Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle

Chapitre 5

 

— Fleishman ?

Michael leva la tête de son bureau et par-dessus ses lunettes, surpris de voir le shérif Hilton Musgrave debout sur le seuil de son bureau.

— Hilton, le salua-t-il en posant son stylo. Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ?

Pitié, pas un meurtre.

Musgrave resta où il était, tout en triturant son chapeau de shérif. Si Michael ne le connaissait pas, il aurait dit que l’homme de loi était nerveux. Effrayé, même.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? insista-t-il.

Musgrave prit une grande inspiration et entra dans le bureau de Michael un peu trop vite par rapport à la normale. C’était un homme très imposant, le genre qui faisait son shopping dans des magasins spécialisés parce qu’il ne faisait pas une taille standard.

M. Cornichon faisait la sieste sur son coussin au coin de la pièce, et leva la tête en miaulant d’un air curieux.

Quand Musgrave ferma la porte, Michael s’adossa dans son fauteuil, un peu surpris. Les gestes du shérif étaient saccadés et bizarres quand il fouilla dans sa poche pour sortir son portefeuille. Il en sortit quelques billets et les jeta sur le bureau. L’argent s’éparpilla un peu partout, et M. Cornichon poussa un sifflement mécontent.

Michael secoua la tête, confus.

— C’est quoi, ça ?

— Jazz a coupé les cheveux de ma fille ce matin, et j’ai oublié de le payer.

Michael rassembla les billets en tas.

— Ah. Eh bien, tu aurais pu aller lui donner ça directement.

— Je me suis dit que tu le verrais avant moi, prétendit Musgrave. Vous ne vivez pas ensemble, tous les deux ?

Le visage de Michael s’échauffa.

— Non, nous avons des demeures séparées.

Mince, pourquoi il faut toujours que j’aie l’air aussi guindé ?

— Mais je m’assurerai de lui donner ça.

C’était de notoriété publique que le nouveau coiffeur arrivé en ville l’été précédent sortait avec le croque-mort. En règle générale, Michael n’aimait pas être le sujet des ragots, mais comme ça concernait le fait de sortir avec Jazz, ça lui semblait plus supportable.

Musgrave resta planté au milieu du petit bureau, sa carrure impressionnante prenant presque toute la place. M. Cornichon suivait de ses yeux verts le moindre de ses mouvements, la queue fouettant l’air quand il devint évident que Musgrave n’avait pas l’intention de partir tout de suite.

Michael avait suivi des cours pour accompagner les familles en deuil, et il repérait facilement quand une personne avait besoin de parler, ou de révéler un secret. On parlait souvent de confession sur son lit de mort, mais les personnes qu’on laissait derrière nous en faisaient autant, voire plus.

— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour toi, shérif ?

— C’est Amanda Rae, lâcha-t-il à toute vitesse.

Il s’assit sur le bord d’une chaise, qui craqua quand il se pencha en avant. Il avait l’air affolé.

— Elle s’est fait couper les cheveux comme une goui…

Il s’interrompit et recula sur son siège en se mâchouillant la lèvre.

— Est-ce que tu allais dire « comme une gouine » ? demanda Michael sans savoir s’il était amusé ou offensé.

Le shérif passa une de ses grosses paluches sur son visage, avant de gratter ses cheveux frisés coupés court.

— Oui, et je n’aurais pas dû. Je le sais. C’est juste que… je ne sais pas quoi faire.

— À propos de quoi ?

— Elle dit qu’elle est lesbienne, maintenant. Et elle veut que je l’appelle Rae.

Il jeta un coup d’œil vers le gros minou noir et blanc qui les fixait, avant de s’incliner vers le bureau et de chuchoter d’un air de conspirateur :

— Parce que ça fait nom de garçon.

Michael se renfonça dans son fauteuil et joignit le bout des doigts pour former un V inversé.

Donc la fille du shérif était gay, ou bi. Est-ce qu’il était venu demander conseil à Michael sur comment gérer ça ? Il fallait dire qu’il était sans doute l’un des deux seuls homosexuels que Musgrave connaissait en ville. Et il ne devait pas être à l’aise avec Jazz, puisqu’il était venu donner ce qu’il lui devait à Michael. Sans compter qu’ils avaient fréquenté la même école.

