Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle

Chapitre 8

 

Une soirée, dehors, avec Jazz, c’est exactement ce dont j’ai besoin après cette journée.

Michael aurait pu attendre pour accueillir Trevino en personne – il aurait peut-être même dû – mais il avait des projets avec Jazz. En plus, Ezra avait été plus qu’excité de montrer à Trevino où il s’installerait, sans doute dans l’espoir qu’il lui propose de l’assister pendant l’autopsie. Michael n’avait pas envie d’être là quand Trevino était dans ses locaux, en train de faire son boulot à lui. Il savait qu’il n’avait pas le choix, mais ça ne voulait pas dire qu’il devait être là.

Après une marche rapide plus que bienvenue, il arriva au salon Misty’s Cair’Hair pour prendre Jazz avant de l’emmener au festival. Le sourire aux lèvres, pressé de voir son petit ami, il entra, et trouva Jazz en train de tourner en rond au milieu du salon. Misty était là aussi, en train d’appliquer du rouge à lèvres à une femme pendant qu’une autre la regardait faire. L’atmosphère était inhabituellement tendue.

— Salut, lança Michael avec un petit sourire. Tout va bien ?

— Oh, oui, ça va bien, répondit Jazz en agitant une main alors qu’il faisait un autre tour. Juste, tu vois, parfait. Aucun souci. Tout est nickel. Enfin, ce sera le cas. Une fois que tout sera réglé. C’est un début. C’est une bonne façon de dire les choses, pas vrai ?

Il jeta un regard interrogateur vers Misty.

— Absolument, Jazz. C’est un pas de plus vers la liberté, dit-elle avant de sourire à Michael. Tout va bien. Il sera à nouveau lui-même quand il aura pris un verre.

— Je vois.

Sauf que Michael ne voyait pas du tout.

— Jazz, va au festival, et je te retrouve là-bas une fois que j’aurai terminé avec Dottie, déclara Misty. Oh, Michael. Non, mais quelle impolitesse !

Elle fit pivoter le fauteuil pour que sa cliente se retrouve face à lui.

— Michael Fleishman, voici Dorothy Rafferty. C’est ma cousine germaine du côté de ma mère. Et sa fille, Béatrice, qui a eu seize ans le mois dernier. Dottie, Béa, voici Michael, le petit ami de Jazz.

Malgré leur maquillage et leur coiffure beaucoup plus dans l’air du temps, et peut-être même d’une autre couleur, Michael les reconnut. Les sœurs-épouses du prêcheur distributeur de tracts bibliques.

Oh, bon sang. C’étaient eux les gens de la famille de Misty qu’ils étaient censés voir jouer ce soir ? Au moins, il n’aurait pas à leur parler pendant qu’ils seraient sur scène. Mais s’ils étaient invités à son barbecue de dimanche, les choses promettaient d’être gênantes.

Néanmoins, comme Michael était habitué à ce que la situation soit souvent gênante, il hocha poliment la tête.

— Bonjour, Dottie. Ravi de vous rencontrer. Béa, ajouta-t-il en répétant son geste.

Dottie secoua la tête à l’attention de sa fille, et cette dernière baissa immédiatement les yeux sur ses mains posées à plat sur ses cuisses, sans rien dire. Ses longs cils châtains cachaient la majorité de son visage triste. Elle avait l’air plus âgée et abîmée qu’elle ne l’aurait dû, pas à sa place dans sa robe marron terne et ses grosses chaussures noires. La seule chose qui indiquait que c’était une adolescente, c’était son vernis à ongles bleu à paillettes.

Apparemment satisfaite de voir que sa fille ne communiquerait pas avec un gay, Dottie pinça ses lèvres couvertes de gloss rose et rendit son salut de la tête à Michael. Peut-être l’avait-elle reconnu aussi.

— Bonjour. Pour vous, ce sera Dorothy.

Dorothy. Reçu cinq sur cinq.

La température sembla se refroidir encore plus dans la pièce, et Michael ne trouva rien d’autre à dire. Il se tourna vers Jazz. Quelque chose perturbait son petit ami, c’était évident. Est-ce que ça pourrait être la présence des deux femmes ?

— Tu es prêt à y aller ?

— Je n’ai jamais été aussi prêt.

Jazz passa à côté de Michael et ouvrit la porte avant de faire signe à Misty.

— On se retrouve là-bas.

— Garde-moi du vin ! lança-t-elle.

— Je garantis rien, marmonna Jazz avant de sortir.

Misty éclata de rire et fit pivoter sa cousine face au miroir. Michael pouvait voir le visage de cette dernière dans le reflet. Elle le fixait d’un regard dur. Béatrice contemplait ses ongles en souriant. Michael ressentit un pincement de compassion pour elle, mais il se hâta de suivre Jazz et de refermer la porte du salon derrière lui, soulagé de s’éloigner de Dorothy.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Michael en se dépêchant de le rattraper.

Jazz fit volte-face et Michael s’arrêta net, son estomac se serrant en voyant la fureur briller dans ses yeux couleur cognac.

— Ce putain de salopard m’a envoyé ces putains de saloperies de papiers de divorce ! hurla Jazz. Tu y crois, toi ?

