N'oublie jamais
Chapitre Trois
Que la voiture de Nina refuse de démarrer mardi matin, considérant son âge et le manque d’entretien de la part de sa propriétaire, ne surprit personne.
Sam, serviable par nature, la déposa à la jardinerie. De son côté, Larry remorqua son tacot jusqu’au garage en secouant la tête.
Le soir, Nina se plaignit d’un mal de gorge et des réparations annoncées par Larry.
– Changer la batterie, je n’y couperai pas. Plus une histoire de courroie de ventilateur, un truc-bidule et la transmission. Larry estime sa facture à cinq cents dollars. Hop, envolés ! dit-elle en claquant des doigts.
– Désolée pour toi, compatit Morgan en l’étreignant pour la soutenir. Tu as besoin d’un thé au miel. Je m’en occupe.
– T’es gentille.
Les paupières lourdes, le teint pâle, Nina s’affala sur le canapé.
– Je déteste les rhumes de printemps. C’est ce que je couve, je le sens. Entre ça et la facture du garage, j’ai pas la forme.
– Un peu de soupe ? proposa Morgan en sortant une brique d’un placard. Poulet et pâtes étoiles. Pas aussi bien que la soupe de ta mère, mais bon.
– Ça me requinquerait. Je pense prendre une douche bien chaude et regarder une comédie au lit avec ma soupe poulet-étoiles, des toasts et mon infusion. Ensuite je dormirai pour oublier cette journée pourrie.
– Va te doucher. Je te prépare ton plateau spécial journée merdique. Je te l’apporterai quand tu seras couchée.
– Tu es la meilleur proprio du monde. J’aimerais te faire un câlin, amiga mía, mais je m’en voudrais de te refiler mes microbes.
Quand Morgan se présenta avec le plateau, Nina était installée contre les oreillers, son ordinateur portable et une boîte de mouchoirs sur son lit.
– Merci. Un immense merci. Je me sens déjà mieux.
– Tu as peut-être besoin d’une journée de repos demain ? suggéra Morgan en posant le plateau, avant de toucher le front de Nina. Tu n’es pas fiévreuse.
– Ce n’est qu’un stupide rhume d’avril. Pile en période d’affluence à la jardinerie.
– Prends ma voiture si tu veux.
– Une collègue passera me prendre et me reconduira. Mais merci. Un gigantesque merci.
Elle souleva sa tasse, souffla dessus et but une gorgée.
– Exactement ce qu’il me fallait. À charge de revanche.
– Quand j’ai eu mal au ventre à l’automne, qui m’a soignée ?
– Moi, parce qu’on est copines. Je m’endormirai très tôt. En espérant me réveiller en forme.
– Envoie un SMS si tu as besoin de quoi que ce soit. Je ne t’en enverrai pas au cas où tu dormes. Mais en rentrant, je vérifierai si tu roupilles comme un bébé.
– J’ai tout ce qu’il me faut, et je vais avaler un médoc contre la grippe. Ça m’assommera en moins de deux.
Elle goûta une cuillerée de soupe.
– Ça ne vaut pas celle de maman, mais poulet vermicelle, ça marche à tous les coups. Passe une bonne soirée.
Après son service, Morgan trouva Nina profondément endormie. Et quand elle se réveilla dans une maison vide, elle supposa que sa colocataire était remise sur pieds.
En milieu de matinée, un SMS de Luke l’informa qu’il resterait sûrement un jour de plus sur le chantier de Baltimore. Morgan le lut entre une facture de rénovation d’une salle de bains à établir, et une demande de devis par téléphone pour l’agrandissement d’une terrasse.
L’espace mixte qui faisait office de bureau et d’accueil donnait sur le parking. La vue, loin de lui déplaire, lui permettait de surveiller les entrées et les sorties.
Une plante tentaculaire se déployait dans un coin. D’après ses informations, la femme du fondateur l’avait placée dans son pot rouge une vingtaine d’années plus tôt. À présent haute de deux mètres, elle était si large que ses bras n’en faisaient pas le tour.
