N'oublie jamais
Chapitre Deux
Elle consacra la matinée du samedi à la maison. Lessive, ménage, rêver d’abattre la cloison, de repeindre et de remplacer les plans de travail. Elle fit les courses de la semaine, y compris celles de Nina, et punaisa le ticket de caisse au tableau de la cuisine pour leur comptabilité mensuelle.
Dès que Nina rentra de la jardinerie dans l’après-midi, avec une cagette de pensées ainsi que des sacs de terreau et de tourbe, elles sortirent les pots de la réserve. Un jour, songea Morgan, elle poserait des jardinières aux fenêtres. Ainsi que des volets neufs et un petit porche d’entrée.
D’après ses calculs, elle aurait les moyens de s’offrir tout cela au printemps prochain. Pour l’instant, des pensées en pots la satisfaisaient.
– Parle-moi de ce Luke.
Son sweat à capuche fermé pour se protéger du vent du début de printemps, Morgan tassa le terreau autour des pensées radieuses.
– Il n’y a pas grand-chose à dire. Il bosse dans l’informatique, et il doit toucher sa bille sinon sa direction ne l’enverrait pas plusieurs mois en déplacement pour « développer un territoire », ou je ne sais trop quel terme ils utilisent. À part ça, il s’habille bien. Sans prétention, juste bien.
– Tu as dit qu’il était sublime.
– Je l’ai dit, parce que c’est vrai. Bien éduqué, amical. Il se limite à deux bières. Je vais partager une pizza avec un homme de passage, Nina. Nous n’allons pas choisir un service en porcelaine.
Nina remonta son bob sur son front.
– À quand remonte ton dernier rendez-vous ? Pour une pizza ou autre ?
– Ne commence pas.
– Faut dire qu’à chaque fois, tu te débines. Pourquoi as-tu accepté, cette fois ? Parce qu’il est sublime ?
Morgan haussa les épaules, un peu contrite.
– Ça ne coûte rien de le voir. Je sais aussi être superficielle. En vérité, il est intéressant, et il ne fait pas que parler. Il écoute. C’est agréable. Je le trouve sympa.
– Et temporaire.
– Certes, et temporaire, ce qui est un atout en ce moment. J’apprécierai le long terme dans, disons, cinq, six, voire sept ans.
Ses yeux vert bouteille se firent rêveurs.
– Tomber amoureuse, prendre son temps, songer à construire une famille. Je dois d’abord m’installer dans ma vie. Purée, ces fleurs sont trop mimis ! J’ai été vraiment maline en choisissant une paysagiste comme coloc.
– La plus maline. Quand je me mettrai en couple, et Sam est clairement en première ligne, je veux un grand jardin délirant. Donc il me faut du terrain. Une petite maison, ça m’est égal, mais avec un immense parc.
Elle s’allongea dans l’herbe fraîche.
– Des arbres d’ombrage et d’ornement, des sentiers qui serpentent entre les pelouses de fleurs à couper et les prairies. Des nichoirs extravagants, des fontaines et des plans d’eau.
Morgan s’étendit à côté d’elle.
– Posons un nichoir extravagant. Je ne sais pas en quoi consiste une pelouse de fleurs à couper, mais maintenant j’en veux une.
– Je peux t’arranger ça, dit-elle en pressant la main de Morgan. J’adore ce petit coin de nature. C’est pas l’immense parc de mes rêves mais il est bourré de potentiel. Surtout depuis que tu me laisses les commandes.
– Chacune son domaine d’expertise.
– Tu devrais inviter le Mec Sublime à dîner à la maison.
– Nous ne cuisinons pas.
– Nous sommes capables de bidouiller un repas. Je demanderai à ma mère une recette simple qui en jette. Rangeons tout ça, et après nous irons choisir ce que tu porteras pour ton rencard.
– Nina, ce n’est qu’une pizza.
