N'oublie jamais
Chapitre Vingt-huit
– Je n’ai pas nettoyé la cuisine, se lamenta Morgan. Je suis de corvée de vaisselle.
– Tu as gagné une soirée de repos. Grand comment, le miroir ?
Il s’empara de la clé, la poussa dans la voiture.
– Pardon ? Oh, je ne saurai pas avant de le voir. Mince, nous avons trop bu.
– J’ai remarqué. C’est la première fois que je te vois pompette.
– Pas pompette. Un peu trop pour prendre le volant, ça c’est sûr. Nous étions si bien, dit-elle en appuyant sa tête contre le siège. Un si bon moment toutes les trois. Je te jure que Gram tient mieux l’alcool que nous. On se roulerait sous la table, et même sous le parquet, qu’elle tiendrait encore debout. À vrai dire, elle était bien partie pour ça. C’était une rebelle, continua Morgan. Tu le savais ? J’avais des soupçons, mais bon sang, pas à ce point. Ils avaient juste l’air de… grands-parents. Elle a fait Woodstock. Elle a traîné mon grand-père à Woodstock. Le festival ! Elle prétend qu’elle a fumé de l’herbe avec Janis Joplin. Peut-être qu’elle invente, mais qui sait ? Et maintenant elle vit dans cette grande et belle maison ancienne, dirige deux commerces, fait rôtir des poulets et confectionne des quatre-quarts. Il y a de quoi s’interroger.
– S’interroger sur quoi ?
– Les péripéties qui conduisent une femme comme Gram de Woodstock et Janis Joplin à ceci, dit-elle en montrant la bourgade qu’ils traversaient. À Westridge dans le Vermont. À ouvrir un commerce, suivre des cours de yoga et fréquenter un club de lecture. À n’être pas seulement contente mais heureuse, satisfaite. Tout ça pour dire que nous avons passé un super moment.
– J’ai remarqué.
Il la sermonnerait plus tard sur la nécessité de garder son téléphone près d’elle.
– Tu n’étais pas obligé de venir avec Jake. Malgré tout, je suis contente que tu te sois déplacé. Et j’espère que ces dames se coucheront de bonne heure, sans trop se tracasser.
– Tu as vu la vidéo. Tu l’as constaté. Il perd pied.
– Ma mère avait raison. Ça se voit que c’est un psychopathe. Il dissimulait habilement sa folie dans le Maryland. Je ne l’ai même pas aperçue. Personne n’a rien remarqué. Il jouait aux fléchettes et au quiz, offrait des tournées, discutait jeux vidéo avec Sam. Personne n’aurait deviné qu’il était fêlé.
– Maintenant il ne peut plus le dissimuler.
Miles se gara dans son allée et se tourna vers elle.
– De ce fait, ce sera plus facile de le coincer.
– Je l’espère. Je suis assez imbibée pour geindre que je veux que ce soit fini. Je veux juste que cela cesse.
– Je ne suis pas alcoolisé, et je veux que ça cesse. Et ça, ce n’est pas geindre. Je te ferai signe quand tu geindras.
Cela la fit sourire.
– N’oublie pas.
Il descendit de voiture et fit le tour pour lui ouvrir sa portière. Dans la maison, Hurleur hurla.
À l’intérieur, il accueillit Miles d’un vague regard et d’un battement de queue, puis réserva à Morgan un débordement d’adoration.
– Ça vient peut-être de ton odeur, hasarda Miles. Elle attire.
– Hmm, merci. Qui est un gentil garçon ? T’es-tu amusé aujourd’hui ? Oh oui, tu t’es amusé. Ton grand frère t’a donné un peu de porc ?
– Je ne suis pas son frère. Je suis son logeur.
– Ne fais pas attention à lui, Hurleur. Montons dans le grenier. Ça promet d’être amusant, tu ne crois pas ?
– Pas tout de suite. J’aimerais te parler.
Elle se redressa et tourna vers lui un visage qu’il jugea stoïque.
– D’accord.
– Asseyons-nous.
Le chien quasiment collé à sa jambe, elle le suivit et prit une chaise.
