N'oublie jamais

Nora Roberts · Chapitre 20 sur 34

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N'oublie jamais

Chapitre Vingt

 

À la table de la terrasse, Nell admira le jardin une fois de plus.

– Je pourrais passer ma vie sur ce patio. Tous les matins, tu prends ton café au lait dehors ?

– La plupart du temps.

– Miles a son coin zen lui aussi. En fait, il prend le temps de s’occuper du jardin toutes les semaines, à moins qu’il soit complètement claqué. Je suppose que tu le sais.

– Oui, il est magnifique.

Nell ramena ses cheveux, détachés aujourd’hui, derrière son oreille.

– Bon, alors. Je ne veux pas que ce soit un moment embarrassant.

– Trop tard.

Nell émit un son d’assentiment.

– Je ne vois pas comment faire autrement. Je préférais t’en parler ici, sur ton territoire, plutôt que dans mon bureau, pour que tu sois le plus à l’aise possible.

– J’apprécie. Vraiment. Puis-je passer directement à la partie qui me concerne et te demander si tu me congédies ?

– Quoi ? Pas du tout ! Non. Chasse tout de suite cette idée de ta tête.

Nell faisait de grands gestes dans l’air comme pour repousser les mouches.

– Je me sens mieux, souffla Morgan. Maintenant que l’inquiétude est évacuée, concentrons-nous sur l’aspect embarrassant.

– J’aimerais que ce ne soit pas embarrassant, étant donné qu’il s’agit avant tout de ton bien-être. Je connais Miles, évidemment. J’aime mon frère, mais je suis ton superviseur direct, ton référent. Je comprends que Miles et toi, vous vous fréquentiez en privé et je veux que tu te sentes totalement libre de me dire si tu as ressenti une quelconque pression dans cette relation. Même si Miles n’a pas…

– Tu peux arrêter tout de suite parce que la réponse est un non ferme et définitif. Il ne m’a pas forcée. Pas harcelée. Il n’a rien tenté. C’est moi qui suis allée vers lui, et je pensais que c’était pour cela que tu risquais de me renvoyer.

– Un instant, fit-elle avant de boire un peu de café. Il a omis cette partie. Normal, c’est Miles. Ça aurait pu être utile. Nous aurions tout de même dû avoir cette conversation, mais ça m’aurait éclairée.

– Je peux t’éclairer. Il a été extrêmement prévenant avec moi après l’incident de vendredi soir, la semaine dernière. Tu es sûrement au courant.

– Oui. Désolée pour toi.

– Je le suis aussi. Même avant ça, j’avais l’impression que je lui plaisais un peu. Il n’a rien dit ni rien fait de spécial mais… oh et puis zut ! Tu sais ça, Nell, non ? Comment savoir qu’un homme est intéressé ? Le risque de mal interpréter les signes demeure, mais on se fait une idée. Tu vois le genre ?

– Bien sûr, oui.

– Je n’avais pas l’intention de lui montrer qu’il me plaisait en retour, parce que j’aime mon poste et que j’en ai besoin. Mais je lui ai fait des cookies.

– Sérieux ?

– Une idée de ma mère.

– Oh, je comprends ça aussi.

Nell rit à présent, secoua la tête et but du café.

– Donc tu lui as fait des cookies.

– Avec de l’aide, mais oui. Je comptais les déposer devant sa porte, mais j’ai vu les tourelles.

– Cette demeure est extraordinaire.

– Vraiment, oui. Ensuite, Hurleur a surgi et je suis tombée sous son charme. D’ailleurs Miles avait l’air stupéfait. Et j’ai demandé à visiter la tourelle. Je n’avais pas l’intention de donner suite à mon attirance, je voulais réellement juste jeter un œil. J’allais partir et….

– N’arrête pas maintenant.

– Et j’ai senti que c’était réciproque. Alors je lui ai demandé s’il était attiré ou intéressé. Et il a répondu avec tant de prudence que j’ai cru que j’avais mal interprété. Mais ensuite, il m’a assuré que j’avais bien compris et nous avons discuté de la situation, en s’accordant sur le fait que ce serait une parenthèse. Mutuelle. Puis j’ai décidé d’agir, et tu imagines la suite.

