N'oublie jamais

Nora Roberts · Chapitre 6 sur 34

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N'oublie jamais

Chapitre Six

 

 

Elle se réveilla désorientée. Un instant, elle se crut en plein rêve. La jolie chambre tout en camaïeu de bleus apaisants, la lumière qui filtrait par la fenêtre, tout cela lui parut étrange et inconnu.

Puis elle se rappela, et elle dut lutter contre un profond désir de refermer les yeux pour s’enfuir dans le sommeil.

« Pas la solution », se dit-elle. Se cacher dans le sommeil ne résoudrait rien. Au réveil, Nina serait toujours morte, la vie qu’elle avait construite toujours en ruines.

Elle avait besoin d’avancer, d’une manière ou d’une autre, dans un sens ou un autre. L’unique option était d’aller de l’avant. Bouger.

Elle se leva, s’habilla. Par habitude, elle retapa son lit et gonfla les oreillers avant de descendre.

Olivia, assise à l’îlot de la cuisine, portait un sweat-shirt noir frappé, en lettres blanches, d’un simple :

Pas d’accord

Une grande tasse de café dans la main, elle faisait des mots croisés sur sa tablette.

Morgan indiqua la devise sur son sweat-shirt.

– Pas d’accord avec quoi ?

– Que prends-tu ? Je te prépare du café. Nous avons craqué pour cette machine sophistiquée pendant les rénovations.

– Je me sers. Je suis barmaid. Ou j’étais, rectifia Morgan. Aucune machine à café ne me résiste. Désolée d’avoir dormi aussi tard.

– Tu as fait tellement de route, je ne m’attendais pas à ce que tu émerges aussi tôt. Tu veux manger quelque chose ?

– Rien pour l’instant, merci. Te tracasse pas pour moi.

– Les grands-mères sont conçues pour se tracasser pour leurs petits-enfants. Cela fait notre bonheur. Tu ne veux donc pas me voir heureuse ?

– Les machines à café ne me résistent pas, marmonna Morgan pendant que les grains étaient moulus et que le café s’écoulait dans la tasse, contrairement aux grands-mères.

– Parce que nous sommes d’une immense sagesse, et que la sagesse affute la malice. Je remarque que tu continues d’agrémenter ton café de crème et de sucre.

– Je pensais que tu serais descendue à la boutique à cette heure-ci.

– Ta mère garde la boutique le matin. Elle est partie il y a peu.

Morgan, buvant une gorgée et hochant la tête, s’appuya au plan de travail.

– Autrement dit, vous vous relayez pour me garder à l’œil.

– Ça y ressemble, répondit Olivia sans détour. J’ai demandé à libérer ma matinée parce que, dans un premier temps, il me semble plus facile pour toi de confier ce que tu as sur le cœur et dans la tête à ta grand-mère qu’à ta mère. Si je me trompe, ce qui m’étonnerait, je peux encore échanger avec Audrey.

– Ce que j’ai sur le cœur et dans la tête, répéta Morgan, les yeux fermés. J’ai tout perdu, le plus dur étant ma meilleure amie. (Elle rouvrit les yeux.) La mère de Nina m’a dit que vous lui aviez envoyé un petit mot, maman et toi. Ça l’a beaucoup touchée.

– Nous ne connaissions Nina qu’à travers toi, mais pour nous, c’est assez pour qu’elle appartienne à la famille.

– Après Nina… j’ai perdu tout le reste. Mes économies, envolées. Ma maison appartient à quelqu’un d’autre à présent. Ma voiture – et je sais que c’est ridicule, mais j’étais attachée à cette fichue voiture. Mes projets, mes objectifs, ma fierté, mon sentiment de sécurité et l’image que j’ai de moi-même. Disparus, dit-elle en claquant des doigts. Il y a un an, jour pour jour, j’avais tout planifié, tout était en ordre. Maintenant ? Je n’ai rien, littéralement rien, et j’habite chez ma grand-mère.

– Très bien, répondit Olivia en prenant son mug. Tu as le droit de ressentir tout cela. En fait, à ta place, je serais dans une colère monstre. Je piquerais de sacrées crises.

« Pas dans l’auto-apitoiement », remarqua Morgan. Pas d’auto-apitoiement pour Olivia Nash.

