Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle
Chapitre 20
Il était encore tôt ce soir-là quand Jazz arriva chez Michael. Ce dernier lui avait envoyé un message lui demandant de se garer dans la ruelle derrière sa maison, sans doute pour éviter les invités en train de partir sur le parking du funérarium. Jazz avait déjà présenté ses respects aux deux dames pendant qu’il les coiffait, et il n’était pas habillé pour un enterrement avec son short cargo et sa chemise rose par-dessus son débardeur noir.
Michael devait aimer sa tenue parce qu’il s’était arrêté pour le regarder d’un air appréciateur de la tête aux pieds.
— Des anneaux d’orteils ? observa Michael en examinant les reflets argentés sur ses deux gros orteils. C’est nouveau.
Jazz afficha un grand sourire.
— Rien ne t’échappe, pas vrai, mon cœur ?
— Pas quand il s’agit de toi, non.
Montant à l’arrière de Beulah, Michael avait l’air d’un rêve d’été, avec sa chemise hawaïenne couleur crème avec des hibiscus rouges, et le short de la même couleur. Un petit sac glacière était passé à son épaule.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? demanda Jazz.
— Quelques bouteilles de vin pour notre hôtesse, expliqua Michael tandis qu’il ajustait la glacière et se glissait plus près.
— Quel gentleman, s’amusa Jazz. Tiens-toi bien !
Il repartit alors dans la ruelle, Michael enroulant ses bras autour de lui avant de serrer fort. Exactement comme il l’avait prévu.
La brise en provenance du lac Michigan chassait un peu la chaleur de la journée ; tout était parfait alors que le vent repoussait ses cheveux en arrière. Le scooter ne devait pas dépasser les quarante kilomètres à l’heure, mais Michael s’accrochait fort.
— Je suis déjà retourné deux fois chez Misty après avoir tondu sa pelouse, raconta Jazz par-dessus son épaule. Je lui ai apporté des sacs de glace et de quoi faire de la margarita, et ensuite des chips qu’elle avait oublié d’acheter.
— Tu as été drôlement occupé, aujourd’hui.
— Ça m’a changé les idées.
Michael le serra doucement en réponse, et posa sa tête contre le dos de Jazz. C’était parfait. Il ne voulait pas penser aux meurtres ou à Russell ou à des enterrements qui auraient risqué de briser la magie.
Finalement, Jazz ralentit et contourna deux hippocampes installés pour délimiter l’impasse de Misty. Des tables couvertes de nappe à l’effigie du drapeau américain avaient été dressées dans la rue à l’ombre des grands arbres, et des enfants jouaient à lancer des sacs de grains de maïs sur une planche percée d’un trou, à jeter des anneaux, ou à se viser avec des ballons remplis d’eau. Quelqu’un avait allumé l’arrosage automatique devant une maison, et plusieurs gamins passaient sous le jet en poussant des cris de joie.
— On est arrivés, annonça Jazz avant qu’ils ne descendent de leur monture.
Michael écarquilla les yeux devant la pelouse anarchique de Misty.
— Je croyais que tu avais tondu.
Jazz ricana.
— Elle a une pelouse normale derrière la maison. Quelques-uns de ses voisins n’étaient pas ravis quand elle a retiré toute l’herbe de devant et a planté à la place des herbes hautes de prairie et des fleurs sauvages, chuchota-t-il dans l’oreille de Michael. Moi, je trouve ça joli.
— Ça lui correspond bien, approuva Michael, sa proximité et son souffle chaud déclenchant des frissons le long de son dos.
— Viens, allons piquer un truc à manger. Je crève de faim.
Quelques instants plus tard, chargés d’assiettes remplies à ras bord et de vin dans des gobelets en plastique, Michael et Jazz trouvèrent un endroit où manger et observer la fête à une table de pique-nique inoccupée.
— Ding ding, dit Jazz quand il remarqua qu’ils avaient un public.
Il leva le menton en direction d’Oslo, debout à l’ombre d’un tulipier à proximité. Quand il vit que Jazz le regardait, il se hâta de faire semblant de s’intéresser à des enfants qui jouaient au jeu des sacs de maïs.
— On nous observe.
Michael avait juste pris une bouchée de son hamburger et marqua une pause pour s’essuyer la bouche avant de se tourner vers la direction que lui indiquait Jazz.
— C’est le gosse des coussins de Misty ?