Morgan haussa les épaules avant d’ajouter :

– T’ai-je suffisamment renseignée ?

– Il ne m’aurait pas raconté tout ça. Je suis contente que ça vienne de toi.

– Si cela devait causer des ennuis… je ne sais pas ce que je ferais. Mon emploi, vivre ici en famille et maintenant Miles ? Avec tout cela, je me sens plus en phase avec moi-même que jamais. Je ne veux renoncer à aucun de ces pans de ma vie.

– Pourquoi le devrais-tu ? Tu es une excellente manager et cette maison est charmante et respire le bonheur. Et même si en tant que frère, Miles me tape parfois sur les nerfs, c’est un homme intéressant et doté d’une forte éthique. J’avais besoin de savoir où tu te situais, comment tu te sentais et pourquoi. Maintenant que je sais, je peux affirmer que cela relève de ta vie privée.

– Super. Merci. Je respire. Je sais que je ne suis sûrement pas son genre de filles.

– Je ne pense pas qu’il ait de genre en particulier.

– Je faisais allusion à la fille qu’il a fréquenté récemment.

– Carlie Wineman ? Pitié ! fit Nell en levant les yeux au ciel. Je sais reconnaître une arriviste quand j’en vois une. Bon d’accord, je ne l’ai pas détecté tout de suite. Et je ne devrais pas dire ça, mais tant pis. Je m’adresse à toi en tant que sœur de Miles et pas en tant que ta responsable. Elle est splendide et elle sait se mettre en valeur. Elle est calée en art et en vin, elle skie comme une championne, elle parle français comme si elle était née en France.

– Rien qui m’aide à renforcer ma confiance en moi.

– Attends la suite. Après un certain temps – pas tout de suite, parce qu’elle pouvait aussi se montrer très charmante –, je me suis rendu compte qu’elle se situait un cran en dessous de Miles. Socialement, financièrement… Et puis ce qu’elle aimait surtout, c’était qu’ils faisaient bonne impression en tant que couple. Mais tout en elle est aussi profond qu’une flaque d’eau. Sauf son orgueil.

– Très bien, peut-être qu’une miette de confiance est réapparue.

– Je t’aime bien. Tu vas bien avec Miles. Je ne sais pas s’il n’y a que du sexe entre vous mais…

– Je ne sais pas non plus.

– Compréhensible. Dès que j’ai commencé à faire un peu plus connaissance avec Carlie, elle m’a déplu. Et je ne la trouvais pas bien du tout pour mon frère. J’étais ravie qu’ils se séparent. J’aime mon frère même quand il m’exaspère, ce qui a tendance à se produire régulièrement. Je lui tape aussi sur les nerfs assez souvent.

– Parce que vous avez beaucoup de similitudes.

Nell lui décocha un long regard froid au-dessus de sa tasse.

– Maintenant, c’est toi qui m’exaspères.

– Tu ne peux pas l’ignorer. Tu es très consciencieuse. Tu es venue me voir parce que tu tiens à ce que je sois à l’aise, maîtresse de mon destin. C’est bienveillant et respectueux. Miles est bienveillant et respectueux, même s’il l’exprime d’une manière plus bourrue. Liam est plus nonchalant, mais vous êtes tous des perfectionnistes. Votre amour du travail bien fait vient en partie de votre conscience professionnelle, et en partie d’un amour profond pour la famille et l’entreprise qu’elle a fondées.

– Tu aurais peut-être dû t’orienter en psychologie.

– Un bon barman est un psychologue qui sait préparer des cocktails. As-tu apprécié cette facette de ta formation ? Liam m’a appris que vous avez tous suivi une formation dans chaque branche de l’hôtellerie.