– J’ai pas mal pété les plombs.

– Tant mieux, c’est sain. Tu le mérites. Tu as le droit de ressentir tout cela, répéta Olivia, même si tu te trompes.

– Où est-ce que je me trompe ?

– Tu dis que tu n’as rien ? Tu as Morgan Nash Albright, bon sang, ne l’oublie jamais. Et ce n’est pas la maison de ta grand-mère, c’est la demeure familiale des Kennedy-Nash. Je dois accorder le crédit à ton grand-père sur ce point. Ceci étant dit, prends tout le temps nécessaire pour te morfondre, traîner au lit, enrager, maudire la divinité de ton choix. Tu as été victimisée et pour une femme forte et intelligente – ce que tu es –, c’est dévastateur, il n’y a rien de plus rageant. Cette étape passée, tu réfléchiras à ce que tu désires faire ensuite.

– C’est hyper rageant. Y’a pas pire. Pourquoi personne ne me l’a dit avant toi ?

– Parce que personne d’autre n’est ta grand-mère. Ne l’as-tu pas dit, toi ?

– Je culpabilisais rien qu’à le penser.

Mais pas à cet instant, se rendit-elle compte, parce que Gram avait osé le verbaliser en premier.

– Tout le monde se sentait désolé pour moi mais…

– Personne n’a enragé pour toi… ou personne ne l’a montré. Crois-moi, je vois rouge pour toi. Ta mère aussi, d’une manière plus subtile. J’aimerais briser les noix et arracher la quéquette de cet enfoiré, dit Olivia avant de hausser les épaules. Mais ça c’est moi, la moins subtile des deux.

– Je ne pourrais pas expliquer pourquoi, admit Morgan après un petit moment, mais ça m’aide énormément.

– Épatant.

– Il faut que je trouve du travail.

– Pour l’instant, il ne faut rien du tout. Assieds-toi, je te prépare une omelette.

– Gram…

– Personne ne refuse mon omelette, trancha Olivia en se levant. Allez, assieds-toi. Je vais te demander une faveur.

– Laquelle ?

– Prends deux semaines. Dors, mange, lis, regarde des films, balade-toi, fais un bonhomme de neige, ce que tu veux.

Elle réunit les œufs, du fromage et des épinards frais.

– Le stress des douze derniers mois a laissé des traces, bébé de mon bébé. Ça se voit.

« Difficile de contester », songea Morgan en s’asseyant. Cela la frappait à chaque fois qu’elle se regardait dans le miroir.

– Prends du temps pour toi. Si tu as besoin de t’occuper, aucun problème. Viens à la boutique, nous te trouverons quelques heures dans le planning. Pour le moment, il est temps que tu te retrouves.

– J’ai besoin de gagner ma vie.

– Bien sûr, mais plus tard. Une parenthèse de deux semaines n’y changera rien. Et ta mère et moi aimerions passer du temps avec toi. Je pense – et au risque de me répéter, je me trompe rarement – que tu as aussi besoin de passer du temps avec nous.

Morgan resta silencieuse pendant qu’Olivia fouettait les œufs dans un saladier et qu’une poêle chauffait sur la cuisinière.

– Gram, j’ai l’impression d’être une ratée.

– Tu surmonteras cette impression parce que ce n’est pas toi, tu ne l’as jamais été. Ton monde s’est effondré sous tes pieds. Je sais ce que ça fait. Le mien aussi s’est écroulé.

– Quand Pa est mort.

– Oui. Mais nous avons eu toute la vie pour nous et tous ces souvenirs. Je peux piocher n’importe lequel au hasard, comme dans une boîte de chocolats, ils ont chacun un goût différent. Mais une autre fois aussi, il y a longtemps. J’ai perdu un enfant.

– Pardon ? fit Morgan en se redressant d’un coup. Quand ? Je n’ai jamais…

– Ta mère avait à peine deux ans, elle n’en a gardé aucun souvenir. Je ne lui en avais jamais parlé, jusqu’à la disparition de Steve.

– Je suis tellement désolée.

– Steve et moi avons construit cette maison. Cette immense et magnifique demeure, dans l’intention de la remplir d’enfants. Nous en voulions au moins quatre, et quand Audrey est arrivée, nous étions fous de bonheur. Notre belle petite fille, notre premier enfant. Tout s’est enchaîné si facilement, je t’assure. Puis, à point nommé, un second bébé s’est annoncé.