— Il nous fixe discrètement depuis qu’on est arrivés.
Michael écarquilla les yeux.
— Peut-être qu’il n’a jamais vu de couples gays qui s’affichent ouvertement ?
— D’où le ding ding de mon radar gay.
Jazz chassa une mouche qui tentait de se poser sur sa salade de pommes de terre.
— Hum, fit Michael en étudiant Oslo. Il a l’air un peu…
Il ne termina pas sa phrase, alors Jazz lui offrit un coup de main.
— Super stressé ?
— C’est le moins qu’on puisse dire. Et aussi triste que sa sœur.
Une fois encore, Jazz fut surpris par la capacité d’observation de son petit ami, et par sa compassion.
Jazz mordit dans son hamburger à son tour – malheureusement, il n’était pas aussi bon que ceux qu’ils servaient au Gruff’s Grub – tandis que Misty s’effondrait dans la chaise de camping à côté de leur table, et se frottait le front.
— Je suis épuisée ! annonça-t-elle d’un air théâtral.
Ses cheveux brillaient sous les rayons du soleil, et ses grosses lunettes de soleil lui donnaient l’air d’une star de cinéma.
— Ça ne m’étonne pas, avec tout ce que vous avez fait, approuva Michael.
— Bah, j’ai juste fait passer une feuille d’inscription aux voisins, pas de quoi en faire tout un plat, déclara Misty avant de se redresser. J’ai juste exagéré un peu. Alors, vous parliez de quoi ?
— Du corps sexy de Michael, prétendit Jazz avant d’éclater de rire quand son croque-mort rougit jusqu’aux oreilles.
Il adorait lui faire cet effet.
Misty éclata de rire aussi alors que Michael tentait de reprendre contenance. Il adressa un regard noir à Jazz avant de les dévisager tour à tour, Misty et lui.
— Comment ça va, vous deux ? Vous avez subi un sacré choc hier.
— C’était vraiment choquant, confirma Misty, l’air sinistre.
Elle tendit la main pour prendre celle de Jazz, et la serra doucement alors qu’ils échangeaient un sourire triste.
— Ça va aller, dit Misty avant d’examiner la rue, se tordant le cou pour voir derrière les différents groupes.
— Tu cherches quelqu’un ? s’amusa Jazz. Tu veux peut-être la suite de ton petit-déjeuner de gaufres véganes d’hier matin ?
— Non ! se récria Misty avec un regard d’avertissement. J’essaie de voir qui est là.
— Je dirais que tes menaces ont fonctionné, plaisanta Jazz, et que les gens ont eu peur de ce qui se passerait s’ils ne venaient pas.
Misty le pinça gentiment.
— Toi, alors.
— Vous avez tous les deux prévu de travailler mardi ? demanda Michael. Vous croyez que les équipes de nettoyage auront terminé à temps pour l’ouverture ?
Jazz parvint à retenir un soupir. Même s’il l’adorait, Michael analysait trop les choses, et pensait toujours comme un patron d’entreprise. Jazz aurait aimé qu’il se détende et profite de la conversation, au lieu de les forcer à affronter la réalité.
Même s’il reconnaissait volontiers que le week-end avait été inhabituel pour tous les trois. Misty était du genre à méditer et brûler de la sauge, Jazz à ignorer la situation et à faire des commentaires sarcastiques, et Michael ne pouvait s’empêcher de laisser ressortir son côté médecin légiste pragmatique.
— Je les ai appelés hier, répondit Misty. Ils sont quasiment sûrs d’avoir terminé à temps.
La cousine de Misty, Dorothy, approcha avec une tarte dans les mains, Béatrice la suivant de près comme un petit caneton maladroit. Tous les efforts déployés par Misty pour les rendre jolies et plus colorées avaient été gâchés. Dorothy portait une longue robe grise qui lui arrivait aux chevilles, et ses cheveux étaient attachés en chignon à l’arrière de sa tête. Son visage était protégé par un chapeau à larges bords, et ses bras par des manches longues. Béatrice était presque habillée pareil.
Elles font une allergie au soleil, ou quoi ?
— Oh, bonjour, dit Dorothy en s’arrêtant brusquement quand elle reconnut Jazz et Michael.
Béatrice lui fonça dedans, lui tirant un grognement pas très élégant quand elle dut faire un pas en avant. Elle réussit à ne pas lâcher la tarte, mais elle se trouvait à présent pile derrière Jazz.
