N'oublie jamais
Partie II
NOUVEAU DÉPART
Demain vers d’autres bois,
et vers des prés nouveaux.
JOHN MILTON
Tout début est difficile.
PROVERBE ALLEMAND
Chapitre Onze
La panique la submergeait, bourdonnait dans ses oreilles, se coinçait dans sa gorge.
– Je ne comprends pas. Qu’est-ce que cela signifie ? Il ne peut pas nous assimiler à un couple, c’est impossible. Nous n’avons jamais… ce n’était pas sérieux entre nous, même quand je pensais qu’il était…
– Morgan, Rozwell n’est pas apte à construire une relation normale, expliqua Beck avec précaution. D’après nos informations, vous êtes l’unique survivante parmi toutes ses cibles, et en l’état actuel de nos connaissances, c’est la première fois qu’il laisse un trophée dérobé à une cible sur une victime de substitution.
– Un trophée, répéta-t-elle.
– Des objets qu’il conserve, clarifia Morrison. Comme nous en avons retrouvé certains, nous savons qu’il a tendance à vendre ou à mettre au clou ceux qui ont de la valeur, mais rien ne prouve qu’il se débarrasse systématiquement de ces objets. Il est probable qu’il en conserve au moins un par victime.
– Des trophées.
Elle avait déjà entendu cette notion, évidemment. Dans des ouvrages, des films. En l’occurrence, cela suscitait en elle un regain d’effroi.
– Comme… comme une tête de cerf au mur. Mais il n’a pas gardé mon pendentif.
– Il l’a déposé sur une victime en sachant que nous le relierions à vous. Même sans les photos à l’intérieur, nous l’aurions identifié comme l’un des objets qui ont disparu le jour de l’assassinat de mademoiselle Ramos.
– Pourquoi faire ça ? demanda-t-elle, même si elle connaissait la réponse. Pour me terroriser, répondit-elle avant les agents. Pour signifier qu’il ne m’a pas oubliée. Pour… suggérer que nous sommes liés. Pourquoi est-ce important pour lui ? Il a gagné. Il a tué Nina, il a tué mon amie la plus proche. Il m’a tout pris. J’ai perdu tout ce que j’avais durement acquis. J’ai perdu ma maison.
– Vous êtes vivante, répondit simplement Beck.
– Pas Nina.
– Il ne voulait pas Nina. Il l’a tuée par nécessité, pas par envie. Pour la première fois, il a échoué. Il a raté son coup. Vous en êtes sortie vivante, développa Beck. Et vous reconstruisez votre vie.
« Pas à pas », pensa-t-elle. Une brique durement gagnée après l’autre. Et maintenant ?
– Ce que vous voulez dire, ou plutôt ce qu’il cherche à me dire, c’est qu’il n’en a pas fini avec moi. Vous insinuez qu’il va recommencer. Que suis-je censée faire ?
Elle se leva et, les bras serrés autour de son buste, fit les cent pas.
– Encore déménager, me cacher, changer de nom ? Et en quoi cela m’aiderait ? S’il est décidé à me retrouver, il me retrouvera.
– Il veut vous effrayer, précisa Morrison. Il veut envahir vos pensées. Vous vivez dans sa tête. Et ça l’irrite. Ça rabote son ego. Cet agacement, cette irritation permanents l’ont amené à commettre une énorme erreur. Nous sommes avertis, et vous aussi.
– En quoi est-ce une bonne chose ? demanda-t-elle en se laissant retomber sur la chaise. Désormais, je passerai mon temps à regarder derrière moi, à vivre dans l’attente qu’il m’agresse ? Et ma mère, ma grand-mère ?
– Je vous recommande de faire poser un dispositif de sécurité.
– La maison est équipée, dit Morgan d’un ton las. Nous ne le branchons jamais.
– Branchez-le, répondit simplement Morrison avant de se pencher vers elle. Morgan. Je ne prétends pas que vous pouvez dormir tranquille mais cette fois, vous avez quelques avantages sur lui.
– Si vous pouviez en citer quelques-uns, ça m’arrangerait parce que ce n’est pas ce que je ressens.
