N'oublie jamais
Chapitre Neuf
Vendredi soir. La fin de la semaine de travail pour le plus grand nombre, mais une soirée animée à Après. C’était là que Morgan se sentait dans son élément. Pendant qu’elle mélangeait, secouait, remuait et tapait, elle décida que malgré l’effroyable année écoulée, elle avait pris les bonnes décisions.
Elle avait eu besoin d’un emploi pour gagner sa vie et avait décroché un poste de rêve du premier coup. Une activité qui l’aidait à se retrouver.
La Morgan capable, celle qui établissait des plans et se démenait pour les concrétiser. La Morgan qui avait le don d’illuminer la journée des inconnus.
Quoi que Gavin Rozwell lui ait dérobé, elle n’avait rien perdu de ses compétences et après un parcours semé d’embûches, elle avait rétabli sa trajectoire par sa seule volonté. Elle avait l’intention de faire bon usage de ces atouts.
Au bar, elle servit Keith et Martin, un couple qui fêtait son cinquième anniversaire. Dry vodka Martini, trois olives. Elle écouta leurs projets pour le week-end.
– Il compte se rendre à la salle de sport, geignit Keith en levant les yeux au ciel, drôlement mignon avec ses lunettes bleu marine. Et m’y traîner de force.
– Parce que je t’aime.
– Mais bien sûr.
– Et ensuite à la piscine.
Martin goûta une première gorgée.
– Waouh ! Voilà ce que j’appelle un Martini. Vous rentrez à Burlington avec nous pour préparer tous nos Martini du vendredi soir ? Nous vous traiterons comme une princesse.
– Aurai-je droit à une tiare ?
– Obligatoirement.
– Je suis partante.
Elle prit note de la commande d’une serveuse au bout du comptoir. Opal, quarante-trois ans, corpulente, coupe au bol austère et cheveux châtains. Morgan savait qu’elle émettait des réserves sur son embauche. Pendant qu’elle préparait les verres, celle qui affichait vingt et un ans d’ancienneté imprimait l’addition pour une table.
– Les pourboires s’en ressentent si vous traînez pour préparer les verres.
Morgan ajouta une tranche d’orange et une cerise à un whiskey sour tout en remplissant un verre à bière fin à la tireuse.
– Quelqu’un s’est plaint du service ?
– Pas encore.
Sans se départir de son amabilité, elle servit un verre de merlot et mélangea le traditionnel sidecar au brandy.
– Dites-le-moi si un client se plaint.
– Don était plus rapide.
Sur ce, Opal s’éloigna avec les verres.
On ne peut pas plaire à tout le monde, ou pas du premier coup, se rappela Morgan. Mais si cela continuait, elle tenterait de crever l’abcès en privé.
Elle traita une commande, cette fois sans que sa rapidité ne soit critiquée. Puis elle remplit les verres et apporta de quoi grignoter aux clients du comptoir. Elle plaisanta gentiment avec Keith et Martin, pour leur faire plaisir, avant de les encaisser vers minuit.
Du coin de l’œil, elle vit un homme prendre un tabouret au bout du bar. « Un cavalier solitaire », songea-t-elle tandis qu’il faisait défiler l’écran de son téléphone, et qu’elle se dirigeait vers lui.
– Bonsoir. Avez-vous choisi ?
– Un verre de cabernet, dit-il sans la regarder.
Elle attrapa un verre à vin rouge. Ours des cavernes. « Pas envie de discuter », estima-t-elle. Malgré sa chemise à carreaux, son jean et ses épais cheveux châtain qui retombaient sur son col, quelque chose en lui le classait parmi les costards cravates.
Elle plaça le verre de vin devant lui.
– Si vous souhaitez commander quelque chose à manger, la cuisine ferme dans une dizaine de minutes.
Tête baissée, les pouces occupés à taper un SMS, il secoua la tête.
Elle le laissa tranquille avec son vin et son téléphone.
Une demi-heure plus tard, les tables commençaient à se vider, des clients s’accordaient un dernier verre, et il était toujours là, au bout du comptoir, penché sur son téléphone, son verre à moitié plein.