Oh, oh, elle a sûrement peur d’attraper un virus gay !
Il se retourna pour lui adresser un grand sourire.
— Salut, cousine Dorothy ! On profite de la fête ? Vu que la fête de l’Indépendance approche, dites-nous un peu quelle sorte de liberté vous appréciez le plus ?
Elle leva le nez en l’air et renifla.
— La liberté de culte, évidemment.
— Ah, oui, elle est chouette celle-là, déclara Jazz avant de se tourner vers Misty. Et toi ?
— Quoi ? Quelle liberté je préfère ? demanda Misty en haussant les épaules. La liberté d’expression, j’imagine.
— Ah oui, pas mal aussi. Je l’aime bien celle-là, déclara Jazz en se tournant vers Michael. Et toi, mon cœur ? De quelle liberté tu es le plus reconnaissant ?
— Euh, hésita Michael, ses yeux écarquillés passant de Jazz à l’expression sévère de Dorothy. La liberté de voter ce que je veux aux élections ?
Jazz gloussa et serra la main de Michael, se délectant d’entendre Dorothy prendre une brusque inspiration.
— T’es trop mignon. Moi, je suis reconnaissant d’avoir la liberté d’aimer qui je veux.
Michael ouvrit des billes rondes comme des soucoupes, mais ce n’était pas à lui qu’était destinée cette pique. Il ne regretta pas son choix de mots quand il vit Béatrice jeter un bref coup d’œil par-dessus l’épaule de sa mère, le regard écarquillé et la bouche ouverte. Quand elle repéra son frère de l’autre côté de la pelouse, Jazz entendit nettement un autre ding sur son radar gay. Sa maman grenouille de bénitier ne remarqua pas le manège de sa fille, bien trop occupée à toiser Jazz qui tenait la main de Michael. Peut-être que les démonstrations d’affection homosexuelles étaient plus effrayantes que les balais ?
Herschel s’approcha, un chapeau à larges bords noir sur la tête, un maillet de croquet sur l’épaule comme s’il tenait une hache de bûcheron. Son T-shirt à manches longues en lin était trempé de sueur, et des bretelles en cuir lui remontaient son pantalon noir jusqu’à la taille.
— Maman, tu as ramené une tarte à partager ?
Beurk, je déteste quand les maris appellent leur femme maman. C’est trop flippant ! Dring, dring, c’est Freud qui t’appelle, ton complexe d’Œdipe se voit comme le nez au milieu de la figure !
Herschel rejoignit Dorothy, et son sourire eut un raté quand il vit Jazz et Michael.
— Oh. Bonjour.
Il les examina de la tête aux pieds, avec un dédain évident pour la chemise rose de Jazz et celle de Michael avec ses fleurs.
— Salut à vous, Herschel, dit Jazz. Ça marche bien, le croquet ? Les boules de tout le monde sont bien sages ?
Misty se releva brusquement, les bras écartés, et la voix bien trop aiguë.
— Quel genre de tarte tu as amené, Dorothy ? Elle a l’air bonne.
— À la mûre.
Évidemment. Le fruit que Jazz aimait le moins.
— On devrait aller la mettre sur la table des desserts, non ? Allez, venez.
Misty regroupa sa famille et les entraîna vers la longue table où les desserts étaient disposés. Alors qu’ils s’éloignaient, elle se tourna vers Jazz et agita un doigt réprobateur devant sa figure.
— Tu as dit que tu serais gentil, chuchota-t-elle d’un air sévère.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda Jazz en faisant l’innocent. Je lui ai juste demandé comment se passait le croquet.
— Tu sais très bien de quoi je parle.
Misty agita le doigt encore quelques fois puis se hâta de rejoindre sa cousine.
— Certaines personnes sont vraiment trop susceptibles, marmonna Jazz.
— Tu les as quand même un peu provoqués, souligna Michael avant de mordre dans son burger.
— Toi aussi ? Pourquoi tout le monde me reproche de vouloir m’amuser un petit peu ?
Jazz jeta un regard vers Misty et sa famille, en train de discuter des différentes sortes de tartes et de gâteaux.
— Je ne peux pas gentiment titiller quelqu’un à propos de ses idées arriérées sur la vie et le sexe ?
