Mystères à Lacetown Tome 2 - Des suspects à la pelle
Chapitre 17
Après toute une matinée à se bichonner, incluant une partie de jambes en l’air torride avec Michael, un masque de boue sur le visage pendant qu’il trempait dans un bain, et une manucure et pédicure, Jazz se sentait toujours agité après le déjeuner. Normalement, il aurait dû être au travail, et il n’avait rien à faire en attendant de rejoindre le funérarium pour coiffer ces dames.
Un frisson le traversa quand il pensa que le corps de Norbert serait dans le bâtiment.
Mais pourquoi il était dans mon fauteuil, bon sang ?
Michael avait raison en disant que le mobile d’Ally était le plus flagrant, mais Jazz ne pouvait s’empêcher de penser que tous les indices que Russell avait adoré distiller dans ses romans – c’est comme ça qu’on fait des page turner, mon chou ! – faisaient de lui un suspect idéal. Mais pourquoi impliquer Michael ? C’était de la jalousie ? Une vengeance pour l’avoir arrêté ?
Ou juste pour tourmenter Jazz ?
C’était l’hypothèse la plus plausible, mais pourquoi Russell aurait-il assassiné Bill Denton ? Peut-être que le tueur à gages qu’il avait trouvé avait été forcé de le tuer pour couvrir ses traces. Denton était mince et pâle, comme Norbert. Il aurait pu les confondre s’il les avait suivis jusqu’au PP ; dans ce cas, Norbert aurait toujours été la cible. Et Russell savait que ce qui ferait le plus de mal à Jazz, ce serait qu’il s’en prenne à Michael, raison pour laquelle ils avaient retrouvé Denton dans son garage.
Selon Michael, on leur envoyait un message personnel, et Jazz était d’accord. Russell lui disait qu’il pouvait toujours essayer d’aller de l’avant, ou d’être heureux sans lui, et qu’il pouvait mettre un frein à son bonheur quand il voulait.
Quel enfoiré tordu.
Un coup pareil ressemblait bien à Russell.
À quelques rues de là, les concerts de l’après-midi avaient déjà commencé au festival, et quelqu’un était en train de jouer de la guitare électrique. La sono avait dû être montée de volume, parce qu’il pouvait l’entendre à travers ses fenêtres, fermées pour ne pas laisser entrer la chaleur, et par-dessus le bourdonnement de la clim. Ses nerfs pouvaient endurer la guitare, mais dès que le chanteur commença à hululer, Jazz comprit qu’il était temps de sortir. Hors de question de rester dans son appartement toute la journée à écouter ça pendant que Musgrave et sa clique s’activaient sur la scène de crime en bas.
Il fallait qu’il aille prendre l’air.
Son premier réflexe fut d’aller chez Michael, mais ce dernier croulait sous le travail, et devait se coltiner son ennemi juré. Même s’il était ravi qu’ils aient partagé un moment ensemble tout à l’heure, Jazz n’avait pas envie que sa mauvaise humeur ne stresse Michael davantage. Il aurait aimé que la partie de jambes en l’air torride avec ce dernier la veille lui remette la tête à l’endroit, mais au lieu de ça, ses pensées tournaient en boucle à cause de tout ce qui se passait. Il n’avait surtout pas eu l’intention de donner à son petit ami déjà nerveux à la base encore plus d’inhibitions ou d’insécurités à propos de leur vie sexuelle.
En ce qui le concernait, c’était une des meilleures parties de leur relation pour l’instant, comme si leurs corps étaient parfaitement synchronisés.
Penser que le fait qu’il rumine à propos de Russell ait causé du stress à Michael lui brisait le cœur.
Et l’énervait.
Que Russell aille se faire voir, à me pourrir la vie même depuis la prison. Ça lui ressemble bien !
Après être rentré à la maison la veille, Jazz avait compris qu’il avait besoin de parler à Russell. Il s’était senti beaucoup mieux une fois sa décision prise… Mais c’était avant Norbert.
Jazz repoussa un frisson.