Peu avant l’annonce du dernier verre avant la fermeture, trois hommes entrèrent. La petite quarantaine, ils avaient sans aucun doute possible un coup dans l’aile.
Dans une effusion de rires, ils s’assirent lourdement au comptoir. Celui du milieu la montra du doigt.
– Vous êtes nouvelle. Je suis venu trois fois avant ce soir, et vous étiez un homme. Il y a six mois, je crois … bon, il y a six mois, vous étiez un homme.
– Vous avez à moitié raison. Je suis nouvelle.
Il décocha un sourire aviné.
– Vous êtes nettement plus jolie maintenant.
– Merci. Que puis-je faire pour vous ?
Tout sourire, il se pencha au-dessus du comptoir.
– Devinez.
– Je devine que si vous ne logez pas à l’hôtel, je vous commande un Uber.
Il assimila sa remarque en clignant des yeux, puis tapa le comptoir du plat de la main en riant.
– Un Uber, répéta-t-il pendant que ses compères se joignaient à son hilarité. Il y a quoi, dans un Uber ?
Souriante, elle se pencha pour rencontrer son regard trouble.
– Vous et vos amis, à moins que vous ne soyez clients de l’hôtel.
– Nous avons pris la putain de présidentielle au Club Level.
Comme il l’annonça avec plus de fierté que d’agacement, en agitant sa clé magnétique, elle garda le sourire.
– Je crois savoir qu’elle est exceptionnelle. Que fêtez-vous ?
– Mon divorce. Je suis un homme libre !
Il tendit subitement les bras, frappa ses amis qui rirent de plus belle.
– Montez fêter ça avec nous, ma jolie !
– Très tentant. Et si je vous servais plutôt un dernier verre avant de dormir ?
– Ouille. Nous carburons au boilermaker1, comme de vrais hommes, par solidarité.
– Entendu.
– Elle a voulu m’émasculer, s’écria-t-il pendant que Morgan s’occupait des cocktails.
– Vous buvez un boilermaker comme un vrai homme, c’est qu’elle n’a pas réussi.
– Je lui ai donné douze années de ma vie.
Ses compagnons, qui l’encadraient, lui tapotèrent l’épaule et attaquèrent les amandes qu’elle leur servit.
– Aux douze prochaines, dit-elle en disposant les cocktails sur le zinc. Offerts par la maison.
– Vous savez, ma jolie, si vous aviez été ma femme, je serais encore marié.
– C’est ce qu’on m’a dit de plus gentil de toute la soirée.
Elle servit d’autres retardataires puis les derniers verres de la soirée avant de retourner vers le solitaire à l’extrémité du comptoir.
– Dernier verre avant la fermeture. Je vous sers un cabernet ?
– Un verre d’eau avec de la glace. De l’eau plate, dit-il puis il releva enfin les yeux. Vous vous en êtes bien sortie.
Son esprit se déconnecta. Ses yeux, semblables à ceux d’un tigre, étaient brun doré, concentrés, un brin féroce. Un instant, c’est tout ce qu’elle vit. Puis le reste se précisa doucement.
Les angles francs, la ligne de la mâchoire qui résiste à tous les coups. En lui ajoutant quarante-cinq ou cinquante ans, et en changeant la couleur des yeux pour le bleu, on obtenait son grand-père.
– Merci, monsieur Jameson.
– Miles. C’est dans l’esprit de la maison.
Il jeta un regard vers le trio à l’opposé du bar, pendant qu’elle servait son verre d’eau glacé.
– Je le signale à la sécurité. Ils veilleront à les reconduire dans leur chambre.
– Ils ne sont pas méchants. Il est juste triste.
– Oh, vraiment ?
– Divorcer, même quand c’est voulu, même quand c’est inévitable, ne peut qu’attrister.
Son téléphone joua les premières notes de « Bad to the Bone ».
– Bon sang !
Dès qu’il le prit sur le comptoir, elle le laissa seul.
À l’instant où le trio sortit du bar en titubant, Miles se leva, laissa un billet de vingt près de son verre vide et leur emboîta le pas.