– J’avais prévu de m’y prendre autrement. Je ne savais pas encore comment, mais différemment. Cependant, ton ivresse m’offre un net avantage. Et pourquoi es-tu assise là comme si tu attendais devant le bureau du principal ?
– Ce n’est pas le cas. Va droit au but. Je ferai avec.
– Soit. Je suis amoureux de toi.
Son visage resta inexpressif même quand elle cilla.
– Comment ? Quoi ?
– Tu m’as entendu. Mais par souci de clarté, je vais le répéter. Je suis amoureux de toi.
– J’ai besoin de m’asseoir.
– Tu es assise.
– Il faut que je me lève.
Elle se leva, retomba sur sa chaise.
– J’ai la tête qui tourne. Pas à cause des cocktails. Miles…
– Plus un mot, dit-il avec une impatience latente. Tu n’as pas arrêté de causer dans la voiture, alors tais-toi. Je n’ai pas fini.
À défaut de savoir quoi répondre, elle ne dit rien.
– Je n’en avais pas l’intention. Et je ne l’ai pas vu venir. J’aurais dû, mais je n’ai rien vu venir. Je ne peux pas prétendre que ça s’est insinué en moi, alors que ça m’a heurté de plein fouet à travers quantité de choses. Ça m’a frappé au travail, à travers tes gestes. C’est ridicule mais c’est ainsi. Ta façon de penser, les rouages de ton cœur, le fonctionnement de ton corps. Tout en toi.
Concentré sur elle, il ne remarqua pas qu’Hurleur marchait vers lui et s’appuyait contre son genou.
– J’ai été sonné à la cascade et mis K.-O. au point d’observation. Et à la fin du parcours d’accrobranche de Liam, j’étais irrécupérable. Alors voilà, Morgan. Je suis amoureux de toi. Ce n’était pas au programme, et cela ne faisait pas partie de notre accord. Cela dit, c’était moins un accord que des lignes directrices. Je déplace les lignes, débrouille-toi avec ça.
– Je…
– Je n’ai pas encore terminé, dit-il avant de sortir la bague de sa poche. Nous allons nous marier.
Il l’annonça avec désinvolture, comme s’il disait « regardons un film ».
Pendant qu’elle fixait la bague, sa bouche remuait, mais il lui fallut une minute pour articuler des mots.
– C’est… c’est la bague de ta grand-mère.
– Toutes les femmes reconnaissent un diamant à trois mètres ? Étant donné que je suis amoureux de toi et que nous sommes déjà en dehors des lignes, marions-nous.
Soudain elle laissa retomber sa tête entre ses genoux.
– Mince, es-tu obligée d’avoir mal au cœur maintenant ?
– Je n’ai pas la nausée. J’ai besoin de respirer. Ne bouge pas, laisse-moi respirer.
Elle agita la main dans le vide comme pour le repousser, bien qu’il n’ait pas bougé.
– Si tu veux de la poésie, je peux probablement te réciter Le Corbeau. J’ai un peu de Yeats en moi.
– Tais-toi. As-tu demandé la bague à ta grand-mère à cause de Jake ? À cause de ce que Jake t’a annoncé ?
– Je lui ai demandé avant que Jake ne débarque. Le jour de leur cinquantième anniversaire de mariage, elle m’a prié de lui signaler quand j’aurai trouvé la bonne. Quand je serai sûr. Quand je serai prêt. Tu es la bonne. Je suis sûr. Je suis prêt. Accepte, Morgan.
– Avant, murmura-t-elle en relevant la tête. Pas à cause de.
Le fait qu’il se renfrogne stabilisa son rythme cardiaque.
– Ce n’est pas un champ de force contre les détraqués. C’est une bague. Un symbole. Une satanée question à laquelle j’aimerais que tu répondes.
Elle se sécha le visage.
– Tu n’as pas posé de question. Tu as fait une déclaration. Attends.
Elle leva la main avant qu’il n’ait pu intervenir.
– C’est amusant. Ce matin à peine, je jardinais avec Gram, et une chose en entraînant une autre, j’ai lâché que j’étais amoureuse de toi. Ce n’est pas survenu en douceur. Je ne m’y attendais pas, je n’ai rien fait pour le provoquer. Je n’avais jamais éprouvé cela, mais j’ai su ce que c’était. Je pensais que tu allais me dire que tu préférais qu’on lève le pied.
