N'oublie jamais
Chapitre Sept
Bien qu’elle n’ait jamais assisté à l’ouverture d’un établissement, celui du café lui parut grandiose. À dix heures tapantes, les portes s’ouvrirent et à cette seconde, les curieux affluèrent. Elle aida à servir les mimosas, le café, le thé et les scones offerts la première heure.
Elle fit la connaissance de la maire, une femme avec une cloche de cheveux blonds et au gloussement facile. Le chef de la police, un bel homme dans la trentaine, dégingandé, des yeux bleus saisissant, entra – un café noir pour lui.
Il donnait l’impression de connaître tout le monde, ce qu’elle considérait comme un bon point pour un chef de la police. Quand elle remarqua qu’il partait avec un sac de la boutique, elle se dit qu’il avait trouvé son bonheur – ou qu’il savait l’importance de soutenir les petits commerçants. Peut-être les deux, mais cela lui rapporta un point de plus.
Le nouvel espace résonnait de voix, d’approbations et de questions.
Son intention de prêter main forte la première heure se transforma bientôt en trois heures de travail.
– Tu as besoin d’une pause, lança Olivia à Morgan qui débarrassait une table.
– Ça va. Je suis faite pour m’occuper, Gram. Et je ne me suis pas sentie aussi bien dans mes baskets depuis longtemps. Tu vois, ces femmes à la table de quatre ? Mimosas et scones ? Elles se sont rencontrées à l’internat du lycée, il y a dix ans. Avant, elles passaient une semaine ensemble tous les étés. Mais à présent, comme elles sont toutes mamans, elles se contentent d’un week-end ensemble à cette période de l’année. Elles logent à l’hôtel et sont en ville pour faire du lèche-vitrine. C’est leur dernier jour.
– Comment sais-tu tout ça ?
– Je suis une barmaid remarquable. Les gens me parlent. Elles se sont régalées et s’estiment chanceuse d’avoir trouvé ce café. Et comme tu peux le voir aux sacs Crafty Arts sous la table, elles rapporteront des tas de souvenirs. Va les saluer, l’encouragea Morgan en essuyant la table. Ça leur ferait plaisir.
– Bon, j’irai.
Huit heures après l’ouverture des portes, elles refermèrent le café. Alors l’équipe entière laissa éclater sa joie. Au signal, Morgan fit sauter le bouchon de champagne et servit une tournée pour célébrer l’événement.
Pour recharger les batteries à la fin de cette journée réussie, Olivia commanda une pizza. Qui aurait cru que c’était son péché mignon ? Et pour clore la soirée, quand elles se retrouvèrent toutes les trois, Olivia s’assit, les pieds sur une chaise.
– Je ne repose pas juste mes pieds douloureux, je savoure.
– Maman, nous avons battu notre record de ventes en une seule journée.
Le sourire d’Olivia exprimait son intense satisfaction.
– C’est ce que j’ai cru comprendre.
– Même en comptant les offres spéciales pour la semaine d’ouverture et l’heure gratuite, la recette du café dépasse de vingt pour cent nos projections. Hourra !
Audrey se laissa retomber sur une chaise, les bras levés au ciel, et remua les mains avec enthousiasme.
– Admirez cette femme à qui l’argent brûlait les doigts autrefois. À présent, elle calcule les profits et les pertes dans sa petite tête.
– J’ai toujours eu la bosse des maths. C’est juste que ça m’intéressait moins dès lors que le symbole du dollar suivait les chiffres.
Elle posa ses pieds chaussés de bottes à petits talons fins sur une autre chaise. Dans un soupir, elle détacha sa pince à cheveux en forme de libellule argentée qui, d’une manière que Morgan ne pouvait s’expliquer, avait retenu ses cheveux en arrière toute la journée.
– Je savoure aussi.
Elle glissa ses mains dans ses cheveux, secoua la tête et laissa retomber sa chevelure comme après un brushing.
« Magique », songea Morgan une seconde fois.
– La journée entière, Morgan. Nous n’en espérions pas tant. Tu as été d’une aide précieuse. Et tu ne te laisses jamais démonter. Chaque fois que… bon, que je perdais mon calme, je te regardais et je te voyais tout gérer avec un calme olympien.
– Veux-tu savoir ce que je pense ?
– Tout à fait.
– Je vais d’abord nous préparer des cappuccinos. Je vous le dirai ensuite.
Elle passa derrière le comptoir et s’affaira devant la machine à café.
– Ce n’est que le premier jour, vous n’aurez pas autant de monde tous les jours.
– Oh, fit Audrey, ses mains retombant. La bulle éclate !
