Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle
Chapitre 23
— Putain, maugréa Jazz.
Il raccrocha son téléphone quand il vit la camionnette de la chaîne Channel Three devant lui, alors qu’il attendait qu’on le laisse franchir le portail de la prison. Il avait tenté de joindre Michael plusieurs fois, mais il n’avait pas décroché. Il savait que Michael avait une journée dingue aujourd’hui, mais il aurait bien aimé entendre la voix de son petit ami.
Et maintenant, des journalistes ? Ça ne pouvait pas être une coïncidence, si ?
S’ils étaient là pour Russell, alors ils allaient sans doute reconnaître Jazz.
Merde et remerde.
Après une heure étonnamment vivifiante de yoga avec Misty, la confiance de Jazz avait été remontée à bloc. Elle avait eu raison, et le fait d’aligner ses chakra – quoi que ça puisse bien vouloir dire – et faire prendre des poses à son corps tout en se concentrant sur sa respiration avait recentré ses pensées.
Et les choses avaient vraiment été géniales avec Michael, aussi.
Jazz s’était inquiété que la phase lune de miel passe, mais la nuit dernière, pour la première fois, ils avaient dormi ensemble sans faire l’amour ou se donner du plaisir mutuellement. Dans ses relations précédentes, ça avait sonné le glas de la phase lune de miel et le début de la fin. Même Russell – avec son insatiable libido qui rivalisait avec les plus gros accros au sexe de l’histoire de l’univers – s’était éloigné lentement mais sûrement, et Jazz avait vu les signes, même s’il avait choisi de les ignorer. Mais la nuit dernière lui avait prouvé que ça ne se passait pas toujours comme ça.
Avec Michael, c’était totalement différent.
Dormir à côté de lui, avec M. Cornichon lové entre eux, avait été un ravissement total.
Comme si les sensations de bonheur, de chaleur et de confort s’entremêlaient avec le soleil en été et la neige en hiver.
Et ça lui avait paru plus intime et important que toutes les nuits passées dans les affres d’une partie de jambes en l’air torride avec n’importe qui d’autre.
Quelque chose avait vraiment changé dans leur relation, mais d’une bonne façon ; ils étaient plus proches et plus forts ensemble.
Et maintenant, tous ces sentiments agréables étaient gâchés, remplacés par une appréhension qui le bouffait de l’intérieur tandis qu’il fixait la prison.
Russell se trouvait derrière ces murs. L’homme que Jazz avait épousé, auprès de qui il avait cru passer le restant de ses jours. L’homme qui l’avait trompé sans ménagement et qui n’avait eu aucun scrupule à planifier son meurtre. Et qui, d’après Jazz, avait réussi à tirer les ficelles depuis la prison pour tuer d’autres gens et foutre en l’air sa nouvelle vie.
Eh bien, Jazz le forcerait à avouer, parce que s’il était doué pour quelque chose, c’était bien pour faire parler les gens. Et Jazz savait comment piéger Russell pour lui faire cracher le morceau.
— Tu as le chic pour te fourrer dans des situations merdiques, Dilworth, marmonna Jazz.
Il envisagea d’envoyer un texto à Michael pour le prévenir qu’il était bien arrivé, mais il préféra essayer de l’appeler une dernière fois. Il avait désespérément besoin d’entendre sa voix.
Ses mains tremblaient quand il toucha le nom de Michael sur l’écran. La tonalité retentit trois fois, puis son estomac se serra quand il entendit : « Vous êtes bien sur le portable de Michael Fleishman du Funérarium Fleishman à Lacetown, Michigan. Si vous souhaitez organiser des funérailles pour un être cher, ou des informations… ».
Jazz soupira et raccrocha avant la fin du message.
La camionnette de la chaîne de TV avança dans le parking et Jazz fut le suivant à se présenter devant la cabine des gardes.
— Nom et objet de la visite ? lança l’agent de sécurité d’une voix blasée, même si ses muscles, sa mine renfrognée et l’arme sur sa hanche ne donnaient pas une impression de léthargie.
— Jasper Dilworth. Je suis venu voir Russell Withingham. J’ai appelé. Je devrais être sur la liste.
Il se fit la remarque avec ironie qu’il avait l’air sur le point de rentrer dans une de ces fêtes snobinardes que Russell avait adoré organiser.
— Photo d’identité, lança le garde après avoir vérifié quelque chose sur son ordinateur.
Jazz lui tendit son permis de conduire et attendit, tapotant sur le volant, tout en gardant un œil sur le parking pour voir où s’était garée la camionnette.