Même ce soixante-neuf chaud bouillant n’avait pas calmé sa nervosité. Il était soulagé d’avoir parlé à Michael de son projet d’aller voir Russell, mais à présent, cette perspective se profilait comme une menace au-dessus de sa tête. Sans parler d’une nouvelle enquête pour meurtre, dans laquelle il était suspect. Il connaissait assez le Garçon d’Hôtel pour savoir qu’il le harcèlerait à nouveau quand Misty ne serait pas là pour prendre sa défense.
Comme il pensait à son amie, il en profita pour lui envoyer un message.
Jazz : Tu tiens le coup ?
Misty : Secouée, mais ça va.
Étant donné que Misty n’était pas connue pour la brièveté de ses textos – elle abusait de la fonction qui permettait de dicter ses messages – Jazz comprit qu’elle allait à peu près aussi bien que lui.
Jazz : Besoin d’aide pour ton barbeuc ? Je peux passer si tu veux ?
Au moins, l’impasse où vivait Misty était assez éloignée du centre-ville pour que Jazz n’ait plus à endurer plus de musique acoustique.
Misty répondit presque immédiatement.
Misty : OUI !!!
Jazz gloussa et se releva d’un bond du canapé. Quelques minutes plus tard, il verrouillait son appartement à temps pour entendre le type du Airbnb parler à quelqu’un de l’endroit qu’il avait loué. Quels idiots de voisins, ces millenials. Jazz n’avait aucune envie qu’ils soient expulsés, mais franchement. Il payait pour habiter dans un immeuble sécurisé afin de ne pas avoir à se soucier que des étrangers puissent entrer comme dans un moulin.
Un sentiment de malaise s’empara de lui.
Un étranger louait l’appartement voisin le week-end où deux meurtres horribles avaient été commis, et que le corps de Norbert avait été mis en scène dans son fauteuil. Est-ce que ça pouvait n’être qu’une coïncidence ? Peut-être que Russell avait quelque chose à voir avec ces meurtres ou peut-être pas. Mais le fait était qu’il avait plein de relations louches et assez d’argent pour embaucher un tueur. Et si le type à côté était un assassin ?
Soudain, il ne se sentait plus aussi en sécurité chez lui.
Pendant quelques secondes, il envisagea de sortir son Colt 1911 du placard de sa chambre, avant de secouer la tête pour lui-même. Non. Je vais aller chez Misty, et tout ira bien.
Il réussit à éviter les flics et les curieux en rejoignant son scooter. Il enfourcha Beulah, la démarra et fonça dans une ruelle sans être vu, avant de tourner sur Steelhead Avenue.
Le court trajet jusque chez Misty lui fit du bien. Elle vivait dans une impasse d’un petit quartier à l’est du centre, avec un nom tout mignon : la Vallée de la Fauvette. Jazz adorait la taquiner avec ça, l’appelant tour à tour la Vallée de la Chaussette ou la Vallée de la Paupiette.
Jazz repéra un grand van blanc qu’il ne connaissait pas, comme ceux que les églises utilisaient.
Super, la nouvelle famille de Misty est là.
Jazz gara Beulah sur l’allée de Misty, et se dirigea vers son mignon pavillon gris et blanc. Toutes les maisons voisines étaient identiques, avec la même pelouse impeccable, les mêmes volets et porches, le tout créant une impression de communauté et de sécurité.
Un faux sentiment de sécurité, pensa-t-il amèrement avant de repousser cette idée.
À l’inverse de celui des ses voisins, le jardin devant la maison de Misty était à l’état sauvage, avec des herbes hautes et des buissons en fleurs parsemés de bois flottant, sans doute ramassé sur les rivages du lac Michigan. C’était beaucoup plus vivant que les maisons environnantes, avec des décorations fantaisistes et des carillons qui illustraient parfaitement la personnalité de Misty.
Jazz faisait partie de ce genre d’amis qui n’avaient pas besoin de frapper, alors il ouvrit simplement la porte en s’écriant :
— Devine qui c’est, Misty Mae ! C’est Jazz qui est arrivé pour te sauver !
Il gloussa tout seul.
— Un vrai poète qui s’ignore.