– Mais, reprit Morgan en jetant un regard amusé vers la table, vous avez entre les mains une poule aux œufs d’or. Je vais vous dire pourquoi.
Le mousseur à lait de la machine siffla.
– Primo, le local est charmant, et vous avez soigné les petits détails. Ça compte. Vous avez constitué une bonne équipe. Deux des nouveaux n’ont pas encore pris le rythme, mais ça viendra. Toutes les deux, vous traitez les employés avec respect, et dieu sait que ça pèse dans la balance.
Elle disposa les trois cafés sur un plateau, ainsi que des cuillères et un sucrier puis apporta le tout à leur table.
– Je ne connais pas vos prévisions, et je ne veux pas m’en mêler. Par contre, je sais que vous servez de la qualité, avec classe mais en toute décontraction, dans l’esprit du lieu. Mais…
– Oh, oh, marmonna Audrey.
– Il vous faut un employé de plus. Vous aurez besoin, surtout à la haute saison, de quelqu’un de polyvalent, qui passe de la boutique au café. Quelqu’un qui soit apte à servir du vin, à préparer le café, à éventuellement débarrasser les tables, ou à faire le service et à tenir la boutique. Quelqu’un qui aurait suffisamment de connaissances en art, serait sensible à l’artisanat et aux créateurs, afin de pouvoir répondre aux questions. Des questions ont été posées, et le personnel – y compris votre bénévole – était contraint de transmettre ces questions à vous ou à quelqu’un de la boutique.
– Bien vu. Tu veux la place ?
Morgan secoua la tête.
– Ce n’est pas là que j’excelle. Ce qu’il vous faut, c’est un coordinateur, quelqu’un de polyvalent. Vous avez le temps de débusquer la personne idéale. Une fois qu’elle aura pris ses marques, il faudra aussi monter un livre de photos avec les recettes de la cuisine et du bar, quelques reproductions ou des photos de créations. Des photos de vin, par exemple, dans des verres en vente à côté. Le gâteau au café que vous servez, présenté sur l’un de vos plats, des biscotti disposés sur un autre, ce genre d’images. Il y a un photographe en ville qui pourrait se charger des prises de vue, pour rester dans le thème. Et vous le vendriez exclusivement à la boutique.
Olivia s’installa confortablement.
– Écoute-toi ! Quelle poisse d’avoir une progéniture intelligente.
– C’est toi qui as commencé, lui rappela Audrey. Un album photos, plutôt un beau livre. Je l’imagine déjà ! Vous savez qui serait parfait pour prendre ces photos ?
– Tory Phelps, dirent-elles d’une même voix.
– Les grands esprits se rencontrent, sourit Olivia. Tout d’abord, la nouvelle recrue. Morgan a souligné un point pertinent. Audrey, les jours où nous bossions entre huit et dix heures par jour, sept jours par semaine, sont révolus.
– Je te l’accorde. N’empêche que je peux tâter le terrain avec Tory, voir combien elle nous facturerait pour un album dans cet esprit. Histoire de savoir si c’est faisable. Elle a un talent fou, dit-elle à Morgan. Nous vendons ses créations et nous avons même monté une expo de ses photos l’an dernier. Elle enseigne la photographie à la fac publique.
– Ta mère raffole des nouveaux projets.
– C’est vrai, confirma Morgan en survolant le café du regard. Et celui-là a drôlement bien abouti.
– Peux pas dire le contraire, dit Olivia en tapotant la main de sa fille. Bon, ramenons nos carcasses sans énergie à la maison. La petite a un entretien demain, elle a besoin d’une bonne nuit de sommeil.
Ce dont elle ne bénéficia pas, son esprit refusant de se débrancher.
Et si elle ne décrochait pas le poste ? Restait la possibilité de prospecter ailleurs, bien entendu. Tout de même …
Devait-elle annoncer qu’elle acceptait la fonction de coordinatrice à la boutique ? Elle ferait tout pour être à la hauteur. Elle enrichirait ses connaissances en arts, artisanat et sur les différentes familles de créateurs. Elle savait déjà manager une équipe et une entreprise.
Peut-être était-il temps de remballer ses rêves et objectifs et d’accepter ce qui se présentait.
Or, elle n’était pas prête. Pas disposée du tout à enterrer les efforts qu’elle avait déployés pour s’en rapprocher.
Réflexion faite, si elle travaillait pendant cinq ans en restant vivre ici et en épargnant, elle devrait pouvoir prendre un nouveau départ. Peut-être.
Elle s’endormit sur ce peut-être, puis se réveilla de bonne heure. Traînant au lit, elle retourna ses pensées dans tous les sens.