— Est-ce que ces journalistes sont là pour Russell Withingham aussi ?
Le type de la sécurité rendit son permis à Jazz, avec un badge visiteur.
— Pas autorisé à vous répondre.
Bah tiens.
Après avoir entendu les instructions sur l’endroit où il devait se garer et par quelle porte entrer, Jazz se retrouva à une place d’écart avec le van de la TV. J’ai toujours beaucoup de chance. Quelles étaient les probabilités pour que la prison détienne deux meurtriers célèbres ? Entre zéro et que dalle, de toute évidence.
Il appela Michael une dernière fois avant de sortir de la voiture.
Direct sur la messagerie, encore une fois.
Pourquoi avait-il fallu que Jazz sorte avec un homme qui travaillait dur ?
Grrr !
Cette fois, il écouta le message d’accueil chiant comme la pluie de Michael en entier. Il se sentit un peu plus calme en écoutant le ton apaisant de sa voix. Mais il ne laissa pas de message.
Qu’est-ce qu’il aurait pu dire, de toute façon ? Il savait que Michael se faisait du souci, raison pour laquelle Jazz s’était comporté en véritable poule mouillée et ne l’avait pas réveillé ce matin. Il avait préféré lui laisser un mot. Il croisait les doigts pour que le fait de lui avoir laissé un double de son appartement calme les pensées affolées que Michael aurait pu avoir en constatant que Jazz était déjà parti, le rassure sur le fait que Jazz était vraiment sérieux avec lui, et avec leur relation. Il s’était dit que ce serait plus facile pour Michael, mais la vérité, c’était qu’il n’avait pas voulu faire face à l’inquiétude de son homme, alors qu’il avait déjà une journée stressante qui l’attendait.
C’est maintenant ou jamais. Tu ne peux pas avancer avec Michael si tu ne fais pas ça. Et tu ne pourras pas prouver ta théorie sur le rôle de Russell dans ces meurtres si tu restes planqué dans ta voiture.
Il envoya un texto à Michael pour lui dire qu’il entrait dans la prison. Puis, au cas où les journalistes seraient vraiment là pour Russell, il récupéra un pull à capuche sur la banquette arrière et l’enfila. Les portables étaient interdits dans la prison, alors il fourra le sien dans la boîte à gants. Il mit ses grosses lunettes de soleil Gucci sur son nez, attrapa son calepin, et sortit de la voiture. Il la verrouilla, empocha ses clés, et rejoignit prudemment l’entrée, en évitant la camionnette en contournant plusieurs voitures pour sortir de l’autre côté.
Faut toujours que tout soit compliqué avec toi, Russell, putain.
Jazz ignorait à quoi ressemblait une visite en prison, mais il était content d’avoir appelé pour vérifier qu’il était bien autorisé à voir Russell.
Parce qu’il était son mari, ouais m’sieur-dames.
Une aubaine pour moi, comme le disait souvent Michael.
Michael. Même si Jazz avait lourdement insisté pour faire ça tout seul – et il savait que c’était la bonne chose à faire – ça aurait été sympa de tenir la main de Michael pendant tout le trajet.
Passer les différentes portes et points de sécurité ressemblait à ce que Jazz avait vu dans les séries TV, à part pour le type avec les gants en latex et la fouille des différents orifices. Tout ça lui sembla rapide et efficace, et avant même qu’il s’en rende compte, il se retrouva dans une pièce en briques couleur crème, en face d’une cloison en plexiglas et d’une rangée de téléphones, exactement comme dans les films.
Jazz suivit les instructions du gardien et s’assit. Il posa son calepin sur la table devant lui et relut les notes qu’il avait écrites pour ne pas dévier de son objectif. Russell savait comment prendre n’importe quelle conversation et lui faire prendre une tout autre direction. Jazz devrait rester concentré. Il y avait beaucoup de bruits de fond, mais un bourdonnement poussa Jazz à se redresser sur sa chaise.
Un gardien armé escorta Russell par la porte, jusqu’au siège en face de Jazz.
Ce dernier prit une brusque inspiration.
Russell avait l’air impeccable.
C’est quoi ce bordel ?
Jazz se hâta d’aplatir ses cheveux, énervé parce que la capuche de son sweat avait dégagé assez d’électricité statique pour alimenter la prison tout entière.
Ils décrochèrent les combinés des téléphones en même temps.
Aucun d’eux ne parla. Ils se dévisagèrent. Finalement, Jazz se racla la gorge et se lança.