– Vous sauriez le reconnaître. Il change d’apparence, sa couleur de cheveux, sa barbe, il porte des lentilles colorées ou des lunettes. Mais vous le connaissez. Il ne peut pas appliquer ses méthodes habituelles avec vous. Il doit en élaborer une autre et vous avez les moyens de lui mettre des bâtons dans les roues. Un dispositif de sécurité pour commencer.
– Vous travaillez le soir, continua Beck. Munissez-vous d’un bouton d’alarme, gardez vos clés et le bouton d’alarme à portée de main quand vous quittez le bar. Demandez à la sécurité ou à des collègues de vous escorter à votre voiture. Contrôlez la pression des pneus et le niveau de carburant de votre véhicule avant tout déplacement. Verrouillez-le en toute circonstance et vérifiez la banquette arrière avant de monter.
– Nous avons déjà distribué la photo de Rozwell à la police locale. Remettez-la aussi au service de sécurité de l’hôtel et au personnel de la boutique de votre famille. Pour vous atteindre, il doit s’approcher de vous. Empêchez-le de le faire.
– Il pourrait juste me tirer une balle dans la tête de loin.
– Cela ne lui procurerait aucune satisfaction.
Beck déroulait ce genre d’argument avec tant de naturel que Morgan eut un rire étranglé.
– Super.
– Pour lui, ce n’est concevable que de près. Il faut que ce soit personnel, parce que pour lui, c’est personnel. Il est possible que le médaillon soit un pied de nez destiné à vous effrayer. Mais je vous recommanderais vivement de prendre ces précautions.
– Veillez à ce que votre téléphone soit toujours chargé, enchérit Morrison. Appelez-nous ainsi que la police locale s’il tente de vous contacter. Même si vous avez juste une mauvaise impression. Prendre un cours d’autodéfense ne serait pas superflu. Franchement, je le suggérerais à tout le monde.
– Votre meilleure arme contre lui est de vivre votre vie.
– Selon ses critères.
Le ton de Beck s’adoucit un peu.
– C’est du bon sens, pour l’essentiel. Morgan, vous êtes une femme sensée. Gardez la tête sur les épaules. Je suis désolée que nous soyons contraints de vous transmettre ces nouvelles. Je suis désolée que nous ne l’ayons pas encore arrêté. Nous pensons qu’il a passé la majeure partie de l’année caché parce que vous lui avez flanqué la trouille. Mais il est sorti de sa cachette et a commis des impairs.
– Le médaillon.
– Entre autres.
Beck tourna son regard vers son partenaire, lequel l’invita à poursuivre d’un léger hochement de tête.
– Des preuves ont révélé qu’il a séquestré sa victime dans son propre domicile pendant plus de vingt-quatre heures avant de l’assassiner. C’est un risque qu’il n’avait jamais pris avant auparavant. Sa sœur gardait un double des clés, ce qu’il savait. Elle aurait pu l’interrompre à n’importe quel moment. Il a parlé avec une voisine de la victime pendant cette période. Il est sciemment sorti pour lancer une conversation. Dans sa déposition, le témoin décrit leur échange et son attitude en général comme étranges et a été surpris de ne pas voir la victime dehors, connaissant sa passion pour le jardinage. Elle ne l’a pas signalé sur le moment, mais elle aurait pu. Il s’est mis en danger, très probablement pour regonfler son ego à la suite de son échec et de la longue parenthèse dans sa pratique.
– Cette femme est tout de même morte.
– Oui. Elle ne le connaissait pas et n’a pas eu la possibilité de faire le nécessaire pour se protéger contre lui. Contrairement à vous.
Beck posa une enveloppe kraft sur la table entre elles.
– Elle contient plusieurs photos de Roswell ainsi qu’une description et une liste de ses habitudes et de ses routines connues. Vous y trouverez aussi ma carte et celle de mon partenaire. Nous nous sommes entretenus avec la police locale. Le mieux serait d’en distribuer à votre employeur et votre famille. Si c’est trop pénible ou gênant pour vous, nous nous en chargerons.
– Je le ferai.
– Nous sommes l’un et l’autre disponibles à n’importe quelle heure, jour et nuit, souligna Morrison en se levant. Morgan, prenez les précautions nécessaires.
