N'oublie jamais

Nora Roberts · Chapitre 14 sur 34

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N'oublie jamais

Chapitre Quatorze

 

 

Elle s’octroya une grasse matinée, le samedi suivant. À l’heure où elle se leva, sa grand-mère savourait un thé glacé sur la terrasse.

Morgan attrapa un muffin – quelqu’un en avait préparé – et l’emporta à l’extérieur avec une tasse de café.

– Viens profiter de cette température ! Ni trop chaude ni trop froide.

Bienheureuse, Morgan s’assit et croqua dans son muffin.

– Où est maman ?

– Descendue à la boutique, deux petites heures. L’un de nos créateurs livre sa nouvelle collection de bijoux. Elle était pressée de l’étiqueter et de la présenter en vitrine. J’ai préféré rester pour admirer le résultat du dur labeur de ma petite-fille.

– Vous y avez contribué, vous aussi. J’adore les carillons.

– Comment était la réception, hier soir ?

– Je n’avais jamais assisté à un mariage aussi fastueux. Même en rassemblant toutes les fleurs que nous avons plantées, toutes les plantes vivaces déjà en terre, et en les multipliant par deux, nous ne rivaliserions pas avec les bouquets qui remplissaient la salle de réception. Sincèrement, c’était époustouflant. De bout en bout. Tous ces hommes en cravate noire, et ces femmes en robes longues. Surtout la robe de la mariée… c’était le vrai clou du spectacle.

– Comme il se doit.

– Elle était rayonnante, une princesse de conte de fées. Et après avoir fait tourner en bourrique Drea et Nell pendant des mois, elle paraissait enfin ravie et sereine. Ce que c’était romantique ! Les fleurs, la musique, les bougies. Il faut reconnaître qu’elle savait précisément ce qu’elle voulait. Il convient aussi d’accorder du crédit aux Jameson qui ont remué ciel et terre pour exaucer chacun de ses vœux.

– Et à son père, je suppose, qui a réglé la note.

– La note était sûrement colossale. J’ai empoché plus de trois mille dollars de pourboire.

– Pardon ?

Riant, Morgan leva les bras au ciel.

– Trois mille deux cents soixante-six dollars de pourboires personnels. J’ai déjà servi dans des mariages, et en général, les invités sont généreux, mais pas comme ça.

– J’ai mal choisi ma voie, tout compte fait.

– C’est un peu comme si on m’avait payée pour assister à une soirée. Pas vraiment, parce que je n’ai pas soufflé une minute. Mais ça en valait la peine. Aucun doute là-dessus.

– De toute évidence, tu as fait de l’excellent travail.

– J’aime le penser. Quand les consommations sont offertes, c’est tout l’un ou tout l’autre. Certaines personnes laissent de gros pourboires parce qu’ils ne paient pas les boissons, d’autres pensent que c’est gratuit, et donc que le service l’est aussi. Dans ce cas précis, la générosité l’a emporté.

Elle grignota un peu de muffin.

– Miles a débarqué peu avant la fin. Je crois qu’il est mon escorte attitrée du vendredi soir, dit-elle en remuant. Tu le connais depuis longtemps. As-tu remarqué qu’il ne porte pas de costume formel, mais qu’en même temps si ?

– Je ne te suis pas.

– Un peu comme… Superman porte son costume sous ses vêtements, ce qui est ridicule. Il le met sous ses vêtements de tous les jours pour que personne ne le voie. Avec Miles, c’est l’inverse. Il porte son costume professionnel invisible sur ses vêtements du quotidien. Celui qui lui confère du pouvoir, tu vois. Superman le porte en dessous pour le cacher. Miles le porte par-dessus, sauf qu’il est invisible. C’est tout de même la clé de son pouvoir.

– Je ne peux pas dire que ça m’ait frappée.

– Il est difficile à décrypter.

Et elle devait admettre que depuis la première fois qu’il s’était assis au comptoir, elle avait envie d’en être capable.

– Je pense avoir cerné les autres. Lui, c’est compliqué. Hier soir, après le mariage, je voulais juste vérifier que tout était impeccable à Après. Nick fait rarement la fermeture, surtout pas un vendredi soir.

– Tu as un tel sens des responsabilités.