– Aujourd’hui une pizza, demain, qui sait ? Chacune son domaine d’expertise, lui rappela Nina en se redressant. Les rencards, c’est mon domaine. Je penche pour sexy-cool pour ton rendez-vous pizza avec le Sublime Nomade.
– Il est possible que je ne possède rien dans ce registre.
– Crois-moi, je peux aussi t’arranger ça.
Morgan se demanda si le Sublime Nomade ferait un saut au Round au cours de la soirée du samedi. Puis, déçue de ne pas le voir, elle s’interrogea sur ce que cela disait d’elle.
C’était aussi bien, considérant qu’elle n’eut pas une seconde pour souffler. En plus de quoi elle accepta de remplacer le dimanche après-midi le barman opéré en urgence d’une appendicectomie.
Elle se rendit directement au bar après avoir déjeuné avec la famille de Nina. Ils avaient ri comme des bossus autour d’une délicieuse paëlla.
Le lundi, elle rentra du bureau à vélo. Comme elle avait passé une partie de son bref temps de repos du week-end à revérifier ses finances, en incluant des projections de ses futurs achats, elle avait consulté son employeur sur les coûts à prévoir pour démolir un mur et rafraîchir la cuisine – c’est-à-dire actualiser les appareils électroménagers, les plans de travail et les placards. La totale.
Ce chiffre en tête, tout en pédalant, elle ajusta ses projets à son budget. Repeindre les placards au lieu de les remplacer – dans un premier temps, étant donné qu’elle refusait de faire une croix sur l’îlot de cuisine de ses rêves.
Pendant qu’elle attachait sa bicyclette, Nina se matérialisa sur le perron.
– C’est juste, niveau timing.
– J’ai une heure et demie devant moi. Presque.
– Ramène-toi, amiga mía. On a du pain sur la planche. Je dois te maquiller.
– Je sais me maquiller.
– Tu sais te maquiller pour aller au bureau et ajouter une discrète touche de séduction pour servir au bar. Mais maîtrises-tu la version sexy-cool pour un dîner pizza ?
– C’est très spécifique, mais probablement que oui.
– « Probablement » ne suffit pas, déclara Nina, un doigt en l’air. Ma salle de bains. J’ai tout préparé. Même le tabouret, vu que tu mesures quinze centimètres de plus que moi.
– Seize.
– Te gêne surtout pas pour remuer le couteau dans la plaie.
Nina étant ainsi faite, elle prit la moitié du temps dont Morgan disposait pour parfaire sa mise en beauté.
– Mon visage s’est alourdi de deux kilos.
– Chaque gramme en vaut la peine. Regarde-toi. Tu as de beaux yeux verts, mais maintenant ils sont extraordinaires ! Ce que je suis douée, punaise.
Incontestablement. Les yeux de Morgan paraissaient immenses, d’un vert plus intense, et sa peau fraîche comme la rosée malgré (ou grâce ?) les innombrables superpositions et mélanges de cosmétiques.
– Le gloss rouge est impeccable, décréta Nina en examinant le résultat dans le miroir. Le mat aurait fait trop vamp. Ça, c’est top. Tes lèvres sont parfaites, charnues juste ce qu’il faut, et juste assez larges. File t’habiller.
– Que fais-tu ce soir ?
– Je reste à la maison.
Nina la suivit dans sa chambre, histoire de s’assurer que Morgan porte la tenue qu’elle avait sélectionnée.
– C’est vrai ?
– J’ai plein de restes que ma mère m’a donnés hier soir. Je m’accorde une soirée repos et soins de beauté. Un bain à bulles, un masque sur les cheveux et sur le visage. Un long bain à bulles, avec un verre de vin et des bougies. Une soirée à me chouchouter. Ensuite je veux que tu me racontes ta soirée en détails.
– On va juste manger une pizza.
Et voilà que tous ces préparatifs la rendaient nerveuse.
– Il faut bien commencer quelque part. Bon sang, t’as des fesses d’enfer, ajouta-t-elle quand Morgan se tortilla pour enfiler son jean. Des jambes fuselées qui se terminent par un minuscule popotin.