Il se trouva face à deux visages renfrognés : Herschel, assis sur le canapé en velours beige de Misty, entouré de coussins colorés et occupé à changer les cordes d’un archet ; et le jeune beau-fils d’Herschel, Oslo, dans son coin, comme s’il venait de se faire réprimander, ou qu’on lui avait lavé la bouche avec du savon. Son visage s’éclaira brièvement quand il vit Jazz, alors que ses doigts tissaient adroitement dans une sorte de tresse artistique ce qui ressemblait à des cordes d’archet coupées. Il n’était sûrement pas autorisé à jouer à la console comme un gosse normal. Les attrape-rêves sur les murs vert citron, le tapis blanc et moelleux, les rideaux bariolés ainsi que la lueur projetée par toutes ses lampes à sel donnaient l’impression qu’Herschel n’était pas à sa place, avec son costume noir sévère et son air sinistre.
— Salut !
Jazz leur adressa un signe de la main avant de se hâter de rejoindre la cuisine.
Il fut accueilli par des murs rose fluo et des placards blancs, ainsi que par Misty et sa cousine grincheuse, Dorothy. Sa fille, Béatrice, était assise devant l’îlot central, en train d’éplucher des patates. Jazz remarqua que son vernis bleu à paillettes avait disparu. Ce bon vieux beau-papa n’avait sans doute pas approuvé, pas plus que le maquillage de la veille.
Jazz essayait de ne pas froncer les sourcils.
— Ah, voilà mon sauveur, se réjouit Misty quand elle le vit.
Elle se tourna vers sa cousine avec un sourire radieux.
— Jazz est un vrai cordon bleu.
Dorothy afficha un sourire forcé que Jazz n’eut aucun mal à interpréter. Les vrais hommes ne font pas le travail d’une femme.
Plutôt que de demander où elle rangeait son balai – il refusait de s’abaisser à leur niveau – il serra ses mains l’une contre l’autre.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Une salade de pommes de terre ? Du coleslaw, ou alors la marinade pour le poulet…
Elle s’interrompit, et Jazz comprit qu’il était arrivé juste à temps. Elle était à bout.
— Je m’en occupe ! déclara-t-il, ravi d’avoir quelque chose à faire. Ne t’inquiète pas, on va y arriver. Est-ce que tu as fait un menu ?
Elle pointa du doigt le réfrigérateur, où elle avait écrit une liste de plats de pique-nique sur une ardoise à Velléda. Seules deux choses étaient rayées : sodas et bières.
— Il est temps de s’y mettre, lança-t-il.
Il fut parcouru par un petit frisson de plaisir en voyant les expressions outrées des cousines quand il alla chercher le tablier à froufrous de Misty dans son garde-manger avant de le nouer autour de sa taille.
— La couleur pêche me va vraiment bien au teint, dit-il à Misty en lissant le tissu à fleurs.
— Absolument !
Quelques minutes plus tard, il s’était perdu dans la tâche presque hypnotique d’émincer les oignons. Il remarqua que les cousins de Misty le regardaient manier le couteau avec surprise et envie.
— Je vois que tout est son contrôle, le félicita Misty une fois les pommes de terre cuites et le coleslaw au frais. Dottie, est-ce que tu veux bien venir m’aider avec Béa à trouver les centres de table dans la cave ?
Misty et les sœurs-épouses descendirent au sous-sol. Oslo entra peu de temps après leur départ, se figeant en voyant Jazz.
Leurs regards se croisèrent et Jazz remarqua qu’il tenait un verre vide. Il hocha la tête en direction du frigo.
— Le soda est là-dedans.
— Oh, nous ne consommons pas de boissons sucrées.
Jazz se retint de dire J’aurais dû m’en douter et lui sourit.
— L’eau du robinet est filtrée.
Oslo contourna l’îlot en frôlant presque Jazz qui coupait le céleri pour la salade de patates. Le jeune homme s’arrêta devant l’évier et ouvrit un paquet de lingettes désinfectantes, en sortit deux, et se nettoya les mains. Une forte odeur de chlore flotta jusqu’à Jazz. Il se retint de faire remarquer à Oslo que ces trucs allaient priver sa peau de toutes ses huiles naturelles.
Le garçon remplit son verre puis surprit Jazz en s’appuyant contre le comptoir pour le dévisager fixement.
Jazz le laissa faire quelques secondes avant de poser son couteau et de lever les yeux vers lui.