— OK, commença-t-il d’une voix hésitante. Tu veux en parler ?

Il avait presque l’impression de trahir le drapeau arc-en-ciel en employant le même ton qu’il prenait avec les familles en deuil, mais le shérif avait vraiment l’air paumé. Même si ça aurait dû énerver Michael – le lycée était quand même loin derrière eux – il puisa dans une réserve inattendue de patience. La seule présence du shérif signifiait que même s’il avait du mal à accepter l’orientation sexuelle de sa fille, il était venu prendre des infos à la source, si on pouvait dire ça comme ça, et demander conseil. Il faisait un effort, et Michael devait en faire de même.

— Comment elle peut le savoir, déjà ? dit Musgrave.

Michael eut l’impression de revoir le petit con de troisième au collège en cours de maths, qui disait au prof que l’algèbre ne lui servirait jamais de toute façon.

— Elle a dix-neuf ans. C’est une gamine. Elle ne peut pas savoir. Je n’aurais jamais dû la laisser aller à l’université de Chicago. Les filles jouent toujours aux lesbiennes à la fac pour attirer l’attention.

Même si Michael savait qu’il y avait une part de vérité là-dedans, il n’en dit rien. Après tout, Steve Childress – l’employé de Michael, soi-disant hétéro – avait laissé entendre qu’il avait eu quelques aventures bisexuelles dans sa jeunesse. Essayer des choses ou adopter une orientation sexuelle ne s’excluaient pas mutuellement, et ne définissaient pas une personne non plus. La sexualité humaine était un sujet complexe, et il n’avait aucune intention de s’étendre dessus avec Musgrave.

— Quoi qu’il en soit, ça pourrait ne pas être son cas, dit Michael.

— Amanda Rae n’a jamais eu de petit ami. Elle ne sait pas ce qu’elle veut.

— Est-ce que, toi, tu savais ce que tu voulais quand tous les mecs de l’équipe de foot ont soulevé Heather Reynolds sur leurs épaules pour te l’amener afin que tu puisses l’inviter au bal de promo ?

Musgrave s’esclaffa à ce souvenir avant de froncer les sourcils.

— C’est différent.

— Vraiment ? répliqua Michael. Est-ce que tu étais confus à propos de ton attirance pour elle ? Est-ce que c’était juste une phase ? Est-ce que tu as eu besoin de sortir avec deux ou trois hommes pour déterminer que tu aimais les femmes ?

— Bien sûr que non, mais…

Il s’agita sur sa chaise, sa belle assurance envolée.

— Alors pourquoi tu déduis automatiquement que c’est une phase pour Amanda Rae ?

Il avait utilisé son prénom complet pour être sûr que Musgrave l’écouterait.

— Je vois ce que tu veux dire, dit-il, ses sourcils froncés indiquant qu’il réfléchissait. Mais toi, tu as emmené Christy James au bal de promo. Donc tu avais des doutes.

Michael ricana et secoua la tête.

— Bien sûr. Je voulais vraiment aimer les filles.

— Ah oui ? s’exclama-t-il, surpris.

Michael soupira.

Il n’avait jamais avoué tout ça à haute voix, ni avec Jazz ni avec un autre homosexuel. Mais vu que le shérif avait l’air de prendre sa parole pour argent comptant, si ça pouvait l’aider à mieux comprendre sa fille, alors ça valait peut-être le coup de partager ce qu’il n’avait jamais confessé à personne.

— Je ne voulais pas être gay, admit Michael.

M. Cornichon laissa échapper un miaulement plaintif, et Michael imagina qu’il lui disait Ne sois pas triste, papa. Son chat lui avait toujours semblé très intuitif. Michael dévisagea Musgrave avant de continuer.

— Pourquoi j’aurais voulu que ma vie soit plus difficile ? Que les gens pensent que j’étais différent ou encore plus bizarre que je ne l’étais déjà, parce que j’étais le fils du croque-mort ? Pourquoi je n’aurais pas préféré être comme quatre-vingt-dix pour cent des gens ? Pourquoi j’aurais voulu que mon père me braille dessus au beau milieu d’un salon de beauté blindé de monde ?