Elle versa les œufs battus dans la poêle, saupoudra de fromage et d’épinards.

– J’étais dans mon huitième mois de grossesse. Nous terminions d’aménager sa chambre et nous nous chamaillions pour choisir les prénoms, tous les préparatifs. Et quelque chose est allé de travers. Tout est allé de travers. J’ai perdu le bébé et avec lui, toute possibilité d’en avoir un autre. Un petit garçon. Il n’a jamais eu l’opportunité de voir le jour.

– Oh, Gram.

– Avec le chagrin… je sais ce que ressent la mère de Nina, parce que je suis passée par là. Mais le chagrin m’a laissé une impression d’échec. J’avais perdu mon enfant, et il n’y en aurait pas d’autre.

Elle fit sauter l’omelette avec le panache d’un chef français.

– Nous l’avons surmonté, mais c’était affreux. Brutal. Nous avions notre belle petite fille. Steve avait son métier. Je me suis mise à la poterie, dit-elle avec un petit rire. J’étais on ne peut plus médiocre et je n’ai guère progressé. Je suis une femme d’affaires, pas une artiste, mais à force d’essayer de créer, j’ai développé un profond respect et de l’admiration pour les artistes et les artisans. Cela m’a donné une nouvelle direction.

– La tasse verte de traviole qui lui servait de pot à crayons, sur son bureau, se rappela Morgan. Il m’a dit un jour que tu l’avais fabriquée dans une autre vie.

– C’était censé être un vase, confia Olivia. Il m’aimait tant. « Vends tes trucs, Livvy », me disait-il. « Tu sais ce qui plaît, et tu sais vendre. Tu as juste besoin d’un endroit où les vendre. »

– Crafty Arts était son idée ?

– Un énième chocolat dans la boîte. Alors j’ai arrêté de modeler de vilaines poteries et nous avons ouvert la boutique, juste une minuscule échoppe au commencement. Mais elle a prospéré, au fur et à mesure qu’Audrey grandissait. Je me suis reconstruit un monde. Différent de ce que j’avais prévu, mais un monde plaisant.

Elle posa l’omelette devant Morgan.

– Tu feras de nouveaux plans, tu bâtiras un nouveau monde. À présent, mange.

– Merci. Merci de m’avoir raconté cela. Gram ? Je peux avoir la tasse ? La bancale ? Ce sera un souvenir de lui, de toi, qui me rappellera de trouver une nouvelle direction.

Olivia contourna l’îlot pour poser un baiser sur la tempe de Morgan et elle s’y attarda un petit peu.

– Bien sûr que tu peux. Enregistre tout cela dans ton esprit surchargé. Le monstre qui t’a fait ça ? Il paiera, d’une façon ou d’une autre, que tu en aies connaissance ou pas, il paiera. Le karma ne se contente pas de se retourner contre nous, il fait justice. Et ce type ne te brisera pas parce que tu ne le laisseras pas faire. Deux semaines, rappela-t-elle.

– Deux semaines, concéda Morgan. Je t’aime, Gram.

– Bien sûr. Et je t’aime aussi. Allez, mange.

Alors elle s’alimenta et dormit. Elle se balada, bouquina au coin du feu. Le troisième jour, elle se demanda combien de temps elle pourrait continuer à ce rythme sans péter les plombs.

Sa grand-mère lui avait certes imposé deux semaines, mais Morgan n’était pas programmée pour se tourner les pouces. Le troisième jour, Olivia et Audrey étant à la boutique, elle reprit la feuille de calcul créée des mois plus tôt sur son ordinateur portable.

La réalité n’avait pas bougé d’un iota. Fauchée restait égal à fauchée. À ceci près que cette fois, elle s’attela à quelques projections. Assurément, elle pouvait squatter à titre gracieux la jolie chambre bleue aussi longtemps qu’elle le souhaiterait ou que cela lui serait nécessaire. Sa nature profonde exigeait toutefois qu’elle mette la main à la pâte.

Elle avait la possibilité de s’acquitter de certaines tâches domestiques, mais ces dames disposaient déjà d’une équipe de nettoyage. Le trio qui venait une fois par semaine s’occupait de la vieille maison pleine de coins et de recoins depuis une douzaine d’années.