Oslo ne montra pas la moindre réaction.
— Vous êtes doué, déclara-t-il en désignant la planche à découper avec son verre.
— J’aime cuisiner, répliqua Jazz en se demandant ce que le jeune homme lui voulait.
Ce dernier pencha la tête et l’étudia plus attentivement.
— Votre crayon autour des yeux, c’est intéressant. Comment vous avez appris à faire ça ?
Son ton était curieux et pas du tout réprobateur, alors Jazz lui répondit volontiers.
— Je suis coiffeur. Apprendre à maquiller fait partie de la formation.
— Un coiffeur ? C’est pour ça que vous avez de si beaux cheveux.
Jamais insensible à un compliment, Jazz lui offrit un sourire sincère.
— Merci. Tu sais, avec de grands yeux verts comme les tiens, un trait d’eyeliner marron les ferait joliment ressortir.
Oslo rougit.
— Vous croyez ?
— Absolument, affirma Jazz.
Il se sentait désolé pour ce jeune homme.
— Oslo.
Le ton sec les surprit tous les deux.
Herschel entra dans la cuisine avec l’archet à la main.
— Ton archet a été retendu.
— Merci.
Oslo se hâta de sortir de la pièce, en prenant son archet en chemin.
Jazz dévisagea le nouvel arrivant, avec une expression qui criait Va te faire foutre, toi et ton fichu soufre. Herschel toisa le tablier de Jazz avec une désapprobation évidente.
Avant qu’aucun d’eux n’ait eu le temps de prendre la parole, Misty, Dorothy et Béatrice remontèrent de la cave, chargées de chaises de camping pliantes, de banderoles bleu, blanc et rouge, et de centres de table en alu en forme de feux d’artifice.
— Tout va bien là-haut ? demanda Misty en sentant la tension dans la pièce.
— Tout va très bien, prétendit Herschel sans quitter Jazz des yeux.
— Jazz ? insista Misty.
Il se contenta de hocher la tête et de détourner le regard.
— Ça baigne dans l’huile, Misty Mae, lui assura-t-il avec un grand sourire avant de se remettre à sa salade de patates.
— Oslo ! appela Herschel.
Le garçon réapparut aussitôt dans l’encadrement de la porte. Herschel fit signe à sa famille de le suivre, et ils sortirent tous dans le jardin.
Misty referma la porte qui donnait sur la terrasse, pour que personne n’entende Jazz faire des remarques sarcastiques à propos des Van Trapp.
— Comment s’en sort Michael avec l’autre légiste qui fait les… examens ?
— Tu parles de son ennemi juré ? déclara Jazz avec un rictus moqueur avant de se pencher vers elle pour murmurer : et ça s’appelle une autopsie, pas un examen.
Misty frissonna et agita la main en l’air.
— Je sais très bien comment ça s’appelle. C’est juste que je n’aime pas ce mot. Et tu n’as pas répondu.
— Il gère. Le week-end a été bizarre, le mot est faible, et il est très occupé, alors je lui laisse un peu d’espace pour qu’il fasse ce qu’il a à faire.
— Et c’est ce que tu veux ?
— Quoi ? De l’espace ?
Jazz arrêta ce qu’il était en train de faire et se tourna vers elle.
— Je ne sais pas. Michael est venu me voir après avoir quitté le salon ce matin. Il m’a fait un massage des pieds miraculeux, et d’autres attentions, si tu vois ce que je veux dire.
— Si je te disais que non, tu me donnerais des détails ?
Il afficha un grand sourire.
— Tu sais très bien que oui, mais je me ferais sûrement foudroyer sur-le-champ. Enfin, bref. J’ai le cerveau… qui tourne à plein régime, tu vois ? Comme s’il y avait plein de bruit et que j’arrivais pas à me concentrer. Je me suis un peu chouchouté ce matin, mais la musique du festival a commencé, et il fallait absolument que je sorte de chez moi. Et de ma tête aussi, j’imagine. Michael a plein de choses sur les bras, alors je le laisse faire son truc, et je prends soin de moi tout seul, parce que c’est ce que j’ai toujours fait.