– Je suis responsable. Bref, nous allons au bar et je contrôle chaque point de ma petite liste mentale. Et voilà qu’il débouche une bouteille de vin et me propose un verre. « Pourquoi pas », je me suis dit. Alors on s’installe, on prend un verre et on papote. Ensuite, en rentrant, j’avais bizarrement l’impression de sortir d’un rencard, en quelque sorte. Penses-tu que c’en était un ?

– Difficile à dire, vu que je n’étais pas là.

Clairement intriguée, Olivia rapprocha un peu sa chaise.

– T’a-t-il fait des avances ?

– Rien de ce genre. On a juste pris un verre et bavardé. Mais on a eu une vraie conversation, et c’est inhabituel avec lui. Il m’a questionnée sur le métier de barmaid et de mon côté, je lui ai demandé s’il n’avait jamais songé à faire autre chose que reprendre le flambeau de l’entreprise familiale ? Tu sais, les sujets qui aident à se découvrir lors d’un premier rendez-vous.

– Je n’ai pas eu de premier rendez-vous depuis des décennies mais je me rappelle bien.

– Le courant passait, même si ce n’était qu’une simple discussion à la fin d’une journée de travail.

– C’est un homme très attirant.

– Très. Ils sont tous séduisants.

– Et il t’attire ?

– Physiquement ? Je suis hétéro et il est magnifique, alors naturellement. Il lui arrive d’être un peu trop direct ou taciturne par moments, mais c’est compensé par un je ne sais quoi de bienveillant. Il ne se contente pas de m’accompagner à ma voiture – une tâche qu’il pourrait déléguer à quelqu’un d’autre même quand il s’attarde au bureau. Il reste jusque ce que je me sois éloignée. C’est l’affaire d’une petite minute, mais je trouve cela prévenant.

– Dès l’enfance, on lui a inculqué les bonnes manières telles que la galanterie. Et à respecter et avoir de la considération pour ses employés. Il lui arrivait de sortir avec Mick, et de passer du temps avec Steve dans le hangar.

Olivia tourna son regard vers le hangar à bois, niché entre les arbres dans le fond de la propriété.

Elle avait distribué les vêtements de Steve, réaménagé son bureau, mais elle n’avait jamais pu se résoudre à vider son hangar.

– Je l’ignorais.

– J’ai toujours pensé que Miles était une vieille âme. Quelque chose dans ses yeux.

– Il a des yeux exceptionnels.

– Mmm. T’intéresserait-il s’il s’intéressait à toi ?

Son premier réflexe fut d’acquiescer. Cependant, elle nuança sa réponse.

– Ne nous emballons pas. Le fait est que je travaille pour lui. Pas directement, mais il fait partie de la direction. Je suppose que c’était juste sympa de prendre un verre avec bel homme intéressant. Ça ne m’était pas arrivé depuis des lustres.

– Tu devrais sortir, rencontrer des gens de ton âge.

– Oh, Gram, je rencontre tous les jours de nouvelles têtes. Ça fait partie du job. Je n’ai juste pas encore rencontré la personne avec qui j’ai envie de prendre un verre. Pour l’instant, ça me convient. Je me retrouve enfin, malgré tout ce qui m’est tombé sur la tête, et même si je dois vérifier la pression de mes pneus tous les soirs, je me sens de nouveau moi-même.

Gavin Rozwell – qui se faisait désormais appeler Charles P. Brighton – se baladait dans le Quartier Français. Il appréciait la vie nocturne, les imbéciles de touristes, les pochards grotesques et le passage aisé de la suite de son hôtel de luxe aux boutiques, aux restaurants et aux salles de concert.

Un homme tel que lui se fondait dans la masse avec une facilité déconcertante.

Reconverti au look rasé de près, il s’était aussi considérablement laissé pousser les cheveux. Il les avait teints en roux soutenu, l’expérience lui ayant appris que l’attention des gens se concentrerait sur sa chevelure rousse, au point d’occulter le reste.

Si on le questionnait, il était venu à la Nouvelle-Orléans dans le cadre de l’écriture de son roman – pour se documenter, s’imprégner de la culture, de l’atmosphère de la ville.

Charles P. Brighton était arrogant, personnage que Rozwell se délectait à incarner.

Mais il avait beau apprécier le Vieux Carré et prendre plaisir à être imbuvable (cependant doté d’un joli fonds fiduciaire), sa vie était, ainsi que Charles le formulerait, d’un ennui mortel.

