N'oublie jamais
Chapitre Huit
La profondeur de la bêtise humaine, mêlée à sa crédulité, ne manquait jamais de l’ébahir.
Et de le réjouir.
Après tout, sans ces charmantes vulnérabilités, comment financerait-il le mode de vie qu’il méritait ?
Gavin Rozwell avait appris très tôt que les femmes offraient une infinité d’opportunités de les exploiter et de les manipuler. La méthode, bien sûr, dépendait de qui il pigeonnait. Avec certaines, l’unique prérequis était une apparence soignée. Côté physique, il était bien loti. Il en avait reçu l’assurance toute sa vie.
Et avec les autres ? Ajouter du charme. Il en saupoudrait, en accumulait ou même en enlevait des pelletées en fonction de la bonne poire et des circonstances.
Il possédait ce talent.
Cela dit, certaines affectionnaient la brutalité, ce qui ne lui posait pas de problème. Mais il se limitait à une brutalité gentillette. Jusqu’à la fin.
Il y avait celles qui craquaient pour le loup solitaire, le dépressif, le poète, le décontracté ou l’écorché vif.
Il disposait d’un vaste catalogue de personnalités qu’il endossait comme un costume sur mesure.
Les histoires à faire pleurer dans les chaumières touchaient un certain type. Notamment la veuve qui venait de perdre son mari, ou le mari cocufié.
L’astuce ? Sois celui que ta cible veut que tu sois.
À ce jeu, il excellait.
Là encore, il avait appris très jeune, en observant sa propre mère succomber dès qu’on la baratinait. Elle croyait au plus profond de son âme que les gens avaient bon cœur, qu’importe à quel point c’était enfoui.
Personne, d’après sa chère vieille maman, n’était foncièrement mauvais – pas sur toute la ligne. Et dans son monde, le mal n’existait pas.
Dieu avait créé le monde, après tout ; et Dieu était bon.
Elle croyait, malgré les revers de l’existence qu’elle avait encaissés, que la gentillesse finirait par triompher.
Sa mère la sainte.
Sa mère l’imbécile.
À ses yeux, il était son cadeau du ciel, son petit garçon perspicace. Fatalement, son père la tabassait, les rares fois où il lui accordait quelque attention. Puis les excuses pleuvaient – venant d’elle, pas de lui. Il a passé une dure journée, il est contrarié, je n’aurais pas dû ouvrir la bouche.
Et quand il les avait abandonnés, emportant jusqu’au dernier centime les maigres économies qu’elle dissimulait sous ses sous-vêtements blancs, pratiques et bon marché, elle lui avait encore trouvé des excuses.
Il nous aime trop pour rester.
Tant et si bien que lui, son cadeau du ciel, avait vu la faiblesse, la vulnérabilité d’une femme prête à être exploitée.
Pour elle, il devint le fils aimant et dévoué pendant qu’elle cumulait les petits boulots au service de salopards qui la rétribuaient tout juste assez pour couvrir le loyer. Un simple bouquet de pissenlits, ou un cœur découpé dans du papier millimétré lui garantissaient qu’elle soit aux petits soins pour lui.
Et soit elle ne le remarquait pas, soit elle omettait de mentionner les fois où il chipait cinq ou dix dollars dans le pot à café qu’elle dissimulait dans le placard de la cuisine.
Ses résultats scolaires étaient remarquables. En plus d’avoir des facilités, il était d’une politesse irréprochable. Et il utilisait la confiance qu’on lui accordait pour se livrer à de petites arnaques, indifféremment sur des élèves ou des enseignants.
Il avait la bosse de l’informatique et, se perfectionnant, détruisit la vie de son professeur d’histoire en classe de quatrième.
L’ordure lui avait collé un B- !
Une fois qu’on se penchait sur la question, le piratage était un jeu d’enfants. Télécharger des vidéos de pédopornographie sur l’ordinateur personnel de M. Stockman représentait un défi qu’il s’amusa à relever.
Stockman perdit son emploi, sa femme et ses enfants, et fut envoyé six années dans une prison d’État.
Voilà pour le B-, connard.
Son discours, quand il fut nommé meilleur élève de terminale, émut sa mère – et les autres – aux larmes. Il accepta une bourse d’études à la fac de Michigan State. Admis dans plusieurs universités, il avait affirmé qu’il préférait ne pas trop s’éloigner de sa mère, à Détroit, afin de rentrer l’aider le plus souvent possible.
