N'oublie jamais

Nora Roberts · Chapitre 17 sur 34

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N'oublie jamais

Chapitre Dix-sept

 

 

En congé le dimanche, Miles avait l’intention d’en faire le moins possible. Au programme, pas de dossier urgent, pas de réunion, même pas avec sa famille. Pas de crise, petite ou grande. Quelques corvées domestiques, fatalement, mais il savait les apprécier pour peu qu’il ne soit pas obligé de les intercaler dans un planning saturé.

Suivant sa version de la grasse matinée, il se leva avant neuf heures et fit sortir le chien. Puis il mit en marche la cafetière qu’il avait eu la jugeotte d’intégrer dans sa penderie et dégusta sa première tasse du dimanche matin sur la terrasse de sa chambre.

Comme toujours, Hurleur patrouillait dans le périmètre de la propriété, qu’il défendait contre tout éventuel intrus. Parfois Miles se demandait ce qui se passait dans la tête de ce cabot – et décidait la plupart du temps qu’il ne s’y passait pas grand-chose.

Il descendit au sous-sol s’exercer dans sa salle de sport. Il estima une bonne heure de sport suffisante. Ensuite il s’accorda une longue douche. Son petit plaisir du dimanche matin. Il remplit le lave-linge, nourrit le chien, se prépara des œufs brouillés et un bagel grillé. Avec une seconde tasse de café, il emporta le tout sur la terrasse à l’arrière. Une fois installé, il consulta les actualités sur sa tablette tout en profitant d’un petit déjeuner sous le soleil estival.

Le ciel étant dégagé, il étendit le linge à l’extérieur. Il changea ses draps, ses serviettes de toilette, lava la vaisselle et considéra ses tâches domestiques bouclées.

Pour profiter du beau temps, il entreprit de jardiner. Le jardin ne nécessitait guère plus que ces quelques heures, étant donné que les jardiniers de l’hôtel prenaient le relais quand il le négligeait par manque de temps.

Malgré tout, il maîtrisait les bases du jardinage, les ayant apprises durant sa formation d’été avec l’équipe des espaces verts.

Hurleur, couché dans l’herbe au soleil, l’avait à l’œil.

Il besognait en silence parce que le silence, si rare dans son quotidien, lui était précieux. Rien d’autre ne se faisait entendre que l’occasionnel grommellement du chien, le bourdonnement des abeilles ouvrières et le pépiement des oiseaux – ce qui lui rappela d’approvisionner les mangeoires.

Par choix, et comme tous les dimanches où il était de repos, il avait laissé son téléphone à charger à l’intérieur. En cas de problème urgent, quelqu’un viendrait l’alerter. Sinon il demeurerait, ce jour-là, injoignable.

À titre d’expérience, il déterra une balle de tennis et la montra à Hurleur. Puis il la lança. Et comme toujours, Hurleur s’assit, regarda la balle passer à côté de lui, atterrir, puis il considéra Miles d’un air de dire : « Bah quoi ? Va la chercher toi-même. »

– Es-tu vraiment un chien ?

Les grognements d’Hurleur étaient l’équivalent canin d’un haussement d’épaules. Miles ramassa la balle et la rangea dans l’abri de jardin.

À deux heures, le linge était sec, plié et rangé, du thé glacé était au frais, tous les corvées accomplies. À présent que sa journée était libérée de toute obligation, il fut tenté de consulter ses messages. Ce qu’il se refusa, question de discipline, même si la tentation était grande.

Il pouvait bouquiner sous la véranda, ou enfiler ses bottes et partir en randonnée – auquel cas il lui semblait normal d’emmener le chien.

Le plus logique était de randonner d’abord et de bouquiner ensuite. Mais s’il inversait le programme, cela lui permettait de faire un crochet par le centre-ville pour prendre un dîner à emporter, et ainsi s’éviter de cuisiner.

