N'oublie jamais
Chapitre Dix
Pour son jour de repos, Morgan céda à la pression et s’installa dans un fauteuil du salon de coiffure Styling. Elle admira la magnifique tresse queue de poisson de la coiffeuse, Renée, réalisée sur ses cheveux châtains aux pointes roses. Après un coup d’œil à la chevelure de Morgan, Renée soupira.
– Ma p’tite dame, qu’est-ce qui vous a pris ?
– Je les ai juste …rafraîchis, se défendit Morgan en effleurant ses cheveux.
– Je vous propose un marché.
– Ah ?
– Si le résultat vous plaît, vous ne touchez plus aux ciseaux.
Elle peigna les cheveux de Morgan avec ses doigts.
– Belle nature de cheveux, ils sont en bonne santé. Blond naturel, comme votre maman. Vous avez de la chance. De quoi avez-vous envie ?
– Quelque chose de simple, facile à coiffer. Je les portais plus court avant, au carré. Mais je n’ai pas eu le courage de les couper autant.
– Nous l’avons échappé belle.
Concentrée, Renée examina Morgan dans le miroir.
– Vous avez un beau visage, avec du caractère. Une jolie forme en diamant. Optons pour une coupe audacieuse et stylée.
– C’est que…
– Faites-moi confiance. Vous allez adorer.
Après le shampooing – un pur moment de plaisir – Morgan reprit place devant le miroir. Les sons et les senteurs s’entrecroisaient dans le salon pendant que Renée distribuait ses petits coups de ciseaux.
Morgan ne fréquentait les salons de coiffure que de temps en temps, pour rafraîchir sa coupe. Ici, les gens semblaient prendre leur temps, tenir de vraies conversations dans les fauteuils de pédicure ou aux tables des manucures, pendant que d’autres voix, le crissement des ciseaux ou le bourdonnement des rasoirs se mêlaient aux bavardages face aux miroirs.
Comme dans un bar, c’était un monde à part entière, avec des habitués, des clients qui venaient à l’improviste et des employés qui répondaient à leurs attentes.
– C’est une super coupe, décréta Renée en versant du produit coiffant dans ses mains qu’elle frotta l’une contre l’autre. Vous avez de l’épaisseur, ils n’ont pas besoin de tellement de produit, sauf si vous souhaitez créer un style froissé. Prenez celui que j’utilise, conseilla-t-elle en l’appliquant avec ses doigts. Il s’applique avant le séchage, ou entre deux shampooings sur cheveux secs.
– C’est noté.
Souriante, Renee s’équipa d’un sèche-cheveux et d’une brosse.
– Regardez-moi faire. Elle sera facile à entretenir. Vous avez le côté audacieux avec le dégradé et la touche ébouriffée. Et la longue frange oblique pour le côté stylé. Pas guindé. Mais elle donne un joli mouvement.
Subjuguée, Morgan assista à la transformation. Son carré plongeant n’était plus qu’un souvenir. De même que ses tentatives pour le rafraîchir, maladroites de son propre aveu. Sa coupe était dynamique et originale et, effectivement, pas trop sophistiquée. Sans quoi elle n’aurait eu ni le temps ni le talent d’entretenir.
Comment qualifier le résultat ? Simple, décontracté mais aussi, assurément audacieux et stylé.
Elle leva son regard vers Renée dans le miroir.
– Je renonce aux petits coups de ciseaux.
– Voilà ce que j’aime entendre.
– Je peux prendre rendez-vous pour la prochaine fois ?
– Voilà ce que j’aime encore plus entendre. Allons voir ça.
Puis Morgan prit la direction de la jardinerie en proche périphérie. Elle acheta des pensées et des pots, ainsi que tout le nécessaire pour les mettre en terre.
Sitôt qu’elle entendit sa mère et sa grand-mère rentrer, elle servit le vin.
– Morgan, les pensées ! Elles sont si jolies ! Et ça sent drôlement bon. As-tu cuisiné ? Ce n’est pas ton jour de… oh la la ! fit sa mère en s’arrêtant tout net. Tes cheveux. Ta coupe est extra !
– Tu aimes ?
– Absolument. Tourne un peu. J’adore. Maman, regarde notre puce !