Lorsqu’elle descendit prendre son café, sa mère était concentrée sur son ordinateur, sur le plan de travail. Ce matin, elle avait tressé ses cheveux dorés par le soleil et portait une robe rose bonbon.
– Coucou. Je me documente sur la fabrication de livres illustrés. C’est du boulot !
– Je n’en doute pas.
– Mais l’idée est tellement enthousiasmante. Elle s’est incrustée là-haut, dit-elle en se tapotant la tempe. Impossible de la déloger. Je tiens à tout calculer et planifier avant de présenter le projet à ta grand-mère. Avec elle, c’est la méthode la plus efficace.
Morgan tendait le bras pour attraper une tasse quand elle avisa une boîte Crafty Arts à côté de la machine à café, assortie d’une carte à son nom.
– Un petit quelque chose de la part de Gram et moi, pour te porter chance aujourd’hui. Si tu n’aimes pas… fais semblant d’apprécier. Je l’ai laissée là, ne sachant pas si tu serais levée avant que je parte pour la boutique.
Préparée à mentir au besoin, Morgan ouvrit la boîte. Le diamant incrusté dans l’argent des boucles d’oreille à chaînette les faisait étinceler.
Elle n’eut pas besoin de se forcer.
– Elles sont magnifiques.
– À notre humble avis, elles sont assorties à la tenue que tu as choisie pour aujourd’hui.
– C’est plutôt toi qui l’as choisie.
– Disons que je t’ai conseillée. Mais il s’agissait déjà de tes vêtements, après tout. Elles te plaisent sincèrement ?
– Je les adore, confirma-t-elle en les mettant pour le prouver. Qu’en penses-tu ?
– Elles sont à ton image. Raffinées, élégantes mais discrètes et très bien conçues. Tu veux manger quelque chose ?
– Peux pas, répondit Morgan en posant la main sur son estomac. Trop nerveuse.
– C’est naturel. Qui ne le serait pas ? Mais tout ce que tu as à faire, c’est être Morgan. L’hôtel aura de la chance de t’avoir. Et je parle en tant que gérante d’entreprise, ce que je n’aurais jamais imaginé devenir un jour. Je t’ai observée hier, ma puce. Tu connais ton métier.
– Je le pensais. Et je refuse de céder au pessimisme. J’ai besoin de retrouver ma confiance en moi, je ne prétendrai pas le contraire. J’ai besoin que quelqu’un d’autre que ma mère ou ma grand-mère me dise que je ne suis pas trop nulle.
– Cet enfoiré t’a fait une vraie crasse.
Morgan haussa les sourcils.
– Écoutez un peu le langage de ma mère.
– Oh, j’ai toujours eu un langage fleuri. Tu ne l’entendais pas, voilà tout. C’était peut-être une erreur de ma part, de faire tout le temps comme si tout roulait avec toi. Hélas, je ne peux pas réécrire l’histoire. À l’entretien, sois toi-même. S’ils ne te donnent pas le coup de pouce dont tu as besoin, ce sont des crétins.
Audrey fit claquer son ordinateur portable et se leva.
– Je dois me préparer. Nous serons sûrement parties avant toi, dit-elle puis elle posa la main sur la joue de sa fille en la regardant dans les yeux. Tu nous diras comment s’est déroulé l’entretien par SMS ? Ou fais un saut à la boutique ?
– Sans faute. Merci pour les boucles d’oreille. Je sens qu’elles m’envoient plein de bonnes ondes.
Elle enfila la tenue validée par sa mère. Chemisier vert sauge, pantalon slim noir et bottes hautes assorties. Elle la compléta d’une veste en cuir souple. Et dut admettre, comme toujours quand il était question de mode, qu’Audrey était une excellente conseillère. Elle avait l’air professionnel, assuré et tout simplement elle-même.
À présent, elle n’avait plus qu’à se souvenir de se comporter en conséquence.
Elle redescendit en se déclamant des paroles encourageantes tout en s’équipant de vêtements d’extérieur.
Tes compétences sont au top.
Ton CV est percutant.
Tu as le droit de décider que tu ne veux pas de ce poste – mais tu l’accepteras parce que tu en as besoin.
Râlant contre le vent glacial, elle marcha jusqu’à la voiture de Nina et soupira de soulagement quand elle démarra. Sans surprise, la ventilation ne générait pas assez de chaleur pour la réchauffer avant d’arriver à destination, de sorte qu’elle grelottait encore aux portes de la ville.