Michael mit un certain temps à enregistrer le fait que Jazz n’était pas furieux contre lui. Pendant une fraction de seconde terrifiante, il avait eu peur d’avoir fait quelque chose qui l’avait énervé. Mais non. C’était à propos de Russell, le mari meurtrier de Jazz. Ou de toute évidence, son futur ex-mari.

Michael prit une grande inspiration et jeta un œil autour d’eux. Plusieurs personnes s’étaient retournées pour dévisager Jazz, mais ça ne sembla pas perturber ce dernier, qui se mit à faire les cent pas sur une petite portion du trottoir.

— Tu crois à ces conneries, toi ? gronda Jazz. Ce connard est en taule, et c’est lui qui m’assigne en justice ! Il va voir ce connard, puisque c’est ça, je vais lui piquer tout son blé ! Putain de putain !

Michael posa une main réconfortante sur le bras de son petit ami.

— Et si on allait se chercher du vin ? Je te détaillerai ma journée cauchemardesque, et tu pourras me raconter la tienne.

Jazz écarquilla les yeux, une expression soucieuse s’affichant sur son visage.

— Comment ça, cauchemardesque ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? Tu vas bien ? Oh, mon Dieu, est-ce que c’est M. Cornichon ?

— Non, il va très bien, l’apaisa Michael en passant un bras sous le sien pour le guider en direction du festival. Mais on ne peut pas en dire autant de la victime de meurtre que Steve a trouvée derrière le volant de mon corbillard cet après-midi.

Jazz s’arrêta brusquement.

— Comment ?

— Ouais, soupira Michael. Je suis surpris que les ragots ne soient pas encore arrivés jusqu’à ton fauteuil.

— Peut-être que si, admit Jazz. Je n’ai pas vraiment écouté mes clientes après avoir reçu mon assignation à comparaître. Mes pourboires doivent être ridicules.

— J’espère que non. Tu te souviens du type avec qui Norbert s’est disputé chez Gruff’s ?

— Bill, c’est ça ? L’ex de ce bon vieux Norbie.

— C’est ça. Bill Denton. Tu as une super mémoire. Je n’ai pas réussi à retrouver son nom. J’ai dû chercher sur la page Facebook du groupe.

— Les gens ont toujours des pages Facebook ?

Michael fronça les sourcils.

— J’en ai une pour le funérarium. Kitty reçoit plein de questions et de demandes de renseignements par ce biais.

— C’est logique, vu que les gens qui s’intéressent à ton domaine d’activités sont plus vieux.

— Mmmh, déclara Michael. On a dérivé du sujet.

Jazz fit la moue.

— Désolé. C’est ma faute. Je n’ai pas le cerveau à l’endroit aujourd’hui. Parle-moi de ce corps.

— Je ne suis pas sûr de la cause du décès, mais je pense à un étranglement, à première vue. Le corps a été placé dans mon corbillard, assis comme s’il était en train de conduire. Je ne sais pas comment il était arrivé là ni pourquoi. Vu qu’il a été trouvé sur ma propriété, je me suis récusé de l’autopsie.

— Oh, mon Dieu. Tu es suspect ?

— Selon Musgrave, tout le monde est suspect jusqu’à ce que le shérif Musgrave dise que ce n’est pas le cas.

— Argh, je déteste que les gens parlent d’eux à la troisième personne.

— Pareil, acquiesça Michael.

Mentionner le shérif lui fit penser à autre chose et il sortit des billets de sa poche.

— Musgrave est passé me parler de la scène qu’il avait causée au salon ce matin avec Amanda… oups, Rae, je veux dire. Il va falloir un peu de temps pour s’y faire. Enfin bref, il voulait que je te donne ça.

Jazz lui prit l’argent et le mit dans sa poche sans compter.

— Très généreux de sa part. Il avait trop peur pour venir me trouver lui-même, j’imagine.

— Sans doute, acquiesça Michael.

— Alors, tu es suspect ?

— Oh, tu connais Hilton. Il aboie beaucoup, mais il ne croit pas vraiment que ça pourrait être moi.

Enfin, Michael l’espérait.

— Je ne sais même pas si mon cerveau est en état de comprendre ce que tu viens de me dire, confessa Jazz, l’air un peu hébété. Allez, viens. Marchons encore un peu. J’ai vraiment besoin de prendre un verre, là.

En silence, ils continuèrent en direction du festival, à quelques rues de là. De l’autre côté de Lake Shore Drive, vers l’ouest, le magnifique lac Michigan était secoué par de grosses vagues qui venaient passer par-dessus le littoral rocheux pour venir s’écraser sur le chemin qui s’étendait sur toute la longueur de la ville. Un vent frais qui venait du lac repoussait le brouillard.

— Norbert est notre principale PPI, reprit Michael au bout d’un moment.

— Principal quoi ?

— Personne Potentiellement Impliquée.

Jazz ricana.

— Ça me semble logique.

— Musgrave a envoyé Tanner vérifier les hôtels du coin pour qu’on puisse l’interroger. Et il faut aussi qu’ils retrouvent les deux femmes qui accompagnaient Denton chez Gruff’s. Si elles ne savent pas qu’il est mort, elles doivent le chercher partout. Sonya Metcalf et Ally Roberts jouent dans son groupe. Il n’est pas prévu qu’ils se produisent ce soir… ni jamais, d’ailleurs, a priori. Mais on devrait peut-être garder l’œil ouvert au cas où elles passeraient faire un tour. Elles pourraient avoir une explication au fait qu’il a été tué et laissé sur ma propriété.