– Je regarde. Ça te va bien. Jeune, sûre de toi. Que prépares-tu de bon ?
– J’ai repéré une recette pour arranger un reste de poulet, elle avait l’air facile. Ça a toujours l’air plus facile que ça ne l’est. À l’avenir, je me méfierai. Mais c’est assez bon, je crois. J’ai goûté, ça se laisse manger. Chili au poulet.
– Quelle surprise ! Trois surprises en une. Toutes remarquables, s’enthousiasma Audrey en prenant un verre de vin. Tu n’as pas chômé aujourd’hui.
– Ça m’a fait du bien. Je me suis sentie bien toute la journée.
– Asseyons-nous toutes ensemble un petit moment et profitons, décréta Olivia en prenant son vin.
Quand Nell déboula au bar peu avant midi, Morgan vérifiait la mise en place derrière le comptoir.
– Avant tout, la coupe de cheveux est épatante.
– Merci. Je vous sers quelque chose ?
– Pas pour l’instant. Où est Nick ?
– Sur le fauteuil du dentiste, il se fait dévitaliser une dent.
– Aïe.
Instinctivement, Nell aspira de l’air entre ses dents.
– Ça me rappelle qu’il faut que je me trouve un dentiste par ici.
– Vous couvrez les deux services, c’est bien ça ? Personne ne pouvait le remplacer ?
– L’enfant de Charlene est malade. Rob a deux cours aujourd’hui, et les examens de fin de trimestre approchant, je n’ai pas voulu l’ajouter au planning. J’aurais bien proposé à Becs, mais elle a travaillé double hier parce que Charlene a dû rester chez elle avec son gamin. Comme le Lodge accueille un événement privé, il m’a semblé malvenu de leur prendre quelqu’un alors que je suis disponible. Ça me convient. Je gère.
– Pas trop malade, le gamin, j’espère ? C’est lequel ? Jack ou Lilah ?
– Jack, et sa fièvre a baissé ce matin. Il va mieux.
Pour Morgan, que Nell s’intéresse à eux et connaisse les prénoms des enfants de Charlene était significatif.
– Très bien. Mes frères ne vont pas tarder. Nous avons une réunion, nous mangerons un bout, l’informa Nell en vérifiant l’heure. Je suis en avance. Miles sera ponctuel. Liam, en retard.
Elle s’assit sur un siège de bar et tapota l’écriteau disposé devant un bouquet de lavande fraîche.
– Alors ?
– Plutôt prometteur. Un groupe de cinq, qui a réservé une offre combinée au spa et revient tous les ans, a commandé deux tournées. Envie de goûter ?
– Plus tard. Ma mère a trouvé celui que vous lui avez fait porter délicieux. C’était futé de la localiser pour savoir où lui livrer. J’ai du respect pour les futés.
– Je suis contente qu’elle ait aimé.
– Ça lui a beaucoup plu. Tout compte fait, j’ai envie d’un latte.
– Pourquoi pas un latte lavande ?
L’expression qui survola le visage de Nell alliait la fascination et le choc.
– Vous plaisantez ?
– Pas du tout. Êtes-vous tentée ?
– Si je refuse, je passe pour une dégonflée. Et ça, c’est encore plus rusé.
– Vous n’êtes pas une dégonflée, dit Morgan en se rapprochant de la machine à café. Au pire, si vous n’aimez pas, je vous en servirai un classique ensuite. J’ai entendu parler du nouvel événement estival. Le pique-nique au bord du Lac.
– Déjà ? Les nouvelles vont vite.
Nell se déplaça le long du comptoir et regarda Morgan à l’ouvrage.
– Pour peu qu’on tende l’oreille. C’est un concept formidable. Il est de vous ?
– Il nous est venu en échangeant des idées avec ma mère.
– Les idées fusent dans la famille. Il faut s’attendre à des duels au sein de l’équipe pour choisir qui sera attribué au pique-nique. Et c’est un excellent moyen d’entretenir la curiosité. Comme le latte lavande, dit-elle en posant une large tasse devant Nell.
– Ça reste à voir. Êtes-vous aussi au courant pour l’accrobranche ?
– Ah, non. De toute évidence, je ne tends pas suffisamment l’oreille. Vous avez un projet de parcours d’accrobranche ?