— Sauf que maintenant, tu as un homme merveilleux et attentionné qui veut s’occuper de toi, protesta Misty. Tu ne crois pas que tu devrais le laisser faire ? Ou même t’ouvrir un peu et lui demander ce dont tu as besoin ?
— Non, mais je le fais quand j’ai vraiment besoin de quelque chose.
Vraiment ? Ou est-ce que je fais les trucs de mon côté comme avant ? Il voulait que je passe ce soir, mais je lui ai dit que j’avais besoin de rester seul. Pourquoi ?
Jazz n’aimait pas du tout avoir l’impression de faire l’objet d’une psychanalyse, alors il changea de sujet.
— Je n’ai pas eu l’occasion de te demander ce que tu faisais avec le shérif Musgrave ce matin. Tu ne prends jamais de rendez-vous aussi tôt le matin.
Jazz arrêta de mélanger la salade de pommes de terre et la dévisagea. Puis sa mâchoire faillit se décrocher.
— Est-ce que tu as passé la nuit avec lui ?
— Oh, mon Dieu, non !
Misty était écarlate, et refusait de croiser son regard.
— On s’est retrouvés pour prendre le petit-déjeuner chez Silvia’s. Il m’a invitée après le bazar au festival hier soir.
Silvia’s Breakfast and Lunch Spot était un petit restaurant, mais bien aménagé, à quelques kilomètres de Lacetown, près du lac. Michael y avait emmené Jazz une fois, quand ils étaient allés faire du shopping dans les magasins d’usine au centre de l’État.
— Intéressant. Un petit dîner en dehors de la ville pour ne croiser personne, ironisa-t-il. Et sur le lac en plus. C’est trop romantique.
— Oh, arrête, lança Misty en donnant un coup de torchon dans sa direction. Il faut toujours que tu en fasses des caisses.
Elle garda le silence quelques secondes avant de reprendre :
— En plus, c’était mon idée d’aller là-bas.
— Mmh mmh.
— J’aime beaucoup les gaufres véganes de Silvia.
Jazz fit la grimace.
— Rien que le mot végan, ça ne me donne pas envie de me lever aux aurores et encore moins de sortir de la ville pour en manger.
Il lâcha alors un hoquet silencieux et se tourna pour lui faire face.
— Oh bon sang. Misty Musgrave ?
Il secoua la tête.
— Ça ne sonne pas très bien. Si tu l’épouses, il faudra que tu gardes ton nom de jeune fille.
— Oh, pour l’amour de la médecine moderne, on est juste allés prendre un petit-déjeuner ! s’exclama Misty avant de souffler sur une mèche de cheveux qui tombait devant son visage.
— C’est comme ça que ça commence. Alors, vous avez trouvé un sujet de conversation ? Ou alors tu es juste restée assise à regarder ses grandes paluches et à te demander si la taille des mains était vraiment proportionnelle à la taille de la queue ?
Misty lui envoya de l’eau depuis l’évier.
— Tu es incorrigible !
Elle s’empourpra à nouveau et détourna les yeux, avant de se rapprocher avec un petit sourire rusé.
— Laisse-moi te dire que ça ne me dérangerait pas de tester la validité de cette théorie. Il a de grandes mains, hein ? De belles grandes mains puissantes.
Ils s’esclaffèrent jusqu’à ce que les cousines de Misty reviennent et aspirent toute la joie de la pièce. Jazz et Misty se dévisagèrent, sourcils haussés, avant de reprendre les préparations.
En même temps qu’il évitait les regards noirs de la famille, Jazz réussit à mettre le menu de Misty sur les rails. Quand arriva l’heure de partir pour le funérarium pour coiffer ses deux clientes – la mort était partout ces jours-ci, Jazz avait l’impression qu’il ne pourrait jamais lui échapper – tout était prêt pour le lendemain.
Jazz ne pensait pas passer beaucoup de temps avec son croque-mort pendant qu’il travaillerait. Les deux résidentes des Falaises, son ennemi juré dans ses pattes, et les deux meurtres coup sur coup le gardaient bien occupé. Avec tout ce qui se passait, il devrait se contenter d’un « Salut, mon cœur, tu me manques ». Il faudrait bien que ça suffise pour l’instant.