— Et ce n’est pas à Musgrave et à sa joyeuse bande d’hurluberlus de faire ça ?

Michael afficha un grand sourire et donna un petit coup d’épaule à Jazz, tandis qu’ils se plaçaient au bout de la file pour l’entrée du festival.

— Tu passes de « putains de putains » à « hurluberlus » ? J’adore l’étendue de ton vocabulaire, mon cher.

— Ah, eh bien si tu aimes ça, tu vas adorer l’étendue de ce que je te réserve pour plus tard.

Le sexe de Michael ne rata pas le ton de prédateur dans la voix de Jazz.

— Ah oui ? Et c’est quoi ?

Jazz s’approcha et chuchota :

— Tu verras plus tard.

Il enfonça brièvement le bout de sa langue dans l’oreille de Michael avant de se redresser et de se tourner pour sourire à la femme qui vendait les tickets.

— Bonjour, Hilda. Deux entrées, s’il vous plaît, demanda Jazz.

Hilda prit son argent et leur attacha des bracelets au poignet.

— Amusez-vous bien, les garçons. La maire est en train de serrer des mains et de distribuer des bons pour un verre de vin gratuit.

— Vous êtes l’image même de la beauté et de l’élégance, très chère. Merci.

— Oui, merci, renchérit Michael.

Le grand sourire d’Hilda ne diminua qu’un tout petit peu quand elle croisa le regard de Michael, ce qui était mieux que ce qu’il avait l’habitude de recevoir comme réactions pendant des événements municipaux. Personne n’était à l’aise en présence du croque-mort du coin.

Depuis qu’il sortait avec Jazz, néanmoins, Michael avait noté quelques changements subtils dans la façon dont les gens se comportaient avec lui. Peut-être que la personnalité exubérante et sociable de Jazz avait un peu déteint sur lui. Même s’il était plus probable que ce soit parce que les gens se disaient que si Jazz, extraverti et apprécié de tous, avait trouvé quelque chose d’intéressant chez Michael, peut-être qu’eux le pouvaient aussi.

Quelle que soit la raison, Michael devait bien reconnaître que c’était agréable.

Le Festival de Musique Acoustique, comme tous ceux organisés par la ville, se tenait dans Lacetown Park, une grande étendue herbeuse derrière le poste de police et encadrée par Main Street, Pike Street, la route 551 et Lake Shore Drive. Une scène avait été installée tout au bout du parc, dos au lac Michigan. Ça permettait au public de regarder les concerts tout en profitant des couchers de soleil sublimes sur l’eau.

— Jazz !

La maire de Lacetown, Trish Johnson, serra Jazz dans ses bras. Elle portait un chapeau haut de forme aux couleurs du drapeau américain, un blazer étoilé avec des paillettes, et une jupe bleu marine. Elle tenait un rouleau de tickets prédécoupés dans chaque main, dont le bout se balança dans le dos de Jazz pendant qu’elle le berçait de droite à gauche. Si Michael ne se trompait pas, elle avait déjà utilisé quelques tickets pour elle.

— Dame Mairesse, la salua Jazz une fois qu’il eut réussi à se dégager. Tu es radieuse, comme d’habitude.

— Dame Mairesse. Toi alors.

Trish lui tapota l’épaule avec un rouleau de tickets avant de se tourner vers Michael.

— Bonjour, Michael. C’est un plaisir de vous voir, comme d’habitude.

— Merci. Plaisir partagé.

Alors maintenant, je suis Michael et plus monsieur Fleishman ? Quel progrès… peut-être qu’un jour j’aurai droit à un gros câlin, moi aussi ?

Trish détailla Jazz des pieds à la tête d’un œil critique.

— Tu as toujours l’air aussi stressé.

— Ah oui ?

— Je sens les mauvaises ondes qui émanent de toi. J’ai bien vu que ça n’allait pas cet après-midi quand je suis venue me faire couper les cheveux. J’ai cru…

Elle coula un regard vers Michael, avant d’afficher un air désolé.

— Enfin, on s’en fiche de ce que j’ai cru. Cette soirée n’a pas ramené ton étincelle habituelle. Il est hors de question que tu pollues le reste des festivaliers avec ta morosité. Pour ça, je te recommande du vin.

Elle déroula un long ruban de tickets et les tendit à Jazz.

— Beaucoup, beaucoup de vin.

— Dame Mairesse, votre sens aigu de la mode n’a d’égal que votre perception éclairée du genre humain.

Jazz leva les tickets en l’air.

— Michael et moi te remercions.

Elle les observa tour à tour, et Michael pouvait presque entendre ses pensées, comme si elles étaient affichées sur son front.

Je ne comprends pas qu’ils se plaisent mutuellement, mais si ça leur convient comme ça…

Il sourit et se rapprocha pour passer son bras sous celui de Jazz.

— Oui, merci, madame le maire.

— Appelez-moi Trish. Et je vous en prie, Michael. C’est agréable de vous voir prendre part aux festivités de la ville.