— Présenté comme ça…
Michael ne termina pas sa phrase, son attention fixée sur quelque chose derrière Jazz.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Jazz se retourna, mais ne vit que le grand portail en bois qui donnait sur le jardin de Misty.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Rien, sûrement. J’ai cru voir quelqu’un du coin de l’œil.
Un frisbee fendit l’air au-dessus de la tête de Jazz et tomba avec fracas entre eux sur la table de pique-nique. Ils sursautèrent puis Jazz regarda autour de lui. Sa remarque sarcastique mourut sur ses lèvres quand il vit qu’Oslo les fixait toujours, rouge comme une tomate.
— Tu crois qu’il l’a fait exprès ? murmura Michael.
— Non, il n’a pas l’air de partager les opinions de son beau-père.
— J’espère que ce type ne lui fait pas de mal d’une manière ou d’une autre.
Sans surprise, Michael s’inquiétait que le pauvre Oslo soit maltraité par son beau-père. Il était peut-être coincé dans certaines circonstances, mais il avait un cœur en or et une réserve infinie de bonté et d’empathie.
Jazz aurait bien fait de s’en inspirer un peu.
Pour mettre Oslo à l’aise, Jazz ramassa le frisbee et se leva. Il agita le disque en l’air et montra la pelouse des voisins.
— Recule, Oslo ! Je vais te le lancer !
Le jeune homme hocha la tête et se précipita à l’endroit indiqué, puis se retourna. Jazz lança le frisbee d’un mouvement sec du poignet, et il fonça vers Oslo avec une courbe impressionnante. L’ado l’attrapa et il agita la main en guise de remerciement, un sourire timide aux lèvres.
— Super lancer, dit Michael quand Jazz revint s’asseoir.
— Tout est dans la détente du poignet, affirma Jazz en laissant pendre sa main comme si son articulation était toute faible.
— Je pense qu’il faut beaucoup plus d’adresse que ça, mais je te l’accorde.
Ils ricanèrent tous les deux.
Une fois leurs assiettes terminées, ils les jetèrent à la poubelle avec leurs couverts, et se promenèrent dans la rue, pour observer les différents jeux organisés sur la pelouse de chaque maison. Quelques mètres plus bas, un groupe d’enfants sortit précipitamment d’un château gonflable quand le propriétaire sortit de chez lui avec une glacière remplie de glaces.
Jazz se tourna vers Michael.
— Action ?
Michael afficha un sourire timide.
— Tu veux vraiment jouer à Action ou Vérité, là, maintenant ?
— Pourquoi pas ? Alors, tu acceptes le défi ou pas ?
— Tant que tu n’oublies pas qu’on est entourés d’enfants.
Jazz regarda autour de lui en faisant semblant d’être perplexe.
— Ah bon, t’es sûr ?
— D’accord, petit malin. C’est quoi le défi ?
— Viens avec moi dans le château gonflable.
Michael étudia la structure désertée.
— Est-ce que ces trucs n’ont pas une limite de poids ?
Jazz se tapota le ventre en faisant semblant d’être vexé.
— Est-ce que tu me traites de gros ?
Michael éclata de rire, puis se racla la gorge nerveusement.
— Non, pas du tout. Tu sais que je ne le pense pas du tout. Je voulais dire que les adultes…
— Allez, c’est bon, je te taquinais, l’arrêta Jazz en lui donnant une petite tape sur le bras. Allez, réponds. Est-ce que tu acceptes le défi ?
— Oui, affirma Michael avec un hochement de tête déterminé. J’accepte.
— Bien. Fais péter les scratchs de tes sandales de DILF, et grimpons là-dedans avant que le troupeau revienne.
— DILF ?
Jazz afficha un sourire en coin devant la perplexité de son petit ami. Il se pencha vers son oreille et chuchota :
— Dad I’d Like to Fuck. Un papa que je baiserais volontiers.
Michael s’empourpra jusqu’à la racine des cheveux. Il était aussi rouge que son short et les fleurs d’hibiscus sur sa chemise.
Jazz se débarrassa de ses tongs pendant que Michael retirait soigneusement ses sandales, et ils rampèrent dans la structure gonflable. Elle avait été installée à l’ombre d’un arbre, heureusement, sinon ça aurait été un véritable sauna en caoutchouc en plein soleil. Le sol était tout collant à cause des petits pieds transpirants, mais Jazz se força à ne pas y penser. Tant qu’il ne tombait pas à plat ventre, le visage collé sur la surface dégoûtante, ça devrait aller.
