N'oublie jamais
Chapitre Dix-neuf
Le sexe passa avant la pizza, ce qui ne l’étonna pas le moins du monde. Et quand ils s’installèrent finalement avec la pizza et du vin, Hurleur mâchonnant un os à ronger de la taille d’une Buick qu’elle lui avait apporté, elle lui rapporta sa conversation en famille de la veille.
– Tu ne t’es pas trompé, elles l’ont vu tout de suite. Et maintenant je sais que ma grand-mère était hippie sur les bords et portée sur l’amour libre avant d’épouser mon grand-père.
– Je le savais déjà.
– Comment ?
Il leva son verre.
– J’ai aussi une grand-mère. Elle n’était pas une hippie portée sur l’amour libre, mais elle a exprimé son admiration, non sans une pointe d’envie, pour le mode de vie de ta grand-mère dans sa jeunesse.
– C’est vrai ? En temps voulu, je pense pouvoir amener Gram à m’en révéler un peu plus sur sa vie de jeune fille. J’ai aussi eu une longue conversation, qui n’avait que trop tardé, avec ma mère à propos du Colonel. J’étais une gamine, complètement centrée sur moi, et je ne comprenais pas à quel point c’était difficile pour elle. Ni à quel point le divorce avait été un coup dur. Après cela, elle nous a traînées de ville en ville et je détestais ça. J’aspirais à avoir des racines.
Elle tourna son attention vers le jardin qui se déployait à l’arrière de la maison.
– Comme ce que tu as ici. Ce que je n’avais pas compris, c’est qu’elle n’était pas inconstante ni faible. Elle encaissait le choc. Elle l’aimait. J’ai du mal à comprendre pourquoi, mais elle l’aimait.
– L’amour est une chose étrange et inexplicable.
– Apparemment, dit-elle avant d’attaquer une nouvelle part. Tu as connu ça ?
– Non.
– Moi non plus. L’attirance, du genre sérieux, mais il manquait le déclic. Il ne se sentait pas à sa place, et ça m’a fait du bien que nous le reconnaissions ensemble. Ma mère a consulté ton père aujourd’hui.
– D’accord.
– Elle voulait s’informer sur les démarches pour abandonner le nom d’Albright et adopter légalement celui de Nash. Le nom de jeune fille de ma grand-mère, qui est aussi notre deuxième nom. Ma mère a conservé Albright pour moi, et je l’ai gardé parce que je l’ai toujours porté. Je ne suis pas obligée de continuer à le traîner. La démarche n’est pas très complexe, mais il faut suivre plusieurs étapes – à commencer par la validation du tribunal local. Ton père a pris les choses en main. Il y a une floppée de documents à modifier.
– Permis de conduire, sécurité sociale, passeport.
– Pour l’essentiel. Au final, nous aurons de nouveaux papiers. Pas vraiment une nouvelle identité, mais notre nom sera en accord avec ce que nous sommes. Toutes les trois.
– Le nom de jeune fille de ta mère est Kennedy, c’est ça ?
– Oui, mais le dénominateur commun est Nash. C’est le nom qui sonne le plus juste. Celui avec lequel nous sommes à l’aise. Encore une retombée positive de nos parties de jambes en l’air.
– Je n’ai pas l’intention de m’arrêter là. Histoire de provoquer de nouvelles répercussions.
Elle lui sourit derrière son verre de vin.
– Je peux te demander comment était ta journée de travail ? Ou préfères-tu laisser l’hôtel de côté ?
– Le travail ne reste jamais dans les limites de l’hôtel. C’est ça, diriger une entreprise familiale.
– Je peux tout à fait le concevoir. Ces dames parlent sans cesse d’un nouveau produit, d’une nouvelle idée. Hier soir encore, quand je suis rentrée, elles goûtaient un quatre-quarts pour décider si elles l’ajoutaient au menu du café. Alors, ta journée de travail ?
– Réunion du lundi matin avec les responsables de secteurs, une requête du maître d’hôtel en chef pour rénover la cuisine et les espaces de stockage. Des bilans comptables et j’ai eu une pause, bien trop courte, quand Jake a demandé à me voir.
