N'oublie jamais

Nora Roberts · Chapitre 4 sur 34

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N'oublie jamais

Chapitre Quatre

 

 

Morgan faisait du surplace dans un puits de chagrin. Elle ne pouvait pas s’enfoncer, elle ne pouvait pas se permettre de tout simplement couler. Il lui fallait encore s’entretenir avec les autorités. Répondre à leurs questions, formaliser ses dépositions. Cela entretenait le chagrin et la profondeur de l’eau stagnante dans le puits.

La famille de Nina était devenue la sienne, et elle ne serait pas en mesure de les soutenir si elle coulait. Elle passait du temps avec eux, pleurait avec eux, faisait de son mieux pour les assister dans l’organisation des funérailles.

Ses deux patrons avaient insisté pour qu’elle s’arrête une semaine, et ses collègues lui déposaient de la nourriture. Des ragoûts, des plats de pâtes, au jambon ou au poulet.

Elle la partageait avec Sam. Quand il n’était pas avec la famille de Nina, il était avec elle.

Il avait son propre puits de tristesse.

Ensemble, ils grignotaient le dernier ragout qu’elle avait reçu.

– Toujours aucune trace de ta voiture ?

– Aucune.

Comme il avait apporté du vin pour contribuer au repas dont ils n’avaient pas plus envie l’un que l’autre, elle en avala une petite gorgée.

– Je suppose que je ne la retrouverai pas. Les flics ne l’annoncent pas clairement, mais ils laissent peu de place au doute. J’ai rempli la déclaration d’assurance aujourd’hui.

Compatissant, il lui frotta la main.

– Des cauchemars ?

– Oh ça…

– Moi aussi. Ma proposition tient toujours si tu veux que je reste dormir une nuit, n’importe laquelle, ou si tu préfères crécher chez moi.

– Je sais.

– Et si tu as un gros coup de cafard, appelle-moi.

À son tour, elle lui frotta la main.

– Pareil pour toi. Bill m’a très gentiment prêté sa voiture, mais je dois commencer à en chercher une nouvelle. Avant de reprendre le boulot.

– Si tu as besoin de conseils, n’hésite pas.

– Merci.

Elle ne mentionna pas que le remboursement de l’assurance serait nettement inférieur au prix d’achat de sa voiture – pourtant d’occasion et avec un kilométrage significatif – déduction faite de la franchise.

Mais elle gardait ce problème pour un autre jour.

– Nous avons terminé de vider sa chambre aujourd’hui. Avec la sœur et la mère de Nina.

Il hocha la tête, rencontra son regard.

– Je me suis arrêté chez ses parents en venant. Les photos que tu les as aidés à sélectionner pour l’enterrement sont parfaites.

– Ils ne m’en veulent pas.

– Parce que tu n’es pas responsable.

– Ma tête le sait. Ou presque. Mais… je n’aurais jamais imaginé que quelqu’un entrerait ici par effraction. Franchement, qu’est-ce que ce fils de pute en a tiré ? Même la voiture ne vaut pas un clou. Si seulement j’avais posé de meilleurs verrous ou investi dans un système d’alarme …

– Arrête, dit-il en pressant sa main. Arrête ça. Elle m’a écrit que sa responsable la renvoyait chez elle. Nous pourrions aussi bien dire « et si sa responsable ne l’avait pas renvoyée chez elle ? Et si j’étais venu lui apporter des médicaments contre le rhume, lui réchauffer une soupe ou je ne sais quoi ? » Une multitude de « et si ». Le fait est que personne d’autre que son agresseur n’est à blâmer. Personne.

Comme elle le savait, elle hocha la tête. N’empêche.

– C’était tellement éprouvant d’emballer ses affaires, Sam, et de les emporter hors de la chambre. De revenir ici seule, où il ne reste plus rien d’elle.

– Elle adorait vivre ici avec toi. Je savais que j’allais avoir un mal fou à la convaincre d’emménager avec moi tellement elle était bien ici avec toi.

Des larmes montèrent dans sa gorge, l’irritèrent.

– Tu avais l’intention de lui proposer ?

– Je pensais attendre encore un peu.

Avec un sourire mitigé, il se tapota la tempe.

– Stratégie. Je sais que ce n’était devenu sérieux entre nous que depuis quelques semaines, mais pour moi, c’était du sérieux avec elle bien avant cela.

– Elle savait.