– Absurde.
– Ah bon ? Peut-être. Accuse la vodka, c’était dans le deuxième cocktail en compétition. Je n’ai bu que celui-ci. Je ne suis pas amatrice de bourbon.
Sans cesser de la scruter, il sourit.
– Roi de la jungle, ajouta-t-elle.
– Pardon ?
– Tes yeux. Il est possible que tout ait commencé avec eux, en ce qui me concerne. Ou avec ta personnalité, ton effervescence, ton goût pour faire plaisir aux gens. Disons que ce sont les yeux, décida-t-elle quand il rit. Des yeux de tigre, ai-je songé en te voyant. Les lions sont les rois de la jungle, mais qu’importe. Cette bague. Je ne sais pas comment dire… tu m’offres cette bague parce que je comprends le pouvoir et la signification de ce symbole. Ce symbole en particulier.
– On m’a déconseillé de me mettre sur un genou.
– Oh, évite. Tu serais ridicule. Et reste sur ta chaise pour l’instant, je m’efforce de rester cohérente. Le mariage… Miles, j’ai vu par moi-même à quel point ma mère s’était plantée. Et l’une des raisons était moi. Un enfant, rectifia-t-elle avant qu’il n’ait pu contester. Une fille, en tout cas. Tout ça pour dire que c’est important que nous sachions comment…
– Je veux avoir des enfants. C’est là où tu veux en venir. Au pluriel. Fille ou garçon, ça m’est égal. Je veux des enfants, une famille. Avec toi. La maison est vaste. Remplissons-la.
À présent, les larmes lui brouillaient la vue.
– J’en ai envie, tellement. Avec toi.
– Mettons le reste à plat. Si tu désires ouvrir ton bar, tu laisseras un vide énorme à l’hôtel. Mais la décision te revient entièrement. Et je te soutiendrai. La famille aussi, si cela te tracasse. Mais tu dois comprendre que, de toute façon, Après est à toi.
Elle avait tout planifié, avec tant de soin depuis des années. Puis tout avait basculé.
Et maintenant ?
– Après est ce que je veux.
– D’accord, bien. Tu devras participer aux réunions de famille.
– C’est vrai ?
– Ça fait partie du lot. (Il hésita, si peu qu’elle aurait pu ne pas le remarquer. Mais elle le remarqua.) C’est un lot conséquent, Morgan.
– J’aime les gros lots. Ta famille est au courant, puisque tu leur as demandé cette bague.
– Ils savent. La tienne aussi.
– Tu leur as dit ? Évidemment, tu l’as annoncé à ces dames.
Bouleversée, elle essuya ses larmes.
– Juste… ne bouge pas, veux-tu ? Attends que je reprenne mes esprits. Il n’est pas question que je fonde en larmes quand tu me passeras cette bague au doigt. Pas cette bague.
– Alors dépêche-toi.
– Rozwell.
– Non, répondit-il sur un ton sans appel. Ne l’amène pas dans cette discussion. Il n’a pas sa place dans ce moment. Là, il s’agit de toi et moi.
– Tu as raison. Tu t’es vraiment lancé parce que je suis éméchée ?
– Oui.
– Ah, j’adore ! Mais tellement. Même si concrètement, tu n’as pas demandé, la réponse est oui, que je sois soûle ou sobre. Tu peux te lever à présent.
Elle se leva en même temps que lui et tendit sa main gauche. Il glissa l’anneau à son doigt et la bougea un peu.
– Elle est un peu trop grande pour toi. Nous la ferons resserrer.
– Je pourrais rester comme ça, dit-elle en serrant le poing. Éternellement.
– Ouais, c’est une idée. J’irai plus tard au bureau demain. Nous irons chez le bijoutier à l’ouverture.
Il prit son poing, l’embrassa.
– Elle devrait convenir, étant donné que tu es la bonne.
Il ôta la bague et lui passa à l’index.
– Là, ce n’est pas trop lâche. Porte-la à ce doigt jusqu’à demain.