En passant, elle vit un couple sortir du café, tous deux avec un sac de la boutique. « Un bon présage pour le deuxième jour », pensa-t-elle en traversant le centre. À sa sortie, elle bifurqua à gauche, franchit cahin-caha le pont, au-dessus de l’eau qui frémissait sur les rochers comme elle frissonnait au volant.
Au sortir d’un virage, les bois recouverts de neige s’étalèrent de part et d’autre de la route. Elle testa le chauffage en grimpant la colline, et comme il crachotait de l’air frais plutôt que froid, décida de le laisser souffler.
Sitôt qu’elle distingua les premiers chalets nichés dans les bois enneigés, elle dut admettre qu’elle ne comprendrait jamais l’attrait de vacances d’hiver dans un cadre hivernal.
Une plage tropicale, une villa italienne baignée de soleil, ce genre d’envies correspondait davantage à sa logique. Mais un chalet dans la forêt du Vermont ? Payer pour être frigorifié sur un télésiège ou patiner sur un lac gelé ? Très peu pour elle.
– Garde tes opinions pout toi si tu espères décrocher ce boulot.
Elle suivit les pancartes de l’hôtel sur une route sinueuse.
La bâtisse robuste et rectiligne se dressait sur quatre étages, blanche sur fond blanc, plus digne que prestigieuse. Le premier étage faisait saillie sur toutes les faces, ce qu’elle avait vu en étudiant leur site.
L’intérieur abritait des boutiques, deux restaurants, deux bars et des salons, une piscine et une salle de sports, un petit spa, des salles de conférence, une salle de réception pour les mariages et les événements, en plus des cinquante-deux chambres – dont une douzaine de suites.
À l’arrière, les montagnes s’élevaient et les pistes de ski couraient le long de leurs pentes. Elle décréta d’emblée qu’il faudrait la traîner là-haut de force, un revolver sur la tempe. Encore qu’elle opterait plus volontiers pour le revolver.
Elle obliqua vers le parking et nota que même à la charnière des saisons, les places étaient rares. L’établissement proposait certes un service de voiturier mais il était réservé aux clients. De ce fait, elle se gara tellement loin qu’elle dut parcourir à pied l’équivalent d’un terrain de football pour rejoindre l’entrée, marquée par un large portique en pierre chauffé.
La blancheur se prolongeait à l’intérieur dans l’étendue scintillante d’un sol en marbre, puis une cheminée centrale dans laquelle crépitait une vigoureuse flambée – autour de laquelle des clients dégustaient un café dans de profonds fauteuils ou canapés –, et une table ronde décorée en toute simplicité d’un magnifique bouquet de fleurs qui embaumait le printemps.
Prenant une longue respiration, elle traversa le hall d’entrée et franchit un porche cintré qui menait à Après.
Pour avoir consulté leur site, elle savait à quoi s’attendre. Malgré cela, une fois sur place, elle en resta bouche bée.
« Oh mon Dieu, oh mon Dieu, je veux bosser ici », se répétait-elle.
Une baie vitrée ouvrait le bar sur le monde extérieur. Les montagnes, les pistes de ski, une partie du lac, les bois et les sentiers, et ce qu’elle supposait être des jardins autour d’une vaste terrasse extérieure disponible dès que l’hiver relâchait son emprise.
Les tables miroitaient, en bois sombre cette fois encore très distingué, chacune ornée d’une bougie chauffe-plat coiffée d’une mini-coupole de verre et d’un soliflore. Les sièges et les box invitaient à s’attarder sur le cuir souple au gris bleuté.
Le bar, qui s’étirait le long du mur latéral, procurait à ceux qui officiaient une vue dégagée sur la salle. Taillé dans le même bois sombre que les tables, il était orné de sculptures en relief et, à l’arrière du bar, de quatre colonnes aux arches à miroirs inspirées d’un meuble d’époque.
Elle eut instantanément envie de se l’approprier.
La machine à café, cuivrée et sophistiquée, trônait sur un comptoir individuel contre l’arrière-bar, la caisse discrètement nichée dans une alcôve à l’opposé. Des portes battantes donnaient sûrement accès à la réserve.
Elle prit des notes, mentalement, pour l’avenir : la décoration d’une grande classe, la circulation impeccable.
Elle était saisie d’une folle envie de passer derrière ce bar, de vérifier la mise en place, les tireuses – au nombre de douze, installées à chaque extrémité du comptoir. Elle s’en rapprochait juste pour jeter un petit coup d’œil, quand un employé surgit par les portes battantes en portant une bassine.
Grand, maigrelet, ses cheveux admirablement noués, son uniforme se composait d’une chemise blanche, d’un gilet de costume et d’un pantalon noirs. NICK, d’après son badge en cuivre.