– Tu crois ?

Dans ses yeux, elle perçut son chagrin, aussi incommensurable que le sien.

– Oh que oui. Tu n’étais pas une passade pour elle, Sam. Cela aurait pris un peu de temps et quelques efforts de persuasion, mais elle aurait fini par accepter.

– Comment allons-nous surmonter sa perte, Morgan ? Qu’allons-nous devenir sans elle ?

– Je n’en ai pas la moindre idée. Je repense au fait que nous avons repeint sa chambre avant qu’elle emménage. Je n’avais les clés de la maison que depuis quelques semaines. Nina était là depuis le début, en fait. Quand on a posé nos pinceaux, elle avait de la peinture mauve dans les cheveux, sur le visage.

Morgan revoyait la scène, revoyait Nina aussi nettement que si c’était hier.

– Aussi, elle m’a appris à planter des fleurs, elle ne voulait rien entendre, elle m’a traînée chez les Ramos pour mon premier dîner avec sa famille.

– Des gens exceptionnels.

– Elle voulait me caser avec son frère Rick.

Sam avala un peu de bière.

– Ouais, bon. Non.

Cela fit émerger un petit rire de sa gorge nouée.

– Je me souviens de la nuit où elle t’a emmené au Round pour connaître mon opinion.

– Nous carburions à la téquila.

– Exact. Oh mince, et le soir du dîner. Quand je suis rentrée du bureau, elle m’attendait juste là. La cuisine était un vrai champ de bataille. Elle avait un regard halluciné parce qu’elle avait réussi la marinade pour les côtelettes.

– C’était une super soirée.

– Une soirée mémorable.

Il repoussa la nourriture vers les bords de son assiette.

– Toujours pas de nouvelles de Luke ?

– Disparu, comme ma voiture. Il n’a répondu ni à mon SMS à propos de Nina ni à mon appel. Il y a des gens qui ne supportent pas, ou qui ne veulent pas faire face à un choc émotionnel.

Elle haussa les épaules.

– Autant le savoir avant de concrétiser.

– Il avait pourtant l’air d’un garçon fiable.

– Mais de passage … il ne s’en est jamais caché. Pourtant fiable sur le moment, admit-elle avec un haussement d’épaules. Volatilisé. Peu importe, dit-elle en toute sincérité. Il ne compte pas.

Avant de partir, Sam vérifia les verrous de la porte de derrière, comme il le faisait systématiquement.

– À demain. Je peux venir te chercher si tu veux.

– Je prendrai la voiture de Bill.

– Je n’ai jamais assisté à une messe d’enterrement.

– Moi non plus, admit-elle et l’idée seule lui vrilla l’estomac.

– Nous resterons ensemble.

– Bien sûr, dit-il en l’étreignant comme il le faisait systématiquement. Ferme à clé derrière moi.

Elle savait qu’il attendait le cliquetis de sécurité, de la même façon qu’elle savait que pour elle, contrôler les verrous de la porte côté jardin était devenu obsessionnel. Ainsi que ceux de la porte principale, avant de se coucher.

Seule, elle entra dans la chambre vide de Nina, où les murs étaient plus foncés là où s’étaient trouvées des affiches, enlevées depuis peu.

Des photos de fleurs ; toujours les fleurs, avec Nina. Et le carré délavé à l’emplacement de son tableau de liège, sur lequel elle épinglait des dessins de ses petits cousins, de ses nièces et de ses neveux. Elle punaisait aussi des mémos, des cartes de rendez-vous.

Rien d’autre que ces deux rectangles n’indiquait que Nina Ramos avait vécu ici.

Il lui faudrait choisir une nouvelle colocataire. Elle ne pouvait pas se permettre de rembourser l’emprunt, en plus de tout le reste, sans cette source de revenus. Le problème serait de supporter que quelqu’un d’autre occupe cette pièce. Elle éteignit la lumière, ferma la porte, et se dit qu’elle encaisserait parce qu’elle n’avait pas le choix.

À dix heures, le matin suivant, elle s’assit sur le banc de l’église avec Sam, derrière les rangées réservées à la famille de Nina.

Ses parents, ses grands-parents, ses frères et sœurs, ses cousins, ses oncles, ses tantes, ses nièces, ses neveux, certains venus d’autres États et d’aussi loin que le Mexique.