Sa première semaine en solo s’acheva sur un samedi soir bondé, son idée de la perfection. Le dimanche – son jour et sa soirée de repos –, elle regarda sa mère cuire du pain et sa grand-mère rôtir un poulet. Sa participation ? Gratter puis découper les pommes de terre en quartiers, et éplucher les carottes.
Le moment était chaleureux, relaxant, et heureux avec sa mère qui s’extasiait sur les premiers crocus qui avaient éclos dans la neige.
– La température remonte, il fera dix degrés demain et mardi.
– Averses de neige mercredi.
Audrey soupira à sa mère.
– Je sais, mais on commence à en voir le bout. Des averses de neige. Le printemps dans le Vermont est bourré de charme parce qu’il se fait attendre. Tu vas proposer ces boissons à la lavande cette semaine, n’est-ce pas, Morgan ?
– Justement, limitons-nous aux averses et focus sur les crocus.
Si la neige recouvrait tout au dehors, par endroits, son manteau s’affinait, et l’on apercevait même des plaques de terre ici et là. Les buissons et les arbustes se défaisaient de leur cape blanche. Les stalactites gouttaient et scintillaient.
Elle songea aux pensées qu’elle et Nina avaient plantées il y avait tout juste un an. Elle en achèterait pour les planter en son hommage mais aussi pour donner le sourire à sa famille.
Elle s’écarta de la planche à découper.
– Les ai-je tranchées correctement ?
– Ça ira. Maintenant tu les mélanges dans le saladier avec de l’huile d’olive.
– Quelle quantité ?
– Sers-toi de tes yeux.
– Oh, pitié.
– Après ça, tu ajouteras une noisette de miel et un zeste de citron. Sel, poivre, origan. Tu sais mélanger les boissons. Débrouille-toi.
Alors elle se débrouilla, du moins l’espérait-elle. Puis elle les étala sur une feuille de cuisson avant de glisser la plaque dans le four.
– Maman a pesé tous les ingrédients pour la pâte à pain.
– Le pain, c’est différent.
Au lieu de protester, Morgan changea de sujet.
– J’ai oublié de vous dire, j’ai fait la connaissance du dernier Jameson de la fratrie. Miles ?
– Encore une réunion ? s’enquit Audrey.
– Non, il est venu au bar vendredi soir. Tard. Il est resté devant son verre de cabernet pendant une bonne heure en tapant des SMS sur son téléphone.
– Un bourreau de travail, déclara Olivia. Depuis toujours.
– Tu sais de quoi tu parles.
Olivia haussa les épaules, puis choisit une bouteille de blanc dans la cave à vin.
– Il y a les poseurs et les bosseurs.
– Il n’a pas la grâce de ses frères et sœurs. Il a une beauté trop brute. Mais c’est un bûcheur qui ne manque pas de charme, dit Morgan en sortant des verres. Ils sont tous très séduisants.
– C’est vrai. Ma tante, du côté des Nash, s’est mariée avec un cousin Jameson. J’étais sa porteuse de bouquet. Je devais avoir dans les six ans, et je me rappelle encore que tout était magnifique, dit Olivia.
– Je n’étais pas au courant.
Un symbole de la paix ornant son sweat-shirt gris, Olivia repensa au passé.
– Ce seraient ton arrière-grand-tante et son mari. Ce qui fait que tu as des cousins éloignés qui sont des Jameson, tous éparpillés. Je portais une robe en organdi rose et des roses assorties dans les cheveux. (Olivia prit le vin que Morgan lui offrit.) Je me souviens aussi d’avoir dansé avec mon père, puis avec mon frère Will.
William Nash. Morgan savait qu’il était parti au Viêt Nam et n’en était jamais revenu.
– De tout façon, nos familles sont liées depuis des générations, et toutes les deux ont leur lot de poseurs et de bosseurs.
Audrey sortit le pain du four et agita les épaules avec satisfaction en le déposant sur la grille de refroidissement.
– Miles ne s’était pas fiancé ?
– Pas vraiment. Il était à un cheveu de se fiancer, d’après la rumeur, mais ça n’est pas concrétisé. Lydia est assez secrète pour ce qui a trait à la vie personnelle de la famille mais je sais qu’elle était contente que ça ne se fasse pas.