Se charger du ménage impliquait de mettre des employés au chômage.

Inacceptable.

La lessive – l’équipe d’entretien gérait la plus grande partie.

Restaient les courses. Seul bémol, elle ne pouvait pas soumettre sa mère et sa grand-mère à sa vision de la cuisine, à moins qu’elle ne s’améliore aux fourneaux.

Les courses, plus la vaisselle après chaque repas ? Soit l’équivalent de trois heures d’activités par semaine, ce qui était loin de combler le vide.

Travailler. Il lui fallait un emploi. Une source de revenus.

Première étape ? Descendre en ville, se faire une première idée, jeter un œil à la boutique familiale. Mais hors de question qu’elle travaille avec elles. Ce serait à peu près du même ordre que l’hébergement gratuit.

Elle se maquilla, et comme ses cheveux n’étaient pas passés entre les mains d’un coiffeur depuis des mois, elle rafraîchit sa coupe tant bien que mal.

Une chose était sûre, elle ne serait pas embauchée dans un salon de coiffure ; mais cela restait convenable.

Elle choisit des vêtements autres qu’un jogging. Des leggings épais, des bottes, un chandail rouge sur un tee-shirt thermique. Avant qu’elle ait pu se raviser et qu’elle retourne s’enfermer dans sa chambre, elle enfila son manteau, son bonnet de laine, son écharpe et sortit dans le froid implacable.

Elle fit le vœu que la voiture de Nina démarre.

Le moteur toussota, râla mais obtempéra.

En moins de dix minutes, elle émergea des arbres couverts de neige, traversa le pont étriqué qui enjambait une rivière gelée, et tourna dans High Street.

Westridge se situait quelque part entre une grande bourgade et une petite ville. Pittoresque, assurément, en particulier dans son manteau d’hiver. Elle attirait les touristes en toutes saisons ; les sports d’hiver et d’été, les feuillages d’automne, les randonnées de printemps, la chasse, la pêche et l’observation ornithologique.

Le complexe hôtelier de Westridge, qui regroupait d’élégants chalets et des chambres d’hôtel encore plus luxueuses, attirait les nantis de toute la région. En plus de toutes ces activités, il permettait de profiter d’un restaurant exceptionnel, d’une cave à vin admirable, de deux bars dont un décontracté. Le bar haut de gamme, avec ses baies vitrées et sa cheminée centrale, proposait des menus « spécial retour des pistes » – ou retour de n’importe quelle autre activité choisie par la clientèle.

La petite ville offrait une vaste gamme de restaurants, du snack-bar au cinq étoiles, des magasins, branchés ou non, des articles de sport, des souvenirs du Vermont, des galeries d’art et d’autres choses encore.

Pour la plupart, les commerces étaient concentrés sur High Street, y compris celui de sa grand-mère, le Crafty Arts. Ou, comme l’indiquait la nouvelle enseigne depuis qu’un bar à vin s’était adjoint, Crafty Arts and Wine Café.

Même en fin de saison hivernale, et avant le dégel du printemps, elle devait admettre que l’endroit… eh bien, grouillait de monde. N’ayant pas encore pris ses marques, elle tourna un moment avant de repérer un endroit où se garer. Elle se souvenait certes d’un modeste parking derrière Crafty Arts, mais pas du chemin à suivre pour y accéder, à défaut de se repérer dans les routes vallonnées et les intersections encombrées.

Néanmoins, elle se gara dans la rue et eut l’occasion de repérer les principales zones commerciales et les éventuelles opportunités d’emploi.

Des restaurants, de la vente au détail, des cafés, une boulangerie, un bistrot huppé. Elle pouvait y postuler en tant que serveuse au besoin, même si barmaid arrivait en tête de liste. Dans les petites rues, elle localisa une galerie, des immeubles bas d’habitation, d’autres boutiques, un cabinet médical, un caviste assorti d’un petit bar à vin. Le suivant sur sa liste.

Un jour moins venteux, elle se promit de pousser son exploration. Mais dans l’immédiat, elle s’arrêta devant Crafty Arts and Wine Café.