Quel choix avait-elle ? Naturellement, pensa-t-elle une fois seule dans la maison vide, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir. À commencer par l’alarme, un dispositif que sa grand-mère avait installé peu après le décès de Pa. Et Morgan savait que personne ne s’embêtait jamais à l’activer.
Après avoir cherché le mode d’emploi et le code dans les dossiers de sa grand-mère, elle la programma avant de quitter la maison avec l’enveloppe.
Elle détesta que son cœur tambourine dans sa poitrine quand elle sortit. Et le tremblement intérieur tandis qu’elle se dirigea vers la voiture qu’elle avait, évidemment, omis de fermer à clé, et qu’elle vérifia la banquette arrière.
Réservoir aux trois-quarts ; c’était rassurant, mais elle ignorait comment contrôler la pression des pneus.
Elle apprendrait.
Même sur les quelques kilomètres qui la séparaient de Westridge, elle se surprit à jeter des coups d’œil compulsifs dans le rétroviseur et à se crisper à chaque voiture qui approchait en sens inverse.
Elle verrouilla sa portière sur le parking attenant à Crafty Arts et s’immergea dans la chaleur réconfortante de la boutique.
Sue riait avec une cliente comme si elles étaient deux anciennes amies. Peut-être que c’était le cas. À côté d’une vitrine, sa mère conseillait une autre cliente qui essayait un pendentif.
Audrey lança un sourire à Morgan tout en poursuivant ses conseils.
– Il vous va divinement bien. Il s’accorde à merveille avec votre teint. J’aime l’associer à ces boucles d’oreille. Ils sont assortis sans que ce soit des copies conformes.
– Ne me tentez pas, Audrey, dit-elle en rapprochant une boucle d’oreille de son lobe gauche.
– Ça ne coûte rien d’essayer. Vous savez qu’elles vous font envie. Voyons déjà comment vous vous sentez en les portant. Qu’en penses-tu, Morgan ? Irène, je vous présente ma fille Morgan.
– C’est donc vous Morgan, dit Irène.
Celle-ci se retourna en ôtant l’une de ses boucles d’oreille qu’elle confia à Audrey.
– Votre maman parle si souvent de vous. Audrey, je comprends pourquoi vous répétez qu’elle est belle. Elle vous ressemble tant. Mince, j’adore ces boucles d’oreille.
– Elles sont magnifiques sur vous, réussit à dire Morgan. Et le pendentif est ravissant.
– Parfois, il faut se rendre à l’évidence. Bon, Audrey, encaissez tout ça. Je me sauve avant que ma carte bancaire ne s’enflamme.
– Gram est dans le coin ? demanda Morgan.
– Elle est montée.
– Tu peux nous rejoindre après ? Juste une minute ?
– Bien sûr.
Elle traversa le café – trois tables de buveurs de thé – et se débrouilla pour sourire à la serveuse en poste au comptoir, qu’elle contourna pour grimper l’escalier.
Soudain elle flancha, à tel point qu’elle dut s’asseoir un instant sur une marche, entre la cuisine et le bureau, le temps de se ressaisir. « Calme-toi, se dit-elle, et relève-toi. »
La voix de sa grand-mère lui parvint avant qu’elle n’entre dans la pièce. Assise au bureau, Olivia examinait l’écran de son ordinateur tout en parlant au téléphone.
– Si vous me livrez la semaine prochaine, nous passerons à deux de chaque. Ce qui en nous fera six au total. Al, ne me décevez pas sur la qualité sonore. La sonorité est aussi cruciale que le savoir-faire. Je vous fais confiance. Mardi, ça me convient. À mardi alors. Bonne journée.
Elle reposa le combiné.
– Des carillons. Six. Et nous recevrons des mangeoires pour colibris, des tuteurs, des cabanes à oiseaux et autres trucs du genre la semaine prochaine. Cela annonce assurément le printemps.
Elle prit sa tasse de thé et scruta Morgan.
– Qu’est-ce qui te tracasse ? Quelque chose cloche.
– J’ai…
Elle s’interrompit à l’instant où Audrey surgit.
– Qu’est-il arrivé ? Quel est le problème ? Je savais bien qu’il y avait un souci.
– Tout le monde s’asseoit, ordonna Olivia. Respire, Morgan. Tu nous raconteras ensuite.