Quoiqu’il décide, il fallait que ce soit au grand air, car pour lui, c’était criminel de gaspiller un parfait dimanche après-midi à flemmarder entre quatre murs. De plus, malgré la réflexion de Morgan sur la chaîne sportive ESPN, il regardait peu la télévision, que ce soit le sport ou autre.

Repenser à sa remarque désinvolte lui fit penser à elle, ce qu’il avait religieusement évité toute la matinée.

Il n’était en aucun cas autorisé à penser à elle, ou pas autrement que dans le cadre de ses fonctions de manager du bar. Seul hic : il la trouvait bigrement intéressante. Nul doute qu’elle excellait dans son métier, et ainsi que Nell l’avait déclaré pour conclure la dernière réunion de famille, ils avaient de la chance d’avoir quelqu’un qui soit créatif et organisé à parts égales.

Pour autant que se tracasser pour elle lui déplaisait, il se révélait incapable d’arrêter. La manière dont elle avait basculé de la colère fracassante à la panique paralysante, quand elle avait alpagué ce client, était restée gravée dans son esprit.

Il avait admiré sa colère ; compati avec la panique.

Bien qu’elle ait tout perdu, elle avait puisé dans ses dernières ressources pour repartir de zéro.

Il admirait cela aussi. Et surtout, il le respectait.

Elle avait des rêves, des objectifs, des espoirs, pensa-t-il en reprenant le roman qu’il avait à peine commencé. Combien Rozwell en avait-il ruinés ?

Quelqu’un voulait sa peau et ne la laissait pas l’oublier. Pourtant elle se levait tous les matins. Elle partait travailler, remplissait son rôle, vivait sa vie.

Ou celle qu’elle avait recommencé à construire.

La fusion de sa vulnérabilité et de son endurance le fascinait.

Il pouvait se dire que cette fascination était sans lien avec son apparence, toutefois il n’aimait pas se mentir. Cette allure, pensa-t-il, la manière dont elle s’éclairait dès qu’elle souriait, sa façon de bouger derrière le comptoir… à croire qu’elle évoluait sur une piste de danse. Et ces yeux, d’un vert incandescent et, en quelque sorte, toujours sur le qui-vive.

Et maintenant, stop. Il ne penserait plus à elle. Il la remisa symboliquement avec son téléphone qui chargeait et partit chercher son livre.

Sitôt qu’il fit quelques pas vers l’entrée, Hurleur hurla. Il était libre de sortir, bien entendu, et Miles laissait la porte ouverte pour qu’il puisse aller et venir à sa convenance. Mais comme il n’avait pas pris de laisse, le chien savait avec certitude qu’il ne pourrait pas aller plus loin que la véranda.

La route ne se trouvait pas tout près, mais quand même.

– Contente-t’en, gronda Miles en ouvrant la porte.

Et elle se tenait là, comme s’il l’avait invoquée rien qu’en pensant à elle quelques minutes.

En tee-shirt rouge et short en jean blanchi, ses longues, longues jambes manquèrent de peu de l’achever. Entre ses mains, elle serrait une sorte de boîte. Malgré ses lunettes de soleil, il discernait de l’émerveillement dans ses yeux, orientés vers le ciel.

– Vous avez des tourelles, dit-elle, et son émerveillement s’accrut.

– La maison, oui.

– Deux tourelles, précisa-t-elle, alors qu’Hurleur les rejoignait. Et un chien !

Hurleur grommela, râla, poussa un trio aigu de geignements, tout en frétillant de la queue avec tant de vigueur que son corps entier remuait.

– Des tourelles et un chien qui parle !

Miles sentit le chien gigoter à côté de lui. Il s’apprêtait à lui ordonner de s’asseoir quand Hurleur enfreignit une règle essentielle.

Il traversa la véranda comme une flèche pour s’élancer vers Morgan.

Au lieu de s’alarmer, elle ne manifesta que de la joie, déplaçant sa boîte sous un bras pour s’accroupir et le saluer.