— Jazz, tu m’as sauvé la vie, insista Misty en le raccompagnant à la porte.
— Tu sais que tu peux toujours compter sur moi si tu as besoin.
— Ça aide de rester occupé, reconnut-elle.
Elle avait l’air aussi abattue que Jazz.
— Je vais voir Russell lundi, lui apprit-il.
Elle écarquilla ses grands yeux bleus.
— Tu es sûr que c’est une bonne idée, avec tout ce qui se passe en ce moment ?
Il soupira.
— J’imagine ? J’ai juste besoin de clore ce chapitre de ma vie. Ça me met la tête à l’envers, et ça cause du stress entre Michael et moi.
Elle fronça les sourcils, l’air soucieuse.
— Vous avez des problèmes ?
— Non, non, la rassura-t-il. Mais Russell traîne toujours dans ma tête, et je ne veux pas que son ombre pèse sur Michael et moi. Je tiens beaucoup à lui. Plus qu’à n’importe qui avant lui. Il est parfait, tu sais ?
— Oh, tu es amoureux ! s’exclama-t-elle avec une expression rêveuse.
Il n’avait encore rien dit à Michael, mais sa remarque lui donna des papillons dans le ventre.
— Eh bien, c’est pour ça qu’il faut que je me débarrasse de ce poids. Hors de question que quoi que ce soit ternisse ce qu’on partage.
— Il faut que tu viennes suivre un de mes cours de yoga avant d’aller voir Russell, alors, déclara-t-elle. Ça t’aidera à y voir plus clair.
— Tu sais quoi ? lança-t-il avec un sourire. Ce n’est pas une mauvaise idée.
— Aucune de mes idées n’est mauvaise, répliqua-t-elle.
Il rit puis lui fit ses adieux, plus détendu qu’en arrivant, malgré ce qui l’attendait.
Les vrais amis trouvaient toujours un moyen de vous remonter le moral.
Sur le chemin de son appartement, où il devait récupérer son matériel avant de rejoindre le funérarium, Jazz passa devant une vieille voiture beige avec un toit en décapotable blanc délavé et taché, qui se dirigeait dans l’autre sens. Il n’eut qu’un bref aperçu de l’homme qui conduisait, mais il vit la passagère très clairement. Les cheveux courts plaqués en arrière, et une expression toujours renfrognée.
Ally Roberts !
La voiture le dépassa sans lui laisser le temps d’identifier le conducteur. Jazz envisagea de faire demi-tour pour les suivre, mais décida de ne rien en faire. Pister quelqu’un qui était recherché pour être interrogé dans une enquête pour meurtre deux jours de suite n’était pas une super idée. S’il s’était occupé de ses affaires la veille, il n’aurait pas été suspect pour le meurtre de Norbert. Michael aimait peut-être se prendre pour Brock Hammer, mais Jazz n’avait aucune envie d’endosser le rôle de la victime numéro trois. Il préférait laisser la course aux suspects à Musgrave et sa troupe de joyeux drilles.
Et puis jouer les détectives privés ne serait pas pareil sans Michael.
— Merde, s’exclama-t-il à haute voix dans le vent. Misty a raison. Je suis amoureux de Michael.
Quelle révélation géniale et surprenante !
Maintenant qu’il avait admis ses sentiments, Jazz n’avait plus qu’une envie : rester enfermé tout le week-end avec Michael à se faire des câlins et à faire l’amour avec son croque-mort, surtout maintenant qu’ils avaient décidé de se passer de protections. Mais Jazz voulait que son cœur et son esprit soient aussi clairs et ouverts que possible quand il dirait à Michael qu’il l’aimait. Le yoga et la méditation avec Misty l’aideraient, mais Jazz savait qu’il devait déjà régler les choses avec Russell, face à face. Ce ne serait pas juste vis-à-vis de Michael de lui faire une telle déclaration alors que des pensées de Russell le tourmentaient encore.
Sans compter qu’il devrait peut-être attendre d’être interrogé pour d’autres meurtres.
Ah, quelle vie de merde !
Heureusement qu’il avait Michael. Son Michael doux, chaleureux et attentionné.
C’était bien la seule chose qu’il ne pouvait pas se permettre de bousiller.
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