– Drea n’a jamais parlé d’elle au yoga, maintenant que j’y pense. Qui était-ce, d’ailleurs ? Pas une fille du coin, c’est certain.
Olivia se posa sur un tabouret haut pour soulager ses pieds.
– L’héritière d’un fabricant de sirop d’érable de Brattleboro. Une frimeuse pure et dure. La petite-fille d’Edgar Wineman. Une chouchoute des pages mondaines. Les pages mondaines existent toujours ? J’ai arrêté de les lire pour m’intéresser à Rolling Stone, à l’époque où le magazine a été créé.
– Probablement, dit Morgan fascinée, en venant s’installer à côté d’elle. Alors, que s’est-il passé ?
– Je ne peux pas te dire. Mais à mon avis, un petit-fils de Lydia et Mick Jameson a sûrement trop de bon sens pour se lier avec une poseuse qui préfère parader qu’agir.
– Je vois. Donne-moi un aperçu de chaque membre de la famille. Lydia Jameson, pas la peine. Et les autres ?
– Si tu veux. Mick, brillant, visionnaire, n’a pas peur de relever les manches. Il passerait tout son temps au grand air s’il le pouvait. Avec Steve, c’était leur activité préférée. Un athlète né. J’avais le béguin pour lui quand j’avais dans les treize ans.
– Tu me fais marcher !
– Par chance pour toi, ça m’est passé, sans quoi tu ne seras pas ici à apprécier ce vin. Rory, l’aîné, fait carrière dans le droit. Il gère la partie juridique des affaires familiales. Il a monté son cabinet, et l’une des filles de sa sœur collabore au cabinet. Sa sœur Jacie, qui est à peu près du même âge que ta mère, a suivi des études d’architecture et rencontré son mari à la fac. Ils ont leur agence à New York, mais tu les verras à l’hôtel deux ou trois fois par an. La deuxième fille est décoratrice d’intérieur et travaille avec eux.
– Les familles sont unies.
– Tu l’as dit ! Tu t’es sûrement fait une première opinion sur Drea au cours du rendez-vous. Vive d’esprit.
– Gentille avec ça, ajouta Audrey.
– Très. Et elle a la patience de Job. J’imagine que ça lui est utile pour gérer l’événementiel. Si tu fais face à un problème épineux, demande conseil à Drea. Elle pourrait donner des leçons à un diplomate. Mélange les légumes, Morgan.
Elle se leva et s’exécuta.
– Et la troisième génération ?
– Commençons par les plus jeunes. Liam n’est pas qu’un joli minois, même si, nom d’un petit bonhomme, il est beau garçon. Il a tout pris de son grand-père : sportif, amoureux de la vie au grand air, et ils ont eu l’intelligence de le laisser développer ses points forts. Il a plutôt pris de sa mère pour la patience. Un jeune homme plein de joie de vivre d’après le peu que je le connais.
– C’est l’image que j’ai eue de lui, consentit Morgan en revenant s’asseoir.
– Nell, la digne petite-fille de sa grand-mère, une détermination en acier trempé. Quelqu’un d’entier, ne supporte pas les imbéciles. Discrète, ne fréquente que les commerces de proximité.
– Et maintenant Miles, dit Olivia, pensive en prenant un peu de vin. Pas facile à définir, ce Miles. Il a la maison familiale pour lui seul à présent. Lydia et Mick ont estimé qu’elle était trop grande pour eux. Ça, grande, elle l’est. Ils la lui ont cédée. Je pense que Rory et Drea aiment leur indépendance, ce qui les rapproche de la génération suivante. De Liam, l’optimiste, capable de parler de tout. Son frère est plus réservé. Poli, bien éduqué, comme tu l’as remarqué mais moins expansif. Mais bon, depuis que Mick et Lydia ont levé le pied, Rory étant occupé par son cabinet juridique, il dirige le navire, ou le dirigera bientôt.
– C’est un navire complexe, à plusieurs niveaux.
Olivia hocha la tête.