Elle adressa un clin d’œil à Jazz.

— Profitez de la musique.

Elle se pencha ensuite vers eux et baissa la voix.

— Mais il est possible que vous ayez besoin de consommer tous les tickets, si vous voyez ce que je veux dire. C’est un festival de seconde zone, mais ce n’est pas moi qui ai dit ça.

Là-dessus, Trish repartit en interpellant quelqu’un d’autre, qu’elle avait repéré dans la foule.

— Tout le monde t’adore, déclara Michael. Tu as vraiment eu un impact sur cette ville depuis que tu es arrivé.

— Ah oui ? Sur la ville, c’est tout ? souligna Jazz en arquant un sourcil. Et sur personne en particulier ?

Michael sourit à son petit ami canon, son cœur gonflé d’amour en voyant le rictus taquin de Jazz. Si seulement il savait l’impact qu’il avait vraiment sur la vie de Michael, et à quel point il était tombé fou amoureux de lui. Il avait envie de lui répondre quelque chose dans ce goût-là, mais ses mots se retrouvèrent noyés dans le hurlement des cordes d’un violon. Le son fit grincer Michael des dents, et un groupe non loin d’eux sursauta et poussa des cris de surprise. Une jeune se trouvait sur scène, en train de faire des mouvements de scie frénétiques sur son instrument.

Michael échangea un regard paniqué avec Jazz, qui agita les tickets en l’air.

— On y va ?

— Pitié, oui.

Ils firent la queue juste avant qu’un grand nombre de personnes semblent se rendre compte qu’il leur faudrait beaucoup plus d’alcool pour faire face aux talents hétéroclites qui se succéderaient sur scène. Quelques minutes plus tard, ils tenaient tous les deux un gobelet en plastique transparent, contenant du pinot gris, tandis qu’ils arpentaient les allées.

— Mikey !

Michael se retourna vers son grand-père, Joel Fleishman – la seule personne sur cette planète à l’appeler Mikey – qui se hâtait de les rattraper, avec sa bonne amie Mona pendue à son bras gauche. Michael découvrit avec stupéfaction qu’il tenait dans la droite un verre en plastique blanc où il était écrit Great Lakes Brewing Co.

— Est-ce que tu bois de la bière, papy ? s’étonna Michael.

Son grand-père ne buvait que des manhattans, pour ce qu’il en savait.

— Bon Dieu, non, s’esclaffa papy. Ce n’est pas que je veuille vous convertir pour que vous rejoigniez notre camp, les gars, mais un des avantages de sortir avec une dame, c’est qu’elle ne quitte jamais la maison sans son sac à main.

Mona avait le même gobelet transparent que Michael et Jazz, rempli de vin rouge. Avec un gloussement espiègle, elle leur montra le contenu de son sac. Une bouteille de whisky – le marque que papy préférait – et un bocal de cerises à la goutte.

— J’ai préparé une grande cuvée de manhattan avant de partir.

Jazz éclata de rire, son humeur s’améliorant de façon visible.

— Je crois que je vais te garder, ma petite tartine de miel, déclara papy en donnant un gros bisou sur la joue de son amie, qui avait l’air ravie.

Malgré son sourire, Michael les prévint :

— J’espère que vous avez prévu de rentrer en Uber, tous les deux.

— Pas besoin, affirma papy avec un geste dédaigneux de la main. L’adjoint Tanner s’occupe de la sécurité ce soir, et il a promis de nous ramener. Il a même dit que Mona pourrait appuyer sur le pin-pon si elle voulait.

— Oh, Seigneur, souffla Michael.

Puis papy prit un air sérieux.

— Bon, Mikey, explique-moi pourquoi tu ne m’as pas appelé cet après-midi. Il a fallu que j’apprenne la nouvelle de la bouche de Tanner. Qui diable a bien pu mettre un macchabée dans notre Caddie ?

Quelques têtes se tournèrent dans leur direction, et Michael les entraîna vers une zone plus tranquille du parc, où les langues de vipère de Lacetown auraient plus de mal à les espionner. Au moins, cet horrible grincement de violon couvrirait leurs voix.

Des techniques de torture de péquenauds, effectivement.

Ils trouvèrent une table de pique-nique libre et s’installèrent.

— D’abord, c’est mon Caddie, et tu n’es plus médecin légiste. Si je t’avais appelé, ça aurait été une violation de la procédure, expliqua Michael.

— La procédure, elle a bon dos la procédure, râla papy en faisant un bruit de pet avec sa langue. Tu allais le dire à ton petit ami, alors pourquoi pas à moi ?

Jazz lui adressa un sourire encourageant.

— Oui, mon cœur. Dis-nous ce qui s’est passé.

— Qui a trouvé le corps ? demanda papy.

— Ce n’était pas ton bizarro-stagiaire, si ? renifla Jazz avant de prendre une gorgée de vin. Parce que sinon, il faudrait dire au shérif de procéder à un interrogatoire plus musclé.

— Ce n’est pas un stagiaire…

— Un bizarro-stagiaire, le corrigea Jazz. C’est un jazzisme.

— Il est apprenti, continua Michael patiemment. Et je ne comprends pas pourquoi vous ne l’appréciez pas, Kitty et toi.

