N'oublie jamais
Chapitre Trente-et-un
Il caressa l’idée de les refroidir toutes les deux. Pas par balles : trop bruyant. Mais il avait le poignard de Jane le Macchabée, entre autres méthodes.
Ne serait-ce pas divertissant de voir son expression quand, en rentrant, elle découvrirait leurs corps sanguinolents ?
Mais ça, c’est ce qui était arrivé à… comment s’appelait cette abrutie, déjà ? Aucune importance. Ça n’avait pas suffi, pas assez douloureux.
Cette fois, il l’obligerait à le regarder les exécuter. De cette façon, au moment où il l’anéantirait, elle aurait ces images dans la tête.
Elle souffrirait, elle avait besoin de souffrir. Elle paierait, elle avait besoin de payer.
Une vilaine cicatrice lui barrait le bras – sa faute. Il avait pris des kilos – sa faute. Et à peine quelques heures plus tôt, une molaire avait commencé à le tirailler. Sa faute.
Chaque heure qu’il avait passée dans la chambre moisie d’un motel, chaque kilomètre qu’il avait parcouru au volant d’un tape-cul, pick-up ou camionnette. Sa faute.
Il méritait le fin du fin, avait obtenu le fin du fin. Et une fois qu’il l’aurait éliminée, tout reviendrait. Elle incarnait toute sa malchance.
Il avait ordonné aux connasses d’apporter les belles chaises robustes de la salle à manger dans le salon, puis indiqué à la vieille d’attacher l’autre à la chaise avec des colliers de serrage. Pour se faire écouter, il avait dû lui asséner quelques baffes, mais ça ne l’ennuyait pas.
Il avait attaché mamie lui-même, en faisant des beaux nœuds bien serrés. Puis, par acquit de conscience, il avait complété par un rouleau de ruban adhésif. Elles avaient bien tenté de parlementer, d’une petite voix calme ou plus larmoyante, en le suppliant. Il avait juste plaqué des couches supplémentaires d’adhésif sur leurs bouches.
Il traîna un petit moment, étudiant la maison et dévorant du pop-corn.
Alors qu’il entendit les chaises s’entrechoquer, il retourna auprès d’elles.
– Continuez à faire du boucan et nous verrons si ça vous calmerait, une balle dans le genou – ou pourquoi pas dans le bide.
Il s’assit sur le canapé face à elles, le saladier de pop-corn sur les cuisses.
– Dès qu’elle entrera, elle vous verra. C’est l’étape numéro un. Elle saura que c’est sa faute. Tout est sa faute. Avez-vous la moindre notion de ce qu’elle m’a coûté ? De ce qu’elle m’a enlevé ?
La colère l’envahissant, il déversa sa rage.
– J’ai vécu comme un vagabond, un raté, et elle habite ici ? Je parie qu’elle a un bon gros lit douillet là-haut. Je jetterai un œil plus tard. Une grande et vieille maison. Avec des antiquités, à ce que je vois, des putains de bijoux de famille. Pourquoi elle aurait tout ça, alors qu’elle a gâché ma vie ? Je suis venu me la réapproprier, vous pigez ? Je reprends tout.
Il plongea la main dans le saladier de pop-corn mais le trouvant vide, il le jeta à travers la pièce. Le verre explosa contre le mur.
En une fraction de seconde, la fureur sur son visage fit place au calme et à la contemplation.
– Et maintenant j’ai soif. Permettez que je jette un œil au bar. Au moindre bruit, Morgan vous trouvera toutes les deux mortes dans une mare de sang.
Dès qu’elle l’entendit farfouiller dans la cuisine, Olivia se remit à gesticuler, sans bruit, afin qu’Audrey puisse tendre la main, ou au moins ses doigts, pour s’emparer du téléphone dans la poche de sa mère.
Puis elle l’entendit revenir.
– Dites donc, les connasses, vous êtes blindées.
Il but de longues gorgées de Coca à même la bouteille.
– J’ai trouvé des grands crus, mais je les garde pour plus tard. Je dois avoir les idées claires pour travailler. À propos de fric.
Il se rapprocha d’Olivia et arracha l’adhésif de sa bouche. Le choc de la douleur tordant les traits de la captive, il sourit à pleines dents.