Son dernier meurtre – RIP Robin – l’avait curieusement laissé sur sa faim.

Elle était le pigeon idéal. Attirante, arrangeante, confiante. Avec les emprunts qu’il avait souscrits en hypothéquant sa maison via son compte bancaire et ce qu’il avait ramassé en vendant sa Hyundai dernier cri, il avait raflé un peu plus de soixante-dix mille.

Un jeu d’enfant, d’un bout à l’autre.

« Trop facile », déplorait-il à présent qu’il traînait avec un punch au rhum à emporter. Duper une femme impatiente de se mettre en couple ne présentait pas le moindre défi. Et dans le cas de Robin, elle n’avait pas d’amis proches. Une sœur, certes, mais elles se voyaient peu.

Robin, parfaite au regard de ses compétences, s’était révélée une déception.

Il avait failli crever d’ennui tant elle se délectait de son attention. S’il s’était fait un plaisir de l’étrangler – pas trop tôt –, il n’y avait pas eu de crescendo, pas d’exaltation.

Ce n’était pas qu’une question d’argent, tout bien considéré. L’argent lui offrait le mode de vie qu’il voulait et méritait. Mais tuer ? Tuer lui procurait le pic d’adrénaline, l’euphorie. La gloire qui le stimulait pendant des semaines, même des mois.

Mais pas avec Robin.

Et pas avec l’abrutie de coloc de Morgan Albright.

Il avait besoin de ce pic d’adrénaline, de cette euphorie, de ce putain de crescendo.

Il le méritait.

Deux femmes passèrent à côté de lui. Jeune, celle de gauche avait un fessier un peu trop rebondi à son goût. Des shorts minuscules, des crop tops microscopiques. Elles ne demandaient que ça, clairement. Sans parler de leurs rires avinés.

Il aurait pu éliminer les deux, sans aucune difficulté. Les suivre jusqu’au prochain bar, initier la conversation, régler leurs consommations.

Jouant avec cette idée, il les gardait à l’œil. C’était l’affaire de peu de choses. Les attirer dans sa suite. Les femmes se pensaient en sécurité à plusieurs. Au besoin, un cachet dans le verre les rendrait plus dociles. Ou juste mettre Gros Derche hors d’usage, puis s’amuser un peu avec la brunette.

Comme ses scénarios lui remontaient le moral, il jeta son punch au rhum et les suivit dans une gargote.

Un boui-boui où la bière était fraîche et la musique zydeco embrasait les corps. Les fêtards se frottaient les fesses, les femmes remuaient leurs poitrines sur une piste de danse grande comme un timbre-poste.

Pendant qu’elles faisaient la queue au bar, il eut tout le loisir de les examiner.

Gros Derche avait un plus beau visage et des cheveux blonds – si l’on omettait ses racines noires de deux centimètres. Mais la brune avait la morphologie élancée qu’il préférait.

Pour peu qu’on les mélange, se fit-il la réflexion en remarquant qu’elles commandaient des gin fizz, on obtenait le trophée gagnant. La femme de ménage n’aurait-elle pas le choc de sa vie au petit matin ?

Il entreprit de se glisser derrière elles. « Mettez-en trois ! » aurait-il pu dire au barman.

L’ennui n’excusait pas l’idiotie, se rappela-t-il. Il pouvait les éliminer – oh oui, il voyait déjà comment il s’y prendrait – mais alors il lui faudrait plier bagages, quitter l’hôtel, fuir la Nouvelle-Orléans avec seulement ce que ces poufiasses avaient dans les poches.

Pas sa tactique habituelle.

Il ressortit. Cependant, l’idée s’incrustant dans ses pensées, il s’arrêta pour acheter une casquette de base-ball, un tee-shirt des New Orleans Saints et des lunettes de soleil loufoques.

Redéfinir les règles du jeu le sortirait peut-être de ce marasme.

Ses cheveux rassemblés sous la casquette, le nouveau tee-shirt recouvrant le sien et les lunettes sur le nez, il retourna dans le boui-boui.

Gros Derche secouait ledit postérieur sur la piste. La petite brune gloussait avec deux minables intellos au comptoir.

Il commanderait une bière et verrait si l’opportunité se présentait.

Avant même qu’il ait pu passer à l’acte, l’opportunité se présenta quand Gros Derche se dirigea vers le fond de la salle.