– Tu as des solutions pour tout, murmura-t-elle.
Il pencha son visage vers le sien. Le baiser embrasa tout en elle, réveilla chaque fibre de son être. Elle avait l’amour, et la promesse de bâtir une vie sur l’amour.
Non, elle ne mettrait pas Rozwell sur le tapis. Mais maintenant elle savait, sans l’ombre d’un doute, qu’elle ne reculerait devant rien pour défendre la vie qu’ils s’étaient promise.
– Tu peux me le redire.
– Te redire quoi ?
Elle prit son visage entre ses mains.
– Miles.
– Je suis amoureux de toi. Il serait bon que tu saches que je ne l’ai jamais dit à une autre femme. Tu es la première.
– C’est mon rôle de veiller à ce que je sois la dernière. Je t’aime, Miles. Tu es mon premier aussi.
Il appuya son front contre le sien.
– Alors j’ai aussi des devoirs, dit-il en la soulevant entre ses bras. Il convient de conclure l’affaire.
– Ce serait bien.
– Je pense que le mieux serait de repartir de là où nous avons commencé.
Elle rit pendant qu’il la portait vers le canapé.
– Une autre chose que j’aime en toi. Tu es tellement sentimental.
– Pragmatique. Le canapé est tout près.
– Sentimental pragmatique.
Il culbuta avec elle sur le canapé.
– Plus un mot maintenant, dit-il en soulevant son tee-shirt. Que je me concentre sur cet accord à finaliser.
Dans la matinée, encore en proie à l’exaltation, Morgan attendait que le bijoutier mesure son doigt et mesure la bague.
Quand Miles lui proposa une bague temporaire, elle frôla la crise de larmes.
– Je peux patienter. Elle vaut bien l’attente.
– Vous souhaitez peut-être choisir vos alliances pendant ce temps, leur suggéra la vendeuse, tout sourire. Nous les adapterons à votre doigt.
– Pourquoi pas. Qu’en penses-tu ? Veux-tu une alliance ?
– Autant que je ne reparte pas les mains vides, décida Miles. Quelque chose de simple. Pour moi, ce qu’il y a de plus simple. Un anneau sans fioriture. Pas de pierre.
– Nous pouvons tous les deux rester sur quelque chose de simple.
– Vous pouvez, dit la bijoutière au grand sourire. Mais si vous me permettez une suggestion ? Avec une superbe bague de fiançailles ancienne, un bijou de famille, une alliance rétro serait idéale. Nous en avons quelques-unes dans cette vitrine.
Par ces quelques mots, elle attira Morgan vers la vitrine sous clé.
– Oh, elles sont éblouissantes.
Miles repéra celle sur laquelle son regard était tombé. Et c’est celle qu’il montra.
– Celle-là.
– Miles…
– Un excellent choix.
La vendeuse s’empressa de déverrouiller la vitrine.
– Elle date de la même période que le solitaire. Anneau en platine. Bague d’éternité à double rangée, deux carats. De cette façon, le solitaire ne l’éclipsera pas. Ils se complèteront.
– Voyons ce que ça donne.
La vendeuse, qui connaissait son métier, tendit la bague à Miles.
– À vous l’honneur. Ce sera un bon entraînement. Et elle convient à la perfection. Vous avez les mains qu’il faut. De longs doigts tout fins.
– Elle te va bien.
– Elle irait bien à n’importe qui. Mais…
– Elle ne te plaît pas ?
– Elle est magnifique. Bien sûr, elle me plaît. Qui ne l’aimerait pas ? Mais tu n’es pas obligé de…
– Nous la prenons. Et l’autre, pour homme.
– Oh mon Dieu.
« Expéditif », songea-t-elle. D’une rapidité à toute épreuve mais tellement approprié.
– Je crois que j’ai besoin de m’asseoir, bredouilla Morgan.
– Tu peux le supporter. Rends la bague. Tu ne l’auras pas avant l’accord définitif.
– Je vous l’emballe. Quel modèle ravissant ! Et il faut vérifier si nous avons votre taille dans le modèle homme. Vous avez la possibilité de graver quelque chose à l’intérieur. Sans frais.