Michael tituba derrière lui et lui rentra dedans, les envoyant tous les deux valser dans un des supports dans le coin. Ils s’écroulèrent, la face contre le sol poisseux.
— Je suis désolé ! s’exclama Michael en essayant de se relever, le moindre de ses gestes faisant trembler tout le château. J’ai perdu l’équilibre.
Jazz roula sur le dos et se passa la main sur les lèvres.
— Si j’attrape le syndrome pied-main-bouche à cause de toi, je ne serai pas content.
— Hé ! C’était ton idée !
Michael vacillait d’avant en arrière, ses pieds s’enfonçant d’un côté et de l’autre comme s’il essayait de tenir debout sur deux planches de surf.
— Bon, je veux bien t’accorder ça.
Jazz se remit assis.
— J’aurais peut-être dû réfléchir un peu plus.
— Viens, je vais t’aider.
Michael fit de son mieux pour garder l’équilibre, et prit les deux mains de Jazz dans les siennes.
— Prêt ?
— Absolument pas.
— C’est parti.
Michael rebondit plusieurs fois, se servant de l’élan pour tirer Jazz sur ses pieds. Se tenant par les mains, ils sautaient chacun leur tour, rigolant comme des enfants. Jazz calcula mal son atterrissage ; il sauta trop haut et sur le côté, lâchant les mains de Michael. Ce dernier rebondit derrière lui, et ils se retrouvèrent à rentrer dans tous les murs, et l’un dans l’autre. Ils devaient ressembler à deux kangourous bourrés. Le visage de Michael luisait de transpiration, ses yeux brillant tellement de joie que Jazz en eut le cœur serré.
Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir autant de chance ?
Jazz eut brusquement envie d’embrasser Michael, mais avant qu’il puisse lui lancer un autre défi, des cris perçants annoncèrent le retour des enfants. La bande de Razmokets s’engouffra dans l’ouverture et se rattroupa autour de Jazz et Michael, les yeux écarquillés, la voix surexcitée et en pleine crise d’hyperglycémie. Leurs petites mains et leurs visages étaient maculés de glace. Jazz se hâta de tirer Michael vers la sortie, avant de glisser hors de la structure. Les jambes de Jazz étaient encore un peu tremblantes une fois sur le sol dur, et il tituba comme s’il avait bu.
Michael s’esclaffa, mais il se calma d’un seul coup, et Jazz regarda derrière lui pour voir ce qui avait mis un terme aussi brutal à la joie désinhibée de son petit ami. Herschel se tenait à quelques mètres, en train de les fusiller du regard par-dessus la tête de sa belle-fille, debout juste devant lui. Les mains de l’homme serraient étroitement les épaules de la jeune fille. Immobile et toute raide, elle observait les enfants qui se fonçaient les uns dans les autres et dans les murs du château.
Jazz lui sourit, mais Herschel ne lui rendit pas la pareille. On aurait dit qu’il avait été muré dans la pierre vu la façon dont il les fixait sans bouger, et Jazz se demanda quelle vie enduraient Dorothy et les enfants.
— Il faut bien s’amuser de temps en temps, pas vrai, Herschel ? lança-t-il.
Jazz n’était pas sûr à cent pour cent, mais il lui sembla que l’homme avait très légèrement hoché la tête.
— OK, c’était sympa de causer avec vous.
Jazz ramassa ses tongs pendant que Michael récupérait ses sandales. Pieds nus, ils retournèrent vers la maison de Misty. Le soleil avait commencé à se coucher et les résidents allumaient des torches Tiki plantées dans l’herbe pour éclairer les trottoirs et éloigner les moustiques.
— Herschel a l’air d’être un sacré boute-en-train, marmonna Michael.
— Je parie que certains de tes clients ont l’air plus joyeux que lui.
Michael fit semblant d’être outré, mais ne put se retenir de sourire très longtemps.
— C’est horrible de dire ça.
— Mais c’est marrant.
Jazz jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Contrairement à ce qu’il pensait, Herschel ne les observait pas. Il s’était penché pour parler à l’oreille de Béatrice. Rien que le fait de le voir hérissait Jazz. Il avait toujours eu du mal avec les croyants pratiquants qui étaient tellement persuadés que leur religion était la bonne qu’ils essayaient de forcer les autres à voir les choses comme eux. Déjà qu’il n’était pas un grand fan de religion en général, il avait un problème avec les plus fervents. Comme tout bon rebelle qui se respectait, il n’aimait pas qu’on lui dise quoi faire et encore plus quoi croire.