— C’est un jeune homme juif très bien, renchérit papy.

Michael lui adressa un sourire reconnaissant.

— Pas bizarre, juste un peu empoté, comme l’était Michael à son âge. Il trouvera son style un jour ou l’autre. Regarde notre Mikey maintenant.

Michael fronça les sourcils en entendant son grand-père donner bien trop de détails. Il savait qu’il avait été empoté une bonne partie de sa vie, mais est-ce qu’il fallait tout le temps le rappeler ?

— M. Cornichon ne l’aime pas non plus.

L’air espiègle, Jazz sirota son vin, le petit doigt en l’air.

— Mais on s’égare. Parle-nous du corps.

Michael leur décrivit la découverte, et papy posa des dizaines de questions. Michael regrettait presque de ne pas l’avoir appelé pour qu’il vienne au salon funéraire cet après-midi. Ça lui aurait au moins évité l’interrogatoire. Il termina enfin en leur apprenant que ce serait Parker Trevino qui pratiquerait l’autopsie.

— Minute, intervint Jazz en faisant la moue. Parker Trevino, comme dans Funérarium et Crématorium Trevino, à Bridlestop ?

— Exact.

— Ton ennemi juré ?

Michael ricana, vérifiant que personne ne les écoutait, avant de prendre une gorgée de vin.

— Dit comme ça, on se croirait dans un film de superhéros…

Jazz tendit le bras au-dessus de la table et prit la main libre de Michael.

— Tu es un superhéros, pour moi. Et lui, c’est un méchant, ça ne fait aucun doute. C’est vrai, il est carrément jaloux de tes trois salles de présentation et de ton ascenseur, non ? Et ton corbillard est un modèle de Cadillac bien plus récent, avec un rembourrage intérieur bien plus luxueux, comme tu me l’as répété à plusieurs reprises. Je ne me serais jamais douté que le monde des funérariums était aussi féroce. En plus je suis sûr qu’il est jaloux parce que tu es trop canon.

— Tu es mignon, dit Michael en se sentant rougir de plaisir malgré son agacement.

Il n’aimait vraiment pas Trevino, mais il serait dans son funérarium ce soir, et sans doute le lendemain aussi.

— C’est vrai, confirma Jazz avec un grand sourire. Je suis trop chou. Mais ne le dis à personne. Tu vas casser mon image de gros dur.

— C’est important, d’être un gros dur, intervint Mona avant de trinquer avec Jazz.

Papy fronça les sourcils à l’attention de Michael.

— Et est-ce que tu fais confiance à cette andouille ? Regarde ce qu’il a fait à monsieur Jones.

— C’est qui, monsieur Jones ? s’enquit Jazz en penchant la tête, curieux.

Michael prit une grande inspiration et se lança.

— Monsieur Jones a eu une crise cardiaque, et il est mort récemment.

Jazz fronça les sourcils.

— Je dois préciser que monsieur Jones était un homme très imposant. Pas loin de deux cent cinquante kilos, je crois. Une fois, lui et sa femme ont dû être désincarcérés de leur baignoire par l’aimable brigade de sapeurs-pompiers de Bridlestop.

Jazz laissa échapper un éclat de rire.

— Ça n’a rien de drôle, Jazz, le sermonna Michael, regrettant déjà cette anecdote. Apparemment, quand Trevino a mis monsieur Jones dans le four de crémation, ce bouffon a mal calculé ses rations de masse corporelle. Il était tellement comprimé dans le four qu’il a bloqué la cheminée. La fumée et la chaleur ont brûlé une partie du funérarium. Ils ont réussi à éteindre le four, mais en sortir le corps a été bien compliqué.

— Oh, mon Dieu. Tu es sérieux ? C’est horrible !

Mona ne se soucia pas de cacher ses ricanements.

— Jazz. Mona, les avertit Michael. 

— Comment se fait-il que je n’entende cette histoire que maintenant ?

— Je ne sais pas, mais toute la ville s’est pointée pour regarder les pompiers éteindre l’incendie. Une fois le feu éteint, le corps de monsieur Jones était toujours intact, mais…

Papy cogna sur la table avec ses articulations.

— Ils ont dû découper ce pauvre monsieur Jones en deux et recommencer la crémation !

Michael se renfrogna quand Jazz et Mona explosèrent de rire.

— Ce n’est pas drôle. Pas du tout. Soyez sérieux deux minutes.

Jazz essuya une larme au coin de ses yeux et tapota le bras de Michael. 

— Non, ce n’est pas drôle, mon cœur. C’est horrible. Mais parfois, il vaut mieux en rire qu’en pleurer.

— Je suppose que tu as raison, admit-il. Mais c’était une vraie tragédie.

— Voilà pourquoi je dis que Trevino est une andouille, déclara papy en terminant son verre avant de tendre le faux gobelet de bière à Mona. Un travail bâclé. Et là, il est dans notre funérarium.

Mona glissa le gobelet et son sac à main sous la table, puis jeta un coup d’œil suspicieux autour d’eux avant de préparer un autre manhattan. Michael était soulagé que Tanner s’occupe de les ramener sains et saufs chez eux.