– Cette baraque vaut un paquet. Ajoutons ce que vous avez mis à l’abri dans les maisons de courtage et sur des comptes pro. Je ne vois pas de raison pour qu’une femme comme vous en entasse autant. L’argent est le privilège des hommes, mamie.
– Je vous lèguerai tout. Vous pouvez partir avec tous mes comptes, jusqu’au dernier centime et disparaître. Vivre la vie que vous méritez.
– C’est ce qu’elles disent toutes. Pour peu que je leur laisse une chance. Je n’ai pas envie qu’on me donne quoi que ce soit. Je prends. Compris ?
Il referma sa main autour de sa gorge.
– Compris ?
Comme elle hochait la tête, il relâcha la pression.
– Je parie que t’as un joli ordi. Dis-moi où tu le caches et le mot de passe, sinon je prends un de tes sacs plastique dans la cuisine et je l’enfonce sur la tête de celle-là. Et tu pourras me regarder l’étouffer à mort.
Elle s’exécuta.
Dès qu’il partit le chercher, Audrey fit une nouvelle tentative pour saisir le téléphone.
Bailey resta fermer le bar avec Morgan.
– Donne des nouvelles, lui dit Morgan. Je veux savoir comment se passent tes études, ton job. Parce que tu vas décrocher la place. Et comment va ta vie en général.
– Promis. Je suis contente de rentrer, mais tu vas me manquer. Toi et tous les autres. Peut-être que tu pourrais me programmer quelques extras au bar pendant les vacances d’hiver.
– Si tu veux, je te trouverai des heures.
Bailey promena un dernier regard sur le parc.
– L’été nous quitte.
– On ressent encore un peu de son énergie, mais oui, il se carapate. Ce sera mon premier automne dans le Vermont.
– Je l’ignorais.
– Armée, école. Je venais à Noël et l’été, de temps en temps. Je l’attends avec impatience.
Cet automne et tous les suivants.
– Prête ? fit-elle à Bailey.
– Oui, jusqu’aux vacances d’hiver.
Elles sortirent ensemble. Morgan aperçut l’agent Howe appuyé sur sa voiture de patrouille, en conversation avec le gardien de nuit.
« La routine désormais », songea-t-elle. Flics et agents de sécurité, la routine.
Bailey la serra dans ses bras.
– Fais attention à toi.
– C’est l’idée. Et toi, fais des étincelles à la fac.
– Aussi en projet.
Elle marcha jusqu’à sa voiture.
– Jerry, monsieur l’agent.
– Bonsoir, Morgan. Attention sur la route.
– Difficile de faire autrement avec une voiture de police dans le rétro.
Au fil des kilomètres, elle laissa la partie professionnelle glisser hors de ses préoccupations et songea au lendemain. Un peu de lessive, puis rendez-vous avec la coiffeuse destiné à concevoir sa coiffure de mariage en fonction du style de robe qu’elle souhaitait porter.
Nell avait recommandé une photographe, la même que ces dames appréciaient. Il lui fallait prévoir un rendez-vous. La plupart des futurs mariés organisaient une séance de photos de fiançailles, mais Miles et elle n’étaient pas ce genre de couple.
Aucune séance ne surpasserait les selfies de la randonnée.
Les petites pointes d’agacement que Miles avait suscitées en elle dans la soirée s’étaient bien vite dissipées. Il se tourmentait parce qu’il l’aimait. Si elle acceptait l’amour – et elle l’accueillait à bras ouverts –, il fallait en accepter tous les facettes.
Certes, le mot de non sécurité lui semblait grotesque, mais ils en riraient sûrement plus tard dans leur vie. Quand Rozwell croupirait dans une prison de haute sécurité.
De toute évidence, il attendait ses SMS pour s’endormir. Pas une fois il ne l’avait précisé mais c’était logique, puisqu’il répondait dans la seconde. Par un simple « Repose-toi bien ». Ou « On se parle demain ». Jamais juste « Bonne nuit ».
Mais toutes les nuits où ils dormaient séparés, il attendait d’avoir l’assurance qu’elle était en sécurité. Elle avait de quoi être reconnaissante.