– C’est le bébé de Liam, et la raison de notre réunion aujourd’hui. Entre autres.
Elle avala une petite gorgée prudente. Puis une seconde.
– Bon, d’accord, c’est vraiment très bon. Qui peut bien avoir ce genre d’idée ?
– Elle est née en Asie, me semble-t-il.
– Qu’importe, dit-elle avant de boire une autre gorgée. Je demanderai à mon assistante de fabriquer un nouvel écriteau. Ce qui, à en juger par cet air suffisant, est ce que vous espériez.
– Suffisant, ça ? fit Morgan en se tapotant le visage. Je pensais avoir l’air modérément satisfaite. Ce genre d’innovation ne serait pas passée au Next Round, mais elle a des chances de séduire votre clientèle. Si on le laisse au tarif du latte classique, pour la saison, le coût des ingrédients supplémentaires et du travail étant infime, ça décollera.
– Affaire conclue, déclara Nell en pivotant au moment où son frère arriva. Miles, goûte ça.
Il secoua la tête et regarda Morgan.
– Café noir. Êtes-vous passée en horaires de jour ?
– Dent dévitalisée, commença Nell, enfant malade, examens. Elle enchaîne les services. Une petite gorgée ?
– Bon sang.
Il avala une rapide goulée puis parut sincèrement dérouté.
– Café aux fleurs ? Pourquoi ?
– Miles est un puriste en matière de café. Ce n’est pas du café à moins qu’il ne soit noir.
– Alors le mien devrait vous convenir.
– Sans doute. Liam prendra un Coca.
– Des frites au fromage avec ça ?
Miles soutint un instant le regard de Morgan. « Pas un frimeur », songea-t-elle de nouveau. Mais un bosseur ultra séduisant.
– Je pense, oui. Nous prenons un box dans le fond.
Toujours pas de costume, observa Morgan pendant qu’ils s’éloignaient. Pantalon noir, chemise bleue impeccable, chaussures de qualité – qu’il assumait avec autant d’aisance que sa hardiesse.
Elle avait jugé Nell coriace, mais avait adouci son verdict. Miles lui semblait clairement encore plus intraitable – toutefois, elle trouverait un moyen de l’assouplir.
Les gens entraient au compte-gouttes. Avec l’événement privé au Lodge, les clients de l’hôtel qui avaient envie d’un repas simple se dirigeraient vers Après. Une bonne chose, décida-t-elle en préparant les premières commandes. Elle serait occupée.
Dès que Liam surgit d’un pas pressé, en bottes de randonnée, pull noir et jean, Morgan lui indiqua le box du fond.
– Je suis un peu en retard. Ils n’ont pas encore commandé ?
– Pas encore.
– Cool. Je peux avoir un …
Elle lui tendit un grand verre de Coca agrémenté de quelques gouttes de citron.
– Super, parfait. Vous lisez dans mes pensées.
Il pressa l’allure vers le box.
« Pas un dur à cuire, celui-là, songea Morgan. Plutôt un ange. » Puis elle tourna son attention vers deux nouvelles venues, visiblement sœurs et peut-être même jumelles, qui s’asseyaient au comptoir.
Celle de gauche regarda le panonceau avec curiosité.
– C’est comment, la margarita lavande ?
– Délicieux, lui assura Morgan.
Elle entama le deuxième service et, avant cinq heures, plaça l’écriteau du café lavande sur le comptoir. Nell avait tenu parole.
À minuit, à l’heure où elle caressait le rêve d’une bonne douche chaude et d’un lit douillet, il restait encore six tables, cinq box et cinq tabourets de bar occupés.
Miles revint pour s’asseoir au bout du comptoir, concentré sur son téléphone.
Les jumelles, trente-huit ans, venues de Middlebury pour un long week-end de trois jours entre sœurs, venaient prendre un verre pour parfaire leur somptueux dîner. Des margaritas lavande. Les cocktails servis, elle s’approcha de Miles.
– Un cabernet ? devina-t-elle.
Il hocha la tête. Elle servit son verre et le laissa seul.
Quarante minutes plus tard, elle souhaita une bonne nuit aux deux sœurs et se demanda ce qu’aurait été sa vie si elle avait eu une sœur jumelle. Ou un frère. Un frère ou une sœur, tout simplement.