La famille, les amis, les collègues, des personnes qu’elle avait connues à l’école, des clients de la jardinerie remplissaient l’église. L’une de ses cousines chanta magnifiquement.

Sa sœur prononça la principale éloge funèbre, cependant d’autres prirent aussi la parole. Comme la mère de Nina avait demandé à Morgan de prononcer quelques mots, elle se leva du banc, marcha jusqu’au cercueil drapé de fleurs et évoqua leur amitié, racontant que Nina l’avait aidée à transformer sa première maison en foyer chaleureux, lui avait appris à aménager son premier jardin, lui avait procuré une famille alors qu’elle vivait si loin de la sienne.

Tout se déroulait dans le brouillard, le rituel, la musique, les fleurs, les mots … même ses propres paroles.

Après cela, elle se demanda pourquoi elle ne se sentait pas différente. En conduisant dans le cortège qui rejoignait le cimetière, elle crut qu’après l’enterrement, après ce rituel, ces mots, son chagrin serait quelque peu apaisé, qu’elle aurait l’impression de faire son deuil – ou de progresser doucement dans ce sens.

Or, quand elle retourna s’asseoir à côté de Sam, cette fois agrippant sa main comme si elle craignait de dériver sans cette ancre, rien n’avait changé. Le prêtre prononça quelques mots, et elle fut sensible au réconfort qu’ils communiquaient, même si elle ne le ressentait pas personnellement.

Elle sentit l’air froid d’avril sur son visage, vit le vert de la pelouse, le gris et le blanc du marbre de la pierre tombale. Les fleurs, tellement de fleurs pour Nina.

Quelque part, non loin, un oiseau gazouilla.

Le soleil se jetait sur le bois poli du cercueil. Il illuminait le tapis de roses blanches qui le recouvrait.

Elle pensa à Nina à l’intérieur, dans la robe rose clair choisie par sa mère. Il n’y avait pas eu de veillée, mais sa maman tenait à ce qu’elle porte cette robe rose et un petit bouton de rose blanc dans les cheveux.

Morgan prit conscience qu’en vérité, elle n’était pas là-dedans. Nina ne reposait pas dans la boîte capitonnée de soie, dans sa robe rose, avec sa fleur dans les cheveux.

Elle était partie là où vont ceux qui nous quittent. Elle était partie avant que Morgan ne rentre et ne la découvre étendue sur le sol.

Déjà partie.

Les tombes, les stèles, les oraisons et la musique n’étaient pas destinées aux défunts, mais aux vivants abandonnés sur terre.

D’une certaine façon, cette croyance lui permit de s’autoriser à sombrer, rien qu’un moment. Un instant, elle enfouit son visage dans l’épaule de Sam, et laissa le chagrin l’entraîner sous la surface.

Quand elle reprit sa respiration, sentit de nouveau l’air frais du printemps, elle s’était rapprochée, rien qu’un peu, du deuil.

Elle étreignit chaque membre de sa famille. Elle formula et échangea des condoléances, malgré la migraine qui survint comme une tempête.

En marchant vers la voiture de Bill, elle se dit qu’une partie de plus s’achevait. Plus qu’une dans le rituel destiné aux vivants. Retourner dans la maison familiale pour se restaurer, au nom du partage.

Ce moment en communauté l’apaisa d’une manière qu’elle n’avait pas anticipé. Le buffet, les boissons, les larmes, quelques rires de la part des gens qui partageaient des histoires et des souvenirs.

Néanmoins, elle s’effaça au bout d’une heure, terrassée par la migraine et l’épuisement. Elle ne voulait rien autant qu’ôter la robe noire, celle dont elle savait qu’elle ne la remettrait plus, s’allonger et dormir.

Se retrouver seule avant de devoir braver la suite.

Car il était impératif qu’elle recommence à affronter la vie.

Alors qu’elle s’engageait dans l’allée, deux personnes sortirent d’une voiture garée le long du trottoir. Immobile, elle les regarda marcher vers elle, dans leurs costumes noirs.

« Pas des journalistes », se dit-elle. Elle avait appris à les repérer et à les éviter, au cours de la semaine écoulée.

Encore des flics ? Des experts de l’assurance ?

Pourquoi maintenant ? Que lui voulaient-ils encore ? Qu’avait-elle de plus à leur apprendre ?

– Mademoiselle Albright ?

L’homme, cheveux grisonnants, un corps compact, montra son badge. Tout comme sa collègue, afro-américaine, cheveux noirs bouclés courts, des yeux noir intense, le regard étrangement détaché.