– Bonjour, dit-il avec un sourire. Après n’ouvre pas avant onze heures trente, mais dans le hall, vous trouverez du café, du thé et du chocolat chaud. Dites-moi si je peux transmettre votre commande.
– Pas maintenant, merci. J’ai rendez-vous avec Mme Jameson. Nell Jameson. Je suis un peu en avance.
– Morgan Albright ? dit-il et, son sourire s’élargissant, il posa la bassine sur le comptoir pour venir à sa rencontre, la main tendue. Nick Tennant. Barman de jour. Vous êtes là pour le poste de responsable ? Enchanté.
– Enchantée également. Ce bar est splendide.
– J’aime aussi, dit-il en promenant un regard fier sur la salle. Mais bien sûr, je suis partial, je travaille ici depuis dix ans, rien qu’à Après. Plus quatre années à l’hôtel, pendant l’été et les vacances.
– Dix ans !
Ses yeux d’un brun profond la jaugeaient.
– Ouaip. Et je répondrai à la question que vous vous abstenez de poser par politesse. Je ne voulais pas du poste de manager. J’aime faire mes huit heures et rentrer chez moi pour le dîner. Nous venons d’avoir un bébé.
– Oh, félicitations. Une photo à me montrer ?
Avec un immense sourire, il s’empara de son téléphone. Son écran de veille affichait un nouveau-né au même regard expressif que son père, avec une couronne de cheveux bouclés. Le nœud rose accroché dans ses boucles ainsi que la robe rose à froufrous indiquaient que c’était une fille.
– Elle ressemble à son papa. Comment l’avez-vous appelée ?
– Shila. Elle a la bouche de sa mère. Le reste, c’est moi. Vous avez des enfants ?
– Pas au programme.
– Ça change la vie.
Il fit un dernier sourire au bébé de son écran de veille avant de rempocher le téléphone.
– J’ai envisagé d’accepter le poste. Il implique de travailler le soir ou d’accourir au moindre problème. Gérer le planning, la paperasse. Ça gonfle le salaire à la fin du mois mais bon, de dix heures trente à dix-huit heures trente, ça me convient. Arriver à dix heures trente, contrôler la réserve, vérifier le niveau des fûts, faire le réassort. Bon, vous connaissez la chanson.
– C’est sûr.
– Faire l’ouverture, servir, ranger et rentrer. Le plus souvent, je retrouve mes petites chéries à sept heures moins le quart. J’ai le meilleur des deux.
– On dirait bien.
– Prenez un siège au comptoir. Je vous sers un soda.
– Volontiers. Je peux ? J’ai très envie de jeter un œil.
– Faites le tour, dit-il en indiquant le bout du comptoir avant d’attraper un verre.
Propre, brillant, organisé, nota-t-elle ; comme il faut. Machine à glaçons, étagères de rangement, évier rutilant, seaux à glace, shakers, tire-bouchons, couteaux, touillettes, chiffonnettes, serviettes à cocktails, tout aussi immaculés que les bouteilles et les verres exposés en arrière-plan.
– Vous en pensez quoi ?
– Je pense que les gens qui dirigent et tiennent ce bar savent ce qu’ils font.
Il leva un doigt et posa son verre sur le comptoir.
– Je peux signaler au bureau de Nell que vous l’attendez.
– Inutile. Cela me laisse du temps pour me familiariser avec la disposition et me mettre en condition, dit-elle en contournant le comptoir pour prendre un tabouret haut. Je n’ai pas l’habitude de m’asseoir de ce côté.
– Depuis combien de temps êtes-vous barmaid ?
– Pas loin de sept ans. J’ai commencé au cours de ma dernière année d’études, et je m’y suis tout de suite sentie à ma place. Je n’ai pas besoin de demander si vous aimez travailler ici. Vous n’avez pas l’air du genre à vous forcer à rester dix ans. Sans compter les quatre étés et les vacances en extra.
– C’est un super lieu de travail. J’ai rencontré ma femme ici. Corinne s’occupe des réservations. En ce moment, elle est en congé maternité, mais elle compte reprendre à mi-temps dès que Shila aura six mois. Je me suis fait de bons amis ici, le salaire est honnête. Hal, le maître d’hôtel en chef du Club ? Vingt-sept ans d’ancienneté. Et ce n’est pas le record.
– Qui le bat ?
– Mrs Finski. Tout le monde, y compris les Jameson, l’appellent Mrs Finski. Elle totalisait trente-six années de service quand elle a pris sa retraite. Responsable de l’entretien.