Ce qu’il fit, en toute loyauté, attendant le printemps de son second semestre pour commettre son premier meurtre.
Un choc ! Une tragédie ! L’assassinat insensé d’une femme de quarante et un ans durant le cambriolage d’une maison en location, pendant que son fils unique, son fils aimant et dévoué, dormait dans sa résidence universitaire à cent cinquante kilomètres de là.
Son fils de dix-neuf ans, brisé par le chagrin à ses funérailles. Et à dix-neuf ans, ne risquant pas de se retrouver placé en famille d’accueil ou sous la coupe de tuteurs légaux, il savoura sa liberté.
Il encaissa les primes de l’assurance décès, à laquelle il l’avait persuadée de souscrire – la tranquillité de l’esprit pour quinze petits dollars par mois. Et Gavin Rozwell, psychopathe-né, traça sa route.
Il s’épanouit.
Pendant un certain temps, il se borna à voyager, à vivre à fond. Mais l’argent de l’assurance ne pouvait pas durer éternellement.
Il se contenta dans un premier temps de simples escroqueries, qui se révélèrent amusantes et profitables. Puis il passa à l’usurpation d’identité. Les bénéfices et sa satisfaction en furent accrus.
Mais il lui manquait le vrai frisson. Le pic d’adrénaline. L’euphorie.
C’est pourquoi tout en voyageant, il planifia, complota et finit par trouver sa véritable vocation.
Il savait qu’avec chaque pigeon, il rejouait en guise de conclusion le meurtre de sa mère. Il avait brillé dans son module de psycho, nom d’un chien. Où était le problème ? Il prenait son pied, à chaque fois, avec chacune d’elles. Leur ôter la vie, plonger son regard dans leurs yeux choqués pendant qu’il les étranglait lui faisait revivre l’instant où il avait regardé dans ceux de sa mère.
Qui avait dit que les bons moments étaient uniques ?
Et cela venait couronner l’exaltation, le plaisir de commencer par s’approprier tout ce qu’elles chérissaient, de la même façon que son père avait pris tout ce que sa mère valorisait.
Sauf lui, évidemment.
À présent, par un beau matin de printemps, il se faisait appeler Oliver Salk et était assis sur la terrasse de sa suite à Maui. Il s’imprégnait de l’air et de la vue, en dégustant à petites gorgées sa deuxième tasse de café.
Depuis douze ans qu’il avait assassiné sa mère, il menait une existence agréable, dans l’opulence. Le versement d’un quart de millions de l’assurance vie lui avait procuré les moyens et l’opportunité de préserver le style de vie pour lequel il était fait.
Il leva sa tasse.
– Merci, maman, dit-il en lui portant un toast.
Il l’avait mérité, tout comme il avait mérité chaque centime entretemps parce que c’était du travail, et le travail nécessitait du temps, des compétences et de la jugeotte. Les semaines, souvent les mois de recherches et de planification pesaient sur son budget. À cela s’ajoutaient les dépenses engagées à chaque fois pour entretenir son physique tout en modifiant son style, le coût d’acquisition de nouvelles identités et de la garde-robe appropriée.
Certaines de ces imbéciles s’attendaient à coucher avec lui, quelque chose que, en toute honnêteté, il n’appréciait en aucun cas. Mais il considérait cela comme des obligations professionnelles.
Il se souvenait de celle de Portland, trois – non, quatre ans plus tôt. Increvable au lit. Mais bon, il lui avait siphonné pas loin de huit cents mille dollars avant de mettre un terme à leur relation. Et à sa vie.
Il s’était bien débrouillé, avait profité de la vie, aimé son métier, ses voyages. Et son taux de réussite était parfait. Il méritait la perfection.
Jusqu’à Morgan Albright.
Celle-là, elle lui avait échappé.
Et ça continuait de l’agacer. D’ailleurs, il devait admettre que ce coup raté l’avait ébranlé. Pas qu’un peu. Assez pour qu’il lève le pied et s’octroie de longues vacances.
La garce avait sûrement mouchardé à la police, à ces salopards de fédéraux et peut-être, ce n’était pas impossible, qu’avec elle il avait fait un faux pas.
Peu probable, mais le doute lancinant l’avait incité à faire une pause, à placer plusieurs milliers de kilomètres entre eux.