Aux dires de Bill Greenwald, directeur de la seconde génération, sa mère était convaincue qu’elle portait chance à l’entreprise. Tant qu’elle prospérait, il en serait de même pour les affaires.
Ava, la femme de Bill, continuait de s’équiper d’un casque et d’une ceinture d’outils pour prêter main forte sur les chantiers. Sur le terrain, tout le monde savait qu’Ava était la vraie patronne et qu’il ne fallait pas la contrarier.
Bob, le frère de Bill, un avocat de la région, supervisait la partie juridique de l’entreprise. Bill et Ava avaient deux enfants, Jack et Ella, qui collaboraient avec leurs parents.
Morgan pensait souvent que, lorsque le jour viendrait d’ouvrir son bar, assister les Greenwald – et les chamailleries de leur famille unie – lui manquerait.
Elle consultait son SMS quand Bill apparut dans son sempiternel uniforme de charpentier – composé d’un jean, d’un tee-shirt et d’une chemise en flanelle déboutonnée.
Il avait des cheveux poivre et sel sous sa casquette Greenwald’s Builders, des yeux bienveillants derrière ses lunettes à monture métallique carrée et des bras tout en muscles.
– Je connais cette tête. Un SMS de ton nouveau copain ?
– Nouveau, d’accord. Mais mon copain … je sais pas.
Il tendit un doigt vers elle.
– Quand on sait, on sait. Mon père a engagé Ava, et j’ai travaillé avec elle un bon mois. Tout ce que je me disais, c’était qu’elle savait manier le marteau et qu’elle avait un caractère bien trempé. Puis un jour, elle a eu ce drôle de rire. Tu vois duquel je parle ?
Sonore et égrillard.
– Je vois.
– Son rire m’a mis une claque. « C’est la bonne, Bill », je me suis dit. « Une vraie tête de mule. Autant t’y faire ». En septembre, ça fera vingt-sept ans et je peux te dire que je me suis adapté. Alors tu sauras quand tu sauras. Bref, j’ai rendez-vous avec l’inspecteur sur le chantier Moreni. Je passerai par le chantier de démolition Langston, voir si j’entends ce rire. Sauf imprévu, je serai de retour à quinze heures. Sinon je te préviens.
– Je garde la boutique.
– Comme toujours.
Et elle aimait cette fonction, se dit Morgan alors que, Bill sorti, elle avança dans ses dossiers.
Après avoir rempli sa bouteille d’eau à la fontaine, elle reprit son siège de bureau et tapa une réponse pour Luke.
J’espère que c’est bon signe. Si tu es rentré et dispo dimanche, veux-tu dîner chez les parents de Nina ?
Au bout de plusieurs minutes, il finit par répondre.
Avec joie ! Tout se passe super bien, je serai rentré.
Bonne nouvelle. On dîne très tôt. On arrive vers 16 h et on passe à table à 17 h. Avertissement : plein de monde, plein de bruit et plein de nourriture.
Suis partant. Je peux passer te chercher à 4 heures ?
Volontiers.
J’espère te voir vendredi soir mais dimanche, c’est sûr. Je dois te laisser.
Il ajouta un emoji fleur.
Au moment où l’emoji sourire de Morgan apparaissait sur l’écran de Luke, celui-ci forçait le lamentable verrou de la porte de derrière avec une carte mère.
Les gens, en particulier les femmes, n’étaient décidément pas futés.
Il jeta des coups d’œil dans la maison à peine qualifiable de taudis selon ses critères. Du potentiel, tout de même, l’emplacement lui conférait de la valeur.
« Ne traîne pas », se rappela-t-il avant de filer dans le bureau. Il devait désinstaller le logiciel qu’il avait chargé en « allant se rafraîchir » lors du dîner de lundi.
Ni vu ni connu.
Ainsi il conclurait quelques semaines très profitables en l’espace de quelques heures. En beauté, en ce qui le concernait.
Elle le reverrait plus tôt que prévu.
Il s’imaginait la supprimer sur le parking du bar, à côté de sa voiture. Mais au cas où, pour une fois, elle ne sortirait pas la dernière, il l’attendrait dans sa voiture, tapi à l’arrière.