Morgan jeta un regard par-dessus son épaule en remuant son postérieur.
– Tu me dragues ?
– Si le Nomade ne le fait pas, c’est qu’un truc cloche chez lui.
– Je ne cherche pas un plan cul, rappela Morgan en mettant un tricot bleu vif. Bon, ça dépend, un subtile frôlement serait acceptable.
Sous le regard attentif de Nina, elle ôta ses clous d’oreille pour mettre des pendants, chaussa ses plus belles bottines, puis enfila sa veste en cuir gris souris, un cadeau de Noël de sa mère.
– Je suis potable ?
– La séductrice cool personnifiée. Traverse le nuage, indiqua Nina en vaporisant l’air avec un petit flacon qu’elle sortit de sa poche.
Levant les yeux au ciel, Morgan s’exécuta.
– Top. Maintenant, prenons un verre.
– Je prendrai un verre de vin au dîner.
– Tu vas en avaler un quart tout de suite, histoire de te décontracter. Et si tu pars en vrille et que tu en bois deux au dîner, emmène ton rencard se balader dans Market Street, autour du parc et de la mare. Réflexion faite, il te manque mon écharpe bleue à fleurs. Ce sera la petite touche en plus.
À sept heures tapantes, bien que Nina martelât qu’il était essentiel de se faire désirer, elle poussa la porte de chez Luigi.
L’air bourdonnait de ce qu’il fallait de monde et embaumait la sauce, les épices et le fromage fondu.
Non sans soulagement, elle vit Luke installé dans un box. Le sourire qu’il décocha sitôt qu’il la vit ne fit pas de mal à son amour-propre, loin de là.
Il se leva pour l’accueillir, lui prit la main et posa un léger baiser sur sa joue.
– Tu es rayonnante. On peut se tutoyer ?
– Bien sûr. J’espère que tu ne m’as pas trop attendue.
– J’arrive à l’instant. Jolie veste, observa-t-il en l’aidant à la retirer.
– Un cadeau de ma mère.
– Elle a très bon goût. J’ai commandé une bouteille de rouge en arrivant. Ça te va ? Sinon, c’est toujours possible de changer.
– Le rouge, c’est parfait.
Il hocha la tête.
– Comment était ton week-end ? demanda-t-elle.
– Productif. J’ai suivi ton conseil, je me suis baladé au Inner Harbor.
Quand la serveuse apporta le vin, il lui décocha son sourire renversant.
– Avez-vous fait votre choix ?
– Pas encore. Vous nous accordez quelques minutes ?
– Sans problème. Prenez votre temps.
Luke leva son verre.
– À une agréable soirée en bonne compagnie. Je craignais vraiment que tu changes d’avis.
– Et louper une pizza gratuite ?
Il rit.
– Quels assortiments aimes-tu ?
– Un peu tous. Avec la pizza, on ne peut pas se tromper.
– Nous sommes sur la même longueur d’ondes. Alors, et toi ? Ton week-end ?
– Productif aussi. Nina m’a aidée à planter des pensées. Elles me donnent le sourire chaque fois que je rentre ou que je sors de la maison.
– La colocataire employée à la jardinerie.
– Exactement.
– Vous êtes de bonnes amies.
– C’est une super amie.
Sa première amie durable de toute sa vie de bohémienne.
– Cohabiter avec quelqu’un dont le rythme est complémentaire, c’est le paradis. Elle est généralement partie avant que je me lève pour aller au bureau. Et couchée quand je rentre du Round.
– Ça aide, je suppose. Considérant vos horaires respectifs, avoir chacune son moment de tranquillité facilite les relations.
– Tout juste. De cette façon, quand on est en même temps à la maison, on s’apprécie encore plus. N’est-ce pas déroutant de changer régulièrement de routine, de voisins, d’amis ?
– Pour l’instant, ça me convient.