– Jake ?
– Jake Dooley.
– Le chef de la police ? fit-elle, la gorge nouée. Est-ce que…
– Tout va bien, nous sommes amis. De très bons amis. Nous étions au collège et au lycée ensemble. Il est… de la famille.
– Je l’ai rencontré le soir de l’ouverture du café. J’ignorais que vous étiez amis.
– Pas de la crèche au cimetière. Plutôt à partir de la puberté et au-delà. Il envisage d’organiser une journée de parcours d’accrobranche pour renforcer son équipe. Il la met au point avec Liam.
Que des choses normales. Morgan appréciait tant d’évoquer des banalités.
– As-tu essayé ?
– Obligé. Par respect pour la politique des Jameson. Tout ce que nous proposons aux clients, nous l’essayons. Sauf mes grands-parents, qui sont excusés.
– Comment t’en es-tu sorti ?
– Haut la main. Liam est un vrai Spider-Man mais j’ai terminé le parcours. Tu devrais essayer.
– Pourquoi pas. Dans une autre vie. Cela dit, je me renforce ces jours-ci, j’arriverais sûrement au bout.
– Ah-ah !
– Je te jure ! En tout cas, c’est mieux qu’avant.
– Tu veux faire un bras de fer ?
– Bof, mais je te propose une séance de lutte libre après la pizza.
Il se servit une tranche.
– T’es vraiment pas loin d’être la femme parfaite.
De retour chez elle, elle se coucha avec l’impression de frôler en effet la perfection.
Un soir en milieu de semaine, il vint au bar en compagnie de son frère et de sa sœur. « Réunion de la troisième génération », conclut Morgan en les voyant prendre une table du fond.
La commande transmise, elle prépara leurs consommations. Trois hamburgers Après, double frites au fromage à partager. La bière préférée de Liam, vin blanc pour Nell et un cabernet pour Miles. Une bouteille d’eau plate pour la tablée.
Tout en s’affairant, elle les observait.
Ils discutaient. Des rires, des gestes de désaccord et d’autres d’agacement. Une dispute modérée. Ou plutôt, ils débattaient. Des pauses pour échanger avec le serveur.
Ils restèrent près de quatre-vingt-dix minutes et firent un arrêt au bar en repartant.
– Nous avons une bonne clientèle de milieu de semaine, observa Nell.
– La terrasse attirerait plus de monde sans cette averse d’été.
– À propos de la terrasse, je dois te parler d’une réservation de dernière minute. Demain, si tu as un moment. Une fête d’anniversaire surprise, vingt-six invités. Ils viennent de décider qu’ils souhaitent réserver le patio jeudi prochain. En soirée, de sept à onze heures.
– Nous ferons le nécessaire.
– Nous discuterons demain des détails.
– Je serai là.
– Je ne t’ai pas vue sur le nouveau parcours de cordes suspendues, commenta Liam.
– Tu m’y verras dans, disons… quinze ou vingt ans.
– Il faut que tu essaies. Je te… montrerai les ficelles ! Bonne soirée.
– Toi aussi.
Quand Miles sortit avec eux sans lui dire un mot, elle se contenta de hausser les sourcils et resta concentrée sur son travail.
Il revint deux minutes plus tard.
– Un cabernet ?
– Non. J’ai la réunion de famille mensuelle ce dimanche.
– D’accord.
– Pourquoi tu ne viens pas chez moi vendredi soir ?
Elle frotta le comptoir.
– Il se trouve que je n’ai rien de prévu.
– Bien. J’ai une urgence, mais on se voit bientôt.
– Bonne soirée, dit-elle, très agréable et professionnelle.
Elle sourit à elle-même tout en préparant une nouvelle commande.
Elle participa à l’entretien de sa propriété le samedi et prouva l’ampleur de ses connaissances en jardinage. Il appréciait sa compagnie plus qu’il s’y était attendu.
Quand il dut rentrer pour traiter des appels et des courriels professionnels, elle resta dehors avec le chien. Et lorsqu’il ressortit, il découvrit sur la table une vieille bassine de jardin remplie de fleurs, avant de voir Morgan lancer la balle de tennis dans le jardin.