Il la lécha, se frotta contre elle et se roula sur le dos pour qu’elle lui caresse le ventre tout en émettant des séries de joyeux bruits.

Même pour son père, songea Miles, le chien ne se ridiculisait pas autant. Cela dit, Morgan riait, massait, s’extasiait et se blottissait contre lui.

– Oh, quel gentil garçon ! Comme tu es un bon garçon ! Regarde ça comme tu es beau ! Comment t’appelles-tu ? Comment s’appelle-t-il ?

– Hurleur. Il…

Comme pour justifier son nom, Hurleur hurla, ce qui amusa Morgan.

– Il n’est pas censé descendre du porche sans sa laisse.

– Oh mais… oh, la route ! Excellente règle. Viens, Hurleur. Nous ne voulons pas t’attirer des ennuis. Désolée, c’est ma faute.

Elle se redressa sur ses jambes de flamant rose, et le chien, qui ne caracolait jamais, caracola à côté d’elle jusqu’au porche.

– Désolée, continua-t-elle, je me suis laissée distraire à cause des tourelles. J’allais déposer ça devant la porte et vous envoyer un SMS. Je ne voulais pas interrompre votre journée de repos.

– Déposer quoi ?

– Je vous ai fait des cookies.

Elle lui tendit la boîte.

– Vous…

S’il était désarçonné avant cela, cette fois il se sentait complètement ébahi.

– Vous m’avez fait des cookies.

– Pour vous remercier pour vendredi soir. Je dois admettre que c’est une idée de ma mère, et s’ils sont mangeables c’est surtout parce qu’elle a supervisé chaque étape. Mais les remerciements sont sincères.

Il prit la boîte, l’ouvrit et goûta un cookie pendant qu’elle faisait fondre le chien en lui embrassant le museau.

– Ils sont délicieux.

Quand Hurleur lui jeta un coup d’œil, Miles secoua la tête.

– Pas pour toi.

– Pas de chocolat, approuva Morgan en lui caressant les oreilles. Ce n’est pas bon pour toi. C’est quoi, exactement ?

– Un chien, répondit Miles.

– Quel race de chien, je voulais dire ?

– Mystère. Le plus probable serait qu’un chien de berger ait croisé la route d’un beagle.

– Un sacré mélange. J’essaie très fort d’être désolée de vous déranger aujourd’hui, mais sans cela, je n’aurais pas rencontré Hurleur. Et…

À présent, elle releva les yeux. Soudain, il sut qu’il aurait encore plus de difficultés à refuser quoi que ce soit à ces yeux-là qu’à ceux de Hurleur.

– Êtes-vous pressé ?

– Pas vraiment.

– Si je pouvais juste… c’est possible de visiter l’une des tourelles ? Juste un petit coup d’œil à l’intérieur. Si ça ne vous ennuie pas ?

– Pas vraiment, répéta-t-il. Pourquoi ?

– Je ne suis jamais entrée dans une tourelle. J’ai un faible pour les maisons, et vous avez une somptueuse demeure victorienne. Les tourelles lui confèrent un cachet exceptionnel.

– D’accord.

– Oh, merci. Juste cinq minutes, promis. Après, je disparais. Et vous gardez les cookies.

Il lui fit signe d’entrer.

– Oh, c’est magnifique. Vous avez conservé l’arrondi des murs intérieurs à la base de la tourelle pour le salon, ou pour le coin lecture ou pour prendre le petit déjeuner. Ou tout ce que vous avez envie d’y faire. Et ces boiseries ! Vous avez des rosaces de plafond. Oh, les parquets… sont-ils d’époque ?

– Ouais.

Il songea qu’elle regardait le salon depuis le vestibule comme s’il venait de lui ouvrir la caverne d’Ali Baba.

– Splendides, ils sont splendides. Et les fenêtres ! Désolée, j’ai déjà épuisé ma première minute. J’adore les maisons. Les vieilles maisons en particulier. Les constructions récentes sont un peu trop… neuves. On sent vraiment le poids du passé ici. Tout de même, cet escalier !