— Tu as l’air… plutôt en forme.
Il reconnut avec réticence que les mèches et la coupe de Russell étaient plutôt réussies.
Russell balaya l’air de sa main.
— Oui, eh bien, c’est incroyable toutes les choses auxquelles on peut avoir accès en prison quand tu as les moyens. Je peux même me faire teindre les cheveux.
Comment Russell faisait-il pour toujours tomber dans la merde et quand même sentir la rose ? Voilà pourquoi Jazz refusait de lui accorder une séparation à l’amiable. Il ne voulait pas lui faciliter encore plus les choses. Il regretterait cette décision – c’était déjà le cas, parfois – mais c’était ce choix qui avait mis Michael sur son chemin et avait changé sa vie. Bon, Jazz aurait fini par croiser Michael un jour ou l’autre, non ? Misty avait toujours détesté travailler au funérarium, et dernièrement, c’était surtout les clientes de Jazz qui passaient l’arme à gauche, alors ils auraient forcément fini par se rencontrer. Lacetown était trop petite pour imaginer qu’ils ne se seraient pas croisés d’une façon ou d’une autre.
Oui, ça se serait produit de toute façon. C’était inévitable.
Il fallait que Jazz arrête d’accorder du crédit à Russell pour la plus belle relation qu’il avait jamais vécue.
Et s’il voulait passer au niveau supérieur avec Michael – et le suivant, et encore le suivant, si tout allait bien – l’influence de Russell devait prendre fin.
Rappelle-toi juste qu’il a déjà tué une fois et qu’il a sans doute embauché des tueurs à gages.
— Et l’orange a toujours été une couleur flatteuse sur moi, ajouta Russell, sortant Jazz de ses pensées.
Fichu Russell et sa palette de couleurs automnales. L’orange lui allait comme un gant, à cet enfoiré.
— Comment ils te traitent, ici ? s’entendit demander Jazz.
Malgré tout l’entraînement, les cris, les disputes et les accusations qu’il avait proférées sur Russell dans la voiture pour être prêt, Jazz ne savait plus quoi dire.
La dernière fois qu’ils s’étaient vus, Russell avait essayé de le tuer.
Ainsi que Michael.
Jazz ne lui pardonnerait jamais un truc pareil.
Russell poussa un soupir.
— La nourriture est infecte, mais ce n’est pas une surprise. Néanmoins, je peux faire beaucoup d’exercice, et ça aide beaucoup ma santé mentale.
— Ta santé mentale ? répéta Jazz.
Elle était tombée aux oubliettes à la seconde où il avait volé le livre de Dylan.
— Oui, je n’étais plus moi-même depuis la perte de Dylan. Merci de te soucier de mon bien-être. Le deuil peut être une chose terrible quand ça se produit dans des circonstances aussi choquantes.
Jazz fronça les sourcils. Il était sérieux, là ?
— Je ne suis pas là pour m’assurer que tu vas bien ou que ta santé mentale n’a pas trop morflé, commença Jazz, en se forçant à rester calme.
Le gardien l’avait prévenu de ne pas provoquer les détenus. Il jeta un coup d’œil à son calepin et embraya.
— Je suis venu pour discuter de notre divorce et de ton rôle dans…
Russell agita une main en l’air.
— Les avocats sont faits pour ça, Jasper chéri. Tu sais que j’ai recommencé à écrire ? déclara-t-il, l’air ravi. Je pense reprendre les histoires de Brock Hammer. Est-ce que ça ne serait pas super chouette s’il était faussement accusé et emprisonné ? J’ai toujours voulu écrire une histoire d’évasion de prison.
— Je crois que tu découvrirais de grosses incohérences dans ton histoire. Comme par exemple que Brock Hammer n’est pas un héros, et ne l’a jamais été.
— Mais de quoi tu parles, Jasper ? demanda Russell, avec une incrédulité confondante.
— Tu as tué Dylan. Et tu as essayé de nous assassiner aussi, Michael et moi. Et le shérif. Sans oublier Norbert et l’oncle de Dylan.
Russell secoua la tête.
— Mon avocat m’a prévenu que vous racontiez tous ça. Mais je ne me rappelle rien du tout. Après la mort de Dylan, je n’arrivais plus à faire la différence entre le monde réel et l’univers de fiction que j’ai inventé. Tout ce que me racontent les gens à propos de cette période, on dirait des extraits de mes romans.
