Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle
Chapitre 12
— Putain de shérif stupide, gronda Ally, en balançant son portefeuille sur le lit du motel.
— Il fait son travail et essaie de découvrir qui a tué Bill, raisonna Sonya en suivant Ally dans la chambre avant de fermer la porte.
La petite table était recouverte d’un carton de pizza oublié avec une part de pizza végane dedans, des assiettes en carton, et des serviettes en papier. Le sol de la chambre premier prix était occupé principalement par les étuis de leurs instruments et leurs valises.
Ally jeta un regard noir à la membre de son nouveau groupe.
— Tu sais très bien qui l’a tué. On était toutes les deux assises là à regarder Bill faire les cent pas dans la chambre et à l’écouter parler de ce foutu Norbert tout l’après-midi et toute la soirée. Et après, il est parti « se promener », et on sait très bien, toi et moi, que c’est le code pour dire qu’il va aller sur Grindr se dégoter un coup d’un soir.
— Ça, tu n’en sais rien.
Sonya s’assit au bout du lit, tournant le dos à Ally, les épaules basses. Elle avait l’air fatiguée, usée, et Ally savait qu’elle avait beaucoup de chagrin. Ça faisait longtemps que Bill et Sonya parcouraient les routes tous les deux pour se produire sur scène.
Ally lâcha un reniflement sarcastique.
— Je lui ai demandé où il allait, et il avait l’air coupable. Il est allé s’envoyer en l’air. Je le sais, et toi aussi. Et il n’est jamais revenu.
Si ce fichu shérif avait trouvé le téléphone de Bill, ils en auraient été sûrs une fois pour toutes.
Sonya se tourna vers elle, les larmes aux yeux, et une expression féroce sur ses traits tirés et pâles.
— Sauf que tu nous connais à peine. Ça ne fait que quelques semaines que tu as rejoint le groupe. Tu ne sais pas comment c’était quand on jouait avec Norbert. De le revoir après tout ce temps. Ça m’a choquée, et je suis sûre que ça a été encore pire pour Bill.
Sonya posa la main sur l’oreiller sur lequel avait dormi Bill deux jours plus tôt. Une larme roula sur sa joue, et elle l’essuya avant de se relever.
— Bref, on doit laisser le shérif et ses adjoints faire leur travail. Ils vont bien finir par découvrir ce qui est arrivé à Bill.
— Je sais très bien ce qui lui est arrivé, gronda Ally. Cet enfoiré de Norbert l’a tué, exactement comme il a aidé ce foutu écrivain de bas étage à tuer mon cousin.
— Je n’arrive pas à croire que tu connaisses Norbert aussi, commenta Sonya. Le monde est petit. Et cruel. Très cruel.
Pas si petit que ça, mais cruel, ça c’est sûr.
Une boule de chagrin vint se loger dans la gorge d’Ally, l’empêchant de respirer correctement.
Perdre Bill avait fait remonter toute la douleur d’avoir perdu Dylan, comme si elle venait d’apprendre que son cousin avait été assassiné.
— Je vois bien que tu es bouleversée, ajouta Sonya qui pleurait à chaudes larmes à présent.
Elle se tamponna les joues et attrapa son sac à main.
— Je vais aller faire un tour au bar en bas de la rue. Tu veux te joindre à moi ?
Ally était en larmes aussi, et elle secoua violemment la tête, de peur que le mot « non » sorte sur un sanglot.
— Je pense que ça nous fera du bien d’être un peu seules chacune de notre côté, déclara Sonya avant de sortir de la chambre.
Ally se laissa tomber sur le lit, et sanglota, le visage dans les mains.
Dylan avait juste voulu une chance de montrer au monde entier de quoi il était capable, de prouver son talent en tant qu’écrivain. Quand Russell Withingham avait commencé à le draguer, Dylan avait confié à Ally qu’il avait bien l’intention de profiter de cette relation le temps que ça durait. Le pauvre Dylan n’avait pas l’habitude de rester avec le même garçon plus de six semaines d’affilée.
Mais après un mois et demi, ils étaient toujours ensemble. Puis une fois Russell séparé de son mari, il avait demandé à Dylan d’emménager avec lui. Son cousin était fou amoureux alors, et même si Ally lui avait conseillé d’y aller doucement, il avait sauté sur l’occasion d’avoir sa fin heureuse.
Et maintenant, il était mort. Plus d’écriture, plus de soirées à danser, plus d’appels au beau milieu de la nuit et de chats en vidéo. Fini les heures passées à écouter des podcasts d’affaires non résolues avant d’échanger des idées pour l’aider à construire son thriller. Un roman qu’on lui avait volé comme on lui avait volé sa vie. Tout ça, c’était terminé, juste parce que Russell avait convoité le livre de Dylan.
Et Norbert l’avait aidé.