– Des tas de ponts et un fier héritage à maintenir à flot. Es-tu heureuse là-bas, Morgan ?
– Très. Ce n’est pas ce que j’avais prévu, mais j’ai l’impression d’être retombée sur mes pattes. C’est un endroit épatant où travailler, je ne peux pas en demander plus.
– Bien sûr que tu peux, contra Olivia en lui tapotant la main avant de se lever pour arroser le poulet. Mais c’est un début.
Une fois par mois, à trois heures pétantes le dimanche, les Jameson se réunissaient. Tradition oblige, le rassemblement avait lieu dans la vaste demeure victorienne où les grands-parents de Miles avaient vécu plus d’un demi-siècle de leur vie conjugale.
Même si la maison lui était revenue, il continuait à les considérer comme les hôtes et les chefs. Enfant, il passait la partie réunion de son dimanche dans la bibliothèque, avec un livre, ou à jouer dans le jardin, torturant ou dédaignant alternativement sa sœur quand Nell se pointait, traitant de haut ou unissant ses forces à Liam dès que ce dernier débarquait.
La belle époque.
À seize ans, il assista fièrement à la première réunion et s’initia aux responsabilités et défis posés par la gestion d’une entreprise familiale. Non seulement elle faisait vivre la famille, mais elle générait des revenus et des emplois en plus de constituer un centre d’intérêt profitable à la communauté.
Des décennies de réunions familiales signifiaient qu’elles se déroulaient sans heurt, qu’elles étaient structurées, à la faveur d’une dynamique familiale qui coulait de source.
Il ne pouvait l’imaginer autrement.
Il se prépara pour la réunion, relisant les feuilles de calcul, les livres de compte, les bilans et les projections dans son bureau, au second étage de la tourelle orientale. Elle donnait sur le jardin à l’avant de la maison, les collines et la petite pommeraie où jadis il escaladait les branches. La vue le replongeait dans ses souvenirs d’enfance.
Le chien que Miles n’avait pas prévu d’adopter dormait devant la cheminée ; l’un des douze chiens de la maison. Ce cabot, que Miles avait fini par baptiser Hurleur, parce que c’est ce qu’il était, s’était approprié Miles et la maison l’hiver dernier – un chien errant aux origines et aux habitudes contestables.
Les vérifications effectuées, Miles prit son ordinateur portable, son dossier de documents imprimés, et au passage, éteignit la cheminée que ses grands-parents avaient reconvertie en modèle à gaz. Hurleur ouvrit un œil, un grognement dans la gorge.
Sans se préoccuper de lui, Miles continua de marcher jusqu’à l’escalier qui menait à la cuisine.
Le chien, comme toujours, le suivit. Il observa le mastodonte gris à la fourrure broussailleuse, doté d’une longue queue qui balayait le sol et d’oreilles pendantes et, ce faisant, il déposa l’ordinateur et le dossier sur la table de la salle à manger, avant d’allumer les lampes de la pièce ainsi que la cheminée.
Miles retourna dans la cuisine et ouvrit la porte-fenêtre.
– Dehors.
Hurleur avança laborieusement sur la terrasse et descendit les marches du jardin où il passerait un certain temps à protéger la propriété contre les écureuils, à se rouler sur les plaques de neige et à hurler dans le vent.
À force de tâtonnements et de progrès intermittents, Miles lui avait appris à se poster devant la porte du débarras quand il voulait rentrer. Et Hurleur lui avait appris à garder un stock de serviettes usées dans le débarras ou à récurer les traces de neige, de paillis ou de boue, en fonction des saisons.
Comme sa mère devait apporter un jambon, il ne lui restait plus qu’à fournir le café, les jus et l’eau pour la réunion, ainsi que le vin pour le repas qui clôturerait la réunion. Ils contribuaient chacun leur tour au repas, ce qui faisait l’objet d’un tableau et d’un calendrier annexes, mais la rotation fonctionnait.