– FBI. Agents spéciaux Morrison et Beck. Avez-vous un instant à nous accorder ?

Son mal de tête lui martelant les tempes, Morgan fixait leurs cartes.

– Le FBI ? Je ne comprends pas.

– Nous savons que vous avez eu une journée difficile, mais si nous pouvions entrer, nous vous expliquerions tout.

– Est-ce en rapport avec Nina ?

– Oui, mademoiselle.

Elle sentit ce tout petit pas dans son travail de deuil supprimé d’un coup.

– Entendu, dit-elle en ouvrant la marche. Je me suis entretenue avec la police, j’ai fait ma déposition. Je ne sais rien d’autre, honnêtement.

Elle ouvrit sa porte, entra.

– Je peux préparer du café, offrit-elle par pur sens des convenances.

La femme, Beck, répondit d’un léger hochement de tête.

– Si cela ne vous dérange pas trop ?

– Ça va. Asseyez-vous. Je n’en ai que pour une minute.

Plutôt que s’asseoir dans le salon, Morrison la suivit jusque dans l’entrée de la cuisine.

– Vous avez une jolie maison.

– Merci.

Elle vit son regard tomber sur la porte de derrière au moment où elle branchait la cafetière.

– Bill, mon patron, a réparé la porte. La police, les inspecteurs qui sont venus après les premiers policiers, et les experts qui ont analysé la scène du crime, m’ont autorisée à réparer le carreau cassé et à poser un verrou.

– Bien sûr.

– Il y avait juste la serrure avant. Il a cassé le carreau, a passé la main à l’intérieur et ouvert la porte.

– Il ?

– Il, elle, eux, je ne sais pas.

– Ce n’était pas prévu qu’elle rentre du travail à cette heure ?

« Encore », se dit-elle. Il fallait qu’elle reprenne toute l’histoire.

– Elle était malade, sa cheffe l’a renvoyée chez elle. Un vilain rhume qui s’est aggravé au travail. Sa collègue qui l’a ramenée, parce que sa voiture était en panne, a dit qu’elles s’étaient arrêtées à la pharmacie. Elle était sûrement couchée, vu qu’il y avait un flacon de sirop sur la table de nuit et une boîte de mouchoirs sur le lit.

Pour s’occuper les mains, elle sortit des tasses, du lait, du sucre, des cuillères, un plateau. Elle répéterait tout, se rassura-t-elle, après quoi ils la laisseraient enfin dormir.

– D’après les inspecteurs, il est allé dans mon bureau, soit pour commencer par là, soit pour se cacher s’il l’a entendue. La maison aurait dû être vide, sauf qu’elle ne l’était pas. Il se trouvait dans le bureau, et elle l’a surpris et il l’a tuée. Combien de fois vais-je devoir le répéter ?

– Permettez-moi de porter le plateau, voulez-vous ?

Elle accepta parce qu’elle souhaitait s’asseoir. S’asseoir, et en finir avec eux.

Beck détecta immédiatement sa lassitude.

– Le bip de votre voiture était resté dans la maison. En vue ?

– Oui, enfin !

Sa partie raisonnable savait qu’ils faisaient leur devoir, mais le reste d’elle s’en moquait éperdument.

– J’ai déjà dit tout ça aussi. Je le laissais dans cette coupelle, près de la porte d’entrée. J’entre, je le mets dans la coupelle, je sais toujours où il est. Il pensait trouver la maison vide. C’est la version des inspecteurs.

Luttant pour se contrôler, elle appuya ses doigts sur ses paupières.

Juste en finir.

– Il est entré par effraction, a tué Nina parce qu’elle était à la maison. Il a emporté ses bijoux et les miens, qui ne valaient pas cher. Je gardais cent dollars en billets enroulés dans une chaussette. Il a volé ça et l’argent qu’elle conservait dans son tiroir. Je ne sais pas combien, mais pas grand-chose. Il a piqué son MacBook et son téléphone. Inutile de prendre mon ordinateur, étant donné qu’il l’a anéanti en même temps qu’il l’a anéantie. Il avait cinq ans de toute façon, il ne valait plus rien. Il a aussi chipé le bip dans la coupelle et a filé avec ma voiture. Je ne sais rien d’autre.

Beck ouvrit un fin attaché-case et en sortit une photo.