Puis, surprise ! Et ensuite le grand final. Larguer son corps, livrer la voiture à son complice de Baltimore. Troquer sa Prius de wokiste avant de tracer gaiement sa route.
Au moins, il n’avait pas eu besoin de coucher avec elle pour en arriver là. N’étant pas novice, il avait tout de suite senti que Morgan Albright n’était pas du genre facile à mettre dans son lit. Il s’épargnait ainsi du temps, des efforts, des manœuvres.
N’empêche que sur tous les autres plans, elle n’avait pas été compliquée.
Les mains munies de gants chirurgicaux, il s’empara de son ordinateur portable. Il le démarra en se demandant pourquoi elle n’avait pas dépensé – et ne dépenserait jamais – un peu de son argent durement gagné dans du matériel plus récent.
La désinstallation était lancée quand il entendit des bruits de pas derrière lui.
Il se retourna, armé de son sourire innocent à l’instant où Nina, qui n’avait pas l’air en forme, apparaissait dans l’embrasure de la porte.
– Luke ? toussa-t-elle, la voix cassée. Que fais-tu là ?
– Salut ! J’ai enfin convaincu Morgan de me laisser ajouter un logiciel sur son ordi. Je suis rentré par la porte de derrière, pour ne pas te réveiller.
Elle était clairement grippée. Aussi devait-il improviser.
Et se montrer sous son jour le plus sympathique.
– Elle m’a dit que tu étais patraque, que tu te reposais. Désolé si je t’ai réveillée.
– Un maudit rhume de printemps. Suis mal fichue. Ma responsable m’a renvoyée à la maison, et m’a même ramenée ici. J’étais juste… Comment Morgan sait-elle que je suis rentrée me reposer ? Angie l’a prévenue ?
Trop compliqué, décida-t-il. Et elle décelait la faille dans ses yeux, à en juger par ce qu’il déchiffrait dans les siens. Ils lui disaient : cours !
Avant qu’elle n’ait pu s’enfuir, il attrapa l’ordinateur portable et la frappa de toutes ses forces. Le plastique se fissura en heurtant le côté de son crâne, le côté opposé craquant contre le montant de la porte.
Elle émit à peine un son.
Tandis qu’elle s’effondrait, il brandit à nouveau l’ordinateur – de médiocre qualité de toute façon – et lui asséna un second coup.
Elle avait tout fait capoter. Maintenant, il devait renoncer à aller jusqu’au bout avec Morgan.
D’où la substitution.
– Mauvais endroit, dit-il et, agenouillé, il la fit basculer sur le dos avant de placer ses mains autour de sa gorge. Mauvais moment pour un arrêt maladie, connasse. Mauvaise fille aussi, mais faudra s’en contenter.
L’acte lui procura une bouffée d’émotions. À tous les coups, ôter la vie par strangulation le grisait.
Même lorsque ses yeux roulèrent en arrière et que ses talons tambourinèrent contre le sol, elle ne reprit pas vraiment connaissance.
Il la laissa par terre, à côté de l’ordinateur.
Tout en rajustant ses vêtements, il chercha un sac poubelle dans la cuisine. Il fourra à l’intérieur l’ordinateur portable et le téléphone de Nina, des bijoux invendables ainsi que cent cinquante-huit dollars qu’il trouva dans son sac à mains et son tiroir de sous-vêtements.
Il fouilla ensuite la chambre de Morgan. Elle, au moins, possédait quelques bijoux acceptables. Des clous d’oreille en diamants, certes petits mais de couleur et de facture correctes ; un médaillon en or, ancien – probablement un bijou de famille. Il lança le tout dans le sac avec quelques bijoux en toc.
« C’est mal de gaspiller », se répétait-il en raflant tout sur son passage.
Toutes les bonnes poires planquaient du liquide à leur domicile. Il localisa la réserve de Morgan, à savoir cinq billets de vingt enroulés dans une paire de chaussettes de sport.
Il chipa ses clés dans une coupelle près de la porte, puis ressortit par là où il était entré.
D’un coup de coude, il brisa un carreau de la porte de derrière.
Les apparences amèneraient à conclure à un cambriolage diurne qui avait tourné à la tragédie.