– Il a fait une nouvelle victime, une femme dans le Tennessee. Oh, mon Dieu. Les agents du FBI sont venus me l’annoncer à la maison.
– Audrey, apporte de l’eau à ta fille.
– Ça va, ça va.
Morgan saisit la main de sa mère pour la retenir avant de reprendre.
– Mon médaillon. Ton médaillon, Gram. Il l’a laissé sur elle. Il a remplacé les photos par la mienne et la sienne. Ils disent que c’était une erreur mais…
Elle relata tout ce qu’elle savait sur l’assassinat, la sœur, la voisine.
– Qu’est-ce qui change quelqu’un en monstre ? murmura Olivia. Est-ce de naissance ou un choix ? Sans doute l’un ou l’autre, ou bien les deux.
Audrey alla chercher la bouteille qu’elle gardait à portée de main. Elle remplit un verre et le donna à Morgan.
– Bois doucement. Tu ne partiras pas, tu n’iras pas vivre ailleurs. Je vois cette idée te trotter dans la tête.
– Si elle est là-dedans, fais-la sortir. Les femmes Nash se serrent les coudes. Et c’est sans appel.
Olivia souligna son propos d’un geste tranchant.
– Il a tué Nina parce qu’elle était sur son chemin. Et si …
– Et si, et si, la coupa Olivia en levant les mains. Et si demain il se faisait renverser par un camion ? Écoute-moi. Tu ne vas pas nous laisser, ta mère et moi, nous tracasser pour toi, à nous demander comment tu vas. Nous restons unies, cette ordure ne nous séparera pas. Abandonne cette idée, Morgan.
– Nous allons prendre l’habitude d’allumer cette fichue alarme.
– Je l’ai activée avant de sortir. Ils me l’ont conseillé, alors je l’ai fait. Et je suis supposée m’équiper d’un bouton d’alarme. Et vous deux aussi, gardez-en un sur vous.
– Entendu, nous en achèterons trois, la rassura Audrey en lui frottant le bras. Nous parlerons au chef de la police. Nous parlerons à Jake.
– Ils s’en sont chargés. Et ils ont conseillé de vous laisser un exemplaire de sa photo ainsi que leurs cartes de visite.
Après avoir examiné le portrait que Morgan lui remit, Olivia hocha la tête.
– Nous en accrocherons une dans la boutique et une autre dans le café, pour que tout le monde voie sa tête d’assassin.
– Oh, Gram.
– Nous allons commander des tirages, Audrey. Pour que les autres commerçants les affichent aussi. Attends un peu qu’il se montre à Westridge ! Qu’il ose ! Personne n’emmerde ma petite-fille.
– Maman !
– J’ai économisé ce mot pour le moment le plus opportun. Je suppose qu’ils t’ont recommandé d’en donner une à l’hôtel ?
– Exact.
– Je ne sais pas ce qu’ils t’ont conseillé d’autre, mais pour l’instant, cela ne relève que du bon sens. J’ai autre chose à dire. Tu vas revendre ton tacot et t’acheter une nouvelle voiture. Une voiture neuve, sans danger, fiable. Et je la finance.
– Gram.
– N’interromps pas ta grand-mère, glissa Audrey.
– Tu me verseras des mensualités avec intérêts, comme une société de crédit. Nous établirons un échéancier. Ta mère et moi y gagnons la tranquillité de l’esprit, et tu gardes ta fierté. Les deux comptent.
– J’ai épluché les annonces de voiture d’occasion …
– Neuve ! la coupa Olivia avec un geste sec. Neuve, sans danger, fiable et capable de supporter les hivers dans le Vermont. Je te donnerai le nom de la commerciale qui m’a vendu mes deux dernières voitures. Nous avons un accord, et si elle veut faire affaire avec moi à l’avenir, elle sera arrangeante.
– Sois maline, dis merci.
– Je te remercie, Gram. Merci à toutes les deux.
La gratitude lui enflammait la gorge, le cœur, le ventre.
– Mais le fait est que je ne sais pas si j’aurai encore un emploi une fois que les Jameson sauront tout.
– N’imagine pas des problèmes là où il n’y en a pas, contra Olivia. Va faire le nécessaire. Ensuite, le concessionnaire. Attends, prends sa carte.