– Je suis reconnaissante.
Elle tourna dans son allée, descendit et verrouilla sa voiture. L’agent Howe attendit à l’entrée de l’allée, pendant qu’elle marchait jusqu’à la porte. Dès qu’elle l’eut ouverte, elle se retourna et lui adressa un petit geste de salut. Elle referma la porte derrière elle et réactiva l’alarme.
Après avoir grimpé les premières marches de l’escalier, un bruit dans le salon attira son attention. Elle approcha.
Et chaque fibre de son être se glaça.
Elle vit les hématomes sur le visage de sa mère, de sa grand-mère, la frayeur et le chagrin dans leurs yeux.
Riant comme un aliéné, Rozwell bondit de sa cachette, derrière le canapé.
– Surprise ! cria-t-il en agitant une arme dans une main et un couteau dans l’autre. Ne t’avise pas de hurler ou de faire quoi que ce soit, sinon je leur tranche la gorge. Après je te bute, et je me serais volatilisé avant que t’aies touché le sol.
Quoi qu’il faille endurer, quoi qu’il en coûte, il ne ferait pas de mal à ces dames.
– Je ne hurlerai pas, Gavin. Quel intérêt ? Et tu ne me tireras pas dessus. Ce n’est pas ton style. Trop paresseux.
Elle plongea son regard dans ses yeux. Si elle croisait ceux de sa mère, elle s’effondrerait.
– Tu n’es pas paresseux, et tu n’as pas parcouru ces milliers de kilomètres pour m’abattre et en finir en deux secondes.
– Tu te crois plus futée que tout le monde.
– Un peu, même si c’est toi le plus futé. Tu sais que j’ai les mains liées, tant que tu tiens ma famille. Tant qu’elles sont en vie, je suis impuissante.
En vie, garde-les en vie. Elles étaient toute sa famille.
– Tout à fait exact, salope. Tu ne peux rien faire. C’est moi qui suis aux commandes. Je suis le boss. Au fait, mes fleurs t’ont touchée ?
– Non.
Redevenu blond, ses cheveux étaient ternes et mal coupés, les coups de ciseaux visibles. Elle remarqua qu’il s’était maquillé et là où il se frottait, les rougeurs – excès de soleil du désert – ressortaient. Plutôt qu’en forme et élégant comme autrefois, il paraissait ramolli et pataud.
Une cicatrice vive et boursouflée courait le long de son bras.
Elle s’efforça de se remémorer les enseignements de Jen. S’enfuir était exclu. Personne ne l’entendrait hurler. Elle ne pouvait pas se cacher.
Elle se promit de se battre si elle en avait la possibilité.
Il l’avait leurrée. À son tour de le berner.
– Tu as voulu m’effrayer autrefois. Tu as réussi ton coup. Tu veux m’effrayer aujourd’hui. C’est chose faite. Gavin, je ne vaux pas la peine que tu prennes autant de risques. Je ne suis personne.
– Tu as bousillé ma vie.
– Je n’ai pas…
Elle fut coupée par la notification d’un SMS dans sa poche. D’une main ferme, il braqua son pistolet sur son visage.
Lentement, elle leva les mains.
– C’est mon téléphone. Dans ma poche. Je n’y toucherai pas.
– Qui t’appelle à cette heure-là ? À deux heures du matin.
– C’est un SMS. Juste un SMS. Ce n’est rien. Je n’y touche pas.
Il recula d’un pas, pointa le pistolet sous le menton de sa mère.
– Qui t’envoie un SMS à deux heures du matin ? Me prends pas pour un con, sinon je lui explose la tête.
– Très bien. C’est mon fiancé. Il a l’habitude que je lui envoie un SMS le soir, pour qu’il sache que je suis bien rentrée. Ne lui fais pas de mal, Gavin. Mais sache que si je ne réponds pas que je vais bien, il contactera la police. Tu ne le souhaites pas. Je vais te montrer. Attends.
– Apporte-moi ce putain de téléphone.
– Je le sors de ma poche. Je vais te le donner.
Mais ses mains tenaient le pistolet et le poignard. Profitant de ce qu’elles étaient occupées, elle tint l’écran de façon qu’il puisse lire le message de Miles.