– Non, nous allons juste…
– Allez chercher sa taille. Paie mon alliance, Miles. Ensuite tu pourras t’en aller. L’hôtel a besoin de toi, lui dit Morgan. Je règle ton alliance, c’est la coutume. Et j’ai mon mot à dire, si je souhaite graver quelque chose dans l’anneau.
– C’est moi qui la porterai.
– Ouais, dit-elle en l’attirant vers elle pour l’embrasser. Et tu seras coincé.
Et elle savait exactement ce qu’elle voulait graver.
« Un accord est un accord. »
Après le bijoutier, elle se rendit directement à Crafty Arts. Elle vit sa mère en premier, qui bavardait avec un couple de clients. Puis Audrey la remarqua. Elle s’immobilisa, et sitôt qu’elle découvrit l’expression de sa fille, elle se mit à sautiller sur place avant de se précipiter vers Morgan pour l’étreindre.
– C’est arrivé. C’est arrivé. Montre-moi… où est la bague ?
– Chez le bijoutier, pour la resserrer. D’une demi-taille. Il faut compter quelques jours. Mais je l’ai en photo.
– Elle a une photo ! Je peux en parler, je peux l’annoncer ? J’en ai trop envie. Autorise-moi, dit-elle quand Morgan se mit à rire. C’est ma petite fille, elle vient de se fiancer.
Toutes les femmes présentes dans la boutique se mirent à applaudir. Quelques-unes approchèrent pour découvrir la bague.
– Je ne l’ai qu’en photo. Je l’ai donnée à ajuster.
Elle leva son téléphone.
– C’est quoi tout ce boucan ? râla Olivia en descendant l’escalier.
Elle marcha vers Morgan et l’embrassa sur les deux joues.
– C’est un homme bien, il te mérite presque. Mimosas offerts par la maison, pour le personnel et les clients ! Trinquons à un courageux nouveau départ.
Rozwell honnissait le Nevada. Il exécrait ce foutu désert, il abhorrait cette bicoque crasseuse et moche dans laquelle il était contraint de croupir, il méprisait la cicatrice plissée et croûteuse sur son bras.
Par-dessus tout, il détestait la solitude, l’isolement, le néant à perte de vue.
Il avait des œufs. Tellement qu’il ne pouvait plus en avaler.
Il était obligé de se faire à manger, de laver sa vaisselle, et de ça aussi, il n’en pouvait plus. Il avait ouvert des boîtes de conserve, quantité de boîtes, et même essayé de cuire à la poêle des morceaux de poulets sortis du congélateur.
Il s’était retrouvé avec de la viande calcinée à l’extérieur et rose à l’intérieur. Ça aussi, il détestait. Il se débrouillait mieux avec le riz, en suivant pas à pas les instructions sur Internet.
Il avait accommodé quelques steaks hachés avec ce qu’il pensait être du bœuf, du moins espérait-il que ça en soit. Hélas, il manquait des pains à hamburger.
Il avait aussi consommé tous les produits frais, les œufs et la nourriture en boîte que son hôte avait laissés. Et il savait qu’il lui faudrait faire un saut en ville, pour s’approvisionner en aliments à réchauffer. Et à grignoter.
Quelle importance qu’il n’ait pas retrouvé son poids ? Peut-être même qu’il avait encore grossi. Et alors ? Quand il retournerait à sa vie, il se remettrait en forme.
Il n’avait rien d’autre à faire que manger, étoffer ses recherches, bidouiller le matériel électronique, regarder la télévision sur son ordinateur et manger encore.
Comme il avait oublié de donner de l’eau à la chèvre, il avait dû traîner la chose éteinte et inutile jusqu’à Jane. Ou ce qui restait d’elle, et qui empuantissait tellement qu’il avait failli rendre son petit déjeuner.
Il avait acheté des draps et des serviettes, mais sans sèche-linge, tout était rêche. Alors il devait dresser une liste, aller en ville.
En premier, manger. Et l’alcool commençait à manquer. Peut-être qu’il pourrait prendre un repas correct à Two Springs – un repas qui n’imposerait pas de cuisiner ou de faire la vaisselle. Personne ne le cherchait dans ce désert paumé, néanmoins il resterait vigilant. Il ferait profil bas, même s’il se languissait du bruit et du mouvement de la foule.