Ally avait concocté son plan de vengeance des semaines auparavant. Grâce à ses maigres économies, elle avait payé un détective privé pour fouiller dans la vie de Norbert. Elle avait vu son post sur Instagram dans lequel il racontait qu’il se rendait au Festival de Musique Acoustique. Il n’avait que quarante-six abonnés. C’était un peu pathétique. Le hamster de son ex-petite amie, Bouboule, en avait deux mille. Le détective privé lui avait parlé de l’ancien groupe de Norbert, The Lanky Balladeers, et grâce à un gros coup de bol, ils avaient posté sur leur mur Facebook qu’ils étaient à la recherche d’un nouveau guitariste. Elle n’avait eu aucun mal à se faire engager. Elle avait toujours été douée à la guitare. Elle avait ensuite mentionné le festival en passant au cours d’un dîner avec Bill et Sonya et quand Bill s’était montré enthousiaste, elle s’était presque sentie coupable de ne pas avoir mentionné Norbert. Le pauvre avait toujours des sentiments pour ce dernier, quoi que lui ait dit Sonya après qu’ils étaient tombés sur lui dans ce diner graisseux. Cette idiote en pinçait pour Bill. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure.
— Ça fait des années qu’on n’a pas fait le tour des festivals, Sones, avait dit Bill. On est un trio à nouveau. Reprenons la route, et brandissons fièrement notre drapeau de musique folk-punk. Allez, qu’est-ce que tu en dis ?
Il avait fallu beaucoup insister pour convaincre Sonya, mais elle avait fini par céder devant l’enthousiasme de Bill, et ils s’étaient entassés dans la vieille Subaru de Bill, direction le Michigan.
Plus ils s’étaient rapprochés de la frontière de l’État, plus Ally s’était montrée hargneuse et irritable. Elle voulait voir Norbert face à face, confronter enfin l’enfoiré qui avait aidé Russell à lui voler son cousin, et qui avait failli la priver de son père.
Quand elle avait fait son coming out, elle avait tout perdu. Elle vivait avec sa mère à l’époque, et elle l’avait mise à la porte sans rien, même pas sa brosse à dents. Elle n’avait même pas pu récupérer son téléphone, vu que c’était sa mère qui payait la facture. Elle le lui avait arraché des mains avant de lui claquer la porte au nez.
Elle avait passé quelques nuits dans un refuge pour les jeunes LGBT, jusqu’à ce qu’elle convainque une chauffeuse de poids lourd de l’emmener avec elle à Chicago, tout près de l’endroit où vivait son père. Elle avait marché le reste du chemin, en faisant des doigts d’honneur aux types qui la klaxonnaient et l’interpellaient par la vitre quand ils passaient à côté d’elle, et se réfugiant dans les bois quand d’autres faisaient mine de s’arrêter. Quand elle était arrivée chez son père à Gary, dans l’Indiana, il l’avait accueillie avec un câlin et un repas chaud. Il lui avait prêté un pantalon de survêtement pendant qu’il lavait ses vêtements sales, et l’avait laissée dormir dans son lit pendant que lui prenait le canapé.
Les choses s’étaient bien passées avec son père pendant un temps. Dylan et elle discutaient plus souvent, et papa la nourrissait, lui achetait des vêtements et lui avait payé un portable et une nouvelle guitare. Puis elle avait rencontré Rae dans un bar près de l’université, et elles s’étaient tout de suite bien entendues.
Puis Dylan avait été assassiné, et son monde avait perdu toutes ses couleurs. Dylan, ce garçon tellement gentil, merveilleux et bourré de talents, disparu pour toujours, du jour au lendemain. Et d’une façon tellement atroce !
Puis son père avait failli subir le même sort.
Norbert Farthington aurait tout aussi bien pu les noyer tous les deux sous ce robinet de baignoire, cet imbécile hypocrite.
D’après ce que Dylan lui avait raconté pendant leurs chats vidéo, et de ce que son père avait vu quand il était venu à Lacetown pour chercher son cousin, Norbert était obsédé par Russell, et il aurait fait n’importe quoi pour lui. Papa lui avait même dit que Norbert avait proposé à Russell de se débarrasser de tous les témoins gênants quand le coiffeur et le croque-mort l’avaient surpris.
Ally ne portait pas ces deux-là en très haute estime non plus. Même s’ils avaient sauvé son père, ils avaient leur part de responsabilité dans le meurtre de Dylan. Ce dernier avait appelé Ally juste après que le coiffeur avait fait un scandale à la séance de dédicace de Russell. L’incident avait embarrassé l’écrivain, et Dylan aussi.
C’était peut-être ce qui avait poussé Russell à agir, vu qu’il avait tué Dylan plus tard cette nuit-là.
Et le nombre de victimes continuait à augmenter.