– Il t’a parlé de cette tradition ? C’est exact. Je ne peux pas dire que j’aie eu un coup de cœur, mais la formation est instructive. Elle m’a aidée à comprendre que le poste ne se limite pas à servir des verres. Bon, j’adorerais passer une bonne heure de plus ici, d’autant que ça me rappelle que se détendre est plutôt plaisant. Hélas, ce n’est pas mon jour de repos. Je dois m’arrêter acheter un carillon avant d’aller travailler. Je te laisse profiter de ton temps libre.

– Je suis contente que tu sois passée.

– Pareil pour moi, déclara Nell en se levant. Je ne sympathise pas facilement, mais j’ai tendance à garder mes amis. Mince, exactement comme Miles. De toute façon, il faudrait que l’on déjeune ensemble un de ces quatre.

– Déjeuner ?

– Ou prendre un verre. Et maintenant on dirait que je te drague. Peut-être que je tente ma chance, d’une certaine façon. Mais plutôt pour voir si une amitié est possible.

– Je ne me fais pas facilement des amis non plus. Mais je suis partante pour un déjeuner ou un verre.

– Super. Je t’enverrai mes disponibilités par SMS. Mon planning est précisément la raison pour laquelle je me fais peu d’amis.

– Je suis une grande fan des plannings.

– Un excellent point de départ pour une belle amitié.

Elles se séparèrent sur ces notes légères. Une fois seule, Morgan laissa le soulagement la submerger. Elle ne serait pas congédiée, elle n’aurait pas à choisir entre l’homme et l’emploi qu’elle tenait tous deux à conserver.

Et par-dessus tout, Miles avait parlé d’elle à sa famille.

– Le vent tourne, dit-elle à voix basse. Je sens vraiment que le vent tourne.

Gavin Rozwell appréciait la douce brise marine et le sable doré de cette plage de Caroline du Sud. Les fruits de mer locaux convenaient à son palais. Si de sa terrasse en bois, il avait vue sur l’océan, le sable et le lever du soleil, il devait admettre que la terrasse de son hôtel lui manquait.

Mais un homme qui réserve un hôtel pour deux mois attire l’attention et les questions. Pas un homme qui loue une maison sur la plage. Et il s’assurerait que la récompense vaudrait ce sacrifice.

Ici, il était Trevor Caine, un prête-plume accompli venu s’accorder du temps pour – espérons-le – achever son projet de roman trop longtemps négligé.

Il avait opté pour un look débraillé informel, qui semblait refléter le cadre marin et coller à son personnage actuel. Il avait teint ses cheveux en châtain foncé, sans oublier des mèches dorées par le soleil et un bouc. Une séance de brumisation autobronzante avait parfait son style plage, en plus d’une collection de shorts, tee-shirts et jeans usés. Pour ce qui était des accessoires, il avait un peu usé sa casquette des Mets, comme s’il la portait à tout bout de champ, et acquis des Ray-Ban.

En plus d’avoir l’air crédible, il était bigrement beau gosse.

S’il lui arrivait de se balader sur la plage, à l’occasion, il passait l’essentiel de son temps sur son ordinateur portable. Au lieu d’écrire, il poursuivait ses recherches, affinait son plan fixé dans les grandes lignes.

Sa cible, Quinn Loper, possédait une maison sur la plage ainsi que de confortables fonds. À la tête d’une entreprise de nettoyage, elle intervenait dans les locations par l’intermédiaire d’une agence de réservation. À titre personnel, elle ne s’acquittait plus des basses besognes. Pour un barème dégressif, elle proposait aux locaux nettoyage, ménage complet, lavage de vitres et ainsi de suite.

Quinn avait un MBA et une agence florissante. Elle avait aussi des grands-parents paternels aisés qui avaient quitté New York pour Myrtle Beach au moment de la retraite, pour le climat et le golf.

Sa mère avait péri dans un accident quand Quinn avait six ans. Quelle tristesse ! Ouin ! Et son père les avait emmenées, sa sœur de huit ans et elle, vivre en Caroline du Sud pour se rapprocher de sa famille.