Jazz lâcha la main de Michael, et ce dernier se dit qu’il aurait bien aimé qu’il la tienne encore un petit peu. Jazz termina son premier verre de vin, et jeta un regard critique à celui de Michael, presque encore plein.

— Je ne veux pas être le seul à finir pompette, mon cœur.

— Tu veux que je te prépare un cocktail ? Il suffit juste d’aller acheter un verre de bière et de la vider discrètement pour que les poulets ne sachent pas ce que tu trafiques.

— Je vais rester au vin, gloussa Jazz.

Michael prit une bonne lampée du sien, appréciant la façon dont l’alcool calma les derniers restes du stress de la journée.

— C’est mieux, lui dit Jazz, qui attaquait son deuxième verre. Alors le grand méchant Trevino va devoir se servir de ta salle d’examen, vu que son boui-boui a cramé. Qu’est-ce que ça te fait de savoir qu’il va farfouiller partout et toucher tes trucs ?

— C’est bon, ça ne me dérange pas.

Michael entendit le mensonge dans sa voix, et Jazz fit la grimace.

— Bon d’accord, ça m’agace un peu. Mais je ne peux pas y faire grand-chose.

Jazz leva son verre, comme pour porter un toast.

— Il y a toujours le vin.

Michael ricana et l’imita.

— Oui, il reste le vin.

— L’chayim, lança son grand-père.

Ils burent tous une gorgée.

— Je crois que je ferais mieux de passer « à l’improviste », commença papy en mimant des guillemets, et m’assurer que cette andouille aux mains baladeuses ne vole pas notre bel équipement.

— Trevino est un enfoiré, pas un voleur, répliqua Michael.

Papy marmonna quelque chose en yiddish, le visage dans son gobelet.

Quand Jazz et Mona eurent terminé leur vin, leur groupe se dirigea vers le vendeur le plus proche. Michael finit son deuxième verre pendant qu’ils faisaient la queue.

— Alors, il arrive quand ? demanda Jazz.

Michael jeta un coup d’œil à sa montre.

— Il doit déjà être là. Il a dit dix-neuf heures.

— Tu l’as laissé là-bas tout seul ? s’écria papy en attirant les regards d’un couple qui passait à côté.

Michael fit signe à son grand-père exubérant de parler moins fort.

— Ezra y est. Et le shérif va le rejoindre.

Ça sembla apaiser papy.

— Ah, bien. Tant mieux. Ezra est un bon garçon.

Jazz leva les yeux au ciel, mais garda le silence. Il se servit de leurs tickets pour obtenir trois verres de vin, deux blancs et un rouge. Ils retournèrent se promener dans les allées du festival, et Jazz passa son bras sous celui de Michael, s’approchant plus près que nécessaire.

Michael se retint de frissonner. Il n’avait jamais été fan des démonstrations d’affection en public, même si, pour être honnête, l’opportunité ne s’était pas souvent présentée. Mais être avec Jazz avait fait disparaître quelques-uns des murs que Michael avait passé des années à construire.

De bien des façons, il enviait son petit ami. Jazz était quelqu’un de sociable et d’extraverti, et semblait savoir quoi dire dans chaque situation. Tout le monde était content de le voir – qui n’aimait pas son coiffeur ? Et Jazz était un pro pour parler de tout et de rien sans donner l’impression que ce n’était « rien ». Il réussissait à soutirer avec finesse des bribes d’informations à ses clients, et il les renvoyait non seulement plus beaux, mais aussi revigorés et avec une confiance en eux reboostée.

Pendant son enfance et la majorité de sa vie d’adulte, Michael avait toujours été discret et plutôt solitaire. Il n’avait excellé dans aucun sport, il n’avait aucun talent pour la musique, et il semblait toujours savoir quoi dire pour mettre un terme brutal à n’importe quelle conversation. Presque tous les autres élèves l’évitaient à l’école, et vu qu’ils étaient trop effrayés par le domaine d’activité de sa famille, ils le laissaient tranquille. Il avait connu son lot de petites brutes qui avaient essayé de l’intimider, mais rien de dramatique. Quelques gamins avec des tendances un peu morbides avaient bien tenté un rapprochement, mais Michael avait vite compris à qui il avait affaire et y avait mis un terme.

Il avait passé une grande partie de son enfance et de son adolescence tout seul, et ça avait continué en tant qu’adulte.

Jusqu’à ce qu’il rencontre Jazz.

Pour une raison qu’il ignorait, Jazz avait craqué sur lui. Et apparemment, la chose qui avait manqué à Michael pour qu’il sorte de sa coquille, c’était qu’il soit un peu plus tourné vers les autres et apte à avoir une vie sociale. Ça ne changerait jamais la façon dont les gens le voyaient, ou comment ils se sentaient en sa présence – ça, c’était inhérent à sa profession. Mais l’intérêt et l’attirance de Jazz avaient fait énormément de bien à sa confiance en lui, et il se sentait plus assuré et moins complexé.

— Je me suis laissé déborder par mes petits problèmes personnels aujourd’hui, je suis désolé, déclara Jazz en lui serrant le biceps.

Chaque fois qu’il le touchait, ça envoyait toujours une étincelle jusque dans son entrejambe.

