.

— Oh, ne faites pas attention à moi, dit Jazz. Je nettoie, c’est tout.

Mais quand il passa le balai sous le fauteuil, elle poussa un autre cri aigu, les genoux serrés contre sa poitrine, les yeux ronds comme des soucoupes.

— J’ai peur des balais, haleta-t-elle.

Jazz gloussa, puis se rendit compte qu’elle était sérieuse.

— Désolé, alors, dit-il en se hâtant de ramasser le reste des cheveux et de les mettre à la poubelle.

Seigneur, et moi qui croyais avoir tout vu !

Jazz se rendit dans l’arrière-boutique et expliqua à Misty ce qui venait de se passer. Il lui raconta aussi que le mari de Dottie leur avait donné un tract sur la Bible la veille, après que Norbert était arrivé pour faire un scandale.

— Je ne sens pas trop tes cousins, continua Jazz. Et ils logent chez toi ? Planque la porcelaine et ne leur prête pas d’argent !

Évidemment, Misty se montra compréhensive.

— Sois gentil. Dottie a connu une période compliquée. La semaine dernière, au téléphone, elle m’a dit que son premier mari, Gregory, était mort dans un accident domestique bizarre chez eux il y a dix ans, la laissant toute seule avec ses jumeaux de cinq ans, un garçon et une fille. C’est une vraie tragédie, la façon dont il est mort.

Elle se pencha vers lui et baissa la voix, même si personne n’aurait pu les entendre de toute façon.

— Il travaillait dans le garage, et son écharpe s’est coincée dans le système d’ouverture automatique de la porte. Il est mort pendu dans son propre garage, et c’est Dorothy et les enfants qui l’ont trouvé en rentrant des courses.

— Oh, mon Dieu !

— Oui, hein ? Affreux. Peu de temps après, elle a épousé Herschel, le prêcheur. J’ai l’impression que c’était un mariage arrangé. Il était le meilleur ami de Gregory, tout ça. Elle ne travaillait pas quand Gregory est mort. Et Herschel a l’air… correct ? Il m’a donné sa carte de crédit ce matin et m’a dit de faire aux filles tout ce qu’elles voulaient. Taylor va leur faire une manucure et une pédicure, aussi.

— Dis-lui de planquer les balais.

Misty écarquilla les yeux, l’air mortellement sérieuse.

— Oh, oui. Tu as raison.

Jazz pinça les lèvres, mais ne put retenir un sourire en coin.

— Eh bien, elles sont singulières, en tout cas. Je n’ai jamais connu personne qui ait peur des balais. Peut-être que quelqu’un s’en est servi pour la frapper avec.

Misty agita la main en l’air.

— Raison de plus pour être gentil. Je sais qu’elles sont différentes.

Quand Jazz haussa les sourcils, elle hocha la tête.

— OK, très différentes. Mais ce n’est pas une si mauvaise chose que ça. Ce sont des musiciens excellents. Le fils de Dottie, Oslo…

— Oslo ? l’interrompit Jazz, mais Misty ne sembla même pas l’entendre.

— … est incroyablement talentueux. Ils jouent, ce soir. Tu vas quand même venir les voir ? Même si Herschel vous a laissé ce pamphlet ?

— Je te l’ai promis. Et je promets de venir en scooter, pas en balai.

— Tu es vraiment une sorcière, lâcha Misty en se retenant de rire.

— Absolument !

La laissant terminer la préparation de la couleur, Jazz rejoignit la réception pour attendre sa cliente. Il y avait un homme dans la salle d’attente, qui écarquilla les yeux en voyant Jazz.

— Êtes-vous Jazz Dilworth ?

— Le seul et l’unique, confirma-t-il en espérant dans un coin de sa tête qu’il ne s’était pas mélangé les pinceaux dans son planning et qu’il n’avait pas pris deux rendez-vous en même temps.

Sa cliente d’après était Trish Johnson, la maire de la ville, pas une coupe homme.

— En quoi puis-je vous aider ?

L’homme lui tendit une grande enveloppe marron, et Jazz tendit la main pour la récupérer. Une fois qu’il l’eut récupérée, l’homme recula et hocha la tête.

— Vous êtes assigné à comparaître.

 

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