Pour aller faire pipi ou pour vomir, qu’importe car pour lui, ce n’était qu’un instant où diviser permettait de mieux régner.

Il compta jusqu’à dix avant de lui emboîter le pas.

La foule se massait sur la piste, d’autres clients se pressaient au comptoir et aux tables. La musique martelait les murs.

Dans son esprit, il s’exerça à bredouiller « Oups, mauvaise porte », dans l’hypothèse où les toilettes seraient occupées.

La musique camoufla son entrée. Personne ne se tenait au lavabo suspendu au mur. Seuls deux pieds se discernaient sous la porte de la misérable cabine.

L’occasion lui tendait les bras.

Il ne voyait pas l’intérêt de l’ignorer.

Il ferma la porte à clé.

Risqué, assurément, mais il avait besoin de ce pic d’adrénaline, de cette euphorie.

À la seconde où il entendit le loquet se rabattre, il agit.

Ses yeux s’élargirent à l’instant où il surgit en poussant la porte. De grands iris marron, presque beaux, qui se voilèrent dès qu’il écrasa son poing sur son nez.

Elle émit à peine un son lorsqu’elle s’effondra et qu’il s’abaissa avec elle pour serrer les mains autour de sa gorge.

– Regarde-moi, Gros Derche. Je veux voir la lumière s’éteindre.

Trop ivre, trop assommée par l’uppercut pour tenter de se débattre, elle se limita à lui flanquer des tapes, ses gargouillements étouffés par un accordéon cajun qui entamait une longue impro sensuelle pulsant contre les murs des toilettes.

Il la regardait mourir, attendait le frisson. Et comme il n’éprouvait à peine plus qu’un picotement de satisfaction, il lui colla un bon crochet.

– Salope.

Il lui tapa la tête contre la paroi de la cabine et arracha la pochette qu’elle portait en bandoulière. Dissimulant son larcin derrière la ceinture de son pantalon, il l’abandonna sur le carrelage. Quand il ressortit, la musique continuait de pulser, les gens de se trémousser, et la petite brune de se gondoler avec l’un des binoclards.

Il brûlait d’envie de lui faire la peau, à elle aussi, juste parce qu’elle se trouvait là, juste parce qu’elle avait le corps parfait mais la mauvaise couleur de cheveux.

Après s’être débarrassé des lunettes de soleil, il parcourut un pâté de maisons avant de jeter la casquette sur le trottoir, où il supposait qu’un passant la ramasserait.

Tout en marchant, il imaginait les hurlements, le remue-ménage à la première cliente du troquet qui pousserait la porte des sanitaires. Cela, au moins, lui procurait un semblant de satisfaction. Sans oublier que la petite brune se sentirait coupable. Draguer des types dans un bar pendant que sa copine se faisait assassiner ?

Une nouvelle couche de satisfaction.

Il décida que l’effort n’avait pas été vain. Tester de nouvelles choses ne pouvait pas nuire. Ôter la vie dans un lieu public rapportait des points à son crédit.

Manifestement, il lui fallait sélectionner une nouvelle cible. Il avait eu plusieurs options, et opter pour Robin la Barbante n’avait simplement pas convenu.

Morgan présentait assurément toutes les qualités requises.

« Mais pas tout de suite », pensa-t-il en retournant à l’hôtel.

Quand son tour viendrait à nouveau, il faudrait qu’il rende le moment très, très spécial.

En pleine floraison, au mois de mai, le budget prévisionnel de Morgan commençait à se révéler plus prometteur. Ou peut-être cela concernait-il sa vie en général. À la faveur d’un bon emploi et de pourboires remarquables, elle disposait de plus de temps libre que depuis une décennie.

Elle en faisait bon usage.

Quand elle entendit sa mère et sa grand-mère évoquer le projet de rafraîchir la salle d’eau, elle étudia la question. Prendre des mesures, faire un saut au magasin de bricolage, quelques heures de main d’œuvre et ce serait réglé.

Elle achevait les dernières retouches quand elles rentrèrent.

– Morgan, nous voilà ! Quelle journée, lança Audrey. Du genre qui nécessite un verre de vin avec le dîner.

Les illustrations accrochées, Morgan ramassa la cuve de jardinage qui lui avait servi de bac de fortune.

– As-tu le temps de dîner avant de…

Audrey, passant devant la salle d’eau, s’arrêta et poussa un petit cri.