Stupéfié, il vit Hurleur non seulement courir joyeusement après la balle, mais aussi courir joyeusement en sens inverse pour rapporter la balle serrée entre ses dents.
– C’est quoi, ça ?
Elle pivota vers lui, après avoir réceptionné la balle.
– Désolée. J’ai vu la balle quand j’ai sorti la bassine de l’abri. Je pensais qu’elle était à Hurleur.
– Il court après la balle ?
– Bah oui, c’est un chien.
– Il ne va jamais la chercher. Passe-la-moi.
Elle lâcha la balle trempée de bave dans sa main. Miles la lança. Hurleur s’assit et le regarda.
– Oh, je vois, fit Morgan qui s’éclaircit la voix sans réussir à cacher son amusement.
– Tu crois ? Tu vois vraiment ?
Miles traversa la pelouse et alla lui-même chercher la balle. Il la rapporta pendant qu’elle se tenait dans son petit short noir et son débardeur blanc, caressant Hurleur entre les oreilles. Il donna la balle à Morgan.
– Lance-la.
Quand elle la lança, Hurleur s’élança à sa suite en remuant la queue, le regard enthousiaste. Il la ramena fièrement et la déposa dans la main qu’elle lui tendait.
– Quel bon garçon !
– Mon œil. C’est juste insultant. Qui te nourrit ?
Hurleur s’appuya amoureusement contre la jambe de Morgan, et Miles sut alors qu’il n’imaginait pas son air railleur.
– Peut-être qu’il pense que tu n’y mets pas du cœur. Tu veux essayer une dernière fois ?
– Non.
Elle lança la balle elle-même.
– J’ai pensé que des fleurs seraient agréables pour ta réunion de famille demain. Je peux les arranger dans un vase avant de me changer pour aller travailler.
– Si tu veux, super.
Après avoir couvert Hurleur d’éloges – et le chien but ses paroles –, elle rangea la balle dans la remise. Dès qu’ils rentrèrent, Miles tenta de fermer la porte en laissant le chien dehors, mais Hurleur avait l’air tellement épris de Morgan qu’il n’eut pas le cœur de l’exclure.
– Tu as un vase ? demanda-t-elle en se savonnant les mains.
– Dans le bas du buffet de la salle à manger. Choisis celui que tu veux. Tu veux une bière ?
– Non, merci. Je n’aime pas trop la bière.
– Un Coca ?
– Volontiers.
Accroupie, elle ouvrit la première porte du buffet.
– Sacrée collection.
– Grandma a emporté ses préférés quand ils ont déménagé. Ce sont tous les siens, pour l’essentiel.
– Celui-ci est magnifique, dit Morgan en levant un vase en bois lustré. Il vient de Crafty Arts ?
– Oui, c’est un artisan que je connais qui les fabrique. Il a exposé à la boutique à l’automne dernier.
– Il est parfait, dit-elle en l’emportant dehors pour arranger les fleurs. Tu connais du monde, j’imagine. L’avantage de rester au même endroit, de fréquenter les mêmes écoles.
– Tout le monde ne reste pas.
– Non, bien sûr. Mais la plupart, quand même, non ? Dans mon équipe, ils sont presque tous d’ici ou habitent ici depuis des années. Pas forcément à Westridge, mais dans la région.
– Les opportunités professionnelles attirent du monde, dit-il en lui donnant un verre. De bonnes écoles, un faible taux de criminalité, un milieu artistique dynamique. C’est pittoresque. On peut pratiquer une multitude d’activités de plein air, sans oublier la variété des centres d’intérêt et la forêt nationale juste à côté.
– Je suppose que la chambre de commerce ne peut pas remédier à la longueur des hivers.
– Il faut apprendre à en profiter.
Et comme il aimait l’observer, il s’adossa au plan de travail avec sa bière.
– Ski, raquettes, patinage sur le lac, la reprise des matchs de hockey, pêche sous la glace.
– Je ne comprends pas pourquoi quiconque voudrait un poisson au point de percer un trou dans la glace et de patienter dans une cabane.
– Ce n’est pas pour tout le monde.