« Où es-tu passée ? »
– Sale con. Réponds-lui. Ne bouge pas, que je lise ce que tu écris. Morgan, si tu te fous de moi, tu verras ce que je te réserve.
– Je ne me fous pas de toi. C’est ma mère. Je ne ferai rien.
– Ah ouais ? J’ai tué ma mère. Joue pas avec le feu ou j’égorge la tienne.
Elle tint le téléphone devant ses yeux.
« Désolée traîné à la fermeture mais suis rentrée dis bonne nuit à hurleur et dors bien je t’aime »
– C’est qui ce hurleur ?
– Son chien.
En larmes à présent, Morgan bredouilla quand il tira la tête de sa mère en arrière.
– C’est juste son chien. C’est quelque chose qu’on se dit entre nous. Si je ne l’avais pas mentionné, il se serait posé des questions. S’il te plaît, j’ai suivi tes instructions.
Le téléphone vibra de nouveau. Priant, les mains tremblantes, Morgan montra l’écran à Rozwell.
« Je n’y manquerai pas. Bonne nuit. »
Il a compris, se dit-elle. Il m’a comprise.
– Lâche ce téléphone.
Dès qu’elle le laissa tomber, il le piétina.
– Maintenant, écarte-toi si tu ne veux pas que mon doigt se contracte.
Miles grimpa dans sa voiture en moins de trente secondes.
À l’instant où Morgan envoyait le SMS, Beck et Morrison débarquaient de l’avion à Middlebury.
Le responsable du personnel au sol les accueillit.
– FBI. Arrivée retardée.
– Mauvaise météo à Indianapolis, décollage retardé.
– Nous en avons été informés. Une voiture a été livrée pour vous, dit-il en leur remettant la clé électronique. Nous transférons tout de suite vos bagages.
– L’hôtel se situe à vingt, vingt-cinq minutes d’ici. C’est bien ça ? demanda Morrison.
– À cette heure, vingt minutes suffiront. C’est amusant, vous êtes le second vol privé en partance d’Indianapolis ce soir. Le premier a décollé avant l’orage.
– Un instant, dit Beck en lui agrippant le bras. Un premier vol privé est arrivé d’Indianapolis ? Combien de passagers ?
– Un seul. Un monsieur. Aisé. Il a loué une Mercedes Classe C. Attendez, vos bagages ! cria-t-il pendant qu’ils se précipitaient vers la voiture.
– Alerte le chef Dooley ! lança Beck, déjà au volant.
– Tout de suite.
Pied au plancher, Miles téléphona à Jake.
– Il la tient.
– Quoi ? Nathan a signalé qu’elle était rentrée chez elle sans encombre. Il y a quelques minutes à peine.
– Il la tient. Il est à l’intérieur. Fonce.
– Attends-moi.
– Non.
– Bon sang.
Jake sauta dans ses vêtements. De même que Nell.
– Je viens avec toi.
– Sûrement pas.
– J’ai pris ma voiture. Soit je monte avec toi, soit je prends la mienne. De toute façon, j’irai. C’est la famille.
Morgan obtempéra. Elle recula, les mains levés en signe de soumission.
– Je sais que l’année qui vient de s’écouler n’a pas été facile pour toi. Ou même l’année et demie.
– Tu ne sais rien du tout.
– Je sais que tu ne voulais pas Nina. C’est moi que tu visais.
– Ah, c’est comme ça qu’elle s’appelle. Putain, ça m’a bien pris la tête.
– J’ai attiré la malchance sur toi, et depuis ce jour, tu as dû renoncer au train de vie que tu souhaites.
– Que je mérite.
– Certainement. Alors que j’ai continué de vivre ma vie. C’est terriblement injuste. Certes, j’ai perdu ma maison, mes économies, tout ça, mais voilà où j’en suis.
Elle écarta les bras, recula d’un autre pas. Pour l’attirer vers elle et l’éloigner de ces dames.
– Je vis ma vie dans cette superbe maison. J’ai racheté une voiture. Mais tu sais déjà tout ça. Tu sais tout sur moi. Tu sais que j’ai un fiancé très séduisant. Riche, en plus.
Il fit une moue méprisante.