– Qu’est-ce… comment as-tu… Oh mon Dieu ! Maman, viens voir ça.

– Voir quoi ? Laisse-moi retirer ces godillots.

À son tour, elle se figea devant la porte ouverte. Elle cilla et croisa les bras.

– Eh bien, siffla-t-elle.

– Bon. Je sais que vous aviez prévu de faire appel à vos artisans, de changer la vasque, de rafraîchir le mobilier, de repeindre et tout le reste, mais franchement, ce n’est pas bien compliqué et la vasque est en très bon état.

Elle passa la main sur le lavabo de porcelaine blanche à l’ancienne.

– Les pieds chromés et le robinet avaient vieilli. J’ai pensé que peindre les pieds en noir mat et poser un robinet avec une patine assortie le mettrait en valeur. Et avec les murs pastel féminins, ça crée un petit contraste, accentué par l’abat-jour argenté et ce vieux miroir que j’ai trouvé au grenier. Tu as une vraie malle au trésor, là-haut.

– Quand j’ai acheté ce miroir, Audrey n’était même pas née, murmura Olivia.

– Il est magnifique. Il avait juste besoin d’un petit coup de chiffon, et que je peigne les crochets du cadre en noir. J’ai ajouté deux serviettes sur l’étagère noire. Puis j’ai chipé l’un de tes pots de violettes africaines pour le rebord de la fenêtre et remplacé l’applique. Les franges apportent une touche tape-à-l’œil. J’ai pris les jolis savons et les illustrations à la boutique. Le petit tapis vient du marché aux puces, mais son aspect élimé ajoute du charme.

Soucieuse d’en avoir trop fait, Morgan déplaça la cuve.

– De toute façon, si vous n’aimez pas, vous pouvez toujours appeler vos artisans.

– J’adore. Maman, regarde comme ces jolies photos de fleurs ressortent sur le rose et le noir. Tout est ravissant. Élégant, pas trop féminin, et si mignon. Où as-tu appris à changer un robinet ?

– J’ai beaucoup appris dans l’entreprise où je travaillais la journée, dans le Maryland.

– Il était déjà là, commenta Olivia, restée bras croisés, en examinant les murs. Il me vient de ton grand-père. Ce n’est pas ce que j’imaginais et je pensais que ce lavabo était en fin de vie.

– C’est un beau modèle.

– Maintenant c’en est un. C’est mieux que ce que j’imaginais. Écoute, je veux savoir combien tu as dépensé pour l’ensemble.

– J’habite ici aussi. J’utilise cette salle d’eau. Et je me suis amusée à la rénover.

– C’est un cadeau, maman, intervint Audrey en posant la main sur l’épaule de sa mère. Quelqu’un m’a appris à accepter les cadeaux avec reconnaissance.

– Voilà que mes conseils se retournent contre moi ! Merci, Morgan. La boîte à outils de ton grand-père est rangée dans le hangar à bois. N’hésite pas à t’en servir.

– Entendu.

– La prochaine fois que l’envie nous prend de rafraîchir un coin de la maison, nous nous adresserons d’abord à toi. À présent, allons trouver de quoi nous nourrir. Je te suis, Audrey, pour le verre de vin.

– Pas de vin pour moi, mais pour dîner, comptez sur moi. J’ai une faim de loup. Le temps de ranger le matériel et de me préparer, et j’arrive.

Morgan sortie, Audrey inspecta une dernière fois son ouvrage.

– Comme pour le jardin, je ne la savais pas douée pour ce genre de travaux.

– Ça te surprend ?

– En fait, non. Ça lui fait tellement plaisir, continua-t-elle en se dirigeant vers la cuisine. Pas juste nos réactions, mais concevoir la rénovation et se servir de ses mains. Elle a besoin de te rembourser à sa façon, maman. Tu dois la laisser faire.

– Je sais. Ça m’agace un peu mais je sais. Poulet, riz, accompagné d’une salade mixte. Qu’en penses-tu ?

– Parfait. Je ne connais pas aussi bien ma fille que je le devrais, regretta Audrey en sortant le riz du garde-manger.

– Fut un temps où je ne connaissais pas aussi bien ma fille que j’aurais dû. Nous avons redressé la barre. Vous la redresserez aussi.