Vraiment, quelle tristesse.
Il ouvrit la portière avec le bip et lança le sac de petits cadeaux sur la banquette.
Reculant dans l’allée, il prit la direction opposée au centre-ville. Tout en fredonnant la reprise de Yesterday de Billie Eilish, il roula vers Baltimore.
Une giboulée se déclara juste au moment où Morgan se préparait à quitter le bureau. Elle consulta les prévisions météorologiques sur son téléphone. Une courte averse qui se dirigeait vers l’ouest.
Elle décida d’attendre qu’elle cesse et, pendant ce temps, proposa à Nina par SMS de rapporter des plats chinois.
Pas de réponse. Elle tiqua.
– Peut-être encore ce rhume qui traîne, murmura-t-elle en regardant la pluie tomber. Ou elle fait une sieste après le boulot.
Elle commanda deux portions de nouilles avec des crevettes salées-sucrées juste au cas où.
Un quart d’heure plus tard, elle sortit dans l’air humide, sous un ciel dégagé. Elle s’arrêta pour récupérer sa commande, qu’elle cala avec son sac à main dans le panier de sa bicyclette.
La soirée s’annonçait calme au Round : les gens sortaient peu le mercredi. La terrasse n’était pas encore ouverte pour la belle saison, mais cela ne tarderait pas.
Dans son bar, elle aurait une grande cour avec une pergola, équipée de chauffages pour que les clients en profitent au maximum, excepté les jours froids et pluvieux. Davantage de places assises, davantage de consommations, davantage de bénéfices.
Sa voiture ne se trouvant pas dans l’allée, son cœur manqua un battement. Puis elle songea que Nina l’avait sûrement empruntée pour faire une course ou remplir son stock de médicaments.
Toutefois, cela la titillait.
Elle entra, hocha la tête en constatant que les clés manquaient dans la coupelle. Elle suspendit sa veste, rangea son sac à main puis fit un crochet par la chambre de Nina.
De toute évidence, Nina était rentrée et ressortie. La boîte de mouchoirs sur son lit en attestait.
« Un thé au miel lui fera du bien », pensa-t-elle en repartant vers la cuisine chauffer de l’eau et mettre les plats au frais.
Soudain, elle se figea. Elle ne put rien faire de plus que de se figer en découvrant le carreau cassé dans la porte et les éclats de verre sur le sol.
Elle recula, le souffle court, en attrapant son téléphone dans sa poche d’une main tremblante. Son cerveau, focalisé sur le numéro des urgences, refusait de fonctionner.
– Police secours, j’écoute. Quel est votre problème ?
– Un cambriolage, un cambriolage, la porte de la cuisine.
Elle jeta un œil du côté des chambres, puis du bureau.
C’est alors qu’elle vit la main, l’avant-bras, le sang dans le couloir.
– Oh mon Dieu ! Mon dieu. C’est Nina !
Elle se précipita vers le bureau, s’agenouilla d’un bloc.
– Dépêchez-vous, venez vite. 229, Newberry Street. Elle est blessée. Il y a du sang. Elle ne bouge plus.
– Une voiture est en route. Pouvez-vous me donner votre nom ?
– Morgan. Nina est blessée, il y a du sang. Je pense … je pense qu’elle est morte. Non. Non. Qu’est-ce que je peux faire ? Que dois-je faire ?
– Morgan, est-ce qu’il y a un intrus dans la maison ?
– Je ne sais pas. Je ne sais pas. Elle ne respire plus. Je ne sens pas son pouls. Aidez-moi.
– Les secours arrivent. Entendez-vous les sirènes ? Sortez immédiatement, Morgan. Attendez dehors l’arrivée de l’ambulance et de la police.
– Je ne la laisserai pas toute seule. Dois-je faire du bouche à bouche ? Je … j’ai suivi des cours. Elle est froide. Tellement froide. Il lui faut une couverture.
– Nina est froide ?
– Je vais chercher une couverture.
– Morgan, l’ambulance se gare devant chez vous en ce moment même. Entendez-vous les sirènes ? Allez leur ouvrir, Morgan. Allez ouvrir la porte.