– Tu te tapes le patron, Morgan. C’est d’une banalité…
– Pas quand l’amour est au rendez-vous, argua-t-elle en haussant puis en relâchant les épaules. Sans oublier qu’il vit dans une demeure extraordinaire. J’ai un faible pour les maisons, tu le sais. Et regarde ça.
Elle leva la main, remua les doigts pour faire étinceler le diamant.
– Franchement, Gavin, tout bien considéré, je te dois beaucoup. Avant toi, je me tuais à la tâche en cumulant deux emplois. Je me serrais la ceinture pour épargner, je vivais dans une petite boîte. Et je t’ai rencontré.
Elle fit un nouveau pas en arrière.
– J’ai dévié ta route. Toute la chance que tu avais eue jusqu’alors est partie dans les égouts. Les fédés t’ont collé au train. Tu m’as envoyé des messages par l’intermédiaire du médaillon, du bracelet. Messages reçus.
– Ç’aurait dû être toi à la place de ces filles.
– Mais elles n’étaient pas moi. Tu les as étranglées parce que tu as besoin d’utiliser tes mains. Pas une arme à feu ni un couteau. Tu n’es satisfait que si tu te sers de tes mains. Il faut que ce soit personnel, en particulier avec moi. Il faut rendre l’acte intime. Ce pistolet est indigne de toi, il ne te procurera pas le frisson dont tu as besoin. Nous le savons tous les deux.
– J’ai pas besoin d’un putain de flingue, déclara-t-il en le posant sur le manteau de la cheminée. Et j’ai pas besoin d’un poignard.
Il glissa la lame dans le fourreau à sa ceinture.
– Je sais, Gavin. J’ai rêvé de tes mains autour de ma gorge. J’ai rêvé de te supplier de me laisser vivre cette vie que je reconstruis, celle que tu m’as donnée. Mais tu ne m’exauces jamais.
Souriant à présent, il avança vers elle d’un pas lent.
– Supplie-moi maintenant. Je veux t’entendre me supplier.
– S’il te plaît, ne me fais pas souffrir. Prends tout ce que tu veux, mais ne me fais pas de mal.
– Je compte prendre tout ce que je veux. Enfin.
Elle inspira comme pour crier sitôt que ses mains se refermèrent autour de sa gorge.
Puis elle appliqua les techniques durement apprises.
D’un geste brusque, elle remonta son genou tout en enfonçant ses pouces dans ses yeux.
Et c’est lui qui cria.
À peine eut-il desserré les doigts qu’elle écrasa le talon de sa main sur son nez. Le sang qui jaillit retomba sur son visage.
Malgré cela, elle recula le poing pour écraser sa gorge en injectant toute sa force. Quand il s’effondra, elle se rua sur le pistolet. Cependant il attrapa son pied, et elle s’affala. L’instinct s’ajoutant à sa formation, elle asséna un coup de talon en arrière. Ils braillèrent de concert quand son pied rencontra son nez fracturé.
Au son de la porte qui vola en éclats, croyant qu’il fuyait, elle se redressa en s’emparant du pistolet.
Elle n’avait jamais tenu d’arme à feu dans sa main et n’aurait jamais pensé que cela lui arriverait un jour. Néanmoins, armée, elle pivota sur elle-même. Et découvrit Miles debout au-dessus de Rozwell, poings serrés et prêt à cogner.
– Miles. S’il te plaît, prends ce truc.
– Pointe-le vers le bas. Morgan, tu es saine et sauve. Tout va s’arranger maintenant.
À l’instant où il saisit l’arme, elle s’agenouilla pour ôter l’adhésif sur la bouche de sa mère.
– Je suis désolée. Pardon, ça ne va pas être agréable.
Elle l’arracha puis libéra sa grand-mère.
– Je suis désolée, pardon, pardon.
– Arrête ça, ordonna Olivia.
– Tu nous as sauvées. Bébé, mon bébé. Tu nous as sauvées.
Un instant plus tard, Jake surgit, arme au poing. Après avoir évalué la situation, il baissa son revolver.
– Bon sang de bois. Nell, appelle une ambulance.
– Il peut attendre, dit-elle en apparaissant derrière Jake.