Le chien en adoration sur ses talons, elle se rapprocha pour toucher le pilier de l’escalier.

– Vous avez même la possibilité de l’utiliser si vous désirez visiter le reste de la tourelle.

– J’y compte bien. C’est si élégant, sans être trop formel ni trop chargé. On sent la chaleur d’un foyer, continua-t-elle en montant les marches, un doigt caressant la rampe. C’en est un. C’est chez vous.

– Maintenant oui.

Tandis qu’il la guidait à l’étage, il songea à l’étrangeté de la situation. Il lui faisait visiter sa maison en portant des cookies fait maison.

À l’entrée de son bureau, elle émit une sorte de petit bruit, entre le gémissement et le soupir. Il s’interdit de trouver ce son sexuel.

Sans succès.

– Oh oui ! C’est parfait. Tout simplement parfait. Les murs incurvés, la vue par les hautes fenêtres. Cette abondance de lumière naturelle. Vous avez orienté votre bureau face à la porte parce que la vue vous distrayait quand vous essayiez de vous concentrer ? Des étagères arrondies contre des murs arrondis, la cheminée, la sculpture sur le pourtour, la ferronnerie. C’est absolument magique. Et cet ordinateur ultra moderne sur un superbe bureau ancien, associé à des fauteuils en cuir chocolat. Respecter l’ancienneté de la maison tout en accomplissant des tâches dans le présent.

Elle lui donna un petit coup de poing amical dans le bras.

– Chapeau. Chapeau bas, je dirais même.

Puis elle se pencha pour caresser un Hurleur toujours en proie au délire. Ce faisant, des poils gris flottèrent autour de lui.

– Tu dors en boule dans un fauteuil pendant que Papa travaille ?

– Non pour le fauteuil. Et double non pour le Papa. C’est un chien. Pas moi.

– Oh, fit-elle en souriant. Bon, merci infiniment de m’avoir fait ce plaisir.

– Vous ne voulez pas visiter le reste ?

– J’en ai très envie. Je ne vois pas comment ça pourrait être plus parfait que l’aménagement du bureau, mais j’aimerais beaucoup voir les autres pièces.

Elle le suivit dans le couloir.

– C’est une grande maison.

– J’aime avoir de la place.

– Moi aussi. Ma maison dans le Maryland n’était pas très grande, mais je projetais d’ouvrir l’espace. Le gros projet, une fois que j’aurais ouvert mon bar et fidélisé ma clientèle, aurait été d’ajouter un étage à ma maison. Pour les chambres. Et j’aurais aménagé mon bureau au rez-de-chaussée. De toute façon…

Sa voix s’éteignit sitôt qu’elle entra dans le dernier étage de la tourelle.

– Encore plus parfait. C’est une sorte de tanière. Un coin où se détendre sur ce canapé, ou s’asseoir au coin du feu en hiver avec un whiskey, et philosopher. Ou juste s’attarder devant la fenêtre et admirer… tout.

Elle soupira, caressa le chien qui ne la lâchait pas d’une semelle.

– Maintenant je peux rayer l’exploration d’une tourelle de ma liste des choses à faire avant de mourir.

– Vous avez une liste ?

– Je fais des listes pour tout. Des listes et des tableurs. J’ignorais que la tourelle faisait partie de ma liste avant de voir la vôtre. Apparue et barrée de ma liste dans la même journée. Une belle affaire pour le prix de deux fournées de cookies.

Elle se détourna de la fenêtre où le soleil se déversait sur elle.

Il se demanda par quel miracle elle semblait autant à sa place ici.

– Maintenant, comme promis, je vous laisse tranquille. Même si c’est un crève-cœur de dire au revoir à mon nouveau meilleur ami.

– Vous le voulez ?