Elle lança un regard vers lui.
– Toi ?
– Pas dans cette vie. Il fait un froid de gueux.
Quand elle rit, il haussa les épaules.
– Mais il y a beaucoup de passionnés. Pas juste pour la pêche, mais aussi pour la bière, l’esprit de camaraderie. Liam aime bien, mais pour l’essentiel, avec notre grand-père, ils y participent pour passer un moment ensemble. Au bout d’une heure ou deux, Liam fait la tournée des cabanons, bavarde avec tout le monde, revient et rapporte les nouvelles à Pop.
– Liam est aussi sociable qu’un directeur de croisières. Mais bon, c’est un peu ce qu’il est.
Elle s’écarta pour examiner son ouvrage et ajusta quelques fleurs.
– Je pourrai en dire autant de toi.
– Moi ? Pas vraiment. Dans son cas, c’est un talent inné. J’ai dû apprendre. On ne peut pas rester timide quand on sert aux tables ou au bar. Du moins, pas si l’on espère recevoir des pourboires. Alors ça m’a aidée à sortir de ma coquille.
– Timide, ce n’est pas un adjectif que j’aurais utilisé pour te décrire.
– Je ne le suis plus, précisa-t-elle en centrant le vase sur l’îlot. Tu ne me connaissais pas à l’époque. Je n’ai pas eu de rancard digne de ce nom avant la fac.
– Tous les ados étaient-ils aveugles et sourds ?
Non seulement cela fut salué par un sourire, mais elle se rapprocha pour l’embrasser.
– J’étais la nouvelle, la maigrichonne qui n’avait pas grand-chose à raconter. Celle qui s’asseyait en classe, prête au pire étant donné que c’est comme ça que ça marche, mais qui priait pour que la prof ne l’interroge pas. Mais l’université, je savais que j’y resterais quatre années. Je pouvais me réinventer un peu. Et je me suis exercée.
– Tu t’es exercée ?
– Bien sûr, en me fixant un objectif. Aujourd’hui, je parlerai à trois personnes et je serai attentive à ce qu’ils diront. Aujourd’hui, je pousserai la porte de ce café et je ne resterai pas assise seule, recourbée au-dessus de la table, parce que je veux décrocher un boulot. Au bout d’un moment, je n’avais plus besoin d’y réfléchir à chaque fois ni à me motiver.
Elle lui tapota le torse.
– Tu es toujours tellement sûr de toi. Certains d’entre nous affectent de l’être jusqu’à apprendre à le devenir.
– On dirait que tu as bien appris.
– C’est le cas.
Elle retourna arranger le bouquet de fleurs dans le vase.
– Je suppose que Liam était toujours en bande, ou entourés de ceux qui espéraient devenir son ami. Nell, la fille populaire, mais pas dans le clan des malveillantes. Elle avait le physique, le style, les facultés intellectuelles et sa façon de jouer franc-jeu. Toi ? Le solitaire avec un groupe réduit de bons amis soudés. Dont le chef de la police. Aucun de vous n’a eu besoin de vaincre sa timidité parce que vous saviez depuis toujours qui vous étiez. J’ai dû comprendre qui je voulais être avant de tout simplement être.
– Et tu as réussi ?
– Oui, dit-elle en s’appuyant contre lui avec aisance et naturel, son bouquet derrière elle. Il a cru qu’il m’avait volé tout ça. Rozwell. C’est son but, prendre ce que sont ses victimes, les effacer. Pendant un temps, j’ai pensé qu’il avait réussi. Finalement, non. Quoi qu’il m’ait pris, je suis toujours moi.
Il lui caressa le dos.
– Il me semble que celle que tu es, ce n’est pas quelqu’un que tu as dû cerner, mais quelqu’un que tu as révélé. Elle était là depuis le début.
– C’est une jolie conception des choses. Et, ajouta-t-elle en levant le visage pour l’embrasser, c’est extrêmement gentil. Maintenant je dois monter me préparer pour filer au bar. Je ne voudrais pas être en retard, mon patron risquerait de me virer.