Il s’adossa, bien dans ses baskets, sûr de lui. Ce qu’elle trouvait extrêmement attirant.
– Un jour, j’imagine que j’aurai envie de me fixer, de m’installer. Mais j’ai la chance de voir du pays, de rencontrer des tas de gens intéressants, dit-il, son sourire éblouissant reparaissant de manière fugace. Comme toi.
Il avançait à un bon rythme, estima-t-elle. Pas trop dragueur.
– Tu dois aimer ton métier. Donc tu as sûrement du talent.
– J’aime mon métier. Concevoir des systèmes adaptés à chaque client. Résoudre des problèmes, faciliter le quotidien des gens, élargir leurs horizons. Si tu me montres ta maison un jour, je te donnerai des idées.
– Sait-on jamais.
Il lui sourit de nouveau.
– Alors, la pizza.
Au final, elle but deux verres de vin et se délecta de chaque minute. Il partagea des anecdotes sur sa vie, le dispositif de technologie intelligente qu’il avait imaginé pour un ranch à Butte, Montana, en regardant les bisons paître dans le champ.
De son côté, il l’écouta décrire son projet de remodelage de cuisine et émit même quelques suggestions. Certaines suffisamment pertinentes pour qu’elle les ajoute à sa liste d’espoirs et de rêves.
C’est lui qui proposa de sortir marcher.
Le vent du soir picotait les joues, mais c’était plaisant après la touffeur du restaurant. Et cela faisait une éternité qu’elle ne s’était pas baladée avec quelqu’un, encore plus main dans la main.
Il était presque dix heures, bien plus tard que ce qu’elle avait prévu, quand il la raccompagna devant sa voiture.
– J’aimerais te revoir. Non que je n’aime pas rester perché sur un tabouret de bar pendant que tu bosses. Mais j’aimerais te revoir à l’extérieur. Mon emploi du temps est flexible. Je m’adapterai au tien.
Peut-être que Nina s’était introduite dans sa tête, car elle se surprit à l’inviter à dîner.
– Lundi prochain, chez moi. C’est ma soirée de liberté.
– Tu cuisines ?
– Pas tous les jours. Mais je l’ajoute à ma liste de choses à apprendre.
– Nina cuisine ?
– Non plus, mais sa mère nous montrera comment préparer un truc sur-le-pouce, si tu es prêt à courir ce risque.
– Aventureux est mon second prénom. Sept heures, c’est OK pour toi ?
– À sept heures, génial.
– Je serai là. Ton adresse ?
Elle lui prit son téléphone et l’enregistra dans ses contacts.
– Je t’enverrai l’itinéraire.
– Je suis pote avec M. Google. Je passerai au bar entretemps. Peut-être même que je tenterai ma chance aux fléchettes.
– Roddy est imbattable.
– Il faut savoir prendre des risques.
Il se pencha, et se produisit ce qui méritait le titre de subtil frôlement. L’effleurement savamment dosé de ses lèvres sur les siennes. Sans appuyer, mais grisant. Le petit frisson qu’elle n’avait pas ressenti depuis très, très longtemps apporta un parfait point final à la soirée.
– Bonne nuit, Morgan.
– Dors bien. J’ai passé un excellent moment.
– Moi aussi. Sois prudente sur la route.
Elle roula avec prudence, même si elle planait, encore sous le charme de leur baiser.
Et lorsqu’elle rentra, encore rêveuse, Nina – radieuse après ses soins de beauté – l’attendait en pyjama.
– Au premier coup d’œil, je sais que ce premier rencard était une réussite. Raconte ! Il t’a draguée ?
– Juste ce qu’il faut. Il me plaît beaucoup.
Soupirant de bonheur, elle se laissa tomber dans un fauteuil.
– Il n’est pas compliqué et c’est amusant de discuter avec lui. Tous ces endroits qu’il a visités, il en parle divinement bien. Et il sait écouter.
Elle haussa les épaules et les relâcha.