– Arrêtez, dit-elle en lui envoyant une pichenette sur le bras. Je parie que vous avez aussi l’un de ces immenses greniers avec poutres apparentes et rempli de trésors.

– Vous voulez le visiter aussi ?

– Une promesse est une promesse. Mais il n’est pas exclu que je refasse des cookies. Ce qui est plus ardu que vous ne l’imaginez. Il y a un grenier dans la maison de ma grand-mère. Parfois, je pars en exploration là-haut, quand je suis de repos.

– Dans quel but ?

– Dénicher des trésors. S’astreindre à un budget serré développe la créativité. J’ai dégoté une vieille lampe extraordinaire il y a deux semaines. J’ai changé l’abat-jour, le câble et le tour est joué !

Il pensa à ses longs doigts fins.

– Vous avez recâblé une lampe.

– On apprend tout sur Google et pour moi, c’était plus simple que les cookies. Avantage supplémentaire, on ne me demande plus de préparer le dîner mes jours de congé. Il faut dire que ce rituel connaissait ses hauts et ses bas. Mais à la place, je suis encouragée à recâbler les lampes ou à rénover de vieux meubles, selon ce que je dégote.

– J’ai sûrement des vieilles lampes là-haut.

– Un incontournable des greniers. Je suis touchée, Miles.

Comme ils étaient redescendus à l’étage principal, elle se tourna vers lui en souriant alors qu’il ajoutait :

– J’ai gagné des cookies.

– Je vous ai apporté ces cookies pour vous remercier d’avoir deviné de quoi j’avais besoin vendredi soir et veillé à me l’apporter, malgré mes protestations. Alors…

Elle se retourna vers la porte, puis pivota de nouveau face à lui.

– J’aimerais vous poser une question, et je tiens à préciser que quelle que soit la réponse, elle me conviendra parfaitement.

– Vous voulez visiter le sous-sol ?

Elle éclata de rire.

– Non… enfin si, mais ce n’est pas ma question du jour. Si possible, sortons cela du contexte de l’hôtel, de façon que la question ne concerne que vous et moi, si vous êtes d’accord.

– Comment savoir si je suis d’accord avant que vous ne posiez la question ?

– Je comprends, c’est un peu gênant. Le truc, c’est que je décrypte assez bien les gens. À une grosse exception près. Mais sinon, c’est une sorte de talent. À force d’être la nouvelle à l’école, dans le quartier, et sur l’aire de jeux, j’ai fini par me perfectionner. Alors je vous demande si je suis complètement à côté de la plaque ou s’il y a potentiellement un truc, là.

Elle traça une ligne imaginaire entre lui et elle.

– En dehors du contexte de l’hôtel, s’empressa-t-elle de répéter. Je sais quand un supérieur utilise ce genre de levier, ce genre d’approche. J’ai démissionné d’un petit boulot à la fac pour cette raison. Cela ne s’applique pas à nous, pas du tout. Et mon intention n’est pas de vous mettre la pression ou de tenter des choses. Je me demande si mon analyse est juste en ce qui vous concerne. Si je vous intéresse, en mettant l’hôtel de côté.

– Morgan, nous nous connaissons par l’hôtel.

– C’est vrai, oui. Bon, très bien. Alors, merci pour la visite et le moment avec le chien. J’espère que vous aimerez les cookies.

Il attendit qu’elle ait ouvert la porte et s’enjoignit de patienter jusqu’à ce qu’elle l’ait franchie. Mais ce fut plus fort que lui.

– Vous ne vous trompez pas.

Elle referma la porte, s’adossa au panneau.

– Ouf ! La question, maintenant, est en deux parties. Pouvons-nous nous mettre d’accord pour que, si le truc potentiel devenait un truc, nous laisserions mon emploi en dehors de ça ? Miles, j’adore mon poste et si mon analyse est juste, vous aimez le vôtre. C’est autre chose, et je me rends compte que c’est plus compliqué pour vous, dans votre position, que pour moi dans la mienne.