– Ça en dit long sur la fidélité du personnel.
– C’est mérité. Les Jameson sont des gens bien.
– Merci, Nick.
Sa première pensée fut que Nell Jameson, reconnue d’après sa photo sur le site, saturait l’air de son énergie.
Bien que perchée sur ses bottes élégantes, elle dépassait de peu le mètre soixante. Sa silhouette sportive était soulignée par une robe couleur rouille qui lui arrivait au genou. Elle portait ses cheveux châtains magnifiquement méchés noués mais sans chichi.
Et malgré la qualité de sa photo, elle était plus belle en vrai. Cela venait peut-être de cette énergie, ou de la profondeur de ses yeux marron d’une expressivité rare.
Il émanait de sa démarche une assurance sans faille.
– Nell Jameson.
– Morgan Albright.
Elles échangèrent une poignée de main en s’évaluant du regard.
– Suis-je en retard ?
– J’étais en avance, dit Morgan en se rappelant de rester elle-même. Je souhaitais me faire une première impression du bar avant l’entretien.
– Et qu’en pensez-vous ?
– Du bar ? fit Morgan en passant la main sur le comptoir. Je le veux pour moi.
– Difficile de vous le reprocher. Mon grand-père l’a fait importer de Dublin.
– Je me disais aussi qu’il paraissait authentique. Quant au reste, tout simplement magnifique. Chic, mais confortable. Organisé, une circulation fluide. Des atouts que les clients ne remarquent pas forcément, mais ils le sentent. Et la vue, un vrai cadeau.
– Fenêtres à isolation thermique, traitées contre l’éblouissement. On peut tranquillement admirer les pistes. Vous skiez ?
– Pas du tout.
– Bon. Printemps, été et jusqu’en automne, la vue porte jusqu’au neuvième tee du côté du lac. Vous pratiquez le golf ?
– Non. Mais j’aime m’asseoir dans un jardin et même planter des fleurs. Je suppose que la vue sur la végétation, quand la neige fond, est assez spectaculaire.
– Je ne peux pas le nier. Prenons une table avant de démarrer l’entretien, dit Nell. Avant cela, commençons par un exercice pratique. Et si vous me prépariez un kir royal ?
– Avec plaisir. Il me faudrait votre pièce d’identité.
Même si elle entendit Nick pousser un cri muet, elle garda son attention sur Nell.
– Êtes-vous sérieuse ?
– Sinon je ne peux pas vous servir.
– J’ai vingt-sept ans.
– C’est ce qu’ils disent tous. Désolée. On vous en donnerait facilement vingt. Cela peut s’expliquer par un ADN et une morphologie exceptionnels. De toute façon, il n’est pas nécessaire de faire prendre des risques à l’établissement, ou à moi.
– Est-ce l’une de vos pratiques habituelles ?
– Absolument, et j’espère que c’est aussi la politique de l’établissement, sinon je ne suis pas la personne qu’il vous faut.
– Je vois.
Nell posa son attaché-case sur le comptoir et l’ouvrit. Elle sortit une pochette en cuir d’un compartiment, et exhiba son permis de conduire.
Morgan l’examina et sourit.
– Je vous remercie.
Le cœur martelant sa poitrine, elle contourna le comptoir, puis prit ses marques. Elle était en terrain connu.
Elle remplit une flûte de glace et d’eau froide, la laissa refroidir pendant qu’elle localisait la crème de cassis, un citron et un couteau d’office.
– Le site vous présente comme la responsable de la restauration.
– C’est exact.
Morgan prit une bouteille de champagne dans l’armoire réfrigérée.
– Cela inclut Après, le Lodge, les restaurants et le service d’étage ?
– Ainsi que le bar à jus de la salle de sports, le snack-bar au pied de l’ascenseur et le stock des denrées livrées dans les chalets à la demande des invités.
– Ça fait beaucoup, dit Morgan en débouchant la bouteille sans omettre d’étouffer le bruit du bouchon.
– Je m’appuie sur une excellente équipe.
Je n’ai rencontré que Nick mais s’il en est représentatif, vous pouvez en effet compter sur votre équipe.
Elle vida les glaçons, évalua à vue d’œil une cuillère à café de crème de cassis qu’elle versa dans la flûte et inclina le verre pour verser le champagne.
– Pensez-vous que travailler en famille ajoute du confort et de la difficulté ?
– Je le pense, admit Nell, intriguée, avant d’appuyer son menton sur son poing. Me faites-vous passer un entretien d’embauche ?
– Je fais juste la conversation.