– Nell, pour l’amour du ciel.
– Boucle-la, Miles. Je rapporte le nécessaire pour vous détacher. Je vais trouver ce qu’il faut.
– Premier tiroir à côté de la porte de la cuisine, dit Olivia d’une voix assurée, bien qu’elle eut les larmes aux yeux. Un verre d’eau ne serait pas de refus.
– Je m’en occupe, dit Miles. Fais gaffe, Jake, le poignard à sa ceinture.
– Ouais, je le vois. T’inquiète. Les fédés sont en chemin, dit-il à Miles qui lui remit le pistolet avant d’aller chercher de l’eau. Ils m’ont contacté juste après Miles. Morgan, c’est toi qui l’as neutralisé ?
Elle regarda Rozwell et hocha la tête.
– Bien joué. Tu n’es pas blessée ?
– Non.
– Mesdames, êtes-vous indemnes ?
– Il nous a flanqué quelques baffes. Il s’est plus défoulé sur Audrey que sur moi.
– Leurs poignets et leurs chevilles sont à vif, intervint Nell, accroupie pour découper les liens.
– Trousse de secours.
Soulagée, Audrey ferma les yeux et noua ses bras endoloris autour de sa mère et de sa fille.
– Dans le débarras, au-dessus du sèche-linge. Nous sommes saines et sauves. Nous allons bien.
Rozwell grogna pendant que Jake le menottait.
– Pas lui.
La mainte tremblotante, Olivia prit le verre que Miles lui tendait.
– Il s’est attaqué à une Nash. Tu l’as parfaitement cerné, Morgan. Elle a su le prendre. Elle a réussi à lui faire poser son pistolet et son poignard. Dégourdie, courageuse et forte, réussit-elle à articuler avant de fondre en larmes.
Morgan tourna les yeux vers Miles.
– Tu m’as comprise.
– Je t’ai comprise.
– Je t’ai compris aussi. Je savais que tu ne tarderais pas, dit-elle en se relevant sur ses jambes vacillantes. Mes jambes me lâchent.
– Je te tiens. Je suis là.
Il l’attira contre lui et la soutint, le visage dans ses cheveux.
Beck et Morrison se présentèrent avant l’ambulance par la porte enfoncée.
Rozwell était recroquevillé sur le parquet, des ecchymoses violacées autour des yeux, du sang coulant de son nez tuméfié. Nell soignait les poignets d’Audrey et Olivia, côte à côte sur le canapé.
– Miles, j’aurais besoin d’un sac de glaçons ou deux.
– Je vais les chercher, je sais où ils sont, dit Morgan.
Au son de sa voix, Rozwell tenta de se focaliser sur elle.
– J’aurai ta peau.
– Non.
Miles s’interposa dans son champ de vision.
– Tu ne l’auras pas. Elle t’a battu. Tu n’as plus qu’à vivre avec ça. Morgan Nash t’a battu.
– Vous n’êtes pas blessée ? lui demanda Beck.
– Non, je vais très bien, insista Morgan. Nous allons tous bien, dit-elle aux agents. Il faut que j’aille chercher de la glace.
– Je vois ça, dit Morrison. Beau travail, Chef.
– Pas moi. Morgan. Le sang, sur elle, est celui de Rozwell. Une ambulance est en route, d’ailleurs j’entends la sirène. Il a besoin de soins médicaux. Nez brisé, c’est certain. Le cou contusionné, saignements des yeux et probable fracture de la mâchoire.
– Je l’escorterai dans l’ambulance. Tu restes sur place ? proposa Morrison à Beck.
– Ça marche. Avant toute chose, j’aimerais m’excuser d’avoir un train de retard.
– Pas du tout, contesta Morgan en revenant avec la glace. C’est faux. Vous êtes restés à mes côtés tout au long de la traque. Sans vous, si vous ne m’aviez pas transmis toutes ces informations, je n’aurais pas été à même de me défendre ni de le coincer. Si vous ne l’aviez pas pourchassé d’un bout à l’autre du continent, il m’aurait agressée il y a longtemps, bien avant que je ne sois prête.
– J’aurais aimé le coffrer avant que vous n’ayez besoin de vous préparer. Je dois prendre les dépositions de chacun d’entre vous. Mais cela peut attendre demain.