Ally était sûre et certaine que Bill était allé retrouver Norbert la nuit dernière. Elle s’était disputée avec lui à cause de ça pendant qu’il se préparait à sortir, et ensuite, on l’avait retrouvé mort. Et dans le corbillard du croque-mort, en plus. Norbert était un tueur dans l’âme. Même s’il n’avait pas assassiné Dylan directement et mutilé son corps, il avait eu l’intention d’aider Russell à tuer papa et tous les autres. Norbert avait été complice de son meurtre, et maintenant, c’était lui l’assassin.
Et si le crétin de shérif de ce bled paumé était incapable de le prouver, Ally s’assurerait qu’il en paie le prix.
Mais le fait que le crétin de shérif en question était le père de Rae posait problème. Pourquoi elle n’en avait jamais rien dit pendant leurs rencards ? La situation à Lacetown était déjà hors de contrôle. Tout ce qu’elle voulait, c’était détruire Norbert, mais il avait fallu que Bill fiche tout par terre.
Ally se rassit et essuya rageusement ses larmes. Elle renifla encore un peu avant de se lever et se rejoindre la salle de bains en tapant des pieds pour se moucher dans le papier toilette du motel. Seigneur, c’est rêche comme du papier journal, ce truc !
Après s’être aspergé le visage d’eau, Ally s’assit sur le sol au pied du lit et fit défiler les photos de Rae. Ses cheveux étaient tellement longs et beaux quand elles s’étaient rencontrées… elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait tout coupé. Ally adorait passer les doigts dans ses longues boucles toutes douces. Quel gâchis.
Voilà ce qu’on récoltait à sortir avec une lesbienne qui venait de faire son coming out. Elle aurait dû le savoir.
Elle referma son application de photos et posa son téléphone à côté d’elle. Son histoire avec Rae devrait attendre. Sonya n’aurait pas pu choisir de meilleur moment pour aller faire un tour. Il ne lui faudrait pas longtemps pour reconstituer les pièces du puzzle, et Ally aurait alors beaucoup d’explications à fournir. Et Sonya n’aimerait sûrement pas ce qu’elle entendrait.
Et maintenant qu’elle y pensait, ce gros naze de shérif non plus.
Mais ils pouvaient tous aller se faire voir.
Ally reprit son téléphone, son portefeuille et quitta la chambre.
Bill était déjà mort, et même si c’était regrettable, il n’y avait plus rien à faire pour lui. Elle devait s’en tenir à son plan. La personne avec qui elle avait rendez-vous ce soir résoudrait tous ses problèmes. Et après, elle avait quelque chose de très important dont elle devait s’occuper. Ally avait toujours été une bonne menteuse, alors Sonya ne devrait pas lui poser trop de problèmes. Mais là, elle n’était pas d’humeur pour les bobards. Il était temps de tout mettre en marche. Ensuite elle gérerait Sonya… avec prudence, évidemment. Le meurtre de Bill avait mis la ville sur les dents, alors les gens allaient se méfier de tout et de rien. Elle ne pouvait pas se permettre de merder après tout ce qu’elle avait fait pour en arriver là.
Ally se faufila sous le couvert de la nuit.
Le rendez-vous était prévu vingt minutes plus tard. Si elle était restée bloquée au bureau du shérif plus longtemps, elle l’aurait raté. Elle avait plein de choses à faire avant de retrouver Rae, et elle ne pouvait pas se permettre la moindre erreur.
Comme elle ne pouvait pas prendre la voiture, elle marcha aussi vite que possible. Le Phare de Lacetown lui avait semblé un endroit comme un autre pour un rendez-vous clandestin dans le but de fomenter sa vengeance.
Le phare se trouvait proche de la route, mais Ally se glissa facilement entre les battants du portail fermé. Un bois clairsemé l’entourait avec un chemin pavé qui serpentait au milieu. Quand elle sortit des arbres, dans la lumière de la lune, elle leva la tête vers le haut du phare. Il avait récemment été repeint et se dressait au bout d’une pointe de terre. La lumière tout en haut tournait à cent quatre-vingts degrés seulement, pour ne pas éblouir les habitations à proximité.
— Ally Roberts ?
La voix de l’homme la fit sursauter, et elle recula d’un pas tandis qu’un homme très grand avec une chemise hawaïenne jaune sortait de derrière le bâtiment.
— Whoa, je ne voulais pas te faire peur, déclara-t-il en levant les mains en l’air.
Le pouls d’Ally se calma.
— Vous ne m’avez pas fait peur, répliqua-t-elle d’un ton cassant.
— Bon, j’ai fait ce que tu voulais. Et maintenant ?
Ally donna un coup de poing dans sa paume.
— Maintenant, on termine ce qu’on a commencé. C’est au tour de Norbert.
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