Elle tourna les pages de son album de cartes de visite épais comme un parpaing.
– La voilà. Je lui passerai un coup de fil, pour qu’elle sache ce que tu cherches et ce que j’attends d’elle.
Après quoi elle s’empara de son chéquier.
– Ne t’avise pas de rentrer à la maison sans un véhicule décent.
Elle remplit un chèque en blanc à l’ordre de la concession, le data et le signa.
– Nous étudierons la question des paiements à ton retour.
Audrey attrapa la main de Morgan et la porta à sa joue.
– Nous serons à la maison, mais nous ne pourrons pas rentrer sans ce foutu code. Tu nous le files ?
Surprise de son langage, Morgan eut un rire étranglé et lui épela.
Au volant de sa voiture qui siffla jusqu’à l’hôtel, Morgan reporta les tracas d’ordre mécaniques à plus tard. Il n’était pas exclu qu’elle ressorte de là sans avoir gardé son emploi, auquel cas changer de voiture serait inutile.
Sur le parking des employés, elle verrouilla la portière et remonta le chemin piéton. Dans le hall d’accueil fraîchement décoré de bouquets printaniers, elle songea une fois de plus que travailler dans cet établissement était un vrai plaisir.
Les gens, l’atmosphère, l’énergie, ses responsabilités, tout lui plaisait.
Voilà qu’à présent, Gavin Rozwell risquait de la priver de tout, de la dépouiller pour la seconde fois.
Le lundi avait beau être son jour de repos, elle avait mémorisé le planning de chaque employé. Nell, sa superviseuse directe, finalisait en réunion le menu d’un mariage à venir.
Non seulement interrompre la réunion ou attendre qu’elle se termine lui semblait une perte de temps, mais il lui semblait préférable d’exposer la situation directement à la direction.
Et Lydia Jameson passait ses lundis dans son bureau.
Elle se dirigea dans la direction de celui-ci. Par la porte ouverte, elle trouva Lydia derrière son écran d’ordinateur.
– Encore une double journée ?
– Non, madame. Auriez-vous une minute à m’accorder ?
D’un geste, Lydia l’invita à entrer. Morgan s’avança et referma la porte.
Au même instant, le chef de la police Jake Dooley se trouvait dans le bureau de Miles. Amis depuis le collège, ils se connaissaient comme deux frères. C’est pourquoi Jake lui présenta les faits de manière concise et claire, mais sans rien omettre.
Tout en l’écoutant, Miles examina la photo de Rozwell transmise par Jake.
– D’accord. Maintenant donne-moi ton sentiment. Pas leur point de vue, le tien.
– Il a pris des risques inconsidérés en la gardant deux jours en vie alors que sa sœur avait une clé. Le genre de risque que, d’après son dossier, il n’avait jamais pris.
Jake se pencha en avant et désigna la photo d’un tapotement du doigt.
– Miles, il n’entre pas dans la catégorie de ceux qui espèrent se faire pincer. Il savoure trop ce qu’il fait pour ça. Il est non seulement psychopathe et sadique, mais aussi trop gâté. Il est cupide. Et jusque-là, il s’était montré d’une extrême prudence. Le médaillon ? Le laisser sur la victime et, en prime, remplacer les portraits ? Fixer le sien à l’intérieur avec celui de Morgan ? Le message est clair.
– Dans sa déposition, elle affirme qu’ils n’étaient pas en couple.
– Pas en couple, certes. Le fait est qu’elle lui est restée dans la tête, la connexion est établie. Elle est ce qui a fait tourner sa chance. Et il tient à l’avertir qu’il n’en a pas fini avec elle, et qu’elle prenne peur.
– Si elle n’est pas terrifiée, c’est qu’il lui manque une case. Or, pour moi, elle est loin d’être idiote. Je parlerai aux agents de la sécurité, à la famille, à elle aussi.
– Bien. Quand tu la rencontreras, dis-lui bien qu’elle peut me contacter à tout moment. Si elle a des questions, je tâcherai d’y répondre. Je sais que leur maison dispose d’une alarme. Si elles ne s’en servent pas, il faut que ça change.
– Compte sur moi.