Son père, remarié sept ans plus tard, vivait désormais à Atlanta. Sa sœur s’était récemment mariée à une autre femme – un mystère pour lui, mais il s’efforçait d’être tolérant. Elles avaient acheté une maison à Charleston de style colonial, l’avait retapée et transformée en Bed & Breakfast.

Une famille à l’esprit entrepreneurial !

Il estimait que Quinn était un choix de premier ordre. Elle était sur sa liste depuis deux ans, et depuis Gros Derche à la Nouvelle Orléans – une énorme déception – il avait approfondi ses recherches sur sa vie personnelle.

Célibataire, et pas lesbienne comme sa grande sœur. Vingt-huit ans, assez sportive pour courir sur la plage presque tous les matins. Elle était par ailleurs abonnée à la salle de gym du quartier. Elle gérait ses affaires depuis son domicile pour éviter les frais engendrés par un local et dirigeait une équipe de six personnes, à temps plein ou à mi-temps.

Elle fournissait le matériel et les services sous le nom de Beachy Clean.

Trop gentillet pour lui, mais ça sonnait bien. Elle détenait juste un peu plus de soixante-quinze mille en capitaux propres, intégrés à sa maison sur deux niveaux, quatre chambres, deux salles de bains et une salle d’eau. Avec terrasses à l’avant et à l’arrière, plus un sauna. Elle conduisait une Mercedes décapotable et un pick-up Dodge.

Le compte de sa société restait vigoureux, et ses comptes personnels… disons que ce MBA et ses grands-parents aisés étaient rentables.

D’après ses estimations, il empocherait entre deux cents et deux cent cinquante mille avant de lui faire la peau et de prendre la tangente en Mercedes.

Le pick-up était coûteux et récent, mais la décapotable était vraiment craquante.

Ses recherches parachevées et sa fausse identité solidement établie, il ne lui restait plus qu’à orchestrer une rencontre qui lui ferait chavirer le cœur.

Il prit la direction de la plage peu après l’aube. Les matins où elle courait, c’était son heure. Il trottina un peu plus de trois kilomètres ce jour-là et le suivant sans la voir. Il devait se rappeler de rester patient, se rappeler qu’il instaurait un schéma pour tous les lève-tôt qui marchaient sur la plage ou prenaient leur café sur leurs terrasses face à l’océan.

Le type à la caquette des Mets qui fait son footing le matin.

Le troisième jour, elle le devança. Il lui emboîta le pas.

Mince, ces jambes filiformes – comme il les aimait. Une longue queue de cheval ressortait de l’ouverture arrière de sa casquette de base-ball. Exception faite de la longueur des cheveux, elle lui faisait penser à Morgan. Peut-être un peu plus ronde, mais toutes deux lui rappelaient sa mère. Donc elle convenait.

Une belle prise.

Après deux petits kilomètres, elle fit demi-tour. Il avait réglé sa cadence de façon à ce qu’ils avancent l’un vers l’autre juste le temps nécessaire. Il lui décocha un sourire, tapota sa casquette et montra la sienne du doigt.

– Bonne équipe !

– Ils font une belle saison, répondit-elle, à peine essoufflée et sans même ralentir.

– Sacrés coups de batte.

Il continua un peu avant de pivoter sur lui-même et de maintenir une distance de deux mètres entre eux.

Quand elle commença à marcher, il lui adressa un geste vague en la dépassant. Elle marcherait quelques centaines de mètres. Il avait observé sa routine avec ses jumelles. Une fois son rythme cardiaque ralenti, elle s’étirerait un peu avant de remonter chez elle par le chemin du littoral.

Posté à l’intersection, il se pencha, les mains sur les genoux, haletant jusqu’à ce qu’elle se rapproche.

Avec un léger sourire, il se redressa.

– C’est agréable de faire son footing ici, mais je n’ai pas l’habitude du sable mouillé.

– Vous avez très bien couru.

– Vous courez encore mieux que moi. Êtes-vous de New York ?

– J’y suis née. Mais j’ai vécu presque toute ma vie ici.