Elle fit un détour par le canapé pour attraper le plaid et ouvrit la porte d’entrée à toute volée.
– Vite, elle est froide. Elle saigne. Elle ne se réveille pas.
Elle courut derrière les secouristes, puis resta là, les mains croisées sur sa bouche.
Une femme de l’équipe du SAMU, une rousse aux doux yeux bleus, la considéra un instant.
– Madame, depuis combien de temps est-elle ainsi ?
– Je ne sais pas. Je viens de rentrer. J’étais en retard, la pluie, et le Chinois, et en rentrant, j’ai vu la vitre brisée, puis Nina. Pouvez-vous la ranimer ?
– Je vais la déclarer, murmura son collègue, et la secouriste se rapprocha de Morgan.
– Allons nous asseoir.
– Vous ne la conduisez pas à l’hôpital ?
Quelque chose de solide lui écrasait la poitrine. Il lui était impossible de respirer. Un son aigu et strident résonnait dans ses oreilles.
– Elle a besoin d’être soignée à l’hôpital.
– Je suis désolée, terriblement désolée, nous ne pouvons plus rien faire. Votre amie est décédée.
– Non. Non.
– Je suis désolée. Vous êtes sous le choc. Asseyons-nous.
– Non. Non, répéta Morgan, alors que l’infirmière la guidait vers le canapé. Je … j’ai fait tomber les plats. Par terre.
– Nous nous inquièterons de cela plus tard.
Elle aida Morgan à s’asseoir et enveloppa son corps tremblant dans la couverture. Puis elle tourna les yeux vers deux agents en uniforme qui franchissaient l’entrée.
– Personne décédée au bout du couloir, avec mon collègue. La personne qui a appelé les secours est en état de choc. Le corps est froid, décédée depuis plus de deux heures. Pouvez-vous me donner votre nom ?
– Morgan. Morgan Albright. Elle s’appelle Nina. Nina Ramos, dit-elle, les larmes se mettant à couler. Je vous en supplie, vous ne pouvez rien faire pour elle ?
– Je vais vous chercher de l’eau. Ne bougez pas, parlez avec cet agent.
– Madame Albright.
Le policier s’assit près d’elle. Morgan tenta de focaliser son regard sur son visage, mais ses contours se floutaient par intermittence.
– Je suis l’agent Randall. Pouvez-vous me décrire ce qui s’est passé ?
– Je ne sais pas. Je ne sais pas. Il pleuvait. Je ne voulais pas rentrer à vélo sous la pluie, alors j’ai attendu que ça passe, et j’avais envie de manger chinois, alors j’ai pris des plats à emporter. Nina n’a pas répondu à mon SMS, mais elle est enrhumée, peut-être qu’elle faisait la sieste. J’ai pensé. Peut-être. Et ma voiture avait disparu, la sienne est au garage, alors elle l’avait peut-être prise pour aller chercher quelque chose. C’est pas grave. Elle sait qu’elle peut.
– Votre voiture ? Quel genre de voiture ?
– Euh. Merci.
Tout semblait lointain à présent, très éloigné. Comme la mauvaise extrémité d’un télescope.
Elle prit le verre d’eau entre ses deux mains tremblantes.
– Une Prius.
– La couleur, l’année ? Connaissez-vous la plaque d’immatriculation ?
– Elle est bleue. Bleu foncé. De 2019. Je … ne me rappelle plus la plaque. J’ai du mal à réfléchir.
– Ça ne fait rien. Vous êtes rentrée chez vous et c’est là que vous avez découvert Nina ?
– Je suis rentrée à la maison, et j’ai regardé dans sa chambre. Elle était rentrée du travail parce qu’il y avait une boîte de mouchoirs sur son lit. Elle est enrhumée. Et j’allais lui préparer un thé. J’ai allumé la bouilloire. J’ai oublié de l’éteindre.
– Je l’ai éteinte, la rassura la secouriste. Ne vous tracassez pas pour ça.
– J’ai vu le verre brisé. Je l’ai vu, j’ai pris peur, et j’ai appelé les secours. Le 911. Puis je l’ai vue. J’ai vu son bras, et le sang.