Le chien la suivit à l’étage. Miles ne fut pas loin de leur emboîter le pas. Toutefois, il se rappela d’éviter ces emportements ridicules. Quand elle redescendit une demi-heure plus tard, coiffée, son maquillage parfait, son uniforme immaculé, il avait branché son ordinateur sur le plan de travail.
– Je me sauve. Bonne réunion demain. Et toi, dit-elle en se penchant vers le chien, sois sage et rapporte la balle à Miles.
– Miles ne participera plus à cette activité.
– Qu’il est retors.
Elle l’embrassa néanmoins.
Il la raccompagna dans l’entrée, luttant contre l’envie de l’inviter à revenir après la fermeture. Sans doute était-ce trop intense, trop prématuré.
Il la regarda marcher vers sa voiture, le chien geignant à côté de lui. Peut-être qu’il regrettait de ne pas lui avoir proposé, mais ils avaient tous deux besoin de leur espace, de leur temps en solitaire.
La porte refermée, il se surprit à se sentir agacé par le silence, et agacé d’être agacé par le silence.
Il chérissait pourtant le calme.
Il attrapa le reste de sa bière et son ordinateur portable, s’installa à l’extérieur et se remit au travail.
La partie repas de la réunion familiale consistait en côtelettes au barbecue arrosées de la sauce spéciale de son grand-père, accompagnées de la salade de pommes de terre de sa grand-mère, de légumes grillés et du gâteau aux fraises de sa mère.
Mais les affaires passaient avant la nourriture et dans cette optique, ils se réunirent autour de la table de la salle à manger avec des verres de thé glacé et de la limonade.
Les événements, mariages d’été, fiançailles, réunions de famille, quelques offres groupées pour l’automne furent examinés. Nell évoqua la promotion de Nick, quelques modifications aux menus et la réussite du pique-nique au bord du lac, outre quelques petits pépins.
– Les réactions des clients sont très positives, continua-t-elle. Assez pour que je souhaite poursuivre au début de l’automne, si la météo le permet. La nature et les couleurs du Vermont exercent toujours autant d’attrait – surtout si nous ajoutons un feu de camp et la possibilité pour les clients de griller de la guimauve. Pour ce qui est de la comptabilité, vous constatez que la baisse de fréquentation du côté des restaurants et du service d’étage est nettement compensée par les réservations pour le pique-nique.
– Des plaids, comme pour les clients de la terrasse, suggéra Mick. Les soirées, à la fin de l’été et au début de l’automne, sont fraîches, surtout pour les vieux os.
– Il faut en commander. Je pense que ça en vaut la peine.
Il consulta sa femme du regard, puis Miles.
– Miles ?
– Nous n’avons que de bons échos, le bilan financier est positif. Je suis favorable.
– À toi la main, lança Nell à Liam.
Celui-ci poursuivit le compte-rendu.
– Jeudi, la police de Westridge vient pour une journée de team building. Je les accompagne personnellement et je prendrai des photos pour le site. Je pense qu’il serait judicieux de proposer la même opération aux pompiers volontaires, avec la même réduction.
– J’aime l’idée, approuva sa mère en buvant son thé glacé. Avec un peu de marketing, nous pourrions attirer d’autres services de police et casernes de pompier. Mais réserve le photographe, Liam. Tu seras très pris par le groupe.
– Le site a besoin d’être réactualisé. J’y travaille, intervint Miles. Nous ajouterons ces photos. Je contacterai Tory, ajouta-t-il en le notant sur un bloc. Je vérifierai si elle est disponible jeudi pour un reportage photo.
– Ça me ferait gagner du temps. Et c’est à ton tour de parler, lui répondit Liam.
Cela prit un petit moment, mais Miles retraça dans les grandes lignes l’activité du mois, les changements de personnel, les mises à jour présentes et à venir, puis il montra l’intégration en cours des nouveautés du site et les prochaines brochures.
– Pour finir, j’ai une idée d’activité dans l’esprit, plus ou moins, du team building et du marketing. La pêche sous la glace.
– Es-tu obligé de penser à l’hiver ? soupira Nell. Je m’habitue à peine à porter des sandales.