– Et quand il m’a embrassée, au moment de se séparer, mon ventre a frémi.
– Quel genre de baiser ? Décris-moi.
– Je dirai doux, qui laisse rêveuse. Sans pression ni explosion de désir. Juste spontané et émouvant. Je l’ai finalement invité à dîner lundi prochain.
Nina se leva d’un bond et effectua une petite danse.
– Trop bien ! Il ne t’a pas droguée, quand même ? Il n’a pas pris le contrôle de ton esprit ?
– Il est gentil, beau gosse et intéressant. La totale.
– Ça fera l’affaire. Maman nous conseillera pour le dîner. Ou veux-tu que je disparaisse lundi ?
– Surtout pas, répondit-elle du tac-au-tac. Reste. Je ne l’aurais pas invité si je ne t’avais pas eue avec moi.
– Je propose à Sam de se joindre à nous ?
– Bonne idée, ça équilibrera, en quelque sorte. Nina, ne préparons rien de sophistiqué. Juste un dîner tout simple. En toute décontraction.
– Décontracté mais sexy. C’est notre crédo.
– Au pire, nous ferons livrer, dit-elle en se levant du fauteuil. Je vais me coucher. Ne tarde pas trop, toi non plus. Tu commences à huit heures demain.
– Je ne tarderai pas. J’envoie juste un SMS à ma mère, pour qu’elle réfléchisse au menu. Je ne te souhaite pas de faire de beaux rêves, c’est gagné d’avance. À demain. J’ai trop hâte de rencontrer le type que Morgan Albright a invité à dîner !
Luke fit une apparition au bar le mardi soir. Il se mêla à la conversation qu’elle tenait avec des habitués. Après quoi il s’exerça aux fléchettes avec une certaine habileté. Il consomma ses deux bières, ainsi que des ailerons de poulet.
– Tu t’es dégoté un mec, observa Gracie en remuant les sourcils.
– Impossible. Il ne reste que deux mois dans la région.
– J’ai dit un mec, pas un amoureux pour la vie.
Les lumières clignotant pour signaler le dernier verre de la soirée, Gracie étira ses épaules.
– C’est clair qu’il a du charme. Les charmeurs ne m’inspirent pas confiance. Il y a une quinzaine d’années, j’ai failli me marier. Avec un charmeur. Tellement charmeur qu’il est passé de mon lit à celui de ma cousine Bonnie.
– Par chance, il n’est pas question de mariage avec lui.
– Alors profite de ses atouts.
« Pourquoi pas », se dit Morgan quand il revint pour la soirée quiz. Sa participation lui valut des points bonus sur sa feuille de scores personnelle. De toute évidence, elle attirait un homme intéressant. Son planning ne laissait que peu de temps pour sa vie privée mais cela semblait leur convenir à tous les deux.
Pour autant, à la perspective de cuisiner, elle voyait approcher la soirée du lundi avec effroi – et avec anxiété, à cause du syndrome du second rendez-vous.
Elle libéra du temps, s’arrangeant pour rentrer du bureau une heure plus tôt. À vélo, l’air sensiblement adouci des prémisses du mois d’avril la revigora.
Au cours des semaines à venir, le printemps s’épanouirait dans une explosion de couleurs. Elle remarqua que les forsythias du voisinage laissaient éclater prématurément leur jaune vif, de même que le grand saule au coin de sa rue se parait de son halo verdoyant avant l’heure.
Dans son jardin, les tulipes dévoilaient leur rouge glamour et les azalées que Nina lui avait recommandées lors de leur première rencontre à la jardinerie bourgeonnaient. Leurs jolies fleurs roses apparaîtraient sous peu.
Pour absurde que ce soit, leur présence l’aidait à se sentir partie intégrante du voisinage.
Elle rangea son vélo, sourit à ses pensées et s’engouffra à l’intérieur, où la musique pulsait.