– Où étiez-vous avant de rentrer chez vous ?
– Au travail. Chez Greenwald’s Builders. Il s’est mis à pleuvoir.
– À cinq heures. Ça n’a pas duré longtemps.
– Non. J’ai vérifié la météo, et en attendant que ça passe, j’ai commandé les plats.
– Comment êtes-vous rentrée chez vous ?
– À vélo. Je me rends au bureau à vélo quand la météo le permet. Et si Nina n’a pas rendez-vous avec un garçon et que j’ai le temps, nous mangeons un bout ensemble avant que je retourne travailler.
– Chez Greenwald ?
– Non, non. Au Next Round.
– Vous êtes la barmaid, dit Randall. Votre visage ne m’est pas inconnu. J’y suis allé quelquefois. Mademoiselle Albright, il y a quelqu’un que nous pouvons contacter pour vous ? Quelqu’un chez qui vous pouvez dormir cette nuit ?
– J’habite ici.
– Pour cette nuit, ce serait mieux de dormir ailleurs.
– Je ne …
La vérité s’imposa d’un seul coup. Tout se clarifia brutalement.
– Elle est morte. Nina est morte. Quelqu’un est entré par effraction, et lui a fait ça. Nous ne possédons rien de valeur. Nous n’avons rien.
– Vous devriez faire le tour pour vérifier s’il manque quelque chose. Et si nous commencions par la chambre de Nina ?
Elle se leva et, l’esprit effroyablement clair, se rendit dans la chambre de Nina.
– Je ne vois pas son ordinateur portable. Ses parents lui ont offert un MacBook à Noël. Pas le dernier, celui d’avant. Il était rose. Le couvercle. Et son téléphone. Un iPhone. Mais il pourrait être dans sa poche.
Elle prit une longue respiration.
– Quelqu’un a fouillé dans sa commode. Elle est désordonnée, mais elle ne laisse pas ses tiroirs ouverts.
– Pouvez-vous jeter un œil sans rien toucher ?
– Ses boîtes, par terre. Les boîtes à compartiments transparentes dans lesquelles elle range ses bijoux. Elle n’avait rien d’important, mais elle rangeait ses bijoux dans ces boîtes, et elles sont par terre. Elle avait sûrement un peu d’argent, je ne sais pas combien. Une petite réserve avec ses sous-vêtements. Pas plus de cent dollars.
– Autre chose ?
– Je ne sais pas.
– Allons examiner votre chambre.
Elle traversa le couloir, prit une longue respiration.
– Je ne suis pas désordonnée. Quelqu’un a fouillé dans mes affaires. J’avais, oh non … des petits clous d’oreilles en diamant et un médaillon ancien en or qui appartenait à mon arrière-grand-mère. Tout le reste, ce n’était que des babioles. J’avais cinq billets de vingt enroulés dans ces chaussettes, par terre.
Elle ferma les yeux, se sentit sur le point de tituber. Se crispa pour rester droite.
– Mon ordinateur portable, dans mon bureau. La pièce où … l’autre pièce. Il était par terre. Il était par terre, cassé et plein de sang. Je n’avais pas réalisé plus tôt. Ils l’ont frappée avec mon ordinateur. Il était cassé, et plein de sang par terre. Ils l’ont battue et ils l’ont tuée. Je n’étais pas là pour la défendre.
Elle essuya les larmes qui persistaient à couler.
– Le bip n’était pas dans la coupelle, dans l’entrée. Ils l’ont vu, et ils sont partis avec ma voiture après lui avoir fait ça.
Elle prit une nouvelle respiration.
– Plaque d’immatriculation 5GFK82.
– Cela nous sera très utile.
– Vous devez arrêter ceux qui ont fait ça. Elle leur aurait donné tout ce qu’ils voulaient. Ils n’avaient pas besoin de faire ça. Elle travaille à la jardinerie Let It Bloom. Quelqu’un l’a probablement reconduite à la maison parce que sa voiture est en réparation. Alors quelqu’un sait à quelle heure elle est rentrée. Sa mère…
Brisée à cette idée, elle s’effondra sur le sol et laissa ses larmes couler. Ils lui proposèrent un sédatif léger, mais elle refusa. Ses émotions étaient tout ce qui lui restait, elle ne les lâcherait pas. Ils la pressèrent de passer la nuit ailleurs pendant qu’ils vaquaient à leurs différentes obligations.