Il pouvait se le permettre, de toute façon. Un certain temps à San Diego, suivi de deux mois à Malibu avant un petit tour de l’archipel d’Hawaï.
Rien de mieux qu’un hôtel grand luxe sur une plage, d’après lui.
On s’abrutit vite à trop travailler. Et l’adage s’appliquait aussi à Gavin.
Mais même dans les plus beaux hôtels sur les plages les plus paradisiaques, il pensait à elle, encore et toujours. Il l’avait certes dépouillée, mais elle avait continué de vivre. Elle lui avait cassé son rythme et ça le rongeait.
Il devait corriger ça, la corriger, se réapproprier sa chance. En plus de quoi, il s’ennuyait. Besogner était pour lui un plaisir, qui au demeurant lui manquait, et comme cela lui manquait, il avait déclenché la phase des recherches.
Il devait revendiquer sa chance, démarrer une nouvelle série avant de régler son compte à Morgan.
Dans ce but, il avait sélectionné deux candidates potentielles sur le continent et élirait bientôt l’heureuse gagnante. Mais Morgan ? Elle était une preuve de plus que les gens étaient stupides, naïfs et toujours prêts à être cueillis.
Elle avait modifié ses mots de passe – comme si cela faisait une différence – et avait fermé ses comptes déjà peu actifs sur les réseaux sociaux.
Par bonheur, ceux de sa mère étaient fournis. Elle alimentait régulièrement le compte de l’entreprise familiale dans le Vermont. Des jolies photos, du marketing guilleret avec une touche personnelle.
C’est ainsi qu’il savait que Morgan, ruinée, avait déménagé dans le Vermont. Rentrée chez maman et grand-maman. Et toutes ces joyeuses publications lui permettaient de garder un œil sur elle. Il avait approfondi ses recherches sur sa famille, la maison et les affaires familiales en vue de pousser la porte de ce bar à la noix, donc il en connaissait l’organisation et les finances.
Dès qu’il serait au point, il passerait par les comptes de la mère pour trouver un moyen détourné de pirater à nouveau ceux de Morgan.
En temps voulu.
Peut-être qu’avec elle, il était censé louper son coup la première fois. L’idée que ça devait arriver l’apaisait. Elle lui avait porté préjudice en vivant, il pouvait lui nuire nettement plus en la laissant vivre encore un peu, avant de tout lui reprendre.
Repartir à l’attaque impliquait de changer de tactique, de méthode. Mais avec le potentiel de gagner plus, beaucoup plus. Plus d’argent, plus de souffrance, plus de plaisir pour lui.
Et si, seulement si, il les assassinait toutes les trois ?
Une idée à mûrir.
Mais avant cela, il devait se remettre en selle. L’heure était venue de nommer l’heureuse gagnante. Et de commencer à élaborer un plan.
Morgan aimait reprendre le travail, retrouver une routine, un cadre, un emploi du temps. Enfiler son uniforme l’aidait à se sentir productive, capable. Et rencontrer l’équipe signifiait qu’elle faisait, de nouveau, partie d’une équipe.
La formation s’avéra relativement aisée. Après était certainement un établissement plus grand et plus chic que tous ceux où elle avait travaillé par le passé, mais elle s’adapterait.
La visite de la cave à vin la laissa sans voix. Les rangées de casiers, les millésimes plus exceptionnels que tous les vins qu’elle avait décantés jusqu’à présent. Mais là aussi, elle ferait face.
En termes de standing, la carte des boissons classait Après loin devant The Round. Les clients recevaient des amandes grillées au sirop d’érable et des olives picholines avec leurs apéritifs, à la place des gâteaux secs et des cacahuètes, mais tout était une question de style.
Elle se sortit haut la main de sa semaine de formation, au cours de laquelle elle servit des clients assez semblables à ceux qu’elle avait décrits à Nell lors de son entretien. Même si elle considérait Nick comme le meilleur des barmen d’Après, elle n’avait pas de doléances à propos des autres. Pour ce qui était des serveurs en salle, leur formation se ressentait.
À la fin de la semaine, elle fut convoquée dans le bureau de Lydia Jameson.
Elle s’était attendue à un espace sophistiqué, quelque chose de majestueux, en accord avec le portrait qui illustrait sa biographie sur Google.