– Peut-être que je me lasserai de vous et que je vous virerai.

– Pour commencer, je travaille sous l’autorité de Nell. Ensuite, et plus précisément, ce n’est pas votre style. Je pourrais mal le prendre et porter plainte pour harcèlement sexuel.

– Pour commencer, j’ai un avocat persévérant, mon père. De toute façon, personne ne vous croirait. Ensuite, et plus précisément, ce n’est pas votre style. Moi aussi je sais analyser les gens.

– C’est sûr que je ne vous balancerais pas. Nous pourrions tout poser par écrit. Inscrire que nous abordons ce truc dans un esprit d’attirance et de curiosité mutuelles, sans subir de pression ni de contraintes de l’un ou de l’autre. Votre père pourrait le rédiger. Hurleur serait le témoin.

– Cette dernière précision est la bienvenue. Maintenant, je sais que vous plaisantez. Et Morgan, le truc, ça s’appelle du sexe. Si nous envisageons la possibilité de coucher ensemble, nous devrions pouvoir dire le mot.

– Si au lit, ça ne fonctionne pas, je promets de ne pas démissionner ni de vous en tenir rigueur.

– Je peux m’engager à ne pas vous renvoyer ni à vous en tenir rigueur. Cela dit, si ça ne fonctionne pas, ce sera votre faute. Je suis un super coup.

– Maintenant c’est vous qui me baratinez. Mais la triste réalité est que j’ai perdu la main. Ce qui explique en grande partie la maladresse de cette conversation. Vous devrez prendre en compte que j’aurai une marge d’amélioration.

Il ne savait que penser d’elle, ou de cela. Mais il savait l’instant déterminant.

– Êtes-vous habituée à ce que les hommes vous attribuent une note au lit ?

– Ma mémoire flanche. Ça fait quelques années.

– Années, dites-vous ?

Ses épaules s’affaissèrent ; ses mains s’enfoncèrent dans les poches de son minuscule short.

– Ne remuez pas le couteau dans la plaie.

Il lui fit signe de patienter une seconde et posa la boîte de cookies sur une table.

– Je vais prolonger cette conversation saugrenue, que je trouve étonnamment excitante, et demander pourquoi. La dernière année, je le conçois, mais vous avez parlé de quelques années.

– J’étais débordée, concentrée sur d’autres choses.

– Je suis débordé et concentré, mais tout de même.

– Je jonglais entre deux métiers.

Confrontée à son silence, elle soupira, haussa les épaules.

– Soit. En plus de tout cela, et je sais que cela va flatter votre ego, je n’ai rencontré personne qui provoque ce déclic qui me pousse à libérer le temps nécessaire. Jusqu’à présent. Ça ne me posera pas de problème si c’est juste une fois ou éphémère ou…

– J’aimerais que vous vous taisiez.

– Je serais heureuse de me taire. Je ferais bien de rentrer.

Elle ouvrit la porte. La referma. Puis fondit sur lui et appuya ses lèvres sur les siennes. Pour quelqu’un qui prétendait manquer d’entraînement, elle présentait des aptitudes.

Miles entendit vaguement la queue du chien fouetter le sol quand Morgan l’enlaça. Sans aller jusqu’à affirmer qu’il trouvait cela facile, il la laissa mener la barque. Pour cette fois. Alors elle l’attira à elle, diffusant des étincelles dans ses veines. Puis elle s’écarta.

– J’ai quelque chose à ajouter.

– Es-tu toujours aussi bavarde ? Je pense que je l’aurais remarqué.

– Je pense en effet que, dans ce cas, nous pouvons passer directement au tutoiement. Et sauter tout le rituel d’une relation. Sortir prendre un verre, dîner, aller au cinéma, au théâtre, danser la salsa. Quel que soit ton scénario habituel.

– Je n’ai pas de scénario habituel.

– Si tu en avais un, on pourrait l’oublier et aussi renoncer au mien. À savoir, prendre son temps, se laisser quelques semaines, comme je fais toujours. Passons direct à la case sexe.