– L’hiver viendra, que l’on y pense ou non. Un concours de pêche sous la glace, sur trois jours, avec des lots pour les vainqueurs. Pour l’essentiel, cela toucherait les gens de la région. Quelques clients de l’hôtel, bien sûr, mais j’aimerais l’ouvrir à tous. À un tarif raisonnable. Le but serait d’attraper une douzaine de poissons. Papa, tu pourrais étudier l’aspect juridique, mais tous les participants auraient besoin d’un permis. Disons cent dollars pour six d’entre eux. Mille pour les autres, sauf un, le grand prix. Dix mille dollars.
– Ça fait beaucoup de poissons, dit Mick en se frottant les mains. Attends un peu que je m’y colle.
– Tu sais que nous ne serions pas autorisés à participer. Malgré les droits d’entrée, ce serait sûrement à perte mais le concours resserrerait les liens avec la collectivité. Cela nous ferait une bonne pub. S’il trouve son public, nous pourrions instaurer un événement annuel.
– Je trouve ton idée brillante, dit Lydia. Tu ne pêches pas sous la glace. Jamais. Comment as-tu eu cette idée ?
Il haussa les épaules.
– Les hivers nous tombent dessus et s’éternisent. Cela attirerait pas mal de publicité gratuite. Les équipes de télé locale, Internet, le bouche à oreille. Nous ferions la promo sur le site, sur les réseaux sociaux.
– Je dirais deux douzaines de poissons. À toi de nous éclairer, Rory, dit Mick à son fils. Les tenants et les aboutissants, les récompenses, le fonctionnement.
– M’en occupe.
– Un prix à cent dollars, à cinq cents, à mille et le gros lot.
– Pourquoi pas un prix pour les cabanons de pêche les mieux décorés. Ce ne serait pas beau visuellement ? avança Drea. Pas nécessairement de l’argent. Une nuit ou un week-end à l’hôtel, des cartes de réduction au spa ou dans les boutiques, aux restaurants ou aux bars. Nous proposons des chocolats chauds, du café, et peut-être des pâtisseries. Nell et moi pouvons développer le projet. Quelque chose dans l’esprit de ce que nous organisons en janvier avec le festival de sculpture sur glace.
– Nous allons faire quelque chose d’épatant, approuva Liam en prenant des notes. J’aurais dû y penser.
– Concentre-toi sur la réussite du parcours aventure, recommanda sa mère.
– Oh, je me concentre. Autre chose ? J’ai les crocs.
– Une dernière chose, qui se situe à cheval entre l’hôtel et la vie privée.
– Dans une affaire de famille, souligna Drea, cela s’applique à quasiment tout.
– Quasiment, concéda Miles. Et dans ce registre, je vous informe tous que je fréquente Morgan Albright.
Il s’était préparé à un silence, peut-être à un moment de confusion. Il obtint les deux.
– Tu fréquentes Morgan, articula Drea, dans le sens où tu sors avec elle ?
Nell fixa Miles de son regard pénétrant.
– Dans le sens où ils couchent ensemble, maman. T’es chiant, Miles.
– Désolé. Avais-tu l’intention de coucher avec elle ?
– N’est-ce pas craquant ? N’y a-t-il pas assez de femmes dans le Vermont pour que tu puisses faire ton choix sans coucher avec quelqu’un de l’équipe et de mon secteur ?
– Doublement désolé. J’ai déjà testé toutes les autres. Il ne restait plus qu’elle. Dès que j’en aurai fini avec elle, j’attaque le New Hampshire.
– Bon, les enfants, s’interposa leur père en levant les mains. Taisez-vous. Tout d’abord, il s’agit de la vie personnelle de Miles et comme nous, il est libre d’en faire ce qu’il veut. Ensuite, et ça vaut pour tout le monde ici, quiconque le connaît n’a pas de raison de le penser capable de contraindre ou de faire pression sur une femme, qui plus est une employée, dans un but sexuel.
– Morgan ne partage pas nécessairement ce point de vue.
Liam siffla impatiemment et se tourna vers sa sœur.