– Reconnaissez-vous cet homme ?

Ses cheveux étaient plus longs et décoiffés avec style, mais sinon…

Sa migraine lui donna soudain la nausée.

– Luke Hudson.

– Comment le connaissez-vous ?

– Il est venu au bar où je travaille le soir, il y a trois semaines environ. Au Next Round. Il est entré dans le bar. Je suis barmaid. Il a commandé une bière locale et a lancé la conversation. Il a dit qu’il avait été envoyé dans la région, en déplacement pour quelques mois. Il travaille dans l’informatique, les maisons et les bureaux connectés.

Comme ses mains tremblaient, elle les glissa sous ses cuisses.

– Mais c’est un bobard, c’est ça ? Sinon vous ne seriez pas ici ? Est-ce lui l’assassin ? Je ne comprends pas comment c’est possible. A-t-il fait ça ?

– Est-il déjà venu ici ? Chez vous ? continua Morrison en faisant abstraction de sa question.

– Une fois. Nous avons dîné ensemble, moi, Nina, lui et Sam. Nina sortait avec Sam Nichols. Nous les avons invités à dîner le … le …

Elle marqua un temps d’arrêt, pressa ses lèvres fermées.

– Lundi soir, avant sa mort. Mon soir de repos.

Beck prit des notes dans un calepin. Morgan frotta ses bras glacés.

– Je … il est venu au bar trois ou quatre fois. Il goûtait des bières locales, mangeait un morceau, discutait. Il était amical sans être insistant. Il bavardait avec d’autres clients. Au bout de plusieurs fois, il m’a invitée à dîner. Un truc tranquille, une pizza. Pourquoi pas, je me suis dit. Je l’ai retrouvé chez Luigi, et nous avons partagé une pizza et du vin.

– Avez-vous eu une relation sexuelle ?

Elle regarda Beck.

– Non. Il est venu au bar quelques fois. Un soir, nous sommes allés à la pizzeria, et avec Nina, nous avons eu l’idée d’organiser un dîner avec lui et Sam. Le lundi, mon soir de repos. Je l’ai déjà dit, se rappela-t-elle. Je ne travaille pas le dimanche et lundi soir, sauf en cas de besoin, au bar.

– Donc il est venu dîner ici, la relança Morrison.

– Oui, dit-elle en replaçant ses mains sous ses cuisses. Nous avons cuisiné. C’était une première pour nous deux, préparer un vrai dîner. Et il a eu un changement de planning, à ce qu’il a dit. Il devait partir à Baltimore, deux ou trois jours. J’ai reçu plusieurs SMS de lui pendant son absence.

– A-t-il quitté la pièce où vous étiez réunis, en vous laissant tous les trois, à un moment ou à un autre ?

– Non, nous…

Elle libéra ses mains, pressa ses paupières. Voilà qu’à présent, la migraine s’implantait aussi derrière ses yeux.

– Si. Il a demandé s’il pouvait se rafraîchir. La salle d’eau se trouve par ici, dit-elle en indiquant la direction. À son retour, il s’est excusé d’avoir été long et a dit qu’il avait reçu un appel.

– Combien de temps s’est-il absenté ?

– Je ne sais pas. Nous bavardions autour d’un verre de vin et … une seconde.

Elle se passa les mains dans les cheveux.

– Les asperges. Je dirais… pas loin de dix minutes. Est-ce lui le coupable ? Qui est-il ? Pourquoi aurait-il fait ça ? Pour un MacBook et une Prius d’occasion ? C’est absurde.

– Il se nomme Gavin Rozwell, et cela correspond à son mode opératoire. C’est un psychopathe, un escroc, un tueur en série. Et vous, mademoiselle Albright, vous êtes son type.

– Je suis son type ? Quel type ?

– Grande blonde célibataire, entre vingt-quatre et trente ans. Le prénom androgyne est un plus.

Elle entendait les mots de Beck sinon qu’ils sonnaient comme une langue étrangère.

– Pardon ?

– Cela lui permet d’usurper votre identité sans difficulté, de devenir Morgan Albright. Il vous a sûrement sélectionnée au terme de recherches minutieuses avant de pousser la porte de ce bar.

– C’est tout de même insensé, insista-t-elle. Pourquoi volerait-il mon identité ? Je ne suis personne. Je n’ai rien.