– Je l’espère. Dans l’immédiat, c’est suffisant qu’elle soit ici, et heureuse. Après le dernier cours de yoga, Drea m’a remerciée d’avoir élevée une fille aussi brillante et capable. Tout ce que j’ai pensé, c’est que je n’y étais pas pour grand-chose.

– Détrompe-toi, Audrey. Quand tu auras redressé la barre, tu sauras à quel point tu te méprends.

Alors que le mois de mai laissait la place au mois de juin, Morgan remplaça la lavande par l’abricot. Elle concocta des coladas abricot et du thé abricot, chaud et froid. Sa période d’essai étant terminée et Après ouvrant sa terrasse, elle creusa de nouveaux concepts.

Une fois ses idées formulées, elle alla trouver Nell. Quand elle frappa à la porte de son bureau, sa supérieure s’apprêtait à partir.

– Je suppose que vous n’avez pas une minute à m’accorder.

– Plusieurs, si vous pouvez me parler en marchant. Je dois vérifier la mise en place pour un événement à la Présidentielle.

– Cocktail pour cinquante personnes. Loren tient le bar. Marisol et Kevin en salle.

– Vous connaissez le planning par cœur. Vin, bière, boissons sans alcool, amuse-bouches chauds et froids, sélection de mini-desserts.

Nell enfonça le bouton d’appel de l’ascenseur et invita Morgan à la suivre dans la cabine. Elle tapota son laissez-passer pour accéder à l’étage du Club.

– De quoi souhaitez-vous m’entretenir ?

– Les nouveaux saisonniers sont déjà opérationnels. Opal a mis l’équipe en place en un temps record.

– C’est son rôle.

– Partant de ce constat, j’aimerais recommander qu’une prime lui soit attribuée. Elle investit beaucoup de temps et d’énergie dans la formation des recrues et cela se sent. J’ai un compte-rendu détaillé à vous transmettre.

– Je l’attends.

Nell descendit et tourna à gauche.

– J’adore cet étage. L’élégance du rustique. Les plafonds hauts et les poutres, les couleurs chaudes, le mélange des antiquités et des œuvres d’art américaines. Et le Lounge est très chaleureux. La cheminée, les fleurs, le mobilier qui invite à la détente.

– C’est ainsi que nous le concevons.

Au bout du couloir, elle passa sa carte sur le boîtier attenant à une double-porte.

– Oh, la vache ! Je n’étais jamais entrée. Présidentielle, c’est le mot qui convient.

Le spacieux vestibule, tapissé en bleu pastel, abritait un banc rustique. Des fleurs et des bougies étaient disposées sur une table de chasse flanquée de deux chaises à haut dossier. Elle vit une chambre sur la droite, dans laquelle un lit était recouvert d’une moelleuse couette blanche et d’oreillers amassés contre une tête de lit tapissée d’un classique doré terni.

Le foyer ouvrait sur un espace de vie assez spacieux pour contenir deux canapés et une longue table à nappe blanche, sur laquelle étaient distribués plusieurs chauffe-plats. Le bar mobile était déjà arrangé dans un angle.

Mais le plus stupéfiant illuminait le mur de fenêtres et de portes vitrées qui ouvraient sur une terrasse, et la vue saisissante qui s’étalait au dehors.

Le lac bleu étincelant, ponctué de kayaks, tranchait avec le vert des collines et les sommets émoussés des montagnes.

– J’avais vu les photos sur le site, mais on ne peut pas capturer la magie du panorama.

– Deux chambres, deux salles de bains et une salle d’eau. Dans l’office, nous entreposons des en-cas et des boissons à la demande du client. Ou quand la suite est réservée pour une soirée, comme aujourd’hui, le personnel y entrepose la vaisselle, les plateaux, ce genre de choses.

– C’est magnifique, sans être trop guindé ni formel.

– Nous avons âprement négocié avec le décorateur d’intérieur pour conserver cet esprit. Nous avons remporté la bataille. Que puis-je faire d’autre pour vous ?

– Désolée, je me suis laissée distraire et éblouir. J’aimerais former l’une des nouvelles à servir au bar. Bailey Myerson, une fille du coin qui travaille pour financer ses études. C’est une excellente serveuse et elle a exprimé son désir d’apprendre. Avec l’ouverture de la terrasse, quelqu’un de polyvalent ne serait pas superflu.

– Avez-vous demandé à Opal ?

– J’ai préféré vous en parler en premier.

– Et vous avez déjà rédigé un compte-rendu.