Elle refusa.
Elle s’assit dehors, seule. Se força à téléphoner au bar, ce qui déclencha un nouvel afflux de larmes et de nouvelles invitations à dormir ailleurs.
Bill accourut. Elle supposa que son patron du soir avait appelé son patron de jour. Sans dire un mot, il resta assis à côté d’elle en la tenant dans ses bras.
– Viens chez moi, dit-il une fois la crise de larmes apaisée.
– Je ne peux pas. Peux pas. J’ai l’impression que je ne pourrai plus jamais revenir si je pars maintenant. Que je ne pourrai plus jamais habiter ici si je pars cette nuit. C’est ma maison. J’ai besoin de ma maison.
– Je vais réparer le carreau cassé, et poser un verrou sur ta porte. Je ne partirai pas avant qu’ils m’aient donné leur feu vert. Et je vais demander à Ava d’apporter ma voiture. Tu pourras la prendre. J’ai la camionnette. Je ne te laisse pas ici sans voiture. C’est sans appel.
– D’accord. Merci. Il faut qu’ils retrouvent ma voiture, pour découvrir qui a fait ça. Et il faut les envoyer en prison à perpétuité.
– Sois en sûre, trésor. Je t’interdis de te pointer au bureau demain. Tu viendras quand tu t’en sentiras capable. Tu as compris ?
– Je veux … je dois aller dans la famille de Nina demain. Je ne veux pas les déranger ce soir. Je sens que ce ne serait pas ma place ce soir. Et Sam… la police a dit qu’ils lui parleraient. On m’a demandé de ne pas lui annoncer pour l’instant. Je ne suis pas idiote, ils veulent s’assurer qu’il n’est pas venu à la maison aujourd’hui. Jamais il ne lui nuirait, mais ils ont besoin de le rencontrer. Je dois lui parler demain.
– Si tu as besoin de quoi que ce soit, des tas de gens sont là pour toi. Morgan. On t’apprécie, dans le coin.
Il lui tapota le genou.
– Je vais voir comment réparer cette porte.
Quand, bien après minuit, elle se retrouva finalement seule – après ce qui lui semblait des jours plutôt que des heures – elle considéra la carte laissée par un agent de police, pour faire nettoyer la scène du crime.
La scène du crime qu’ils avaient déclaré avoir débarrassée, comme une table de vaisselle sale.
La scène du crime où Nina avait perdu la vie.
Mais elle ne contacterait pas ce service. C’était Nina, elle s’en acquitterait elle-même. La dernière chose qu’elle pouvait réellement faire pour quelqu’un qu’elle avait aimé comme une sœur.
Ainsi, tard dans la nuit dans une maison bourdonnante de silence, elle se munit d’un seau et d’une brosse à récurer.
Ils avaient emporté l’ordinateur, au titre de preuve. Ils avaient pris des photos et des vidéos et avaient relevé les empreintes. Les inspecteurs lui avaient parlé – l’avaient en vérité bombardée de questions. Mais en partant, ils avaient laissé le sang sur le sol, sur le montant de la porte, sur le mur à l’intérieur de son bureau.
Cela lui prit un long moment, d’autant plus qu’elle rendit ses tripes, puis s’écroula à deux reprises. Cependant elle en vint à bout. Et si nécessaire, elle recommencerait à la lumière du jour.
Elle jeta les plats chinois et s’autorisa un unique verre de vin dans l’espoir de trouver le sommeil.
Et cernée par le silence et le vide, elle s’allongea sur le lit de Nina et serra son oreiller imprégné de l’odeur du shampooing de son amie.
Alors qu’elle pensait avoir épuisé toutes ses larmes, elle sanglota de plus belle.
À l’heure où l’aurore annonçait une nouvelle matinée d’avril, elle finit par dériver dans un sommeil apaisant.