Quelqu’un, remarqua-t-elle, avait exploité son talent artistique en vitrine. Sur des tables de diverses hauteurs étaient exposés des pièces en verre soufflé parmi des bols en bois et de la poterie. Un jeté gris duveteux était étalé sur le dossier d’un rocking-chair.

À l’intérieur, elle fut frappée par la chaleur, non seulement dans l’air mais aussi dans l’éclairage et le miroitement du parquet. Dans les peintures qui recouvraient les murs. Une vitrine vintage renfermait les objets artisanaux : bijoux, petites céramiques, créations en argent et en cuivre. Une autre mettait en valeur des bougies. Des créations en verre soufflé scintillaient sur les étagères.

À la caisse, en vérité une longue bibliothèque ancienne recyclée, une femme bavardait avec un client en emballant des achats. Derrière elle, un majestueux paon en verre coloré faisait la roue.

La femme lui sourit.

– Je peux vous renseigner ?

– Ça va, merci. Je regarde juste.

Elle reprit son petit tour. Elles avaient tant accompli depuis la dernière fois qu’elle était venue. Des tables en bois et en fer forgé présentaient d’autres pièces de céramique, des lampes, des planches à découper, des plateaux.

Elle grimpa l’escalier. Si sa mémoire ne la trahissait pas, l’étage servait jadis de réserve et de bureau pour sa grand-mère. Plus maintenant. Désormais il était réservé au textile. Des écharpes, des gants, des bonnets, des nappes et des chemins de table faits main.

Des savons et des lotions, encore des meubles et des œuvres d’art, que de l’artisanal.

Elle se fit la réflexion que si elle était entrée dans cette boutique en disposant d’un minimum de moyens, elle ne serait pas ressortie les mains vides.

Quand elle redescendit, elle croisa un couple qui montait, et trouva la caissière qui terminait une vente.

– Tout va comme vous voulez ?

– Très bien, merci. Désolée, j’aurais dû me présenter mais vous étiez occupée. Je suis la petite-fille d’Olivia.

– Vous êtes Morgan ! Oh, bonté divine ! s’exclama-t-elle en attrapant ses deux mains. J’étais au lycée avec votre mère. Quelle joie de vous rencontrer ! Sue Newton.

– Enchantée également.

– Elles sont au café. L’ouverture est prévue pour ce samedi. Elles apportent la touche finale. Si vous voulez y aller, c’est tout droit. Ça promet d’être exceptionnel.

Une feuille de plastique était suspendue dans l’ouverture. Elle l’écarta et plongea dans un lieu de clarté. D’autres feuilles opaques recouvraient les devantures, ce qu’elle jugeait astucieux.

Ainsi, les suppositions iraient bon train jusqu’au moment de la grande révélation. Un moment inoubliable se préparait sans doute.

Le parquet avait été prolongé de façon à unifier les espaces. Des œuvres d’art ornaient les murs écrus ; décidément, elles ne loupaient pas une occasion de mettre des marchandises en valeur. Pour les boiseries, elles avaient misé sur le sombre afin de créer un contraste qui fonctionnait à la perfection.

Le bar était assorti aux boiseries, le granit du comptoir reprenant les rainures foncées. Elles avaient dispersé des tables basses, des tables hautes, des tables de quatre ainsi que quelques banquettes en cuir bleu nuit.

Et, toujours plus judicieux, une sélection de bouchons de bouteille de vin, de verres, de tire-bouchons, de tasses pour le café et le thé, de café et d’accessoires de service à thé.

Le coffrage du plafond apportait une note à la fois élégante et intime. Elle ne put s’empêcher d’aller voir derrière le bar.

Des étagères, un réfrigérateur, une machine à glaçons, une cave à vin, un porte-bouteille, un espace pour les machines, un autre pour les ustensiles de nettoyage. Elle attrapa un menu à la couverture en cuir et se surprit à hausser les sourcils en découvrant la variété de la sélection.

Avant qu’elle n’ait pu le replacer et ressortir, sa mère et sa grand-mère surgirent dans le fond de la salle.

– Ça va marcher, déclara Audrey, puis elle avisa Morgan. Quelle surprise ! Comment tu trouves ?

Elle écarta les bras.

– Je suis stupéfaite. C’est incroyable, l’ensemble. Vous avez transformé l’étage à côté, et c’est juste magnifique. Et ça ? Hyper beau. Sophistiqué sans être trop chargé. Efficace mais pas guindé.