Manifestement, Nina s’était débrouillée pour rentrer encore plus tôt qu’elle. Morgan lança ses clés dans la coupelle sur la console de l’entrée, accrocha son blouson et son sac à main dans la penderie avant d’entrer dans sa cuisine en proie au chaos.
Nina, coiffée d’une queue de cheval, portait un tablier maculé de Dieu savait quoi – le tablier était un cadeau de la mère de Nina, qui en avait aussi offert un à Morgan.
Des bouteilles, des pots, des shakers encombraient leur piteux plan de travail. De là où se tenait Morgan, il semblait qu’un peu de chaque ingrédient mouchetait le tablier à bavette de Nina.
– J’ai réussi ! s’exclama Nina en écarquillant les yeux dans une mimique un peu démente. J’ai préparé la marinade pour les côtelettes. Je l’ai fait, Morgan, déclara-t-elle en ouvrant le frigo. Tu vois ?
Sur ses gardes, Morgan se pencha pour inspecter le bol en verre recouvert d’un film plastifié – bol emprunté à sa maman dans ce but précis.
– Je l’ai fait avec mes mains !
– Ça ressemble à une marinade, admit-elle avant de se pencher pour renifler, et ça en a l’odeur. As-tu besoin de t’asseoir ?
– Peut-être bien. Tu dois t’occuper des pommes de terre. Nous avons des hommes à dîner, donc viande et pommes de terre. Et comme nous sommes en avril, asperges. Et nous devons cuisiner tout cela, mettre la table et la décorer, puis nous préparer.
– Où avions-nous la tête ?
– Trop tard pour ça. La table, facile, tu gères. Mais si tu bloques, j’ai la solution. Sur HGTV, ils donnent plein d’idées pour dresser une table.
– Je peux préparer ces fichues patates. Si tu as réalisé une marinade, je peux découper des patates. Laisse-moi faire.
Sur ce, Morgan noua son tablier. Le temps qu’elle gratte les pommes de terre, les tranche en lamelles en suivant la recette de la mère de Nina, puis se tracasse de leur forme biscornue – pourquoi donc s’en souciait-elle ? – elle se réjouit que son tablier évoque un peu moins une toile de Jackson Pollock que celui de Nina.
Suivre les instructions à la lettre, ce n’était pas un jeu d’enfant, étant donné qu’à la place de mesures précises, la maman de Nina recommandait de se fier à ses yeux et à son nez.
Cependant elle se jeta à l’eau. Elle mélangea les épices dans un saladier, en humant et en observant. Puis après avoir versé tous les ingrédients, y compris l’huile, elle étala les lamelles de pomme de terre sur une feuille de cuisson et croisa les doigts.
Elle laissa à Nina le soin d’apprêter la table, l’embellissement étant son rayon, et s’attaqua au rangement de la cuisine, où elle excellait.
Déjà épuisée, elle quitta sa tenue de travail au profit d’un pantalon chino à mi-mollet et d’un tee-shirt rose vif. Elle se demandait, en toute sincérité, comment les gens réussissaient à reproduire ces corvées au quotidien. Sans oublier qu’il leur restait à cuire les asperges et à réchauffer les petits pains. Elle rattacha son tablier.
Nina, fraîche comme la rosée du matin, la retrouva dans le couloir.
– Pour l’apéro, juste des olives, du fromage et des crudités. De ce côté, tout est prêt. C’est dommage que la cuisine soit trop riquiqui pour nous quatre.
– Au printemps prochain, espéra Morgan. Tu sais que ça sent bon chez nous, Nina ? À croire que nous sommes les reines des fourneaux.
Côte à côte dans la cuisine, elles examinèrent l’intérieur du four par la porte vitrée.
– En plus, ça a l’air mangeable. Es-tu certaine qu’il ne faut pas cuire les asperges plus de dix minutes ?