– Vous possédez cette maison, contesta Morrison. Et une voiture. Vous occupez deux emplois, donc vous avez logiquement un compte bancaire.

– Avant toute chose, ajouta Beck, il aime ça. Détenez-vous des cartes de crédit ?

– Une seule, que j’utilise surtout pour l’alimentation et l’essence. Je règle le solde en fin de mois. Cela renforce mon indice de solvabilité.

– Il a sans doute atteint le plafond des dépenses. Et ouvert au moins un compte, sur lequel il a dépensé le maximum autorisé. Gérez-vous vos comptes en ligne ?

– Oui, mes horaires de travail…

– Avez-vous vérifié vos dépenses cette semaine ?

– Non. Pourquoi l’aurais-je fait ? Nous venons à peine d’enterrer Nina. Aujourd’hui. Nous avons enterré Nina aujourd’hui.

– Pouvez-vous vous connecter tout de suite ?

Elle s’apprêtait à se diriger vers son bureau pour consulter son compte sur son ordinateur, quand elle se souvint. Elle saisit son téléphone.

Le peu de couleur qu’il restait sur son visage s’évapora.

– Ils se sont trompés. C’est impossible. Il est écrit qu’il me reste moins de deux cents dollars. J’en avais plus de douze mille de côté. Juste un peu plus. J’économise depuis des années. Il y a une erreur.

– Cela s’appelle du cybervol, mademoiselle Albright. Je suis désolée, reprit Morrison. Le pire reste sans doute à venir. Vous êtes propriétaire, c’est quelque chose qu’il cible. Il est fort probable qu’il utilise votre identité de même que les informations qu’il a récupérées sur votre ordinateur pour souscrire à un emprunt immobilier, voire à un prêt professionnel. Il passe de préférence par des sociétés de crédit plutôt que par des banques et consent à un taux d’intérêt élevé pour accélérer le processus. Le logiciel malveillant qu’il a certainement installé sur votre ordinateur au cours de ces dix minutes lui a permis d’accéder à vos comptes.

– C’est un expert dans ce domaine, continua Beck. Le plus probable étant qu’il a pénétré dans votre domicile, sans briser la vitre dans un premier temps. Il avait prévu de désinstaller le malware et de ressortir aussitôt. Mais mademoiselle Ramos était rentrée et elle l’a vu. Il a fait croire à une effraction et dérobé des objets de valeur ainsi que de l’argent liquide pour couvrir son véritable délit.

– Mademoiselle Albright, dit Morrison en attendant que son regard embué bascule vers lui. Nous sommes sincèrement désolés pour ce qui vous est arrivé. Profondément désolés pour ce qui est arrivé à votre amie. Ma partenaire et moi traquons Rozwell depuis des années. Ce qui s’est passé chez vous n’a pas immédiatement attiré notre attention. Mademoiselle Ramos ne correspond pas son à profil habituel, sa cible de prédilection. Petite, brune, son nom, locataire et le cambriolage maladroit. Puis un article vous mentionnant est apparu dans les résultats d’une recherche. Il faisait état de votre maison, votre voiture.

– Surtout, vous êtes son type, continua Beck. Après vous avoir ruinée, il vous aurait assassinée. Il connaît votre emploi du temps, vos habitudes et il a gagné votre confiance. Il aurait attendu que vous soyez seule pour vous faire subir le même sort qu’à mademoiselle Ramos.

– Or, vous êtes vivante. Vous êtes la première de ses victimes avec laquelle nous nous entretenons.

– Je dois…

Elle se releva subitement et se précipita vers la salle d’eau. Une fois qu’elle eut rendu ses tripes, elle s’aspergea le visage d’eau fraîche et se rinça la bouche au robinet.

Dans le miroir, elle n’était plus que le fantôme d’elle-même, blanche comme un linge, le regard vitreux. Maintenant que la nausée avait reflué, l’engourdissement prenait le dessus.

Elle retourna au salon, s’assit mollement sur une chaise.

– Que suis-je supposée faire ?

– Je sais que vous êtes sous le choc, commença Morrison. Je sais que vous traversez une période excessivement pénible. Pouvons-nous appeler un proche pour vous ?

– Non. Qu’attendez-vous de moi ?

– Vous êtes la première que nous avons pu interroger, répéta Beck. L’unique survivante à notre connaissance. Nous avons besoin de connaître chaque détail dont vous vous souvenez. Ce qu’il a fait, ce qu’il a dit. Les SMS qu’il vous a envoyés, il nous en faudrait une copie. Concernant l’usurpation d’identité, l’état de vos comptes ? Je vous recommande d’engager un avocat au plus vite pour y remédier.