Et merde, Michael avait eu raison de chercher des indices dans ses livres. Il avait prévenu Jazz que Russell plaiderait la folie et l’amnésie. Il avait l’intention d’utiliser ses propres romans comme alibi, et prétendre qu’il avait copié les actions de ses personnages parce que le chagrin l’avait rendu fou.
C’était ça le plan de secours de ce connard au cas où il se ferait coincer ? Il avait planifié son crime dans les moindres détails, au point de créer un décor parfait pour plaider la folie ?
Le poids immense de l’esprit diabolique de Russell déserta Jazz par tous ses pores, se déversant hors de lui comme un des mouvements de yoga de Misty, destiné à repousser toute l’énergie néfaste.
Jazz s’était tenu responsable pour ses choix merdiques en matière de partenaires, mais en quoi ça pouvait être sa faute si les gens étaient tarés ?
Si Russell avait comploté avec autant de détails, ce n’était pas difficile d’imaginer qu’il avait pu payer un tueur en toute discrétion pour nettoyer derrière lui, tout en jouant les amnésiques innocents.
— Withingham !
Le gardien près de la porte pointa l’horloge du doigt.
— Encore cinq minutes ! Après tu as ton interview.
Jazz se recula brusquement sur sa chaise.
— Une interview ?
Russell eut l’audace de se rengorger, cet enfoiré.
— Oh, je ne t’en ai pas parlé ? J’ai accepté de faire une interview avec une chaîne d’informations locale.
— Tu as le droit de faire ça alors que tu n’es pas encore passé devant le tribunal ?
— Oh, Jasper, mon cher garçon si naïf.
Russell se pencha plus près de la vitre et baissa la voix.
— Ici, je peux faire tout ce que je veux.
Ces mots firent à Jazz l’effet d’un vent glacial dans son dos, et il frissonna involontairement.
Puis Russell se rassit correctement avec un rictus arrogant.
— Comment va ce cher Norbie ? demanda-t-il alors d’une voix redevenue normale. Hum ? Est-ce qu’il t’arrive de le voir ?
Jazz cligna des yeux en essayant de s’y retrouver dans cette conversation qui partait dans tous les sens. Il était venu pour accuser Russell d’être complice de meurtre, mais…
— Norbert ? Eh bien…
Russell l’observait avec attention, l’air complètement détendu et ouvert. Est-ce qu’il n’était vraiment pas au courant ?
— Ne me dis pas que tu l’as embêté, reprit Russell avec une moue boudeuse. Il n’a jamais été de taille contre ton côté sarcastique.
— Russell, Norbert est mort.
Son expression de surprise semblait tout à fait sincère, mais Jazz se posait quand même des questions. Si Russell avait l’intention de plaider la folie pour le meurtre de Dylan, ne serait-il pas tout à fait capable de jouer les innocents après avoir commandité les meurtres depuis sa prison ?
— Oh, Seigneur, déclara-t-il finalement.
Il remit ses cheveux parfaitement coiffés en place d’une main tremblante.
— Norbert est mort ? C-comment ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce qu’il s’est…
L’inquiétude dans les yeux de Russell fit douter Jazz. Est-ce qu’il se demandait si Norbert avait mis fin à ses jours volontairement ?
Déboussolé par les expressions de Russell et leurs significations possibles, Jazz se racla la gorge.
— Il a été assassiné.
— Oh, mon Dieu !
Russell détourna les yeux et son visage se relâcha complètement.
— Bon, au moins il ne s’est pas fait de mal… Je me faisais du souci pour lui… Mais ça me fait un choc, c’est certain.
Le fait que Russell se soucie de quelqu’un d’autre que lui était presque plus déstabilisant que sa prétendue amnésie.
— Vraiment ? lança Jazz, les yeux plissés. C’est réellement un choc ?
— Tu ne peux pas croire que j’aurais quoi que ce soit à voir avec ça, c’est d’un absurde !
Russell désigna l’endroit où ils se trouvaient d’un geste circulaire.
— J’ai une liste longue comme le bras de choses que je préférerais faire dans l’hypothèse où je sortirais d’ici.
— Tu as énormément de contacts, là, dehors, répliqua Jazz, refusant de détourner le regard au cas où il raterait un signe sur le visage de Russell. Tu aurais pu payer quelqu’un pour le faire à ta place.
— Oh, Jasper.
Russell secoua la tête, avec une condescendance si banale et naturelle que Jazz ne sut pas comment l’interpréter.
— Tu as une vision de moi tellement biaisée. Pas étonnant que notre mariage n’ait pas fonctionné.