– Encore deux ou trois finitions et nous serons prêtes pour samedi. Viens visiter la cuisine, l’invita Olivia. Nous proposons à la carte des produits cuisinés, ce qui implique une cuisine professionnelle. Mais ça en vaut la peine.

Elle poussa les portes battantes.

Tout était rutilant, comme il se devait dans une arrière-cuisine. L’inox étincelait. La batterie de cuisine et divers instruments étaient organisés sur des étagères en acier. Une imposante hotte surplombait un réchaud à six feux, la vaste chambre froide était en tous points professionnelle. De même que le lave-vaisselle, l’évier agrémenté d’un bac professionnel, et le mixer le plus massif et le plus brillant qu’elle n’ait jamais vu.

– Il y a toute la panoplie. L’espace n’aurait pas pu être mieux distribué.

– Surtout, il a reçu l’agrément suite à la dernière inspection.

D’un revers de la main, Audrey s’essuya le front. Puis elle sautilla sur ses orteils, sa queue de cheval se balançant.

– Nous la voulions compacte pour garder de la place pour…

Elle ouvrit une porte.

– Nom d’un chien !

Elles avaient aménagé une cave à vin, dont les trois murs de casiers étaient remplis de bouteilles.

– Par ici, tu as les blancs, commença Audrey, vins de table, français, italiens et autres. Ensuite les rouges, puis les rosés, et les pétillants par ici. Le sommelier de l’hôtel nous a conseillées.

– Parce qu’il a un faible pour ta mère.

– Maman.

– Je ne dis que la vérité.

Les joues rosies de sa mère laissèrent Morgan sans voix.

– Peut-être un peu. Bref. Bureau et espaces de rangement à l’étage. Nous avons aménagé la réserve dans l’ancien bureau au-dessus de la boutique.

– J’ai vu ça. Je suis montée. C’est super.

– D’accord avec toi. La porte, qui se ferme de l’intérieur du bureau, permet de passer d’un côté à l’autre. Ça fait tellement de choses que je navigue en permanence entre la terreur et l’excitation.

– Sans parti pris et sans hésitation, c’est génialissime.

– Je suis si contente que tu sois là, dit Audrey en lui pressant le bras. Tu participes aussi à l’aventure. Tu viendras samedi, j’espère ?

– Je ne vais pas rater l’événement ! Je peux tenir le bar, si vous avez besoin.

– Tu ferais ça ?

Audrey était aux anges ; Olivia se contenta de sourire.

– Pas pour travailler, pour être en famille. Vous avez déjà recruté des barmaids, je suppose.

– Deux, confirma Olivia. Nous estimons que l’un des deux a les qualités d’un manager. Mais ton opinion dans ce domaine ne serait pas superflue. Et nous aurions moins de pression si tu supervisais un petit peu, samedi.

– Sans problème. Je commencerai à prospecter la semaine prochaine, mais je donnerai un coup de main. Si je peux faire quoi que ce soit pour vous aider à démarrer, je le ferai.

– Pourquoi pas dès maintenant, avec les petites finitions ? suggéra Olivia. Il faut encore décorer le petit coin.

– Unisexe, adapté aux personnes à mobilité réduite, ajouta Audrey.

– Nous devons choisir ce qu’on accroche aux murs. Plus une table ou une console, et ce qu’on pose dessus. Et aussi dresser les tables dans le café, ce genre de choses.

– Figurez-vous que j’ai un trou dans mon emploi du temps.

– Formidable. Après cela, j’invite mes deux femmes préférées à dîner.

Elle passa un excellent moment. L’espace de quelques heures, elle ne pensa pas à ce qu’elle avait perdu, ou à quoi faire ensuite. Cela lui plaisait de passer du temps avec elles deux, de débattre des tableaux et du mobilier qui convenaient le mieux, de les placer puis de les changer.

Et il n’est pas exclu qu’elle mit un peu de sa patte personnelle dans la boutique familiale, notamment en suggérant de dérouler des guirlandes lumineuses autour de la grande vitrine pour apporter un peu d’éclat.

Elle apprécia de sortir dîner. Au lieu d’un endroit guindé, comme elle avait supposé que sa grand-mère choisirait, elles optèrent pour des pizzas et un pichet de vin rouge.