– Je vais tâcher de trouver Nell, dit Jake en se levant. Elle est la responsable directe de Morgan, c’est bien ça ? Je souhaite lui exposer la situation.
– Parfait. Je te ferai savoir ce qu’a dit Morgan.
Une fois seul, il examina la photo de Rozwell une longue minute. Puis il se leva. Il décida de commencer par sa grand-mère avant d’explorer les autres pistes.
– Vous avez l’air contrariée, observa Lydia. Un problème à Après ?
– Non, madame, c’est personnel.
– Asseyez-vous. Racontez-moi tout.
– Vous savez ce qui m’est arrivé quand… avant que…
– Prenez votre temps, l’invita Lydia quand Morgan bégaya. C’est en lien avec celui qui a assassiné votre amie et usurpé votre identité ?
– Précisément. Les enquêteurs m’ont appris qu’il avait fait une nouvelle victime, il y a quelques jours.
Elle déballa tout d’une traite, en sentant son estomac se retourner.
– Vous m’apportez sa photo, dans cette enveloppe ?
– Exact.
– Faites voir.
Maladroite, elle dut utiliser ses deux mains pour en extraire un exemplaire. Elle se leva pour le lui remettre au-dessus du bureau.
– Madame Jameson, je comprendrais que vous ne souhaitiez pas infliger ces complications à l’hôtel, au personnel, aux clients et à votre famille. Je vous assure.
– Bel homme. Trop charmeur, tout de même. Les charmeurs ne m’ont jamais attirée, déclara-t-elle en reposant la photo, puis elle croisa les mains. Vous travaillez ici depuis un mois environ.
– Oui, madame.
– J’avais perçu en vous un esprit vif. C’est l’une des raisons qui vous a valu ce poste. Vous apprenez vite. Mais si vous pensez que les Jameson sont lâches et superficiels au point de vous remercier pour si peu, je me suis trompée sur votre compte.
Tout la submergea, un tsunami d’émotions, de stress, de soulagement. Fondant en larmes, elle se laissa retomber sur la chaise, son visage entre ses mains.
Après avoir tapoté au montant de la porte, Miles l’entrouvrit.
– Gran, je… oh, bordel.
– Donne un mouchoir à cette jeune femme.
– Je n’en ai pas.
– Entre et ferme la porte.
– Je ferais mieux de…
– Tout de suite ! le pressa Lydia en attrapant une boîte de mouchoirs dans un tiroir. Donne-lui ces mouchoirs et de l’eau. Ne sois pas crétin.
– Je suis désolée, je …
– Vous évacuez la pression. C’est votre droit. Ce salopard a fait une nouvelle victime dans le Tennessee.
Lydia lui résuma la situation avec plus de cohérence que Morgan n’avait su le faire. Et même s’il savait déjà tout, Miles ne dit pas un mot.
– Elle pensait que nous allions la renvoyer à cause de ça.
– C’est qu’elle est bête.
– Elle n’est pas bête, elle est à cran, comme n’importe quelle personne sensée le constaterait.
– Je suis navrée, bredouilla Morgan qui s’efforçait de reprendre son sang-froid en séchant ses larmes. Vraiment désolée.
– Pour quelle raison ?
Morgan releva ses yeux rougis vers Lydia.
– Je ne sais pas. Je préférerais savoir, dit-elle en prenant des mouchoirs propres. Mince, je suis dans tous mes états. C’est une première raison de m’excuser.
– Excuses acceptées. Miles ?
– Jake, le chef de la police, précisa-t-il à l’intention de Morgan, est venu me trouver. Nous allons reproduire sa photo et la distribuer à la Sécurité, aux réservations, à l’enregistrement, aux managers du restaurant et du bar, ainsi de suite. Gran, nous devons lui prêter l’un des véhicules du personnel. Si tu voyais le tas de ferraille qu’elle conduit. Elle va tomber en panne sur son trajet, c’est couru d’avance.
– J’ai prévu de changer de voiture. Aujourd’hui. Ma grand-mère ne m’a pas laissé le choix.
– Olivia Nash a la tête sur les épaules. Je m’attends à ce que sa petite-fille soit aussi sensée qu’elle. Vous faites aussi partie de la famille Jameson désormais, et nous prenons soin les uns des autres. Compris ?