Il repoussa sa chaise et se remit debout, le combiné toujours à la main.
— J’espère que tu signeras les papiers du divorce pour qu’on puisse tous les deux avancer. Et quel malheur pour ce pauvre Norbie.
Russell sourit, mais Jazz n’y vit rien de chaleureux. Au contraire, ça lui donna des frissons dans le dos.
— Au revoir, Jasper. Je t’enverrai un mot quand je saurai quel jour ils diffuseront l’interview. Passe le bonjour à ton nouveau galant.
Russell raccrocha le téléphone et partit sans se retourner. Jazz resta assis un long moment, le combiné à l’oreille, les yeux rivés sur le mur de l’autre côté de la vitre. Une fois qu’il eut repris ses esprits, il posa le téléphone et récupéra son calepin rempli de sujets de discussion inutiles qui ne lui serviraient jamais.
Bah merde alors.
— Veuillez me suivre, monsieur Dilworth, l’appela le gardien.
Comme dans un rêve, Jazz le suivit, signa une feuille de présence, et sortit enfin sous le soleil. Il prit une grande bouffée d’air frais, reconnaissant de ne plus être enfermé là-dedans. Contrairement à Russell, Jazz était un homme libre, mais il ne savait pas trop quoi penser de leur entretien. Russell n’avait même pas demandé si on avait tiré sur Norbert, ou s’il avait été poignardé ou encore étranglé. Est-ce que ça faisait de lui un coupable tout désigné ? Ou est-ce que la prison avait exacerbé son égocentrisme ? Il avait eu l’air distrait, comme dans un autre monde, comme quand il était plongé dans les affres de l’écriture. Est-ce que c’était réel, ou est-ce qu’il faisait semblant ?
Jazz n’en avait aucune idée.
Il resta longtemps assis dans sa voiture, à fixer la prison. Il ne savait toujours pas si Russell était coupable des derniers meurtres. Il avait espéré le découvrir lors de cette visite, et il avait eu l’intention d’accuser Russell face à face, mais cet enfoiré avait tellement retourné la conversation que Jazz s’était perdu en chemin. Sauf que maintenant, il n’était plus si sûr. Peut-être que Michael avait raison, et que c’était Ally la tueuse.
Comme par réflexe, son attention se reporta sur la boîte à gants. Il en sortit son portable et trouva un seul texto de Michael.
Le sourire aux lèvres, il composa le numéro.
— Jazz ! chuchota Michael d’un air paniqué, après avoir décroché à la deuxième sonnerie. Attends une seconde.
Jazz entendit un bruissement, puis Michael lui parla à un volume normal.
— Je suis là. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu vas bien ?
Jazz gloussa en entendant son flot de questions paniquées.
— Ça va.
— Tu en es sûr ? Tu m’as appelé sept fois sans laisser de message.
On aurait presque pu croire qu’il le disputait, et Jazz grimaça.
— Désolé, mon cœur. Je voulais un petit discours d’encouragement, mais j’ai dû me contenter d’écouter ta voix sur ton répondeur.
— Je suis vraiment désolé.
Jazz poussa un soupir.
— Tu n’as pas à t’excuser. C’est fini maintenant.
— Comment ça s’est passé ?
— Je ne sais pas trop. Peut-être que conduire m’aidera à y voir plus clair.
Seul le silence lui répondit.
— Mon cœur ? Tu es toujours là ?
— Euh, oui, je suis là, répondit Michael avant de se racler la gorge. Donc tu es sur le chemin du retour ?
Il s’exprimait d’un étrange ton formel.
— Ouais, dès que j’aurai démarré la voiture. Tu veux venir chez moi ce soir pour regarder le feu d’artifice ? Tu penses que tu auras terminé ?
— Oh, oui, bien sûr. Je devrais pouvoir être là un peu après vingt et une heures. Ça conviendra ?
— Ça « conviendra » à merveille, assura-t-il avec une grimace. Tu as l’air bizarre. Tout va bien de ton côté ?
— Oui, oui, dit-il d’un ton pas très convaincant. La journée a été longue et étrange. Et je m’inquiète pour toi. Tu me manques.
La façon dont il prononça les derniers mots poussa Jazz à se demander s’il n’avait pas autre chose à ajouter. Mais quand il garda le silence, Jazz répondit :
— Tu me manques aussi. Tu crois que tu pourras passer la nuit chez moi ?
— J’espère, soupira-t-il.