Discuter avec des gens lui manquait, même s’il ne partageait jamais rien d’autre que des mensonges finement élaborés.
Il se surprit à parler tout seul, tenta d’arrêter. Mais comme les chips, c’était trop lui demander.
Rédiger une liste, aller en ville, prendre un repas, faire des provisions, revenir.
Marmonnant pour lui-même, il tournait en rond dans le chalet, devenu sa cage – abstraction faite de la pièce attenante. À cette idée, il entra dans cette annexe qui avait le pouvoir de l’apaiser.
Il avait décroché les images de Jésus parce qu’il n’aimait pas qu’un type assez stupide pour finir cloué à une croix le regarde avec une lueur semblable à de la pitié dans les yeux.
Il s’assit – un homme en surpoids, au visage et au ventre rebondis, qui sentait la sueur, la poussière et portait des vêtements mal lavés. Les racines se voyaient à la base de ses cheveux teints. Ses ongles avaient besoin d’être coupés.
– Je vais juste regarder comment se porte notre chère amie Morgan. Voyons ce que devient cette salope maigrichonne.
Il vérifia ses dépenses usuelles, ses paiements par carte. Courses, assurance, gaz, le paiement mensuel à sa grand-mère l’avare. Et fronça les sourcils en découvrant une dépense de plus de sept cents dollars chez un bijoutier de Westridge.
– C’est quoi tout ça, Morgan ? On devient dépensière ? Ce n’est pas acceptable. Non, non, non. Pas quand je suis coincé dans ce trou à rats. Tu as urgemment besoin d’une piqûre de rappel. Attends un peu que je me manifeste.
Adossé sur sa chaise, il tambourinait sur la table en bois brut avec ses ongles négligés.
– Réfléchissons.
Les yeux fermés, il faillit s’assoupir. Il se secoua, se gratta le ventre.
Il utilisa ses coordonnées bancaires pour commander des vêtements coquins. Après tout, c’était une traînée. Puis sur un autre site, il sélectionna tout ce qui lui attirait le regard. Des sacs-poubelle parce qu’elle était pourrie, des désodorisants parce que les ordures, ça schlingue. Chaque fois, il veillait à rester sous la barre des cinq cents dollars.
Il se laissa emporter par l’amusement et s’orienta vers un fleuriste en ligne pour lui commander une couronne mortuaire assorti d’une carte à son nom : « Morgan, n’oublie jamais. »
– Ça fera l’affaire. Ouais, ça m’a l’air pertinent.
Ce moment de divertissement le mit en appétit. Il y remédia avec une conserve de chili. Sans s’embêter à le réchauffer, il mangea directement dans la boîte.
– Encore quelques semaines. Juste pour être sûr. Sûr et certain.
Bientôt, il reprendrait la route, en direction de l’est. Avec de la chance, il arriverait au bon moment pour observer les couleurs de l’automne dans le Vermont. C’était l’atout majeur de la région, non ? Profiter du spectacle des couleurs, et l’éliminer. L’éliminer pour boucler l’affaire, reprendre son dû.
Il lança la boîte vide vers la poubelle, lécha la fourchette.
– Quand elle aura payé sa dette, retour à la belle vie. Elle porte la poisse. Oiseau de malheur.
Le ventre plein, il décida de faire la sieste. Demain, il terminerait sa liste et ferait ses courses en ville. Il ne se sentait pas d’humeur à se préparer pour sortir. Demain, ce serait aussi bien. Demain signifiait un jour de moins jusqu’à celui où il prendrait les choses en main.
Pendant qu’il ronflait sur les draps qu’il avait trempés de sueur la nuit passée, Beck et Morrison traversaient Gabbs et roulaient vers Two Springs.
Ils vérifièrent deux motels excentrés, le seul hôtel à douze chambres de la ville, les commerces et les points de restauration. Ils se réunirent avec la police locale.
Cela remplit la majeure partie de la journée, sans résultat.
Dans la soirée, ils s’installèrent dans un petit restaurant à l’air climatisé salutaire et furent surpris que les enchiladas soient aussi savoureuses.