– Maman sait, trancha solennellement Nina. L’important est de les équeuter avant de les ébouillanter, c’est-à-dire maintenant. Ensuite, vers sept heures quinze, nous les mettrons à cuire avec tout le naturel du monde. Tu t’occupes de quelle moitié de la cuisson ? Sautées ou vapeur ?
– Oh. Euh … vapeur.
– C’est aussi mon choix. Bon, à trois, proposa Nina avant de dévoiler son poing.
– La barbe, souffla Morgan quand la pierre de Nina écrasa ses ciseaux.
À sept heures tapantes, la musique n’était plus qu’un murmure, le four réglé sur gril, et les amuse-bouches disposés dans les plats.
On frappa à la porte.
– Disparition immédiate des tabliers ! ordonna Nina.
Elles ouvrirent ensemble la porte aux deux hommes qui se tenaient sur leur perron.
– Nous nous sommes garés en même temps.
L’adorable Sam, avec ses lunettes en écaille, offrit à Nina un bouquet de tulipes roses et à Morgan une bouteille de vin.
– J’inverse, dit Luke en tendant à Morgan un vase rond et transparent rempli de jacinthes violettes. Salut Nina. Luke.
Et il lui remit une bouteille.
Après les efforts et l’appréhension, finalement, la rencontre se déroula en toute simplicité.
Ils se serrèrent pour tenir à quatre dans la cuisine, dans le semblant de coin repas, avec leurs verres de vin. Luke et Sam sympathisèrent rapidement. L’informaticien et le gamer ultra-détendu avaient beaucoup en commun.
Espérant que la chance continue de leur sourire, Morgan fit fondre une noix de beurre dans un faitout pour faire sauter les asperges.
– Rien de tel qu’un repas fait maison quand on est en déplacement, dit Luke en posant un petit baiser sur sa joue. J’apprécie vraiment.
– Prions pour que cela aboutisse à un repas fait maison, pas à un appel à l’aide.
Il rit.
– Ça sent super bon. Ça t’ennuie, si je me rafraîchis un peu ?
– Fais comme chez toi. Dans le couloir sur la gauche du salon. La porte de droite.
– Minuteur réglé sur dix et prêt à démarrer, annonça Nina, le bras de Sam s’enroulant autour d’elle.
– Je n’en reviens pas que vous ayez préparé tout ça, les filles. Après une journée de boulot, vous avez cuisiné en rentrant.
– Attends de goûter, souligna Morgan.
– Une journée à bosser, répéta Sam avant d’appuyer ses lèvres sur la tête de Nina. Et tu t’es donné tout ce mal pour nous nourrir.
Ravie, Nina leva son visage pour quémander un baiser.
– C’est parti mon kiki, fit Morgan en étalant les asperges sur le beurre fondu.
Elle régla la minuterie de son téléphone sur cinq minutes. Elle remua, les retourna, utilisa au mieux ses yeux et son nez pour doser le sel et le poivre. Pendant qu’elle s’affairait avec la poêle à frire, Sam aida Nina à sortir les côtelettes et les pommes de terre du four, avant de mettre les petits pains à tiédir.
– Travail d’équipe. Mes cinq minutes sont écoulées. À toi, Nina.
Elles échangèrent leurs places, Morgan arrangea les côtelettes dans un plat – emprunté à Maman – et fidèle aux instructions, elle ajouta du romarin pour assaisonner.
– Désolé, dit Luke en revenant. J’ai dû prendre un appel.
– Pas de souci, c’est bientôt prêt. Tout va bien ? demanda Morgan en se tournant vers lui.
– Juste un petit changement de planning pour demain. Dis-moi comment je peux me rendre utile.
– Tu peux décanter le vin, au cas où.
À table, le plat cuisiné et servi, Sam goûta la première bouchée.
– Miam, dit-il à Nina avant de sourire à Morgan. Miam aussi.
Nina mâcha un morceau de côtelette.
– Oh, punaise. On est douées, Morg. Pas vrai ?
– Aux repas faits maison ! Mesdemoiselles ? trinqua Luke en levant son verre de vin. Aux cheffes !