Au lieu de quoi elle trouva une pièce modeste et féminine, un bureau pratique avec un fauteuil au dossier aussi raide que le dos de Lydia.
Ses cheveux ondulés blond foncé adoucissaient ses traits anguleux. Un visage en diamant, des pommettes saillantes et un menton marqué. Les décennies de rides, loin de lui enlever du charme, lui conféraient un air sage. Et redoutable.
Ses yeux étaient d’un intense marron doré derrière les lunettes aux montures noires. Pas un sourire ne flottait sur ses lèvres rouge pivoine pendant qu’elle examinait Morgan.
– Asseyez-vous.
Sa voix s’accordait avec le dynamisme de son visage. Sa main ornée d’un solitaire carré aveuglant lui indiqua un siège.
– Et bienvenue dans la famille Jameson.
– Merci. Je suis très reconnaissante d’en faire partie.
– Je vois Olivia en vous, et un peu d’Audrey aussi. J’imagine que vous avez les yeux de votre père.
– La couleur, oui.
– J’ai un immense respect pour Olivia, et ces dernières années, pour votre mère. C’est pour cela que vous êtes ici. Ou devrais-je dire, c’est pour cela que l’on vous a offert l’opportunité d’être ici.
– Je le sais. Et je vous en suis reconnaissante.
–C’est normal. J’ai préféré rester en retrait et que ce soit Nell qui vous reçoive en entretien. Je respecte aussi énormément ma petite-fille.
–C’est normal.
Lydia haussa les sourcils.
– Nell me garantit, comme Don, que vous serez un atout pour l’établissement.
– Je suis déterminée à faire de mon mieux.
– Êtes-vous quelqu’un de déterminé, mademoiselle Albright ?
– Absolument, madame.
Pendant un moment, Lydia examina Morgan sans dire un mot.
– Ce n’est pas facile pour quelqu’un d’obstiné de repartir de zéro, mais sans détermination, ses chances de réussite sont nulles. Vos précédents employeurs ont fait l’article de votre loyauté. Nous valorisons la loyauté et exprimons la nôtre en retour.
– J’apprécie cela, et je l’ai déjà constaté. Nick Tennant, dix ans, Opal Reece, douze, Adam Fine, seize. D’autres encore avec autant d’ancienneté, voire davantage. Les gens ne gardent pas un emploi de bon cœur s’ils ne sont pas traités avec égards, sans respect ni loyauté dans les deux camps. Je vous donnerai le meilleur de moi-même, madame Jameson, et ce n’est pas peu dire.
– Je ne m’attendrais pas à moins de la petite-fille d’Olivia. Une fois de plus, bienvenue dans la famille Jameson, déclara Lydia.
Cette fois, celle-ci se leva et lui tendit la main.
– Je vous remercie.
En retournant à Après, Morgan s’autorisa à respirer librement. Elle était quasi certaine d’avoir réussi ce tout dernier examen.
Pour son premier jour de manager officielle d’Après, elle mit ses boucles d’oreille porte-bonheur. Et prit son service avec une heure d’avance, pour assister à une réunion avec Nell et sa mère, Drea Jameson, coordinatrice des événements.
Elles se réunirent dans le bureau de Drea, plus spacieux que celui de Lydia, meublé d’une causeuse rose pâle et de deux fauteuils à motifs floraux.
Morgan songea que les touches féminines convenaient à cette femme dotée d’une cascade de cheveux auburn, d’un teint de porcelaine et d’yeux bleus rêveurs.
Elle avait associé une veste courte à une robe prune près du corps. Morgan devina que les escarpins à talons fins de couleur grise élançaient sa petite stature.
– Toutes mes excuses pour ne pas avoir trouvé le temps de venir me présenter au bar.
– Entre les deux mariages, la fête d’anniversaire, le banquet d’entreprise et la réunion de famille des Grototti, ces deux dernières semaines, vous n’avez pas eu une minute de tranquillité.
Drea sourit, et Morgan se demanda si le fait que la nuance de son rouge à lèvres soit parfaitement assorti à sa causeuse était intentionnel ou un pur hasard.
Sûrement intentionnel.
– Nell dit que vous êtes attentive.
– Les événements nous prennent des tables.