– Quentin, nous n’avons pas fait fausse route. Il n’y a eu aucun signe de lui à Washington depuis que nous nous sommes orientés vers le sud.
– Pas de signe de lui non plus dans ce coin.
– Pas pour l’instant. Malgré tout, je sens que nous suivons la bonne piste.
– Peut-être qu’il se planque pour de bon. Qu’il s’octroie une année sabbatique. Ou que nous ne nous plantons pas tout à fait, mais qu’il a bifurqué vers l’est. Le Montana, le Colorado, l’Arizona.
– Faisons ça. Creuser un jour de plus, réserver deux chambres, tout remettre à plat, dormir un peu. Repartir d’un bon pied demain, explorer la piste de la forêt nationale, briefer les gardes forestiers. Si nous faisons chou blanc, le moment sera venu de prendre quelques jours de repos. J’ai envie de dormir dans mon lit, chez moi, avec mon mari.
– Un dernier jour, concéda-t-il. Une pause ne nuira pas. Histoire de nous clarifier l’esprit, éventuellement de trouver un nouvel angle d’attaque. Tee, je commence à avoir l’impression d’être un chien qui essaie d’attraper sa queue. Je pense que nous avions raison, il essayait de nous attirer vers le nord. Sur ce point, les soupçons se confirment. Mais quelque chose nous échappe. Tout de même, il n’a été vu nulle part.
– Un jour de plus, on souffle un peu et on s’y recolle. Vu que nous restons ici cette nuit, prenons une bière.
– Rien à redire à ça.
Très en avance à l’hôtel, Morgan toqua à la porte de Lydia. Elle savait que la matriarche était dans son bureau, tout comme elle savait que la nouvelle s’était déjà ébruitée. Elle avait pensé attendre que la bague soit prête, mais comme tout le monde savait, repousser le moment ne présentait guère d’intérêt.
– Entrez !
Elle ouvrit la porte.
– Auriez-vous une minute ? J’ai rendez-vous avec Nell dans un petit moment, mais je tenais à vous voir en premier, sans vouloir vous déranger.
– Bien sûr, entrez. Asseyez-vous. C’est pour moi l’occasion de vous dire que Mick et moi sommes ravis.
– Merci. Merci beaucoup. Surtout, je voulais vous remercier… j’avais rédigé un discours on ne peut plus cohérent et sincère. Je l’ai répété. Mais il s’est évaporé. Je ne peux pas vous dire à quel point je suis touchée que vous me confiez la bague que Mick vous a offerte. Celle que vous avez portée toutes ces années. Je vous promets de la chérir, et de faire tout mon possible pour être une partenaire convenable pour Miles.
– Il n’aurait pas demandé la bague si je n’avais pas pu avoir confiance en vous. Et je ne l’aurais pas donnée de mon plein gré si je n’avais pas eu la certitude que vous chéririez Miles.
– Je le chérirai. Je le chéris. La bague est magique. Ça peut sembler ridicule mais…
– Pas du tout.
Les lèvres de Lydia, rehaussées de ce rouge qui était sa signature, s’étirèrent en un sourire d’une profonde chaleur.
– Pas pour moi. Et cela me rend extrêmement heureuse de savoir que vous la porterez, en sachant que vous l’avez senti aussi. Les Nash et les Jameson. Pour tout vous dire, cela ne m’étonne pas. Votre grand-mère et moi prendrons un malin plaisir à vous asticoter, Miles et vous, avec l’organisation du mariage. À ma demande, il m’a assuré que vous souhaitiez garder la gestion d’Après.
– Si possible.
– De ce fait, vous serez attendue à la réunion de famille de septembre, compte-rendu en main. Nell vous présentera la procédure dans les grandes lignes.
– Je serai là, dit-elle en se levant. Merci pour tout.
– Revenez quand la bague aura été resserrée. J’aimerais la voir sur vous.
– Je n’y manquerai pas.
– Oh, et Morgan. J’ai apprécié que vous sortiez le service de vaisselle de fête et que vous présentiez les serviettes avec goût. Ce sont les petits détails qui font que l’on se sent chez soi. Vous avez déjà un pied à la maison.