– Avec quoi ? demanda-t-elle. Je suis fauchée. Il est venu au bar un mardi soir, se remémora-t-elle, et elle transmit chaque information qui lui revenait à l’esprit.

La situation empira, un vrai cercle vicieux.

Les six semaines qui suivirent, l’étendue réelle des dégâts causés par Gavin Rozwell se révéla catastrophique. Il s’était débrouillé pour rediriger son dernier remboursement de prêt immobilier et détourner les deux derniers salaires de ses deux emplois. Il avait essoré sa carte de crédit à hauteur de huit mille trois cents vingt et un dollars et quatre-vingt-cinq cents, puis souscrit à deux cartes de crédit supplémentaires et dépensé avec celles-ci plus de quinze mille dollars.

Il avait contracté un second prêt immobilier en hypothéquant sa maison à son nom et en utilisant ses données financières. Les rénovations, financées avec parcimonie, avaient augmenté la valeur de sa maison depuis la date d’achat, tant et si bien que son ratio de solvabilité était enviable. Il avait retiré le maximum autorisé et empoché vingt-cinq mille dollars de ce côté. Cela en plus de contracter un prêt de création d’entreprise, en prenant sa maison en garantie, pour un montant de vingt-cinq mille dollars.

Il n’aurait pas dû être autorisé à contracter deux emprunts, de différents organismes de crédit, mais il avait réussi. Il n’en était pas à son coup d’essai, ainsi qu’elle put le constater.

La prime d’assurance pour le vol de sa voiture couvrait à peine le reste à payer.

Ne lui restait plus que des dettes, des nœuds juridiques et du chagrin.

Plus bas que tout, étrangement, il s’était accaparé les maigres économies de Nina en utilisant son MacBook entre le moment de son meurtre et celui où Morgan l’avait découverte.

Il ne lui restait plus une once d’orgueil à ravaler quand elle demanda à sa grand-mère de lui prêter de quoi couvrir les frais d’avocat.

Ses deux employeurs eurent beau lui proposer de la dépanner financièrement, la pilule était trop dure à avaler.

Et malgré la honte, elle fut reconnaissante que la voiture de Nina lui soit cédée. Reprendre le travail était nécessaire, et à cette fin, il lui fallait un moyen de transport.

Elle ne planta rien dans son jardin, cet été-là.

Un dimanche matin de la mi-juillet, elle fut informée qu’un nouvel emprunt avait été contracté à son nom quand deux hommes se pointèrent à sa porte.

Au premier regard, elle les identifia comme des agents de recouvrement. De ce fait, elle éteignit la tondeuse et patienta.

– Nous cherchons Morgan Albright.

– C’est moi-même.

Les deux hommes échangèrent un regard.

– Monsieur Albright ?

– Il n’y a pas de monsieur Albright, dit-elle avec lassitude. Si c’est au sujet du second emprunt immobilier, du crédit pour création d’entreprise ou des frais sur les cartes de crédit, mon avocat s’en occupe.

– Vous êtes en retard, Morgan. Monsieur Castle vous a prêté vingt mille dollars sur la base de la confiance. Règlement intégral et intérêts à régler avant le premier juillet. Les intérêts doublent quotidiennement depuis le premier.

– Je ne connais pas ce monsieur Castle, et il ne m’a rien prêté. Je suis victime d’usurpation d’identité. Je peux vous transmettre les coordonnées de mon avocat et des agents du FBI en charge de l’enquête.

– Monsieur Castle n’est pas concerné par vos problèmes, ma p’tite dame. Morgan Albright a pris l’argent, Morgan Albright rembourse.

– Donnez-nous dix pour cent, en signe de bonne foi, suggéra son acolyte. Vous ne voulez pas avoir d’ennuis ?

Ils auraient aussi bien pu lui demander la lune, et deux planètes en prime.

– Je croule sous les ennuis ! Je ne possède pas dix pour cent de quoi que ce soit, parce qu’il a tout raflé. L’homme que vous cherchez s’appelle Gavin Rozwell. C’est lui qui a pris l’argent de monsieur Castle.

Elle leva les mains avec brusquerie.