Avec le couteau elle trancha le citron, évida la pulpe et sculpta une parfaite spirale. Puis elle remplit la coupe, ajouta la spirale et posa la flûte sur une serviette cocktail.
– Bonne dégustation !
Nell goûta une gorgée et reposa la flûte.
– D’accord, il est parfait. Je l’aurais bu avec plaisir à un autre moment. Installons-nous à cette table.
Pendant que Nell se dirigeait vers une banquette devant la baie vitrée, Nick, souriant à Morgan, leva les pouces avec enthousiasme.
– Petite parenthèse, commença Nell dès que Morgan fut assise en face d’elle. Je suis désolée pour ce qui vous est arrivé et ce qui est arrivé à votre amie. Vraiment désolée.
– Merci.
– Deuxio, ça m’a agacée que ma grand-mère organise cet entretien. Qu’elle marche sur mes plates-bandes.
– Oh, mince, je ne peux pas vous blâmer.
– Les grands-mères.
Nell lui décocha un sourire lumineux.
– C’est une chance que j’adore la mienne.
– Tout comme moi avec la mienne.
– Très bien, parenthèses refermées.
Nell ouvrit de nouveau sa mallette. Cette fois, elle en sortit un portfolio qu’elle déplia.
– Votre CV est impressionnant. Mais il n’est pas indiqué que vous étiez la manager du Next Round dans le Maryland.
– J’étais barmaid. Je gérais en parallèle l’administratif pour la société de construction Greenwald.
– Le gérant du Next Round m’a dit que vous vous chargiez régulièrement du planning, de l’inventaire, des commandes, même des petites réparations et travaux d’entretien.
– Quand c’était nécessaire.
– Une excellente devise. Il m’a aussi assuré que vous étiez le deuxième meilleur barman qu’il ait eu en trente et un ans d’activité.
– Big Mac. Numéro un.
Nell sourit.
– Exactement. Big Mac vous bat parce qu’il avait une voix d’ange mais intimidait tout potentiel perturbateur rien que par sa taille. Selon lui, ça se joue dans un mouchoir de poche, parce que vous étiez plus fiable et plus souple. Il espérait vous revendre le bar quand il prendrait sa retraite.
Morgan accusa le choc.
– Il… fit-elle. Je ne le savais pas.
– Apparemment, lui non plus. Ou pas avant que vous partiez. Avez-vous pour projet de rester à Westridge ?
La notion qu’elle avait été à deux doigts de devenir son propre patron l’ébranlait. Il lui fallait tourner la page, maintenant que l’opportunité lui avait filé sous le nez. S’inscrire dans l’instant.
– Je souhaite me fixer. J’ai transplanté mes racines ici. Je n’ai rien vers quoi retourner, ma famille vit ici.
– Vous avez vécu dans plusieurs endroits, avec votre père militaire. Un pays préféré ?
– Pas vraiment. C’est à chaque fois temporaire, et on le sait d’avance.
– Alors on ne s’attache pas.
Nell hocha la tête, et continua sans consulter sa candidature pourtant posée sur la table.
– Vous avez travaillé dès le lycée. Étant mineure, vous serviez en salle, donc cet aspect du service vous est familier. Cela devrait vous aider à cerner les besoins et les difficultés rencontrées par nos serveurs. Pour ce qui est de vos compétences managériales, là aussi, le directeur de Greenwald’s Builders a chanté vos louanges.
Qu’elle ait déjà vérifié ses références la stupéfiait, mais elle se limita à une réponse sobre.
– C’était un plaisir de travailler pour les Greenwald.
– Une entreprise familiale.
– À tous points de vue.
– Votre grand-mère et votre mère font tourner une affaire familiale.
– Exact.
– J’adore Crafty Arts, soit dit en passant. Il faut que je fasse un saut en ville pour essayer leur nouveau café.
– Ce lieu est formidable !
– Mais vous n’avez pas le désir d’y travailler ?
– Un bar à vin, c’est attrayant mais ce n’est pas un bar à part entière. C’est sûr qu’elles trouveraient de quoi m’occuper, mais elles n’ont pas réellement besoin de moi.
– Pensez-vous que les entreprises familiales représentent un certain confort et des défis ?
Morgan rit pour la première fois.
– Oui, je le pense.
Nell se détendit contre le dossier et but une gorgée.
– Pourquoi un bar ?
– J’aime les gens. Les gens se réunissent dans un bar. Ils s’appuient sur la personne qui sert au comptoir pour prendre un verre. Notre rôle consiste aussi à évaluer leur état d’esprit. Joyeux, festif, envie de se détendre après une dure journée, triste, contrarié, à la recherche d’un peu de compagnie. Et c’est ce qu’on sert en même temps qu’une boisson. J’ai du talent pour préparer des rafraîchissements mais aussi pour jauger l’humeur des clients. J’aime les bars. Ils sont un petit univers à part entière.