Sans trop s’approcher, elle prit appui sur une jambe pour étirer sa cuisse. Ses origines s’entendaient à son accent.

– Je tiens mon amour pour les Mets de mon grand-père. Et vous, de New York ? demanda-t-elle à son tour.

– Je me suis installé à Brooklyn à la fin de mes études. J’ai trouvé mon chez-moi et mon équipe de base-ball. Ça fait plaisir de rencontrer une fan des Mets en Caroline du Sud. Ils jouent contre les Mariners ce soir. Bassitt contre Castillo.

– J’ai hâte. Vous êtes en vacances en famille ?

– Pas en famille. Il n’y a que moi. En vacances studieuses. La vue est imprenable. Je loge à deux bâtiments en retrait de ces gros immeubles. La résidence Riding the Wave.

Info utile pour qu’elle se renseigne sur lui. Tout était calculé.

– Trevor Caine, se présenta-t-il en lui offrant une poignée de main.

– Quinn Loper. Profitez bien de vos vacances.

– Ça, j’en profite. Peut-être qu’on se reverra demain, en courant.

Elle s’éloigna, lui décocha un sourire par-dessus son épaule.

– Peut-être.

Il synchronisa à la minute près son footing du lendemain. Comme elle se retrouva à courir derrière lui, il ralentit juste ce qu’il fallait pour arriver à sa hauteur.

– Sacré match hier soir, lança-t-il.

Il ne l’avait pas suivi en direct, mais il en avait mémorisé les temps forts.

– Ce double retrait à la fin de la neuvième manche ? Quel exploit !

Ils coururent côte à côte un petit moment en échangeant leurs commentaires sur le match. Cette fois, il ralentit en même temps qu’elle.

– Je prends modèle sur vous, dit-il. Je termine par une petite marche. Je passe trop de temps assis, et pas suffisamment à la salle de sport.

– Pareil pour moi si je ne m’astreins pas à ma routine. Dans quel domaine êtes-vous ?

Elle s’était renseignée sur l’identité qu’il s’était fabriquée, c’était flagrant.

– Je suis écrivain, je travaille sur un roman. J’aurais dû remettre le manuscrit il y a trois ans mais je n’en vois pas le bout, dit-il avec un sourire penaud. Et je gagne ma vie en tant que prête-plume.

– Prête-plume ? C’est-à-dire que vous rédigez un livre qui est signé par une autre personne ?

– Ce n’est pas aussi simple. Disons que j’interviens quand quelqu’un a besoin d’améliorer un texte qu’il a écrit, ou qu’il a une idée et qu’il patauge pour la mettre en forme.

– Les livres et le base-ball, ce sont mes deux passions.

Ça, il le savait, d’où la casquette et son pseudo métier.

– Pour qui avez-vous écrit ?

Souriant, il haussa les épaules.

– Le truc, c’est que les prête-plumes sont invisibles. Bouche cousue. C’est contractuel. J’ai décidé de séjourner ici le temps de terminer un projet pour un client et d’accorder ensuite du temps au mien.

Il orienta son regard vers l’océan.

– L’air marin fait son effet. Je pense boucler l’ouvrage de commande en fin de semaine. Après cela, je n’aurai plus d’excuses : ce sera mon tour et celui de mon roman.

Il reporta son attention sur elle. Avec naturel, mais en laissant transparaître son intérêt.

– Qu’aimez-vous lire ?

– Un peu de tout, pourvu que l’histoire soit bien ficelée. Thriller, polar, sentimental, horreur, fantastique. Du moment que le roman m’aide à m’évader, tout me va.

– C’est le but. Que faites-vous, à part bouquiner ou suivre le base-ball ?

– Je dirige une société d’entretien. Beachy Clean prend soin de votre résidence.

– Sérieusement ? fit-il en relevant sa casquette sur sa tête. Vous astiquez mon appartement de location ?

– Pas moi personnellement. Je chapeaute le tout.

« Prudente », observa-t-il. Elle ne mentionnait pas qu’elle avait monté la boîte.