Son dimanche fut immédiatement propulsé en tête de ses meilleurs jours de repos.

– Tu ne m’invites pas à dîner d’abord ?

– À charge de revanche, répondit-elle avant de s’emparer de sa bouche.

Il la fit tourner du vestibule jusqu’au salon parce que, mince, elle avait éveillé cette fougue en lui, et la chambre semblait au bout du monde. Tout en tournoyant, il lui ôta son tee-shirt et le lança dans la pièce.

– Ne me juge pas sur mes sous-vêtements, dit-elle d’une voix entrecoupée en tirant sur son tee-shirt à lui. Je n’avais pas prévu de me dénuder pour toi en m’habillant ce matin.

– Enlevons-les vite, alors.

D’une main, il dégrafa son soutien-gorge. Elle se mit à trembloter.

– C’est vrai que tu es doué jusqu’à présent.

– Silence, lui intima-t-il en la faisant basculer sur le canapé. J’aime le silence.

Elle ne resta pas tout à fait silencieuse, à cause de l’effet que ses mains et sa bouche produisaient sur sa peau. Sentir quelqu’un la toucher de nouveau, sentir le poids d’un homme sur elle, sa bouche s’emparer de la sienne. Elle ressentait ces chocs de plaisir dans chaque cellule de son corps.

Et le sentir sous ses mains, sa peau chaude, ses muscles fermes, secouait son organisme déjà frémissant. Sa bouche était en tous points ce qu’elle avait imaginé, les moments où elle laissait libre cours à son imagination. Fougueuse et magistrale. Son cœur émettait des bruits sourds sous cette bouche, qui l’explorait et la possédait.

D’un simple effleurement de ses doigts, il la projeta dans la jouissance.

L’extase se propagea si soudainement dans son corps qu’elle en eut le souffle coupé. Son esprit vola en éclats, électrisant son corps. Sans lui laisser le temps de redescendre, il poursuivit ses caresses, atténuant ses cris avec sa bouche pendant qu’elle s’arquait sous lui.

Puis il fut en elle, s’enfouit profondément et se retint. Le temps se figea jusqu’à ce que ses hanches ondoient à sa rencontre. Alors le monde s’écarta de son axe.

Son regard fauve la contemplait. Ses jambes nouées autour de lui, elle l’incitait à intensifier ses poussées.

La buvant des yeux, il lut le plaisir sur son visage, la stupéfaction qui en découlait. Elle brûlait d’envie, et il lui en coûtait de continuer de donner au lieu de prendre. Mais il donna. Et donna tant et plus, tandis que le corps de Morgan s’élevait et retombait avec lui. Il donna jusqu’à ce qu’elle crie, que sa main agrippe l’accoudoir du canapé derrière elle de crainte de s’envoler.

Il donna jusqu’à ce qu’elle se relâche, alanguie, liquéfiée sous lui. Alors il se rassasia. À son tour il put prendre tout son soûl.

Elle aurait pu dériver sur les échos du plaisir pendant des heures, voire des jours. Des semaines ne semblaient pas improbables. Elle se laissa se focaliser sur cette dérive, sur le plaisir, sur la sensation des battements accélérés de son cœur contre le sien. La satisfaction pouvait s’ajouter à la liste, maintenant que le corps de Miles était aussi languide et liquéfié que le sien.

Elle manquait d’entraînement, peut-être, n’empêche qu’elle avait rempli son rôle.

Puisqu’ils en étaient là de leur relation, elle caressa les muscles de son dos.

– On ne les voit pas sous ton costume d’invisibilité.

Il ne remua pas.

– Je porte un costume d’invisibilité ?

– Au quotidien. Pas en ce moment, mais le reste du temps.

– Comment est-il ?

– Gris charbon, croisé, en laine italienne raffinée. Chemise blanche en coton impeccable, cravate en soie bleu acier, nœud Windsor simple, des Oxfords à bout noir. Italiennes, bien sûr.