Devant eux, Oslo état debout, la tête baissée, les mains jointes devant lui. Dorothy était en face de lui, plus petite que son fils adolescent, en train de lui chuchoter quelque chose furieusement, la mine sévère et le frisbee serré entre ses doigts.
— Je me demande ce qui se passe, dit Michael en suivant le regard de Jazz.
— Ça doit être parce que je lui ai lancé le frisbee. Elle a peur que ça le rende gay.
— Tu crois qu’il faut qu’on intervienne ?
Jazz arqua les sourcils.
— Tu ferais ça ?
— Je n’aime pas qu’on s’en prenne injustement aux gens, surtout quand ça vient d’une figure parentale.
Jazz se tourna brièvement vers la structure gonflable, où Herschel se dressait toujours à côté de Béatrice.
— Figure parentale, ou gourou de secte ? Je n’aime vraiment pas ce type.
Comme s’il l’avait entendu, Herschel tourna la tête et leur jeta un regard glacial.
Michael le remarqua aussi, et il fronça les sourcils.
— Je dirais que c’est réciproque. On devrait peut-être éviter toute la famille. Pas la peine d’empirer les choses pour les gosses, ou pour Misty.
— Bien vu. Allons voir si Misty a préparé le bar à margarita dans sa cuisine. Elle m’a envoyé faire des courses parce qu’elle avait peur de ne pas avoir assez de citrons verts pour sa recette spéciale, tout à l’heure.
Jazz évita soigneusement les regards du quartette familial alors qu’il rejoignait le jardin de Misty. Il ouvrit le portail et fit signe à Michael de passer devant.
— La beauté avant l’âge, déclara-t-il.
— J’oublie toujours que tu es plus vieux que moi.
— Et moi donc, gloussa Jazz. Surtout quand tu te trimballes avec ces sandales.
— Je croyais que tu avais dit que c’étaient des sandales de DILF.
— Oh, ça oui.
Ils entrèrent dans le jardin, et le portillon se referma derrière eux avec un clic. Le son était assez fort pour attirer l’attention d’un type grand avec une chemise hawaïenne rouge. Des torches avaient aussi été sorties dans le jardin de Misty, et l’étranger se tenait à côté d’un grand forsythia dans le fond.
— Regarde, l’interpella Michael en indiquant l’homme du menton. Le type avec la chemise rouge. C’est lui qui a suivi les adjoints dans le café. Et il était dans la foule de curieux sur les deux scènes de crime. Tu le connais ?
— C’est lui, le gars que tu as vu ? Non, je ne sais pas qui c’est, mais je l’ai vu au festival, en train de regarder Norbert et Ally se battre. Et il vit dans mon immeuble.
Michael haussa les sourcils.
— Misty le connaît ?
— Pas que je sache, non. Ça doit être un touriste qui a loué l’appart’ de mes voisins sur Airbnb. Ça ne me plaît pas beaucoup, d’ailleurs.
— Qu’est-ce qu’il fait ici ? souffla Michael d’un air songeur. Et pourquoi il se planque derrière le buisson de Misty ?
Jazz afficha un grand sourire.
— C’est un peu cochon, ça.
— Tu as vraiment l’esprit mal tourné.
— Et tu adores ça.
Jazz observa l’homme en train de se glisser le long de la palissade derrière le forsythia, avant de contempler la tenue de Michael.
— Vous portez tous les deux une chemise hawaïenne.
— On est deux à avoir bon goût, dans ce cas, dit Michael avant de pointer du doigt et de s’exclamer : Hé !
Jazz se tourna juste à temps pour voir l’étranger grimper sur la clôture en bois et disparaître de l’autre côté.
— Il fait quoi, là ? s’écria Jazz.
— C’est quand même un peu suspect.
— Non, tu crois ?
Jazz laissa tomber ses tongs par terre et les enfila.
— Allez, viens.
— Quoi ? Où ça ?
— Au Batscooter, Robin.
Michael remit ses sandales et suivit Jazz vers la cour de devant.
— Premièrement, qui a dit que c’était toi, Batman ? Je suis plus grand. Et deuxièmement, où on va avec ton scooter ?
Jazz agita ses clés en l’air.
— Parce que c’est toujours Batman qui conduit. Et on va suivre ce type.
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