– C’est exact, approuva-t-elle en remettant un dossier à Morgan. Les événements programmés pour les quatre semaines à venir. Don aimait recevoir le planning mensuel par mail et sur papier. Il y aura des modifications. Des ajouts, des annulations, et les chiffres définitifs apparaissent en rouge.
Morgan ouvrit le dossier et survola les pages imprimées.
– Chargé. C’est une bonne chose. Pour ma part, un planning dématérialisé me suffit, encore que j’aimerais l’afficher en cuisine. Je peux l’imprimer. Et l’actualiser au besoin.
Elle releva les yeux.
– Est-ce possible de recevoir la liste des événements entre quatre et six mois à l’avance ?
– Bien sûr. Don préférait s’en tenir au mois à venir.
– Cela me donnerait une vision plus large et me permettrait d’établir un planning à long terme pour les congés, les demandes de changements d’horaires, de repérer les événements qui nécessitent du matériel spécifique et des barmen. Et ainsi de savoir s’il faut prévoir des alcools ou juste un bar à vins, bières et softs.
Elle se tourna vers Nell.
– Je comprends que cela relève de vos attributions, toutefois la privatisation des espaces diminue l’occupation des tables à Après, du moins le temps de l’événement. Il fait néanmoins appel à du personnel normalement assigné à Après ou au Lodge.
– Tout à fait, dit Nell en inclinant la tête. Autre chose ?
– Eh bien, les réunions d’entreprise représentent une part relativement minime des activités de l’hôtel. Les participants réseautent et donnent leurs rendez-vous informels au bar. Donc un planning sur six mois me garantirait d’adapter le stock disponible. Nous avons dû emprunter une bouteille de téquila 1800 Silver au Lodge vendredi soir.
– La société Knox Seed and Soil, précisa Nell. Tournées de shots de téquila le vendredi soir. Nous aurions pu anticiper.
– Don était déjà ailleurs dans sa tête, dit Drea en prenant sa tasse de café. C’est compréhensible. Je vous transfère sur votre boîte pro les événements programmés sur six mois, avec vision à deux mois.
– Ce serait parfait, merci.
Nell inclina la tête.
– Encore autre chose ?
Après n’était peut-être pas son bar, mais tout de même.
– Puisque j’en suis aux requêtes, autant que je tente ma chance. J’aimerais proposer un cocktail de saison, dans l’esprit de ce que fait le spa avec les gommages et les lotions. La pomme étant le fruit de l’État, nous pourrions mettre en avant un cocktail à base de cidre, avec et sans alcool, en automne et en hiver, éventuellement épicé pour l’hiver. Un mélange à base de cidre pétillant, une sangria en été, ce genre de produits. Ou, si vous êtes d’accord, je pourrais me coordonner avec le spa, me caler sur leurs thèmes.
– Et s’ils proposent un gommage à la lavande ? interrogea Nell. C’est le thème de la semaine prochaine, pour le début du printemps. Je parie que vous le savez déjà, dit Nell en reposant sa tasse.
Morgan s’y était en effet préparée.
– Margarita à la lavande, gin fizz lavande et champagne lavande. J’aurais besoin d’une réponse pour commander un simple sirop, et me munir de brins pour la décoration. Mais ce sirop permet de composer quantité de rafraîchissements au printemps et en été.
– Je suis tentée par la margarita lavande, décida Drea. Qu’en penses-tu, Nell ?
– En vente dans tout l’établissement ou exclusivement à Après ?
– À vous de voir.
– C’est juste. Alors essayons de se coordonner avec le spa. Disponible dans tout l’établissement si ça marche ? Testez déjà à Après la semaine prochaine.
– Formidable. Je commande les produits.
– Je vous accompagne, lança Nell en se levant.
– Bienvenue à bord, Morgan, dit Drea qui se leva à son tour. Et dites à votre mère et à votre grand-mère qu’elles me manquent au cours de yoga.
– Au cours de yoga ?
– Au Studio Om, sur South Alley à l’angle de High Street. Nous tâchons de nous retrouver au cours de neuf heures, le mercredi matin mais entre l’ouverture du café et mon emploi du temps, nous avons laissé filer un mois de séances. Ou même six semaines, en ce qui me concerne. Dites-leur que je suis décidée à reprendre cette semaine.
– Sans faute.
– Elle médite aussi, glissa Nell quand elles traversèrent le bureau des assistantes où résonnaient des sonneries de téléphone. Vous pratiquez la méditation ?