Au moment de se coucher, elle avait l’impression d’avoir accompli quelque chose. Peut-être que, avec de la chance, elle avait fini de se vautrer dans le malheur.

Les jours suivants, elle partagea son temps entre son CV à peaufiner et les préparatifs de la soirée d’ouverture. Elle déballa, lava et rangea les tasses, les soucoupes, les pots à lait et les sucriers que sa grand-mère avait dessinés et commandés à un potier du coin.

Blancs avec un trèfle rouge, symbole de l’État du Vermont.

– Gram, ils sont parfaits.

– Je trouve aussi.

– Tu dois évaluer leur prix de vente.

– J’y ai réfléchi.

– J’espère bien. J’ai pensé à autre chose.

– À combien tout cela va me coûter ?

– Au contraire, je crois que tu finiras par rentrer dans tes frais. C’est un bar à vin, et tu mises en partie sur les vignobles de la région. Pourquoi ne pas rester dans le régional pour tes grains de café et ton thé ? De cette façon, tu pourrais aussi en vendre. De jolies boîtes de thé, des sacs de café originaux. Il y a deux torréfacteurs dans la région et tu pourrais t’associer à un producteur de thé. Il en existe plusieurs dans le Vermont.

– C’est pas bête, murmura Olivia, pensive. C’est même une sacrée bonne idée.

– Crafty Arts tourne autour des produits du Vermont. C’est l’esprit de la boutique. Je me suis un peu documentée.

Elle sortit une pochette cartonnée de son sac.

– Un peu ?

– Oh tu sais, une fois qu’on commence… l’idée mérite qu’on la creuse un peu.

– Laisse-moi étudier la question.

Olivia mit sur son nez les lunettes rouge vif suspendues à une chaînette autour de son cou, et survola les premières pages du dossier.

– C’est une merveilleuse idée, Morgan. Tu nous as été d’un grand secours, ces derniers jours. Une tête bien faite, un bon œil et le dos solide. Très appréciables.

Elle baissa le dossier.

– Je ne peux rien faire pour te convaincre de gérer le nouvel espace ?

– Gram, tu n’as pas besoin de moi. Sinon, je vous aurais au moins aidées à lancer le café. Sauf que toi et maman, vous maîtrisez la situation. J’ai besoin de bosser de mon côté.

– Je m’y attendais. Dans ce cas, j’ai entendu dire qu’Après, le bar principal du complexe hôtelier, recherche un barman-manager. Les entretiens débutent la semaine prochaine. Leur responsable vient de remettre sa démission. Sa femme a reçu une offre d’emploi en Caroline du Sud, ils quittent la région.

Olivia posa le dossier.

– Parce que je t’aime, j’ai pris sur moi et j’ai parlé à Lydia.

– Lydia ?

– Lydia Jameson. Elle et moi, on se connaît depuis un bail. Depuis trop longtemps pour compter les années. Son mari était un ami de ton grand-père. Elle garde un œil sur les affaires. Même les deux yeux. Envoie ta candidature, ils l’examineront avant de publier une offre d’emploi.

– Au complexe hôtelier. Je n’ai jamais mis les pieds à Après, mais je jetterai un œil sur leur site. De toute façon, c’était sur ma liste. Merci.

Elle serra Olivia entre ses bras.

– Cela ne signifie pas que la place t’est acquise.

– Je sais. Cela dépend de moi. Mais c’est une opportunité, et une chance de faire ce pour quoi j’ai du talent.

– Envoie ton CV à Lydia. J’ai son adresse mail. Comme je l’ai dit, nous nous connaissons depuis toujours. Prépare une lettre de motivation bien ficelée.

– Sans faute. Merci, Gram. Cela ne m’empêchera pas de te prêter main forte aussi souvent que possible, que je décroche le poste ou pas.

– J’y compte bien.

Dans la soirée, elle googlisa Lydia Jameson pour savoir ce qui l’attendait, et comprit pourquoi Lydia et Olivia étaient d’anciennes connaissances. Toutes deux originaires du Vermont, elles représentaient deux lignées de la Nouvelle-Angleterre. Une bonne éducation, cultivées, intransigeantes et irréductibles.