– S’il te plaît, Nell, Morgan travaille pour nous depuis suffisamment de temps pour que nous la connaissions un minimum. Si elle s’était sentie forcée – ce que je ne peux pas croire, pas avec Miles –, elle serait venue en parler à toi, à Grandma ou à maman. Ou plus probablement, elle aurait envoyé Miles sur les roses. Je l’ai vue à l’œuvre avec des clients un brin tendancieux. Tu l’as vue aussi.
– Je sais aussi qu’elle se remet à peine d’un traumatisme. Un traumatisme sévère, qui n’est pas réglé.
– J’en ai conscience, dit-il avec cette froideur qui était son signe d’avertissement. Et tu dépasses la limite si tu me crois capable d’en profiter.
– Tu déformes mes propos. Ce que j’en dis, c’est qu’il est possible qu’elle perçoive les choses différemment. Il faut que je lui parle. Si, insista-t-elle avant que Miles puisse protester. Je suis son superviseur direct. Sa responsable.
– J’ai quelque chose à dire.
Quand Lydia Jameson demandait la parole, tout le monde se taisait.
– Rory a raison dans le sens où il s’agit de la vie personnelle de Miles, et sa famille doit respecter cela. Nous devons lui faire confiance, étant donné qu’il ne nous a jamais donné de raison de le remettre en question. Et Nell a aussi raison. Même si je ne doute pas que Miles soit certain que leur relation s’appuie sur une volonté mutuelle et équitable, il serait bon que Nell, en tant que superviseur de Morgan, ait une conversation franche avec elle. Morgan est la petite-fille d’Olivia Nash, c’est pourquoi je ne doute pas que Liam ait raison aussi. Si elle ne souhaitait pas d’une relation de cette nature avec Miles, elle l’aurait clairement signifié.
Elle marqua une courte pause.
– Mais, reprit-elle, nous ne pouvons pas faire abstraction des épreuves qu’elle a endurées et qui sont malheureusement encore en cours. Nell, je pense que nous apprécierions tous que tu t’entretiennes en privé avec Morgan dès demain. Je pars du principe que tu recevras toutes les confirmations nécessaires pour qu’on puisse laisser ces deux adultes mener leur vie sans nous en mêler.
– Je m’en occupe.
– Affaire réglée, déclara Mick en donnant un petit coup de poing sur la table. Miles respectera sans nul doute ce que Morgan aura à dire sur le sujet.
– Naturellement.
– C’est une jeune femme très attirante, souligna Mick en souriant. À plusieurs égards. Et un atout pour l’hôtel. Nous veillons les uns sur les autres. J’ajouterai que si Miles n’était pas Miles, il n’aurait pas abordé le sujet dans le cadre de cette réunion. À présent, allumons ce barbecue.
Dans le jardin, Nell mit un point d’honneur à éviter Miles. Drea, qui les observait, grimaça.
– Laisse-les régler ça entre eux, lui dit Rory en lui pressant l’épaule. Nous n’avons pas élevé des chiffes molles.
– C’est ce qui me tracasse. Je détesterais que cela déclenche une querelle.
– Ce ne serait pas la première.
– Oh que non. Mais tu as raison, laissons-les se débrouiller. Nous épongerons le sang métaphorique après coup, au besoin.
Nell entraîna Miles sur le côté de la maison.
– Écoute, je n’ai pas le choix.
– Tu as fait entendre ton point de vue, qui a été approuvé par tout le monde.
– Ce n’est pas que je ne te connais pas, ou que je ne te fais pas confiance.
– Ah non ?
– Pas du tout, et tu le sais très bien. Cesse de monter sur tes grands chevaux.
– Je n’ai pas pu faire quoi que ce soit, étant donné que tu prenais toute la place.
Elle tourna les talons avant de refaire volte-face et de revenir face à lui.
– Tu ne me mettras pas en rogne.
– Tu veux parier ?
– Miles !
Elle leva les mains en l’air puis tapota ses poings sur ses tempes.
– Tu peux compatir, tu peux te révolter à l’idée qu’une personne en position de pouvoir fasse pression, d’une manière plus ou moins subtile, sur une femme dans le but de la mettre dans son lit. Mais tu ne peux pas savoir ce que c’est de se trouver dans la situation de cette femme.