– Seulement quand je suis inconsciente.
Nell s’esclaffa en rejetant ses cheveux en arrière. Détachés, ils lui effleuraient les épaules. Un style plus décontracté, adapté à son pantalon gris et à son pull-over bleu marine.
– Un peu comme moi. Je ne saurais dire si l’idée d’une margarita à la lavande me fascine ou me déconcerte.
– Passez me voir la semaine prochaine. Je vous ferai goûter.
– Vous me verrez sûrement, décréta-t-elle avant de sortir de sa poche son téléphone qui vibrait. Bon, pas de méditation ni de margarita pour moi. Bonne chance pour ce soir, lança-t-elle avant de se précipiter dans la direction opposée.
– Souhaitez-moi plutôt d’être occupée, murmura Morgan.
Elle échangea des gestes de la main et des hochements de tête avec des collègues qu’elle croisa en foulant le sol en marbre du hall d’accueil puis du passage voûté.
Elle commençait à se sentir à sa place.
Le bar bourdonnait d’activité, comme un bar le devrait selon elle. Les clients se relaxaient devant un verre avant de dîner ou s’installaient au comptoir pour commander un encas. D’un rapide coup d’œil, elle repéra un couple de type professionnel en grande conversation, tête contre tête. Un trio de femmes qui riaient en prenant du vin. Puis elle s’arrêta net quand elle reconnut les deux hommes qui sirotaient une bière. Des Jameson. Le patriarche, Michael « Mick » Jameson, l’homme qui, au même titre que sa femme Lydia Miles Jameson, avait développé ce qui était jadis une poignée de chalets et un hôtel de vingt chambres en complexe hôtelier de Westridge. Il était en compagnie de Liam, le frère de Nell et cadet de la fratrie.
Cela méritait une photo, songea Morgan. La rencontre des générations. Le grand-père avec ses cheveux gris étain, bien peignés, et son visage buriné ; le petit-fils avec une tignasse négligée dans les tons châtains, un visage lisse.
Pourtant, on remarquait au premier coup d’œil qu’ils étaient de la même famille, la première génération en sweat-shirt, la dernière en gilet à capuche, tous deux pris dans une conversation animée autour de leur bière du soir.
« Affaires, plaisir ou les deux ? » se questionna-t-elle en prenant sa place derrière le comptoir.
– Tu es en avance.
Nick resservait une tournée – Chardonnay, Zinfandel et un Cab, le choix des clientes de la table cinq.
– Toutes les tables ont une note, informa-t-il Morgan.
– Deux se sont assis du côté de la réception au moment où j’entrais.
– Lacy prendra leur commande. Elle est allée récupérer une assiette de fromage en cuisine pour ce côté de la salle. Les patrons à la table huit.
– J’ai remarqué.
– Heady Topper, dit-il en identifiant leur bière. S’ils commandent une nouvelle tournée, ajoute des frites au fromage même s’ils ne le demandent pas. Mick adore les frites au fromage.
– Noté. Rentre chez toi. J’enregistrerai tes pourboires.
– C’est toi le chef maintenant.
– On dirait bien.
Un homme qui paraissait émerger d’une longue sieste s’assit sur un tabouret de bar.
– Bonsoir. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Il lui adressa un sourire songeur.
– Je viens de découvrir le massage aux pierres chaudes. Avez-vous déjà essayé ?
– Pas encore.
– Rendez-vous ce service. La seule fois où je me suis senti aussi détendu … c’était jamais. Ma femme se fait masser à son tour, elle me rejoindra après. C’est notre premier séjour dans cet hôtel.
– Et vous vous y sentez bien ?
– J’envisage de m’y établir définitivement. Ma femme prendra une coupe de champagne. Un grand cru. Elle ne le sait pas encore, mais ça ne saurait tarder. Moi, je vais essayer une bière locale. Marie. C’est le prénom de ma femme.
Morgan se dit que Marie était une veinarde. Et décida qu’elle avait vu juste quand la veinarde entra un peu plus tard.
Marie fondit littéralement sur un siège haut.
– Charlie, je n’en reviens pas. Comment ai-je pu vivre sans ça ?
Elle cilla quand Morgan posa une coupe de champagne devant elle.
– Champagne ?
– Tu le mérites. Dix-huit ans, informa-t-il Morgan. Trois enfants, et c’est notre première escapade à deux en seize ans.