– C’est extrêmement précis.

– Si je possédais un million de dollars, je parierais qu’à peu de chose près, tu as chacun de ces articles dans ta penderie. Tu es chic, dans ce costume.

– Pourquoi l’invisibilité ?

– Tu n’as pas besoin que les autres le voient pour savoir que tu es le chef. Ton autorité est naturelle. Mais là, tu es nu, et c’est très plaisant.

Il se redressa à sa hauteur pour l’examiner.

– Je pense que le sexe fausse ta vision et que je le porte encore.

Elle se contenta de sourire.

– Eh non. Tout nu. Je t’ai déshabillé. C’était mon idée, j’exige que tout le mérite me revienne.

– C’était plus un concept qu’une idée, et je t’ai dénudée en premier. Mais bon, je n’avais pas beaucoup de tissu à retirer, vu que tu portais un short minuscule.

– J’avais prévu de poncer et peindre un petit banc après t’avoir déposé les cookies… mince ! Je dois prévenir ces dames. Je leur ai dit que je rentrais vite.

– Ces dames ?

– Ma mère et ma grand-mère. J’ai oublié mon téléphone dans ma voiture. J’avais vraiment l’intention de déposer la boîte devant ta porte. Et puis il y a eu la tourelle et le chien et le sexe. J’ai besoin de mon téléphone.

– Tu es nue, lui rappela-t-il. Certes, la propriété est à l’abri des regards, mais je ne te recommande pas pour autant de sortir en tenue d’Ève.

– Je me rhabillerai avant de sortir.

– D’accord, dit-il en pressant les lèvres dans le creux de son cou. Tu pourrais.

– Je compte bien le faire. Dans une petite minute.

Elle ferma les yeux et se remit à dériver.

– D’accord, répéta-t-il en remontant le long de sa joue.

– Non, attends. Ça me perturbe. Je crains qu’elles se tracassent.

Il changea de position et elle se tortilla pour attraper ses vêtements.

– Est-ce mieux si j’invente une excuse ? Attention, il n’est pas question de mentir. Mais je peux me contenter d’expliquer que tu m’as fait visiter la maison si c’est mieux.

– Mieux pour quoi ?

– Si tu ne veux pas qu’elles, ou les gens en général, sachent que nous avons couché ensemble sur ton canapé. Je ne serais pas vexée.

– Tu réfléchis trop.

– Pas faux, admit-elle en se rhabillant sous son regard attentif. C’est plus fort que moi. J’ai été obligée de faire semblant de méditer quand j’ai accompagné ces dames au yoga. Mais je suis sûre que tout le monde le fait.

– Beaucoup trop. Ramène ton téléphone, informe ces dames que tu ne rentreras pas de sitôt.

– Pas de sitôt ?

– Tu me dois un dîner. Nous verrons ça une fois que je t’aurai de nouveau enlevé ce minuscule short. Le reste ? Pourquoi veux-tu que je me soucie que les gens sachent que nous nous fréquentons ? Et pour ce qui est d’aujourd’hui, quand tu rentreras chez toi, tu auras une bonne mine post-orgasme, et il y a de fortes chances pour que ces dames le remarquent.

Elle tiqua sur son expression, « nous nous fréquentons ». Pas « nous avons fait des galipettes sur le canapé », ou pas seulement.

– Cesse de cogiter, insista-t-il en ramassant son boxer short. Va chercher ton téléphone. Je vote pour que nous montions dans la chambre.

– J’aimerais visiter ta chambre.

– Super. Faisons ça.

– Je pars chercher mon téléphone. J’avais vu juste, pour le boxer short. Hurleur fait semblant de dormir, observa-t-elle avant de sortir d’un pas pressé.

Miles leva les yeux vers le chien. Roulé en boule devant la cheminée, il gardait un œil ouvert.

– Mêle-toi de tes affaires.