– Je jongle entre deux emplois, et j’arrive à peine à joindre les deux bouts. Mes honoraires d’avocat s’accumulent parce qu’il a souscrit à deux autres crédits à mon nom, et c’est un cauchemar. Pour l’amour du ciel, il a violenté et assassiné mon amie. Retrouvez-le. Allez chercher ce salopard, puisque les flics n’en sont pas capables apparemment !

– Une sale histoire. Qui vous fait gagner un délai d’une semaine. La prochaine fois, nous serons moins compréhensifs.

Elle téléphona à la police, puis aux agents spéciaux.

Et le matin suivant, elle trouva les pneus de la voiture de Nina lacérés.

Ses larmes étaient taries. Elle en aurait sans doute tremblé en se rendant au bureau, mais elle n’en avait plus l’énergie. Elle n’en dit rien à Bill, ni à qui que ce soit d’autre qu’à la police. La seule notion d’en parler l’épuisait.

Afin de rembourser son crédit immobilier, étant donné que personne n’était disposé à louer la chambre d’une femme assassinée, elle accepta des extras le lundi soir.

Une faveur de son responsable, elle le savait, sa présence n’étant pas indispensable.

Au lieu de rentrer à vélo, de se changer et d’éventuellement de préparer un sandwich, elle avait emporté sa tenue de barmaid après avoir découvert les pneus crevés. Elle se changeait dans les sanitaires de Greenwald, où elle retouchait son maquillage au mieux.

Cela impliquait de rentrer à vélo après minuit, mais elle était munie de réflecteurs et d’une lampe frontale. Pas de quoi se tracasser, se disait-elle.

Elle servit des locaux, prépara des cocktails pour les touristes.

Un homme prit un tabouret haut. Trapu, la cinquantaine, les cheveux noirs ondulés. Il portait un polo bleu ciel Lacoste et un pantalon d’été beige.

– C’est une belle soirée, dit-il.

– Très. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

– Un Bombay avec du tonic et quelques gouttes de citron vert. Sympa, ce bar, ajouta-t-il en regardant autour de lui. On s’y sent bien.

– C’est ce que nous espérons. Vous n’étiez jamais venu ?

– Je suis seulement de passage. Vous êtes du quartier ?

– Par adoption.

Son verre servi, il déplia la page d’un carnet en travers de laquelle était inscrit un nombre.

– C’est ce qu’il me doit à ce jour, indiqua-t-il avant de lever la main. Je ne suis pas ici pour vous faire des histoires. Je viens discuter les yeux dans les yeux, dans un lieu public.

Sa gorge se noua dès qu’elle tenta vainement de déglutir.

– Je n’ai pas d’argent.

– J’ai dit que ceci, précisa-t-il en tapotant le papier, est ce qu’il me doit. Pas vous. Il nous a bernés tous les deux. Mes employés m’ont rapporté votre histoire. J’entends beaucoup d’histoires malheureuses, un nombre inouï d’histoires inventées, mais la vôtre est véridique.

Il prit son verre et but en la regardant.

– Bien dosé, le Bombay. Donc, ce que je vous dis, c’est que vous n’aurez pas d’ennuis avec moi, affirma-t-il en rempochant le papier. Ce n’est pas à vous d’éponger cette dette. Ce ne serait pas correct de l’ajouter à la liste de vos tracas. Considérez-la effacée.

Il but encore un peu.

– Il m’a raconté une triste histoire. Il est doué pour raconter des salades. Inutile d’approfondir. Ça me fout en rogne. Votre nom, votre adresse, l’endroit où vous travaillez. Les deux emplois. Vous savez quelque chose sur lui que je n’ai pas lu dans le journal, ou autre ?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas lu les journaux. C’était trop dur pour moi.

Il hocha simplement la tête.

– J’ai lu ce qui est arrivé à votre amie, et vu sa photo. Une belle fille. Seuls les grands détraqués font du mal aux belles filles.

Il sortit une liasse et sépara deux billets de cinquante.

– Nous sommes quittes, vous et moi. Vous avez ma parole, et elle est indiscutable. Je suis désolé pour tout ce qui vous arrive.

– Monsieur Castle, dit-elle en poussant les billets vers lui. C’est trop.

Il secoua la tête.

– Je paie mes dettes, dit-il avant de quitter le bar.

Quand elle sortit de chez elle le lendemain matin, les quatre pneus de la voiture de Nina avaient été changés.