– Et maintenant, je me sens comme une princesse. Je sais que nous sommes censés bien nous habiller pour dîner dans un restau chic mais, Charlie, je me sens toute ramollie.
– Nous sommes sur la même longueur d’ondes. On mange bien ici ? demanda-t-il à Morgan.
– Je peux vous l’assurer. Et si vous preniez un box près de la baie vitrée ? J’apporte vos verres. Étudiez la carte et si vous décidez de dîner ici, j’annulerai votre réservation.
– C’est très gentil, soupira Marie. Tout et tout le monde est d’une douceur exceptionnelle. J’adore cet endroit. Charlie, ma sœur mérite un immense bouquet pour nous l’avoir recommandé.
Pendant que Morgan s’occupait d’eux, les Jameson apportèrent leurs verres vides au comptoir et s’installèrent sur les tabourets hauts.
– La même. Heady Topper.
Morgan plaça les verres vides dans l’évier.
– Avec des frites au fromage ?
Quand Mick fit un large sourire, un instant, il eut l’air aussi juvénile que son petit-fils.
– Ma réputation me précède. Ça te fait envie, Liam ? On partage, et pas un mot à ta grand-mère.
– C’est toi qui invites ? Je suis muet comme une tombe.
Elle enregistra la commande et remplit les verres à la pompe à bière.
– Je ne sais pas ce que vous avez dit au couple assis dans le coin, dit Mick en indiquant Charlie et Marie d’un mouvement de tête, mais vous avez fait leur bonheur. C’est l’objectif de la maison. Rendre les gens heureux.
– Les massages aux pierres chaudes m’avaient précédée. Ils m’ont donné envie d’essayer.
Les bières placées devant eux, elle avisa le signal de Charlie.
– Si vous voulez bien m’excuser.
Elle marcha vers la table en invitant un serveur à la suivre. Puis elle revint et apprêta un seau à champagne.
– Le Glade a perdu une réservation. Charlie et Marie dînent ici : club sandwich pour elle, sandwich à la viande de bœuf pour lui. Sans oignons, Charlie a des projets.
Elle remua les sourcils en remplissant le seau de glaçons.
– Ils fêtent leur première journée de leur premier séjour à l’hôtel avec une bouteille de champagne. Du bon.
– Le champagne leur est offert, lui dit Mick.
– Oh c’est… formidable.
– Je vais les saluer pendant que vous mettez la bouteille au frais. N’engloutis pas toutes les frites, Liam.
– C’est tout Mick, commenta Liam en secouant la tête.
Elle encaissa le couple de professionnels, prépara deux Martini dry et regarda Charlie et Marie trinquer.
– Vous faites un travail difficile avec facilité, observa Mick en vidant son verre. Je sais reconnaître quelqu’un qui est à l’aise à un poste complexe. Allons faire un tour, associé.
Il donna une tape sur l’épaule de Liam et glissa trois billets de vingt sur le comptoir.
– Continuez comme ça.
– Merci, monsieur Jameson.
– Mick. Nous sommes une grande famille.
– Vous skiez, Morgan ?
Elle répondit à Liam d’un geste négatif.
– Nous devons y remédier, affirma-t-il.
– Je ne pense pas.
– Ce qui n’implique ni skis, ni bottes de randonnées, ni tyroliennes ne l’intéresse pas, plaisanta Mick en lui adressant un clin d’œil avant qu’ils ne partent en balade.
En rentrant, elle eut la surprise d’être attendue par les deux dames de sa famille.
– Pourquoi êtes-vous encore debout ? Il est presque deux heures du matin.
– Ton premier jour de manager. Nous avons préparé une théière. Notre nouvelle infusion du Vermont, expliqua Audrey en remplissant une tasse. Assieds-toi, prends du thé, et raconte-nous tes débuts.
– J’ai dû la dissuader de se rendre au bar. Réjouis-toi qu’elle se limite à une infusion au milieu de la nuit.
Morgan accepta une tasse et se laissa retomber dans un fauteuil au coin du feu.
– Ce premier jour s’est super bien passé. J’avais rendez-vous avec madame Jameson, Lydia Jameson. Ensuite j’ai rencontré Drea et Nell. Drea m’a chargée de vous dire que vous lui manquez au yoga, et qu’elle a bon espoir d’être présente au cours de mercredi.