Il fit couler le café, savourant ce qu’il valorisait par-dessus tout : le silence et la solitude. Il aimait la maison, en dépit de sa superficie et de ses excentricités. Il aimait le dédale des pièces, même s’il saluait le choix de ses grands-parents d’abattre le mur qui séparait la cuisine de la salle à manger pour ouvrir l’espace. De même qu’il comprenait ce qu’il y avait de pratique à convertir toutes les cheminées des étages pour qu’elles fonctionnent au gaz plutôt qu’au bois.
Depuis qu’il avait emménagé, il avait changé peu de choses. Pourquoi altérer ce qui convient à la perfection ? Et une rénovation, il le savait, en entraînait d’autres. La loi des dominos.
Il emporta le service à café dans la salle à manger et posa l’ensemble sur le buffet en bois de noyer. Il se servit une tasse qu’il but devant la fenêtre en regardant le chien se rouler sur une plaque de neige comme dans une prairie en plein été.
Mais il aperçut aussi des bourgeons en formation dans les arbres et des bandes de gazon – encore anémique mais vert – qui s’étalait sur le sol. D’ici peu, l’entretien troquerait les souffleuses à neige et les pelles contre les tracteurs-tondeuses et le compost.
Dans lequel le chien se roulerait.
Le trille ferait éclater ses couleurs dans les bois et le long des sentiers. Les gainiers rouges exhiberaient leurs fleurs éblouissantes avant que les feuilles ne se déploient là où, bien avant sa naissance, son père et son grand-père avaient construit une cabane.
Les Jameson construisaient du durable, pensa-t-il juste avant d’entendre les voix et les bruits de pas de ses parents, les premiers arrivés, entrés durant ses rêveries.
– Ça sent le printemps, fit sa mère pendant que son père posait le large plateau sur l’îlot de cuisine.
– Je sens plutôt le jambon.
Familière des lieux, sa mère glissa les plats dans les fours, réglés pour les maintenir au chaud.
– Ça sent délicieusement bon, mais le printemps dure plus longtemps.
– Où est le molosse ?
Rory révéla un os à mâcher de la taille d’un cuisseau.
– Dehors, occupé à se mouiller et se salir.
– Normal pour un chien.
Rory reposa l’os et prit la parka de sa femme. Il accrocha leurs manteaux dans le débarras.
– Un café, trésor ?
– Non merci. Salut toi, dit Drea en étreignant Miles. Je t’ai vu en coup de vent cette semaine.
– Grosses journées.
– À qui le dis-tu !
Drea installa son ordinateur et ses dossiers tandis que Rory se dirigeait vers la fenêtre pour regarder dehors. Grand et élancé, il se tenait les mains dans les poches. La chemise rouge en velours côtelé avait été choisie par sa mère, supposa Miles. Avec son jean délavé aux genoux, c’était sa tenue traditionnelle les jours où ses costumes d’avocat n’étaient pas requis.
Ses cheveux grisonnaient sur les tempes et par mèches éparses dans son épaisse chevelure châtain.
– Depuis combien de temps ce chien est-il dehors ? demanda-t-il à Miles.
– Oh, deux ou trois jours. Je le laisse se débrouiller seul.
Rory lui jeta un regard par-dessus son épaule.
– Une dizaine de minutes. Il aime être dehors. Manifestement.
– Il aime être à l’intérieur aussi. Je vais le faire rentrer. Je le sècherai, monsieur Tatillon.
– Congo lui manque, murmura Drea sitôt Rory entré dans le débarras pour appeler le chien.
– Je sais.
S’il avait pu, Rory aurait emmené son vieux terrier de Boston au tribunal avec lui. De fait, il avait emmené tous les jours son Congo adoré, son partenaire silencieux, au bureau.
– Il me manque aussi. Dix-sept ans, c’est une longue vie et ce n’est pas facile de tourner la page. Je sais que nous avons pris la bonne décision, le pauvre loulou souffrait. Mais tant que papa ne sera pas prêt à adopter un autre chien, il couvrira le tien d’amour.
Il entendit son père parler au chien, puis le chien hurler de joie.
– C’est ce que j’entends.
Et comme il entendait aussi ses grands-parents entrer et connaissait leurs habitudes, il servit deux autres tasses de café.