– Exact.

– Envoyez-le-moi. Dites à Opal que j’aimerais avoir son point de vue, et nous y réfléchirons.

– Entendu. Dernier point, j’aimerais promouvoir Nick assistant manager et l’augmenter en conséquence. Il le mérite. La promotion n’impliquerait pas plus d’heures. Il remplit déjà les fonctions d’assistant en mon absence, et il est prêt, à chaque changement de service, à me suppléer en cas de problème, quel qu’il soit, ainsi que pour passer toute commande urgente. Sans oublier qu’il ne rechigne jamais à remplacer ses collègues au moindre empêchement.

– Dans ses évaluations trimestrielles, Don a indiqué que Nick avait une conscience professionnelle exemplaire et un fort esprit d’équipe, ainsi que des compétences certaines, mais qu’il lui manquait les qualités qui font un bon manager.

– Je ne suis pas d’accord.

– Je ne l’étais pas non plus. C’est pourquoi nous avons proposé votre poste à Nick. Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il accepterait cette promotion ?

– Parce qu’il fait déjà tout ce que j’attends d’un assistant manager, et s’il arrivait que je lui en demande plus, il le ferait. Ne lui manquent que le titre et le salaire approprié.

– Ce serait une question de statut salarial plutôt que de tarif horaire.

– Et il en ferait plus que maintenant, pour peu qu’il soit rétribué à la hauteur de ses fonctions. Vous le constaterez rapidement. Il aurait le grade qu’il mérite.

– Envoyez-moi votre rapport. L’office, indiqua Nell alors que le personnel de restauration poussait une table roulante contenant le vin et la bière sur lits de glace. Tâtez le terrain avec lui. Étant donné que nous lui avons offert votre poste, nous approuverons sûrement cette promotion s’il la veut. Le cas échéant, dites-lui de me contacter pour en discuter.

– Merci. Il me reste une quinzaine de minutes avant de prendre mon service, si vous avez besoin d’un coup de main pour la mise en place.

– Ça ira, répondit Nell alors qu’une table remplie de verres était livrée. J’ai les choses en main. La moitié derrière le bar, l’autre moitié dans l’office.

Satisfaite, Morgan envoya les rapports de son téléphone en redescendant à Après.

Nick l’accueillit avec son grand sourire inaltérable.

– La voilà ! La terrasse ne désemplit pas. Qui n’aurait pas envie de s’asseoir dehors par une si belle journée ? Et notre colada abricot a pris la tête des ventes de cocktails.

– Tu es sérieux ?

– Tu vas devoir passer une nouvelle commande de nectar.

Il servit des clients pendant que, derrière le comptoir, elle vérifiait le planning de la soirée ainsi que l’inventaire.

Elle attendit une accalmie.

– Les Jameson vont t’offrir le poste d’assistant manager, avec un salaire à la mesure des responsabilités.

– Pardon ? Attends, ils t’ont déjà toi comme responsable.

– Ils t’ont toi aussi. Et ils t’estiment. Tu en remplis déjà les fonctions, Nick. Il est grand temps que tu sois rémunéré en conséquence. Tu ne feras pas plus d’heures, mais tu serais salarié au lieu d’être rétribué à l’heure. J’ai recommandé ce système sur la base de ton expérience, de tes compétences, et tout ce que le poste englobe.

Quand elle annonça le chiffre, elle le laissa digérer le temps de servir des clients.

– Pourquoi me paieraient-ils autant pour faire ce que je fais déjà ?

– Pour la même raison qui fait que tu es loyal. Rentre chez toi, réfléchis, étudie la question avec Corrine. Si tu envisages de l’accepter, contacte Nell pour discuter avec elle des conditions en détails.

– Tu es allée trouver Nell avec ces arguments ?

– Cela fait partie de mes attributions, comme il te reviendrait de m’alerter si je passais à côté de quelque chose.

Il se rapprocha pour lui donner un baiser sur la joue.

– Merci. De tout cœur. Quoique nous décidions, je suis sincère.

« Il acceptera la proposition », songea-t-elle pendant qu’il bouclait sa journée. Elle avait rencontré sa femme, ainsi que leur adorable bébé, et Corrine lui était apparue comme une femme sensée.

Elle considéra sa tâche accomplie, puis observa Opal en salle. Avec de la chance, elle remplirait sa seconde mission sans rencontrer trop de résistance.