– Oui, madame. Je vous suis très reconnaissante.
– Continuez à faire du bon travail, comme depuis que vous êtes parmi nous. Ça me suffira comme remerciements. Miles, raccompagne Morgan à sa voiture.
Morgan se leva.
– Je donnerai le meilleur de moi-même, ce qui n’entachera pas ma reconnaissance. Je vous remercie.
– Par ici.
Il la guida vers la gauche, longea plusieurs bureaux et fit halte devant les sanitaires.
– Allez vous arranger le visage.
– À ce point-là ?
– Pire.
Devant le miroir des toilettes, elle constata qu’il n’avait pas exagéré et fit avec les moyens du bord.
– C’est mieux ? demanda-t-elle en ressortant.
– Un peu. Un agent de la sécurité vous escortera jusqu’à votre voiture après la fermeture, tous les soirs. Jake m’a dit que vous aviez une alarme domestique. Branchez-la. Au garage, n’achetez pas un tas de boulons cette fois. Il vous faut un quatre-quatre ou un tout-terrain.
Quelque chose dans son ton direct et pragmatique lui procura du réconfort.
– Je sais.
– Avez-vous déjà acheté une voiture ?
– J’avais une Prius. Il me l’a volée.
– Ne payez pas le prix affiché parce que vous êtes fatiguée et que vous avez mal à la tête.
Tout en elle lui semblait éteint, engourdi et hébété.
– Je suis fatiguée. J’ai mal à la tête.
– Ne payez pas le prix affiché et ne les laissez pas vous appâter avec des options.
Il attendit qu’elle ait ouvert sa portière. Elle se contenta d’acquiescer de la tête avant de s’installer au volant. Tenant la portière ouverte, il la regarda.
– Morgan, quelqu’un qui est en tort prend ses responsabilités, sinon c’est un connard. Quand quelque chose n’est pas de notre faute, il ne faut pas culpabiliser. Rien de tout cela n’est de votre faute. Allez acheter une voiture, dit-il avant de refermer la portière.
Une fois de plus, il resta planté là, les mains dans les poches, et la regarda s’éloigner. Puis il rentra programmer une réunion familiale d’urgence.
C’était la solution la plus efficace.
Morgan fit l’acquisition d’une voiture. La transaction ne lui conféra pas la même joie que pour sa Prius, mais elle ressortit avec un véhicule neuf. Et pas au prix affiché. Cela dit, Morgan attribua la réduction consentie par la vendeuse à l’influence de sa grand-mère plutôt qu’à ses talents de négociatrice.
Quoiqu’il en soit, elle possédait à présent un SUV compact neuf qui s’adapterait à l’hiver le moment venu. Un hybride en accord avec ses exigences économiques et environnementales, qui n’émettait ni sifflement, ni bruit sourd, ni toussotement.
Elle considérait qu’obtenir autre chose qu’un regard compatissant pour la reprise de la voiture de Nina était un bonus.
Comme promis, sa mère et sa grand-mère étaient rentrées avant elle. Sans doute qu’elles guettaient son arrivée, car elles surgirent dès qu’elle s’engagea dans l’allée.
– Oh, comme elle est élégante ! approuva Audrey en tapant dans ses mains. Quel joli bleu !
– Elle a l’air robuste, approuva Olivia en la contournant. Et sûre.
– Robuste, sûre et élégante. Excellent choix, Morgan.
– C’est une hybride. Je fais peu de kilomètres, et ils ont quelques bornes de recharge à l’hôtel. Du coup, c’est pratique.
– Elle coche toutes les cases, approuva Audrey et pour l’apaiser, elle enlaça la taille de Morgan. Tu es lessivée, ma puce. Rentrons, tu dois te nourrir. Gram a cuisiné sa soupe de tomates fumées. Et si je faisais griller un sandwich au fromage pour l’accompagner ?
– Volontiers, ça me donne faim.
À l’intérieur, Audrey suspendit son manteau avant que Morgan n’ait eu le temps de le faire.
– Ils ne m’ont pas virée ni demandé de démissionner.
– Bien sûr que non. Et du thé, tu en veux ? Maman, tu mets de l’eau à chauffer ?