À quinze heures, la famille se répartit autour de la table de la salle à manger, sa mère avec de l’eau de source, Liam avec un Coca et les autres avec un café.
Ils examinèrent les comptes-rendus, les projections, clôturèrent d’anciens dossiers et présentèrent des projets dans les grands lignes. L’une des idées exposée par Liam concernait un parcours d’accrobranche.
– J’ai analysé les coûts pour l’aménager et l’assurer, et papa s’est intéressé à l’aspect juridique. Le tableau devrait apparaître sur vos écrans.
– Je sais qu’ils sont à la mode, commenta Drea, mais je ne vois vraiment pas pourquoi les gens ont envie de grimper sur des structures faites de cordes et sur des plateformes qui se balancent.
– Pour la même raison qu’ils aiment descendre des pentes à ski ou en snowboard. Pour le fun. Et cela ajouterait une source de revenus aux activités Aventure proposées l’été.
– Avant, la randonnée et le canoë-kayak suffisaient.
Ses lunettes de vue sur le nez, Lydia étudiait le budget prévisionnel.
– Les temps changent, ma chérie.
Elle jeta un regard à son mari à l’opposé de la table.
– Certes.
– Le mur d’escalade installé il y a cinq ans a connu du succès. Durant la saison estivale, il est réservé tous les week-ends, et entre quarante et soixante-dix pour cent des heures d’ouverture les jours de semaine. La tyrolienne l’a relégué au second plan. Nous les intégrerons à un forfait Aventure cette saison. Ajoutez le mur d’escalade ou la tyrolienne à votre activité randonnée, cyclisme ou kayak. Pour trois aventures, obtenez une réduction de quinze pour cent pour tout achat à Outfitters. Nous pourrions ajouter l’accrobranche cette saison, si le parcours est prêt à temps. Sinon, l’été prochain.
Lydia tapota son doigt sur la table.
– Miles, tu n’as pas exprimé ton opinion.
– Liam est le mieux placé pour défendre son projet, et je pense qu’il l’a très bien fait. Il m’a asticoté jusqu’à ce que je fasse la route jusqu’à White River Resort pour essayer leur parcours. C’est épuisant mais tout de même amusant. Et il y avait du monde.
– Le complexe de White River est trois fois plus développé que nous.
Liam décocha un grand sourire.
– Petit mais costaud, Gran.
– Manifestement, Liam vote pour, dit Mick en écartant les mains. Miles, toi aussi je suppose ?
– Pour.
– Nell ?
– Je vote pour.
– Ma chère Drea ?
Tout en rejetant ses cheveux en arrière, elle fit un sourire charmeur à son beau-père.
– Vois-tu, mon cher Mike, je ne comprendrai jamais pourquoi il faudrait payer pour se suspendre à une corde. Mais je suis favorable.
– Tout comme l’avocat, ajouta Rory.
– Et je donne ma voix. Lydia, tu lui accordes l’unanimité ?
– Qui ne se plie pas aux changements, se rompt, déclara-t-elle avant de se tourner vers son mari. Ne t’imagine pas un seul instant que tu vas grimper sur ces cordes, Irish.
– Rabat-joie.
– Génial ! Je me rapprocherai du concepteur et du constructeur dès la semaine prochaine. Merci. Tu ne m’avais pas dit que tu étais allé à White River.
Miles haussa les épaules.
– À l’automne. Je ne te l’aurais pas dit si j’avais trouvé ça barbant. Tu as su convaincre.
– Liam, d’autres idées de développement ?
– Nan, Pop. C’est bon pour moi. Je quitte le terrain sur une victoire.
– Drea ?
– Quelques changements de saison dans les offres combinées. Nell et moi étudions l’idée d’un pique-nique de milieu de semaine, pour l’été. Une formule du mercredi soir, de longues tables au bord du lac, deux bars dans l’esprit d’un buffet avec une station de découpe et des animations musicales.
– Pique-nique au bord du lac, reprit Nell. Je bosse sur le menu avec le chef du Lodge, quelque chose de simple et convivial. Avec des options adaptées aux enfants, d’autres végétariennes et véganes. En gros, ce que nous faisons avec la Soirée Buffet au Lodge le dimanche mais en plein air et en milieu de semaine.