Jazz le trouva à nouveau bizarre.
— Tu es sûr que tout va bien ?
— C’est plutôt moi qui devrais te demander ça, répliqua-t-il.
— Eh bien, je ne saurais pas quoi répondre à ça. Mais ça ira mieux dès que je te reverrai.
Après avoir enfin eu Jazz au téléphone, Michael eut l’impression que l’étau qui lui comprimait la poitrine s’était un peu desserré. Jazz allait bien, et il était sur le chemin du retour. L’heure de le retrouver lui semblait bien trop loin.
Mais d’abord, Michael avait quelque chose à régler.
Il trouva Ezra dans la cuisine en train de nettoyer le plan de travail. Le dernier service de la journée allait bientôt commencer, et c’était la première fois qu’il arrivait à se retrouver seul avec lui.
— Te voilà, lança Michael.
Ezra se raidit mais ne se retourna pas, se concentrant plutôt sur le lustrage du comptoir.
Une fois la porte refermée, Michael s’essuya les paumes sur son jean, appréhendant la conversation. Mais il fallait que ce soit fait. Ils travailleraient ensemble pendant encore dix mois avant qu’Ezra ait terminé son apprentissage. Plus vite il s’occuperait de ce baiser, mieux ça vaudrait pour tous les deux. C’était commencer qui était le plus difficile.
— Ezra, tu veux bien me regarder, s’il te plaît ?
Michael prit soin de garder une voix basse et calme.
Après un dernier coup de chiffon, Ezra le reposa et pivota lentement vers Michael.
— Est-ce que je suis viré ?
— Quoi ?
Michael fronça les sourcils et secoua la tête.
— Non, bien sûr que non. Pourquoi tu crois que… bon d’accord, je vois pourquoi tu pourrais penser ça, mais je ne vais pas te licencier. Tu es un très bon apprenti.
— Oh. OK.
Les épaules du jeune homme se relâchèrent, mais il regardait toujours par terre.
— Je suis désolé, Michael. Je n’aurais pas dû… je n’ai pas réfléchi et je… Vous étiez tellement distrait ces derniers jours, et vous aviez l’air tellement bouleversé, et moi je voulais juste… J’ai cru que peut-être, vous aviez rompu… et je…
Ezra termina par un profond soupir et ses épaules s’affaissèrent comme s’il n’avait plus la force de les garder droites.
— Ezra, je ne suis pas fâché contre toi, mais je veux que tout soit clair. Tu as franchi une ligne, et je ne veux plus que ça se reproduise.
Michael baissa la tête pour croiser le regard d’Ezra.
— Tu m’écoutes ?
— Oui.
Le jeune homme leva la tête et riva ses yeux écarquillés et remplis de larmes sur lui.
— Tu n’es pas viré, et je ne vais pas mentionner l’incident dans l’évaluation finale de ton apprentissage. Même si je t’apprécie beaucoup, je vis une relation sérieuse et exclusive. Je ne veux pas que tu penses que notre relation professionnelle et notre amitié pourraient évoluer en quelque chose de plus intime. Mais ça n’a rien à voir avec toi ou avec ton travail. Tu comprends ce que j’essaie de te dire ?
Ezra hocha rapidement la tête, ses yeux encore plus ronds tandis qu’il contemplait Michael.
— Est-ce que tu es d’accord avec tout ce que je viens de te dire ?
— Oui, Michael, affirma-t-il, les joues roses. Et je m’excuse à nouveau d’avoir franchi cette ligne. J’espère qu’on pourra laisser cette erreur derrière nous.
Michael pria pour que son sourire ait l’air rassurant.
— Moi aussi. Bon, le week-end a été long, mais il reste une veillée. Assurons-nous que cette famille soit bien traitée.
— Absolument.
Ezra passa à côté de lui et ouvrit la porte pour disparaître au bout du couloir.
Maintenant que cette conversation désagréable était derrière lui, Michael se sentit un peu moins tendu, et ses pensées retournèrent vers Jazz et la soirée à venir. Même s’il n’avait pas hâte de lui raconter ce qui s’était passé, il s’inquiétait surtout de ce que Jazz ressentait après sa visite à Russell. Michael avait envie de passer un moment de détente avec son homme, malgré tous les événements dramatiques de ces derniers jours. Il devrait peut-être lui ramener à dîner, ou passer par le supermarché pour acheter de quoi préparer des margaritas.
Ou alors peut-être que tout ce dont ils avaient besoin, c’était d’un contact physique prolongé bien mérité.
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