Après que la table de six chahuteurs eut réglé l’addition, le niveau sonore baissa nettement. Ne restait plus que deux messieurs sur des tabourets de bar devant un fond de bière, une table de quatre qui partageait une bouteille de vin, un couple dégustant leurs seconds Martini, et Miles.
– Dernier verre, messieurs ! Je vous ressers ?
Ils déclinèrent et payèrent leur note. Le groupe de quatre partit peu après.
– Holly, je m’occupe de l’addition de la table trois. Tu peux rentrer.
– La soirée a été longue. J’ai bien cru que la table trois allait faire grincer les ressorts de la banquette il y a une heure.
– Martini en guise de préliminaires.
Amusée, Holly alla chercher son manteau dans la réserve. Morgan remplit deux verres d’eau plate sur glace et en posa un devant Miles.
– Merci, dit-il sans la regarder. Vous avez annoncé le dernier verre, et M. et Mme Martini n’ont pas fini leurs verres. Donc ils ont loupé le coche. Ne pouviez-vous pas laisser Holly faire la fermeture ?
– Le capitaine est le dernier à quitter le navire. Et M. Martini est marié, mais ce n’est pas sa femme.
Il releva alors ses yeux de fauve sur elle.
– À quoi le voyez-vous ?
– Il porte une alliance, pas elle.
– Elle a très bien pu la confier au bijoutier pour la faire ajuster.
– Possible. Ou pas. Elle a douze, voire quinze ans de moins que lui.
– Pas très probant.
Constatant qu’elle piquait son intérêt, elle songea qu’elle commençait à percer sa carapace.
– Pas en soi, c’est vrai.
Elle jeta un regard vers eux en prenant une gorgée d’eau.
– Quand ils ne se bécotent pas – ce qui est rare –, il pérore et elle écoute en ouvrant des yeux ronds comme s’il était le type le plus fascinant du monde. Et quand elle est allée au petit coin, il a maté ses fesses. Il n’a pas bavé, mais pas loin.
– Peut-être qu’ils sont attirés l’un par l’autre comme au premier jour.
– Il a reçu un appel quand elle s’est absentée, je suis sûre que c’était madame Martini. En tout cas, l’appel l’a contrarié. C’était bref. Même abrupt. Puis il a avalé une bonne rasade, l’air renfrogné et s’est mis à triturer son alliance. Et c’est là qu’il a commandé une autre tournée.
– Preuves circonstancielles.
Morgan s’appuya au bar.
– Êtes-vous parieur, Miles ?
– Possible.
– Je vous parie un billet d’un dollar tout neuf que j’ai raison.
– Je n’ai pas forcément de billet d’un dollar tout neuf sur moi.
– Je vous ouvre une ardoise. Bref, il a dit à sa femme qu’il partait en déplacement professionnel. Elle n’est pas dupe, alors elle a téléphoné et envoyé plusieurs textos. Il fait croire à sa plus ou moins nouvelle maîtresse qu’il traverse un divorce complexe qui s’éternise. Peut-être qu’elle l’a cru, peut-être pas. Quoi qu’il en soit, elle a gagné des soins au spa, une chambre d’hôtel grand luxe et cette bague en platine qu’elle fait sans cesse tourner et qui vient de la bijouterie de l’hôtel. Je l’ai vue exposée en vitrine. Magnifique bijou.
– Mademoiselle ! appela M. Martini.
Morgan glissa l’addition dans un porte-note. Miles la regarda l’apporter et échanger quelques mots pendant qu’il ajoutait un pourboire et signait le reçu.
– Excellente fin de soirée, monsieur et madame Cabot.
La femme gloussa en se blottissant contre M. Martini.
– Oh, nous ne sommes pas mariés. Ou pas encore.
Morgan ramassa les verres vides et rinça la table avec une lavette qu’elle coinça dans sa ceinture.
– Je vous dois un dollar.
– Un tout neuf.
Elle disposa les verres à Martini, à vin, à eau, les shakers, ainsi que les soucoupes pour amuse-bouches sur un plateau, et le rapporta en cuisine.
À son retour, Miles avait disparu. Sur un haussement d’épaules, elle vida la glace puis récura l’évier. Elle clôtura la caisse, verrouilla le tiroir des billets et donna au comptoir et aux bouteilles un dernier coup d’éponge.