– Pas autant que nous. Ont-elles validé ton idée de cocktails thématiques ?
– Elles sont d’accord pour en mettre un à l’essai. Ensuite j’ai fait la connaissance de monsieur Jameson. Mick. Et de Liam. Au bar. Ne manque plus que la deuxième génération, Rory Jameson. Et l’aîné de la fratrie, Miles de la troisième génération.
– La famille a énormément fait pour la région, nota Olivia entre deux gorgées d’infusion. Nombre de nos clients et des commerces du centre de Westridge descendent à l’hôtel.
– Ils débordent d’idées. Comme toi, dit Audrey en trinquant avec sa tasse. Je sens que ce thé va cartonner.
– Ils ont l’air soudés. Une famille unie. Ça me plaît de travailler dans cet environnement. Et tant que j’y suis, j’ai touché ma paie, en plus d’énormes pourboires. Je veux commencer à payer un loyer.
– Pas question. Je m’y oppose, décréta Olivia sitôt que Morgan tenta de protester. Je ne prendrai pas ton argent. Ai-je pris le tien, Audrey ?
– Non.
– Et voilà. J’aurais été seule dans cette maison, sans Audrey. Je n’aurais sans doute pas été capable de la garder. Trop grande pour une femme de mon âge, toute seule. Et trop vide. Toi, tu peux rester ici aussi longtemps que tu le souhaites. Un jour, tu construiras ton propre foyer, mais pour l’instant, chez toi, c’est ici. Si tu veux des responsabilités supplémentaires, c’est un autre problème. Prépare le dîner une fois par mois, quand tu es de repos, si tu veux.
– Moi, cuisiner ?
– Tes côtelettes étaient savoureuses, lui rappela Audrey. Nous n’avons même pas eu besoin de mentir. Tu peux t’en tenir à ce menu ou explorer d’autres recettes. À ta convenance. Maman et moi aimons cuisiner, mais ce serait agréable de partager un repas que nous n’avons ni cuisiné nous-mêmes ni commandé à emporter.
– Cuisiner forge l’indépendance, enchérit Olivia. Cela me surprend que tu ne t’y sois pas mise, vu que c’est ton deuxième nom.
– Mon deuxième nom est Nash.
– Précisément, sourit Olivia. Tu peux aussi commencer à épargner pour changer de voiture. Avec celle-ci, ta mère et moi nous faisons un sang d’encre dès que nous te voyons partir. Éprouver de la reconnaissance envers la famille de Nina n’empêche pas de savoir que ce tacot ne va pas tarder à te lâcher. À choisir, la tranquillité de l’esprit m’est plus utile que l’argent.
– Noté.
– Nous prévoyons de jardiner prochainement. Tu pourras nous donner un coup de main.
– Et, nom d’un petit bonhomme, cesse de te taillader les cheveux, gronda Olivia en levant les yeux au ciel. Va chez le coiffeur. Le salon dans la rue de la boutique, ils sont très bien.
Morgan se passa la main dans les cheveux.
– Je pensais bien me débrouiller.
– Je t’assure que non, répliqua Audrey d’un ton sans appel. Je sais que tu as dû te serrer la ceinture. Mais tu côtoies des clients au quotidien désormais. Il faut te montrer sous ton meilleur jour.
– Un soin du visage ne nuirait pas.
Morgan pressa ses mains sur ses joues.
– Mon visage !
– Est très beau, tempéra Audrey avec un sourire. Mais tu as besoin de te chouchouter. À l’hôtel, les soins de la peau sont extraordinaires. Et tu bénéficies d’une réduction d’employée. Tu dois prendre soin de toi. À présent, nous devrions toutes nous accorder une nuit de sommeil réparateur.
– J’ai la vaisselle à faire. Demain, je peux dormir jusqu’à midi.
« Je peux, mais je ne le ferai pas », songea Morgan.
– Ok, dors bien, répondit Audrey en l’étreignant. Félicitations pour ton premier jour en tant que responsable.
Pendant que Morgan lavait les assiettes, elle se dit qu’elle avait toujours vécu parmi des femmes. Son père avait été souvent – puis totalement – absent. Après quoi elle avait cohabité avec Nina.
Toutefois, elle n’avait jamais été ainsi en infériorité numérique : deux contre une.