— Comment tu vas après ce qui t’est arrivé, mon cœur ? Est-ce que tu tiens le coup ?

— C’est assez perturbant pour de nombreuses raisons, et troublant aussi. Je n’arrive pas à m’ôter de la tête que j’ai été pris pour cible, mais je ne sais pas pourquoi ni par qui.

Il secoua la tête en revoyant Bill Denton assis au volant de son corbillard. Il était d’accord avec Musgrave sur le fait que Norbert était un suspect évident, mais est-ce que ce dernier aurait vraiment tué son ex pour le mettre là et se moquer de Michael ? Pourquoi ?

— Est-ce que Trevino dort chez toi ? demanda Jazz après avoir bien entamé son troisième verre. Genre, dans ta chambre d’amis ?

Michael faillit s’étrangler avec son vin.

— Grands dieux, non. Ce sera déjà bien assez pénible de l’avoir dans le funérarium, alors hors de question qu’il dorme chez moi.

Jazz afficha un rictus.

— Au moins, tu ne caches pas tes sentiments.

— Je ne peux rien y faire, de toute façon. Et il faut qu’il soit là quand les amies de Denton viendront identifier son corps.

— Tu crois qu’ils vont faire ça ce soir ? s’enquit Jazz.

— Le shérif a envoyé Tanner sur leurs traces cet après-midi, alors c’est très possible.

Jazz lui jeta un regard sceptique.

— On parle bien du même adjoint que celui qui a bossé sur l’affaire de Dylan ? Et quand M. Cornichon a été enlevé ? Tanner est mignon, mais c’est un mimbo.

Papy éclata de rire et se donna une claque sur le genou.

— Mais oui !

Michael pencha la tête et fronça les sourcils.

— Un quoi ?

— Un mimbo. Une bimbo mâle, expliqua Jazz. Tu ne te rappelles pas cet épisode de Seinfeld ?

— J’adorais cette série, intervint Mona. Ces garçons juifs ont un sens de l’humour désopilant.

— Et ils n’ont pas que ça, bubbeleh4, répliqua papy avec un clin d’œil.

Ils se mirent à glousser tous les deux. Michael ricana en se souvenant de l’épisode où George avait le béguin pour le petit ami magnifique mais un peu bébête d’Elaine.

— Ah, oui.

Jazz agita son verre presque vide dans un geste désinvolte.

— Et Tanner a cru que M. Cornichon était une personne quand il a disparu. Ses talents d’enquêteur sont aussi affûtés que ceux de notre shérif

Motel 65.

Papy et Mona s’esclaffèrent, mais pas Michael. Il avait l’habitude des blagues de Jazz sur le prénom de Musgrave, mais ses commentaires à propos de Tanner étaient plus méchants que Michael n’en avait l’habitude chez son petit ami. Jazz était toujours à cran à cause des papiers du divorce, vu que son sarcasme était encore plus aiguisé que d’habitude, et ça inquiétait un peu Michael.

— Il me faut plus de vin, annonça Jazz en retournant son verre et en faisant la moue quand les deux dernières gouttes s’écrasèrent dans l’herbe.

— Partez devant, les garçons, on vous rattrapera, déclara brusquement papy. Je vois Trish. Il faut qu’elle me fasse sauter quelques contraventions, vu que son mari me doit une faveur. Et elle aussi, d’ailleurs.

Mona et papy éclatèrent d’un rire de conspirateur comme s’ils partageaient une plaisanterie entre eux, et ensuite papy traîna pratiquement une Mona plus que pompette dans son sillage pour aller alpaguer madame la mairesse.

Jazz sourit en les regardant partir.

— J’adore ton papy.

— Comme tout le monde, acquiesça Michael alors qu’ils prenaient à nouveau place dans la queue.

À ce rythme-là, Jazz allait épuiser leur stock de tickets en un rien de temps. De toute évidence, il était perturbé, et Michael aurait voulu l’aider avec plus que du vin.

— Alors, c’est ton tour. Parle-moi de ces papiers de divorce.

Jazz se rembrunit.

— Je veux divorcer, tu le sais. Mais avec toute l’attention médiatique autour de Russell, j’espérais faire ça discrètement. Un accord privé à l’amiable, avant que les avocats le fassent entériner par un tribunal, expliqua-t-il avant de soupirer. Bon, en même temps, il aurait fallu que je réponde à ses coups de fil pour ça.

Michael haussa les sourcils à ce dernier commentaire.

— Il t’a appelé ?

— Oui, et je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé. Mais j’ai refusé tous les appels en PCV.

— Non, ne t’inquiète pas, le rassura Michael.

Il se demanda quand même pourquoi il avait gardé ça pour lui.

— Je crois que c’est pour ça qu’il m’assigne en justice. Comme ça, c’est comme si c’était moi le méchant dans l’histoire. C’est ça qui m’énerve le plus. Je sais qu’il l’a fait exprès juste pour m’atteindre.

— Il fait son Russell, quoi.

— Oui, ton auteur préféré.

Un pic de culpabilité s’enfonça dans les tripes de Michael, et il ne put s’empêcher de détourner le regard.

Jazz va comprendre pourquoi je relis tous les livres de Russell, hein ?

Mais ce n’était pas le bon moment pour avoir cette conversation.