Cette dernière remarque fit grimacer le shérif.

Michael se pencha en avant.

— C’est pour ça que je suis sorti avec Christy au lycée et que je l’ai emmenée au bal de promo. Pas parce que je n’arrivais pas à me décider, ou que j’étais dans une phase hétérosexuelle. J’essayais de voir si j’arrivais à changer qui j’étais réellement à l’intérieur.

Le shérif écarquilla les yeux et se rassit au fond de sa chaise. Apparemment, les paroles de Michael lui avaient fait l’effet d’une gifle.

— Merde, marmonna-t-il. Merde, merde, merde.

Puis il se leva si vite que Michael sursauta.

M. Cornichon siffla depuis le haut de son arbre à chat, avant de se réfugier dans un des trous. Michael pouvait encore voir sa queue touffue balayer l’air.

Le shérif se leva et arpenta la pièce comme un ours géant dans une cage minuscule. Michael en avait vu un dans un documentaire, une fois.

— Merde, merde.

Il s’arrêta et se tourna vers Michael.

— Merde.

Puis il se remit à faire les cent pas.

Michael en déduisit que son argument avait porté, alors il ne fut pas surpris quand le shérif s’arrêta pour se tourner à nouveau vers lui.

— Et qu’est-ce que je suis censé faire maintenant, bon sang ? demanda-t-il, à deux doigts de déchirer son chapeau dans ses grosses paluches. Elle croit que je la déteste.

— Dis-lui que ce n’est pas le cas. Que sa nouvelle coupe de cheveux t’a pris par surprise et qu’avec le temps, tu finiras par l’apprécier. Ne dis pas « Je t’aime quand même ». Ça ne fera qu’empirer les choses, tu peux me croire. Dis-lui que tu l’aimes quoi qu’il arrive.

Je t’aime quoi qu’il arrive, Michael, lui avait dit son père quand il lui avait avoué son homosexualité, et Michael ne l’en avait aimé que davantage. Le souvenir inattendu de la bonté dans les yeux de son père lui donna une cruelle sensation de chagrin. Son père lui manquait. Il aurait vraiment aimé Jazz.

Le shérif plaqua ses poings sur ses hanches et secoua la tête pour lui-même.

— Elle ne s’est jamais remise du départ de sa mère. Et maintenant, elle va croire que je l’ai abandonnée aussi. Merde, merde, merde.

À chaque exclamation, il donnait un coup de tête en avant.

Michael se leva et contourna le bureau. Il envisagea de lui tapoter l’avant-bras, mais décida qu’il ne valait mieux pas. Il se posta devant lui et croisa les mains.

— Pourquoi tu n’arrêterais pas de dire merde, et que tu n’irais pas parler à ta fille, à la place ?

Musgrave pinça les lèvres et acquiesça, avec son expression grincheuse habituelle.

— Ouais, c’est ce que je vais faire, déclara-t-il d’un air décidé. Merci, Fleishman.

Il enfonça son chapeau sur ses boucles coupées court et salua Michael d’un air déterminé.

Avant qu’il ne se retourne pour partir, la porte s’ouvrit à la volée.

Steve Childress, l’homme à tout faire du funérarium, se dressait sur le seuil, les yeux écarquillés.

— Capitaine, il faut venir, vite ! s’écria-t-il en se servant du surnom dont il avait affublé Michael des années plus tôt.

Il agrippa la poignée avec tellement de force que ses articulations étaient toutes blanches.

— Qu’est-ce qui se passe, Childress ? demanda Musgrave d’un ton cassant.

— Il y a un corps.

La poitrine de Steve se soulevait rapidement, comme s’il avait couru.

— C’est un funérarium, soupira le shérif. Évidemment qu’il y a un corps.

— Dans le corbillard ! s’écria Steve avant de se tourner vers Michael. Capitaine, quelqu’un a laissé un cadavre dans le corbillard !

 

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