– J’aimais bien camper près du lac du temps où le Lodge n’existait pas, commenta Mick en se penchant sur la projection financière, ses sourcils relevés. Ces grillades coûtent nettement plus cher qu’un plat cuit sur un réchaud ou à la poêle sur un feu de camp.
– Les temps changent, répéta Lydia.
Il rit.
– Touché. J’avoue que l’idée me plaît. Les longues tables, les gens assis ensemble. L’esprit de partage.
– Nous aurons des chiffres fermes pour la prochaine réunion.
– Et le menu, qui sera susceptible d’être adapté au besoin, ajouta Drea. La restauration se coordonne avec le spa pour proposer un cocktail de saison. Le premier sera la margarita arrangée saveur lavande.
– C’est quoi ce truc bizarre ? s’étonna Mick.
– Une idée de la nouvelle manager d’Après. Je la trouve pertinente. Nell n’est pas entièrement convaincue, mais je suis partante, continua Drea. Encore plus depuis que Morgan m’a fait goûter.
– Elle ne m’a pas fait goûter, souffla Nell.
Drea haussa les épaules à son intention.
– Tu n’as pas demandé à goûter. Elle affirme pouvoir inventer une boisson spéciale en s’inspirant de n’importe quel soin ou lotion mis en avant par le spa. Je la crois. Par ailleurs, j’ai remanié nos pratiques de façon à lui remettre un planning à six mois des réservations pour des événements.
– Là, je suis d’accord, intervint Nell. Cela fluidifie la gestion du personnel. Elle m’a demandé mes papiers au cours de son entretien d’embauche. Je n’en reviens toujours pas.
– Comment ça, elle t’a demandé tes papiers ? questionna Miles.
– Je voulais la voir préparer un verre, et elle a expliqué qu’elle avait besoin de vérifier mon âge avant de me servir de l’alcool.
Rory s’esclaffa.
– Trésor, prends-le comme un compliment.
– Ce que c’était ? Courageux, contra Nell en haussant les épaules. Je ne peux qu’approuver. Perdre Don m’a chagrinée mais je dois admettre qu’elle gère mieux le personnel que lui. Opal se plaint qu’elle est trop lente pour préparer les cocktails et tout le reste…
– Opal se plaint que l’eau n’est pas assez mouillée quand elle est dans un mauvais jour, protesta Liam.
– Pas faux. Le fait est que les pourboires ont augmenté, comme, légèrement pour l’instant, les recettes d’Après.
– Elle n’est pas lente, affirma Miles.
Au tour de Lydia d’incliner la tête.
– Ah non ?
– J’ai passé un peu de temps au comptoir vendredi soir. Autour de minuit, et à cette heure-là, elle tenait le bar seule. Une bonne clientèle, et le service était assez rapide. Je n’ai rien trouvé à redire, même quand elle a géré un gars qui avait un peu trop arrosé son divorce et ses deux acolytes soûls comme des barriques. Tous fracassés avant même de s’asseoir au bar.
Comme il avait atteint sa limite, Miles repoussa son café pour se mettre à l’eau.
– Elle s’est assurée qu’ils logeaient à l’hôtel avant de les servir mais en un sens, cela ne les a pas agacés. Quand le divorcé a essayé de la draguer, elle l’a repoussé sans blesser son orgueil.
– C’est la petite-fille d’Olivia Nash après tout, souligna Mick.
– Tu étais à Après quand tu m’as envoyé le SMS ?
– Tu m’as écrit en premier.
Bouche ouverte, Nell réfléchit.
– Possible.
– Tous les deux, vous devriez faire autre chose que bosser le vendredi à minuit.
– Ils m’ont tous les deux envoyé des SMS, et je faisais autre chose que bosser.
Nell se tourna vers son frère cadet.
– Comment s’appelle-t-elle ?
Il se borna à sourire de toutes ses dents.
– Sur ces mots, la séance est levée, déclara Mick en adressant un clin d’œil à son petit-fils. Dînons à présent.
1. Bière-whiskey.