Morgan rapprocha un sac de glaçons de la tempe de sa mère.
– Tiens, maman. Je ne sais pas comment il est entré, mais quand je suis revenue du travail, peu avant deux heures, elles étaient ligotées sur ces chaises. Colliers de serrage et ruban adhésif.
Elle effleura de son autre main la joue rougie d’Olivia.
– Gram, je vais préparer du thé.
– Du thé ! Donne-moi plutôt du whisky. Un double, dit-elle avant de serrer la main de sa fille. Mets-en deux.
À l’aube, cependant que la lumière se répandait à l’est, Morgan partageait un verre de vin avec Miles sur le patio. Hurleur, rapatrié par Nell, somnolait sous la table, une patte sur les pieds de la jeune femme.
– Elles ont enfin trouvé le sommeil. J’aurais préféré qu’elles se fassent examiner à l’hôpital.
– Personne n’a pu les convaincre de s’éloigner de toi ou de la maison. Les secouristes ont confirmé que leurs hématomes étaient superficiels.
– Je sais, je sais. C’est juste…
Elle repoussa cette idée.
– C’est la première fois que je bois du vin au lever du soleil, dit-elle à la place.
– Longue nuit.
– Ce stupide mot de non sécurité n’était pas si stupide, tout compte fait.
– J’aurais tiqué de toute façon. Tu as omis la ponctuation. Et les majuscules. Ce n’est pas ton style.
– Je n’étais pas sûre que tu le remarquerais. Contente que tu l’aies fait. Je savais que tu arrivais quand j’ai lu « bonne nuit ». Tu ne m’envoies jamais « bonne nuit ».
– Elle n’est pas bonne quand tu ne dors pas auprès de moi.
Elle lui prit la main, sa voix se chargeant d’émotion.
– Ceci explique cela.
– Tâche de ne pas pleurer, d’accord ? J’ai des limites, moi aussi. Je compte offrir à Jen le plus gros bouquet de fleurs que la terre ait porté.
Il embrassa sa main autour de la sienne.
– Tu lui as mis une sacrée raclée, championne.
– J’étais hors de moi, tu n’imagines pas. Les voir ainsi, impuissantes, meurtries, en sang. Il leur aurait réservé le même sort qu’à Nina. J’ai bien vu qu’il était affaibli et nerveux. Et excessivement en colère. Il m’a suffi de l’écouter, de parler, de le jauger. De faire appel à mes qualités de barmaid, en somme.
Elle but un peu de vin.
– Ensuite, je n’ai eu qu’à appliquer les enseignements de Jen pour lui mettre une dérouillée.
– Tu m’as devancé. Ce n’est pas juste.
– Tu as enfoncé la porte.
– Je la réparerai. Je pensais savoir à quel point je t’aimais avant de recevoir ce SMS. Mais j’étais loin du compte. Mon monde s’est écroulé pendant un instant. Il a basculé sous mes pieds. Ne me refais plus jamais ça.
– Ce n’était pas dans mes projets. Jamais il ne sera remis en liberté. Plus tard, je l’annoncerai à Sam. Il mérite de savoir. Et à la famille de Nina. Le mieux serait que Sam leur annonce en personne. Après cela, nous pourrons l’évacuer de nos pensées une bonne fois pour toutes.
– Je prends ma journée. Tu prends ta soirée.
– Personne n’est disponible pour me remplacer.
– Nell trouvera quelqu’un pour tenir le bar. C’est son rôle. Dans l’immédiat, le tien consiste à te reposer, à prendre soin de ces dames et à les laisser prendre soin de toi. Le mien est de veiller sur vous toutes, en plus de réparer la porte.
Elle se sentait un peu dans les vapes, comme si elle flottait à quelques centimètres au-dessus de son corps.
– Tu recommences à imposer ta volonté.
– Parce que tu en as besoin. N’hésite pas à m’imposer ta volonté quand j’en aurai besoin.
– Ça m’a tout l’air d’être un accord raisonnable. Mais regardons le jour se lever avant de rentrer. Juste voir l’aurore émerger. C’est le premier jour.
Et ils assistèrent à cette renaissance.