— Il n’est pas mon auteur préféré…

Jazz balaya l’air d’un geste dédaigneux de la main.

— Non, ça ne fait rien. Je comprends. Tu aimes ses enquêtes et son personnage de détective privé macho. Et ce n’est pas plus mal, au final, vu que tu te retrouves mêlé à un autre meurtre.

— Même si je n’ai rien fait du tout pour que ça arrive, se défendit Michael.

Il remarqua alors que quelqu’un était en train de lui faire signe derrière l’épaule de Jazz, dans une longue file d’attente, devant un stand de bière.

— Oh, il y a Kitty et Marty, là-bas.

— Ah oui ? demanda Jazz en se retournant. Je devrais leur donner des tickets. Tu vas reprendre un verre de vin aussi ?

Michael hésita, puis se souvint que Trevino était actuellement en train de tripoter son équipement.

— Allez, pourquoi pas.

Jazz déchira le bon nombre de tickets pour que Michael paie leurs verres, puis agita le bras dans la direction de Kitty et Marty.

— Hé, Hello Kitty !

Michael sourit. Kitty et Jazz s’entendaient comme larrons en foire, et aimaient se donner des surnoms amusants. La création la plus amusante de Kitty, selon Michael, c’était Jazzticot. Jazz n’avait pas démérité, avec Hello Kitty ou KitKat. Michael avait bien rigolé quand il l’avait appelée Mini Riquiqui Kitty.

Michael s’autorisa à profiter du corps de Jazz quand il s’éloigna, se concentrant sur le joli renflement de son arrière-train. Une vague de désir enfla en lui en pensant à écarter ses lobes fermes et poilus, et à se délecter de son orifice secret. Michael n’insisterait pas pour qu’ils fassent l’amour, mais il espérait bien que Jazz était sérieux avec ses sous-entendus tout à l’heure. Après les papiers qu’il avait reçus, le sexe était sans doute exactement ce dont Jazz avait besoin. Mince, ce dont ils avaient tous les deux besoin. Michael pourrait lui rappeler qu’il était beaucoup mieux avec lui qu’avec Russell. Et qu’il avait gagné niveau longueur et circonférence, aussi.

Une silhouette familière passa dans son champ de vision, le sortant de ses pensées.

Norbert !

Le cœur de Michael se mit à cogner dans sa poitrine.

D’après leur dernière conversation, Musgrave et ses adjoints ne l’avaient pas encore localisé. Est-ce que Michael devait le suivre ?

Norbert s’arrêta et regarda autour de lui, empêchant Michael de voir Jazz. On aurait dit qu’il le faisait exprès. La file dans laquelle se trouvait Michael avança de quelques centimètres, et il changea de position. De là où il était désormais, il ne voyait plus Norbert, à cause d’un groupe de jeunes hommes bruyants et clairement avinés. Sa poitrine le picota d’anxiété. Et si Michael avait perdu Norbert et que ce dernier quittait la ville avant que Musgrave ait eu le temps de l’interroger ?

Avec un rapide coup d’œil pour le stand de vin, suivi par un long regard vers Jazz, à quelques mètres de lui, en train de parler et de rire avec Kitty et Marty, Michael rangea les tickets dans sa poche et sortit de la queue. Il contourna les jeunes éméchés, dont certains portaient des T-shirts de fraternité et d’autres des vêtements de créateur, et tous plus qu’à moitié ivres. Leur attitude arrogante et leurs rires gras suscitèrent chez Michael une appréhension instinctive qu’il n’avait plus ressentie depuis le lycée.

Ça doit être la mémoire cellulaire. L’instinct qui nous pousse à éviter la douleur et à rester en vie que j’ai appris à développer dans les couloirs du collège et du lycée de Lacetown.

Une fois les étudiants bourrés derrière lui, Michael épia Norbert en train de traverser le parc à grands pas. Il n’était pas très loin, avec sa grande silhouette maigre et son long manteau de cuir bien trop chaud pour la chaleur estivale. Ses cheveux noirs et jaunes permettaient de ne pas le perdre de vue dans la foule.

Michael resta en retrait. Il sortit son téléphone et envoya un texto à Musgrave.

Michael : Ai repéré Norbert dans le parc du festival. Tu l’as déjà interrogé ?

La réponse arriva presque aussitôt.

Musgrave : Non ! Ne le quitte pas des yeux, mais n’établis pas le contact. J’arrive.

Une pincée d’excitation se joignit à l’agitation de Michael, et sa main trembla un peu quand il envoya « OK » à Musgrave.

Michael se retrouvait à nouveau impliqué dans une enquête pour meurtre. Il suivait un suspect. Ça ressemblait tellement à une scène d’un roman de Brock Hammer que Michael avait presque envie de s’arrêter et de pousser un cri de joie.

Mais il devait garder son calme et rester concentré pour ne pas que Norbert lui échappe.

Quand celui-ci s’arrêta pour discuter avec un homme assis dans une chaise de camping en train d’accorder sa guitare, Michael en profita pour envoyer un message à Jazz.

Michael : Je suis du côté de la scène. Norbert arrive, alors je garde un œil sur lui en attendant que Musgrave arrive.

Jazz : OMG ! Reste où tu es ! J’arrive !

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