– Dans quel sens ?
– Le monde extérieur ne cesse jamais de tourner, dit-elle en dessinant un cercle dans l’air. Mais l’intérieur offre un répit. Votre réunion a mal tourné, votre demande d’augmentation a été rejetée ? Un peu de répit. Votre enfant a réussi son examen, vous avez décroché une promotion ? Un endroit pour fêter et partager les bonnes nouvelles. Avec un bar au sein d’un complexe hôtelier, la clientèle est plus transitoire, mais quelques locaux s’y arrêtent.Un rendez-vous professionnel par ici, dit-elle en désignant une table vide. Des jeunes mariés en lune de miel qui rêvassent par là. Deux couples, de vieux amis partis quelques jours en vacances ensemble. Un enterrement de vie de jeune fille. Je peux voir tout cela de derrière le comptoir, tout en accordant mon attention aux clients sur les tabourets. Ici, la disposition est intelligemment pensée.
– Qu’attendez-vous du personnel de service ?
– J’ai les mêmes attentes qu’envers moi-même. Servir, sentir l’humeur et s’adapter en conséquence. Ne pas bavarder à moins que le client n’engage la conversation. Le personnel veut des pourboires ? Il doit sourire, regarder les gens dans les yeux, être attentionné et ne pas négliger une table au profit d’une autre. Un service cordial doit rester efficace. Servir maintenant, garder ses remarques pour plus tard. Si l’on a besoin d’aide, venir me trouver. C’est mon boulot d’intervenir, si nécessaire.
– Très bien. Il me reste un petit quart d’heure. Évoquons les conditions, ensuite je devrai laisser le soin à mon assistante de vous faire visiter, reprit-elle en se désaltérant. Si nous tombons d’accord, vous pouvez commencer votre période de formation dès lundi. Dans l’idéal, il serait bon que vous suiviez Don, notre actuel manager, une semaine entière avant de voler de vos propres ailes.
Morgan posa ses mains sur ses genoux, les croisa et les serra fort.
– Tout simplement ?
Cette fois, Nell examina son verre avant de boire, de relever les yeux et de rencontrer franchement le regard de Morgan.
– J’ai le truc pour jauger les gens, moi aussi.
Une heure et demie plus tard, Morgan poussa la porte de Crafty Arts. Six ou sept clients flânaient dans les rayons pendant que Sue encaissait une vente.
– Hello, Morgan. Ta mère et ta grand-mère sont montées à l’instant au bureau.
– Merci.
Elle grimpa l’escalier et les trouva devant l’ordinateur, sa grand-mère regardant l’écran par-dessus l’épaule d’Audrey.
– Je pense qu’il vaut mieux privilégier les centres d’intérêt à l’expérience. Nous pouvons for… Morgan !
Audrey fit claquer ses mains sous son menton.
– Les boucles d’oreille t’ont porté chance ?
– Tu peux le dire. Je suis engagée.
– Bien évidemment. Les Jameson ne sont pas idiots, dit Olivia en haussant les épaules.
Toutefois ses yeux brillaient alors qu’Audrey étreignait Morgan en sautillant de joie.
– Je débute une formation dès demain, et je serai à l’essai durant trois mois. Après ça ? Augmentation automatique. Punaise, elle m’a proposé un plus gros salaire qu’au Round, plus les avantages. Et, j’ai le vertige, je vais diriger une équipe de vingt-trois employés, en comptant le personnel de cuisine et d’entretien.
– Ça se fête, décréta Audrey. Nous t’invitons à dîner.
Morgan répondit du tac-au-tac.
– Je vais cuisiner des côtelettes de porc.
Audrey cligna des yeux.
– Tu vas cuisiner ?
– C’est la recette de la mère de Nina. Je l’ai préparée une fois, je peux la refaire. Je vais cuisiner les côtelettes accompagnées de ses pommes de terre épicées, répéta-t-elle pour repousser un affreux souvenir. Et nous sortirons la belle vaisselle. C’est de cette façon que j’ai envie de fêter la nouvelle.
Elle s’écarta.
– Merci, Gram, pour la recommandation. Merci à toutes les deux pour les boucles d’oreille porte-bonheur que je ne retirerai jamais. Je vais faire des courses, ensuite je rentrerai préparer le dîner.
Elle les serra dans ses bras.
– Et si c’est immangeable ? Prétendez le contraire.