– Parce que tu le sais ?
– Oui, justement. Je sais ce que ça fait de se sentir piégée par un type qui se figure que je devrais m’intéresser à lui, ou lui être reconnaissante ou obéissante. Et…
– Pas si vite, la coupa-t-il en la prenant par les deux bras. Qui ? Qui a fait ça ?
Elle lui décocha un regard chargé d’autant d’affection que de mépris.
– Je fais remonter la liste depuis le lycée ? Je ne m’abaisserai pas à cela. Je me suis défendue et je continuerai à me défendre. Le fait est que je sais ce que c’est, et pas toi. Certes, Liam a raison. J’ai déjà vu Morgan remettre un type à sa place. Mais tu n’es pas un client, pas un simple membre du personnel. Tu es le directeur. Alors je vais lui parler, rien que pour m’assurer que dans sa liaison avec toi, elle n’a ni doute ni hésitation. Est-ce purement sexuel ?
– Qui veut savoir ? La responsable de la restauration ou ma sœur ?
– Dans ce cas précis, ta sœur.
– Alors je ne peux pas te dire pour l’instant.
Elle hocha la tête.
– Normal. Je ne sais jamais non plus dès le début.
– Ma sœur n’a pas de relation sexuelle. Elle est pure et immaculée.
– Bien sûr, dit-elle en lui tapotant la joue. Comme maman, qui a conçu et porté trois enfants par l’opération du Saint-Esprit.
– C’est aussi ma théorie.
– Je t’aime, Miles, et tu n’as pas réussi à me faire sortir de mes gonds. Pari perdu.
– La journée n’est pas terminée.
Nell se creusa la tête pour définir le lieu le plus approprié pour fixer un rendez-vous avec Morgan. Finalement, elle lui proposa de la retrouver à la maison des Nash le lundi à dix heures. Là où Morgan se sentait à l’aise, et après que sa famille sera partie à la boutique, pour qu’elles soient en tête à tête.
Sitôt qu’elle arriva, Morgan ouvrit la porte.
– Salut, merci de me recevoir. J’avais oublié à quel point cette maison a du charme. Je ne m’aventure pas souvent dans le coin.
– Entre. Sur le moment, j’étais surprise que tu souhaites passer ce matin. Puis je me suis dit que c’était logique.
– Miles t’a prévenue.
– Non, il n’a rien dit. Mais je sais que la réunion de famille avait lieu hier. Je suppose que quelqu’un a mentionné que Miles et moi nous voyons.
– C’est le terme qu’il a employé. N’est-ce pas intéressant ?
– Nous ferions bien de nous asseoir. Allons dans la pièce de vie. Un café ?
– Avec plaisir. Je dois dire qu’on voit que cette maison est occupée par trois femmes. Et dans le bon sens du terme. Tout est tellement féminin. Même le parfum d’intérieur. Oh, votre jardin ! Ce qu’il est adorable. J’ai un faible pour les mangeoires à oiseaux.
– Moi aussi. Café, latte, cappuccino ?
– Un latte, ça serait top.
– Je t’accompagne. Assieds-toi.
– Votre jardin a quelque chose de tellement artistique et apaisant. J’ai fini par vendre mon appartement pour acheter une petite maison. Assez petite, je me suis dit, pour l’entretenir moi-même, avec un jardin modeste pour les mêmes raisons. J’ai lamentablement échoué.
– C’est difficile à croire.
– Il y a toujours ceci ou cela que je néglige ou reporte. « Je ferai ça demain ou la semaine prochaine »… et je sais qu’à force de tout repousser, les tâches s’accumulent. Alors je me suis dit que je serais au final plus efficace si j’engageais quelqu’un pour l’entretenir.
– Tu crées un emploi et des revenus, souligna Morgan.
– C’est déjà ça. N’empêche que ton jardin est bien plus attrayant et créatif que le mien. Ce carillon vient de Crafty Arts ?
– Tout à fait.
– Je m’arrêterai au retour pour en prendre un. Ça t’ennuie si on sort sur la terrasse ?
– L’un de mes endroits préférés.