Deux femmes d’affaires. L’entreprise de sa grand-mère était modeste à côté de celle de Lydia, mais les affaires étaient les affaires.

Elle passa une bonne heure à rédiger, corriger et remodeler sa lettre de motivation. Formelle et respectueuse, avec une touche personnelle dans les remerciements pour l’attention accordée.

Après une profonde respiration, une main sur la tasse verte bancale, elle la transmit par mail.

Une nouvelle chance. Et pas la seule. Elle n’avait certes pas atterri là où elle l’avait prévu, toutefois, ici, des opportunités se présentaient à elle. Et notamment celle de réimplanter ces racines auxquelles elle tenait tant.

Agitée, elle retourna au rez-de-chaussée. Les cheveux lâchés sur ses épaules, Audrey se servait un verre de vin dans la cuisine.

Encore une fois, ses joues rosirent.

– Tu m’as prise la main dans le sac.

– Et si je me joignais à toi ?

– Je suis sur les nerfs. J’ai pensé qu’un verre de vin m’aiderait à dormir. J’ai du mal à croire que l’ouverture du café aura lieu demain. C’était une idée, puis un projet planifié, puis du travail et toujours plus d’organisation. Et maintenant ?

Elle tendit un verre à Morgan.

– Le moment est arrivé et je suis à cran. Ta grand-mère dort sur ses deux oreilles. Elle ne connaît pas le stress, je te jure.

– Parce qu’elle sait que le succès est garanti.

– Tu le penses sincèrement ?

– Non. Je le sais. Écoute, la vente d’objets et de créations, comme la boutique, ce n’est pas mon rayon. Mais un bar à vin, ça l’est. Je suis allée faire un tour chez le caviste, à quelques rues de la boutique, et son bar à vin est agréable. Intime, des lumières tamisées, des couleurs profondes, des boiseries. Bien géré, mais le vôtre ? Il est spacieux, artistique, une autre ambiance. Et l’idée de l’ouvrir sur une boutique bien implantée ? Une idée de génie. Servir en plus des cafés et des thés. Les pâtisseries et les scones cuits sur place ? Tu as tout ce qu’il faut pour que ça décolle, maman.

– Je n’ai pas arrêté de me le répéter, mais c’est plus percutant quand ça vient de toi.

Elle avait toujours considéré sa mère instable. Incapable de se poser, de prendre une décision de manière avisée. Mais l’image qu’elle avait de sa mère changeait à présent.

– Je suis désolée de ne pas avoir pris de vos nouvelles ou de ne pas être venue plus souvent.

– Tu avais ta vie à construire. Et tu as pris des nouvelles. Ma chérie, j’ai des amis qui n’ont des nouvelles de leurs enfants adultes que s’ils les appellent, ou qui ne les voient que s’ils se déplacent. Tu passais un coup de fil toutes les deux semaines, tu envoyais des mails et tu venais toujours pour Noël. Tu n’as rien à te reprocher. Je suis si fière de toi.

– Au moins, une de nous deux l’est.

– Arrête avec ça. Si j’avais vécu la même chose que toi, je serais encore planquée sous la couette. Tu te remues, Morgan. C’est dans ta nature.

– Tu as toujours été une femme d’action aussi, réalisa Morgan.

– Moi, une meneuse ? rit Audrey, et elle but un peu de vin. Plutôt une suiveuse.

– Je ne pense pas… commença-t-elle, coupée par une alerte de son téléphone. J’ai reçu un mail. Qui peut bien m’écrire à plus de vingt-trois heures ?

– Regarde et tu le sauras.

Morgan prit son téléphone, balaya l’écran du bout du doigt et arrondit les yeux.

– Oh mon dieu, j’ai un entretien dimanche à onze heures, à Après.

– Oh, génial ! Super nouvelle ! Maintenant nous pouvons nous ronger les ongles ensemble. Je remplis nos verres. Emportons-les là-haut, nous allons te préparer une super tenue. Ça, c’est mon rayon.

– Je… si tu veux. Je ne m’attendais pas à recevoir une réponse aussi rapide.

– Avec Lydia Jameson ? Dans la course entre le lièvre et la tortue, c’est elle le lièvre. Elle gagne à tous les coups. Amusons-nous aux essayages avec ta garde-robe.