– Un verre d’alcool fort te redonnerait des couleurs, mais va pour le thé. Assieds-toi, Morgan. Tu as fait face, c’est l’essentiel.
Elle prit un tabouret haut au comptoir et appuya ses doigts sur ses yeux.
– J’ai fondu en larmes. Punaise, j’ai carrément craqué dans le bureau de madame Jameson.
La bouilloire allumée, Olivia se retourna.
– Je doute que tu sois la première à pleurer dans le bureau de Lydia.
– Ensuite Miles est entré pile au moment où je pleurais comme une fontaine. Il m’a trouvée idiote.
Audrey cessa de beurrer les tranches de pain au levain, ses yeux crachant des flammes.
– Parce que tu pleurais ?
– Non, non, parce que je craignais qu’ils me renvoient. D’ailleurs je me suis sentie idiote, et soulagée, et ils ont été adorables – dans le genre pragmatique, ce qui a fait que je me suis sentie encore plus sotte et soulagée.
Elle laissa retomber ses mains.
– En fait, il a même proposé de me prêter une voiture parce que je roulais dans un tas de ferraille.
– Pour ce qui est du tas de ferraille, il n’a pas tort, observa Audrey en étalant de généreuses tranches de cheddar sur le pain. Sans vouloir vexer Nina ni sa famille.
– Nina savait que c’était une vieille guimbarde. Je leur ai dit que Gram avait décrété que j’avais besoin d’acheter une voiture aujourd’hui. Et madame Jameson a confié à Miles le soin de m’escorter à ma voiture. Et dans le couloir, il m’a envoyé m’arranger en insinuant que j’avais une tête d’épouvantail. C’était vrai, j’avais une sale tête après ma crise de larmes. Après cela, il m’a fait la leçon, du genre « Ne payez pas le prix affiché ».
– Typique des hommes, râla Olivia en posant la tasse de thé devant Morgan. Ils partent tous du principe qu’une femme n’a pas assez de jugeotte pour marchander.
– C’est plutôt parce que j’avais une mine affreuse. En plus de ça, j’avais l’esprit embrumé depuis que j’étais tombée nez à nez avec le FBI en ouvrant la porte. Ça se voyait, forcément.
Au bout du rouleau, elle se frotta les yeux avec ses phalanges.
– Je m’attendais à moitié à ce qu’il vienne négocier à ma place, pour m’éviter la catastrophe. Au lieu de quoi il m’a dit qu’endosser la responsabilité de ses erreurs, c’est le signe qu’on n’est pas une mauvaise personne, mais qu’il faut être idiot pour se sentir responsable de ce qu’on n’a pas fait. Ou quelque chose comme ça.
– As-tu mal négocié ? demanda Olivia pendant que le sandwich grésillait dans la poêle.
– Je ne pense pas.
– Es-tu responsable des actes de ce monstre ?
– Non plus.
– Abstiens-toi d’ajouter un « mais ». La réponse est non.
Trop vannée pour discuter, Morgan hocha la tête.
– J’ai la paperasse à remplir pour la voiture. Et le total en déduisant la reprise.
– Nous nous occuperons de cela demain.
Olivia remplit un bol de soupe pendant qu’Audrey retournait le sandwich dans la poêle.
– Nous fixerons les remboursements, et tu pourras programmer ta première traite au quinze mai. Et ensuite, le quinze de chaque mois.
– D’accord. Elle est équipée de nombreuses fonctions de sécurité.
– Et elle est jolie.
Audrey fit glisser le sandwich dans une assiette près du bol de soupe, le coupa en diagonale et l’accompagna d’une serviette en tissu.
– Très. Je sais que je vais l’adorer quand j’y verrai plus clair.
Elle prit une cuillerée de soupe, la sentit couler dans sa gorge, chaude et réconfortante, puis dans son organisme à bas régime.
– Super bon.
Soupirant, elle croqua dans le fromage fondu.
– Oh, hyper bon.
Comme Audrey lui caressait les cheveux, Morgan tourna son visage dans l’épaule de sa mère.
– Tout va bien, bébé, dit cette dernière en rencontrant le regard de sa mère au-dessus de la tête de sa fille. Tout va s’arranger.