– Et à ma mère. Elle serait fière de nous, Morgan.
Malgré sa longue journée, Morgan savoura chaque instant. Un vrai dîner entre amis, sous son toit. Le tout premier sans plats à emporter ni livrés. Des conversations, des rires, la main de Luke touchant occasionnellement la sienne.
Elle trouva charmant que les hommes insistent pour se charger de la vaisselle, et se détendit après le repas autour d’un café et d’un gâteau à la crème – acheté en pâtisserie.
– Navré de casser l’ambiance. Cette soirée restera comme l’un des grands moments de mon séjour. Mais à cause du changement de planning, je dois me présenter sur le site à huit heures demain matin.
– À quel endroit ? demanda Sam.
– Dans Baltimore. Le client a fait l’acquisition de deux maisons mitoyennes et projette de les réunir en une seule. Et de la connecter. A priori, je resterai deux jours sur place. Voire trois.
Il haussa les épaules.
– Ils l’ont rajouté à mon planning en fin de semaine dernière. Un ami de l’un des grands patrons.
– Huit heures dans le centre de Baltimore. Ça t’oblige à te lever aux aurores, estima Nina.
Il hocha la tête.
– Sûrement. Mais le défi me motive. Convertir deux vieilles baraques en un mini-manoir intelligent tout en préservant le cachet de l’ancien.
Il jeta un regarda autour de lui.
– Morgan, j’aimerais me pencher sur la tienne. Ta maison a du potentiel.
– Je trouve aussi. Quand ce mur aura disparu, peut-être que j’ajouterai des équipements connectés en même temps que je gagnerai de l’espace.
– Le moment venu, appelle-moi. Je te conseillerai. Je m’y engage. Merci Nina, et merci à ta mère, dit-il en se levant. Tout était épatant. Très heureux de t’avoir rencontré, Sam. Je devrais pouvoir jeter un œil à ton installation la semaine prochaine. Il y a toujours quelque chose à améliorer.
– Ce serait génial.
Morgan le raccompagna dans l’entrée.
– Je passerai au bar à mon retour. Dans deux jours. Ça te va, si je t’envoie des petits SMS de temps en temps, quand je me sentirai seul dans ma chambre d’hôtel à Baltimore ?
– Bien sûr.
– Je peux t’inviter à dîner, en rentrant ? Un cran au-dessus de la pizza ?
– Ça me plairait.
Quand il l’embrassa, juste un peu plus intensément que la première fois, son corps un peu plus pressé contre le sien, elle songea que cela lui plairait même énormément.
– Bonne chance à Baltimore.
– Quand on est compétent, on n’a pas besoin de chance, mais ça ne peut pas nuire. Bonne nuit, et merci. Un grand merci pour le dîner.
Elle le regarda marcher vers sa voiture, dans une soirée d’avril embrumée par un petit crachin.
Et quand elle referma la porte, elle se dit que peut-être, d’une étrange manière, elle avait bien un petit ami. Temporairement.
Nina surgit.
– J’ai entendu la porte claquer … je le trouve super !
Sam se glissa entre elles.
– Moi aussi.
– Tout comme moi. Il fait l’unanimité,
– Invite-le chez ma mère dimanche prochain. Elle est ta maman du Maryland, ça lui ferait super plaisir.
– Pourquoi pas. J’y réfléchirai. Je vous dis bonne nuit. À demain matin, Sam ?
– Il y a de fortes chances, déclara Nina avec un grand sourire.
Elle se prépara à se mettre au lit. Au moment où elle se glissait entre ses draps, elle reçut un SMS de Luke.
Mercredi. Jeudi au plus tard. Tu vas me manquer d’ici là.
Malgré son sourire et la chaleur qui se répandait en elle, elle hésita. Puis elle secoua la tête et misa sur la franchise.
Tu me manqueras aussi. Dors bien.
Elle s’allongea sous sa couette, un sourire aux lèvres.