Il revint, vêtu d’un manteau noir et d’une écharpe.
– Désolée m’sieur, le bar est fermé.
– Je vous raccompagne à votre voiture.
– Oh. Merci mais vous n’êtes pas …
– Je dois récupérer ma voiture de toute façon. Prenez vos affaires.
Elle rassembla son manteau, son bonnet de laine, son écharpe et ses gants. Pendant qu’elle s’emmitouflait, il lui jeta un unique coup d’œil.
– Vous partez en expédition dans l’Arctique ?
– Je n’associe pas encore ces nuits glaciales du Vermont au printemps.
Il éteignit les lumières. De son côté, elle s’assura d’un regard que tout était en ordre avant de sortir avec lui par le passage voûté. Ils débouchèrent sur la réception, plongée dans le silence, où le veilleur de nuit lisait le journal.
– Bonne nuit, Walter.
– Bonne nuit, Morgan. Bonne nuit, Miles. Soyez prudents sur la route.
À peine sortis, le vent les gifla. Ce n’étaient plus les bourrasques du mois passé, mais la claque était tout de même sévère.
Ils tournèrent à gauche, descendirent la voie pour piétons, s’éloignant des jardins de l’accueil et du parking des résidents pour rejoindre celui des employés. Les propriétaires bénéficiaient de places réservées signalées par leur nom sur le trottoir. Son imposant SUV noir était le dernier véhicule encore garé. Cependant, il passa devant et continua de marcher avec elle.
– Ma voiture est juste là. Merci de m’avoir escortée.
– Sérieusement ? fit-il en se rapprochant de la voiture de Nina. Il vous faut plus qu’un dollar si vous conduisez cette charrette.
Elle se serait dressée sur ses ergots si cela n’avait pas été la pure vérité.
– Je cherche une nouvelle voiture.
« Bientôt », pensa-t-elle.
– Dépêchez-vous de la trouver. J’attends de voir si elle démarre.
– Elle va démarrer. Merci encore. Bonne nuit.
Elle quitta l’air glacial pour s’engouffrer dans l’habitacle encore plus frigorifique. Le moteur gronda, toussa. Les yeux fermés, Morgan marmonna une petite prière. Et quand elle vrombit, elle se promit de se mettre sérieusement en quête d’une voiture durant son prochain jour de repos.
Dans l’immédiat, il suffisait qu’elle la ramène à bon port. D’un regard dans le rétroviseur, elle constata que Miles, les mains dans les poches de son manteau, la regardait s’éloigner.
Elle eut alors la garantie qu’elle avait bel et bien fissuré son armure.
La semaine passa à toute allure. Elle encaissa sa paie, le gros de ses pourboires, puis consacra sa matinée du lundi à trier les voitures d’occasion sur Internet. Elle conclut qu’elle avait les moyens de s’offrir une voiture décente, mais pourrait prétendre à un modèle plus fiable pour peu que celle de Nina tienne le coup un mois de plus.
– Rien qu’un mois, murmura-t-elle.
L’hiver battait en retraite, et même si le printemps n’avait pas encore repris ses droits et que la menace de la neige et du froid persistait, le plus dur était derrière eux.
Un mois de plus signifiait un apport plus conséquent, moins de reste à payer. Et tout ce qu’elle attendait de la voiture de Nina était de l’emmener au travail, faire quelques courses et de la conduire en ville pour prêter main forte au café.
Elle mit ses recherches de côté et s’intéressa aux recettes de cuisine faciles.
Quelque peu apeurée, elle décida de sortir se promener. Elle se dit en chaussant ses bottes qu’elle avait besoin de se vider la tête. De réfléchir à la prochaine étape. Elle ne pouvait pas faire du surplace indéfiniment.
Certes elle avait un emploi, se rappela-t-elle en sortant. Une bonne place, où elle s’épanouissait. Elle avait un toit, et cohabiter avec sa mère et sa grand-mère était instructif.
Sa maison ne lui manquait pas. Elle ne s’y sentait plus chez elle après la mort de Nina. Nina lui manquait, lui manquerait éternellement, de même que l’amitié qu’elle partageait avec Sam, ses collègues, ses patrons qui étaient devenus au fil du temps sa famille.
Elle fit une halte pour admirer le ciel d’un bleu éblouissant au-dessus des montagnes. Voilà quelque chose qu’elle n’avait pas auparavant. Une œuvre d’art déployée dans son jardin.
Ici aussi, elle profiterait de quatre saisons. N’entrevoyait-elle pas les premiers signes du printemps ? Ainsi que le changement dans l’air, la luminosité.
L’étape suivante ?
– La voiture. Tu le sais. Prends sur toi, dégote-toi une voiture.
En vérité, ce n’était pas une simple question financière. Il s’agissait de lâcher le dernier morceau de Nina, ce dernier lien avec sa vie d’avant.
Elle rentra et s’habilla comme une femme déterminée. Elle réunit les justificatifs – l’acte de cession du véhicule signé par les parents de Nina, l’assurance, ses informations bancaires, tout ce qui appuierait sa demande.
Le dossier prêt, elle mit ses boucles d’oreille porte-bonheur. Pour négocier un tarif et obtenir un financement, elle devait mettre toutes les chances de son côté.
Pour ce qui était de la reprise, il fallait s’attendre au plus minime des prix sacrifiés, mais elle s’adapterait.
– Les concessionnaires veulent vendre des voitures, non ? Eux aussi feront un effort.
Elle fit grand cas de sa coiffure – audacieuse et stylée. Puis elle redescendit enfiler son manteau. En ouvrant la porte, elle se retrouva nez à nez avec les agents spéciaux Morrison et Beck. Tout se pétrifia en elle.
– Mademoiselle Albright. Vous sortez ? Devons-nous revenir plus tard ?
Elle fixa Morrison.
– J’allais juste… rien d’urgent. Entrez, bredouilla-t-elle en reculant, un peu sonnée. Donnez-moi vos manteaux.
Elle les suspendit avec soin dans la penderie de l’entrée.
– Je prépare du café.
– Ne vous embêtez pas, lui dit Beck. Asseyons-nous, voulez-vous ?
– Bien sûr, asseyons-nous.
Dans le salon, comme ils prenaient une chaise, elle opta pour le canapé, les mains crispées sur ses genoux.
– Il… il a recommencé, avec quelqu’un d’autre. Vous êtes venus m’annoncer qu’il s’en est pris à quelqu’un d’autre. Est-elle morte ?
– Une femme dans le Tennessee, banlieue de Nashville. Célibataire, continua Beck, une grande blonde de vingt-neuf ans. Sa sœur l’a retrouvée il y a deux jours. La victime ne répondait ni aux appels ni aux SMS et ne s’est pas présentée sur son lieu de travail.
– Ses comptes bancaires ont été vidés. Plusieurs emprunts ont été souscrits à son nom en hypothéquant sa maison. Sa voiture a été volée. La sœur a identifié Gavin Rozwell comme l’homme que sa sœur fréquentait depuis quelques semaines.
– Je vois.
Sauf que non. Elle n’était plus en mesure de voir quoi que ce soit.
– Il a pris le pseudonyme de John Boer, l’informa Beck. Un photographe indépendant venu en reportage pour un album. Elle s’appelait Robin Peters.
– Je suis désolée. Désolée qu’elle ait vécu ça. Désolée pour sa famille. Je ne comprends pas pourquoi vous avez fait tout ce chemin pour me l’annoncer.
– Jusqu’à présent, il raflait tout. Si la victime portait des bijoux, il les subtilisait avec tous ses objets de valeur. Dans ce dernier cas, la victime a été retrouvée avec ceci.
Beck montra une photo à Morgan.
– C’est mon médaillon. Celui qui me vient de ma grand-mère. Il appartenait à sa mère. Il y a une photo à l’intérieur. Les parents de ma grand-mère à l’intérieur. Je ne comprends pas. Il lui a offert avant de lui faire ça ?
Morrison attendit que Morgan le regarde.
– Probablement pas. La sœur n’a pas pu l’identifier. Aucun de ses collègues ne l’avait vu sur elle. À la place des photos que vous aviez mentionnées dans votre déclaration au moment de l’incident, le médaillon renfermait ceci.
Elle prit la photographie qu’on lui tendait, et découvrit son propre visage à côté de celui qu’elle connaissait sous le nom de Luke Hudson.