– Je rangerai un peu avant le ménage hebdomadaire, pour éviter qu’on vienne vous dire que je suis un sagouin.

Elle lui fit un grand sourire étincelant.

– L’équipe est comme les prête-plumes. Très discrète. D’ailleurs, le travail m’appelle. Bonne chance avec l’écriture.

– Merci.

Le quatrième jour, il prévoyait de courir avec elle, mais elle ne se montra pas. Il reporta au cinquième jour. Le septième jour, elle l’invita à prendre un verre, anticipant de deux jours l’étape dans son programme.

Il rebondit en proposant de sortir dîner. En toute décontraction, ils passèrent au tutoiement. Ce dîner amical se conclut par un baiser chaste. Puis il sauta délibérément un footing matinal.

– J’ai bossé toute la nuit, lui expliqua-t-il en affectant l’exaltation. L’inspiration était au rendez-vous, je ne pouvais plus m’arrêter.

– Ton roman, c’est ça ?

– Oui, le mien.

– De quoi parle-t-il ?

– Peux pas dire. Par superstition, cette fois. J’ai trop peur que l’inspiration me quitte.

Il leva les yeux vers les mouettes qui tournoyaient en braillant dans le ciel.

– C’était le bon endroit, au bon moment. Si un jour je le termine – et ce sera le cas – et qu’il est publié – et il le sera –, je t’enverrai un exemplaire. Je pense sincèrement que nos footings matinaux alimentent la machine.

– C’est génial, Trevor.

– Et si je t’emmenais dîner ? Demain soir, pour fêter ça ?

Elle sourit.

– Et si j’acceptais ?

Il fallut pas loin de trois semaines de parade nuptiale pour qu’elle l’invite à dîner chez elle. Cela lui offrit l’opportunité d’étudier la disposition de son intérieur et de se pencher quelques minutes sur son ordinateur de bureau.

Sans surprise, elle avait envie de sexe. Rien de plus facile. Il se provoquait des érections en s’imaginant l’étrangler. En prime, elle gardait un ordinateur portable dans sa chambre. Autrement dit, un second point d’accès.

Il fit la connaissance de ses grands-parents, partagea avec eux des côtes de porc au barbecue sur leur terrasse. Et comme ils lui tendaient une perche, il la saisit et téléchargea son logiciel dans l’ordinateur du bureau du vieux monsieur.

Inutile de se priver d’arrondir son pactole avec une part de leur compte-titres.

Dans ce but, il rallongea son planning de quelques jours.

Finalement, l’opération l’occupa un mois, alors qu’il s’en était accordé deux. Après avoir sécurisé les crédits au nom de Quinn Loper et encaissé les versements, il siphonna ses comptes et arrondit son bas de laine avec cent mille dollars pris au grand-père.

Il caressa l’idée d’éliminer les grands-parents. Or, cela ne suscitait pas en lui le moindre frisson. À la place, il jubilait en imaginant le choc, leurs larmes quand il aurait fait la peau à leur petite-fille chérie.

Comme ils laissaient leur fenêtre ouverte la nuit pour entendre l’océan, il s’introduisit dans leur domicile pendant qu’ils dormaient.

Crétins.

Il supprima le logiciel et ressortit sans bruit.

Quinn ne laissait pas ses fenêtres ouvertes. Par bonheur, la serrure de sa porte d’entrée, c’était de la rigolade. Il traversa son logement plongé dans l’obscurité jusqu’à sa chambre. Il fut tenté de la réveiller pour lui laisser le temps de savoir ce qui advenait, plus de temps pour comprendre et paniquer. Seul hic, elle était sportive et se débattrait.

Sans bruit, il rampa sur le lit et bloqua ses bras sous ses genoux. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup quand il noua ses mains autour de son cou.

Dans l’incapacité d’émettre un son, ou guère plus qu’un gazouillis, elle remua, se démena pour basculer sur le côté.

– Tu n’es qu’une putain parmi tant d’autres.

Il resserra un peu plus ses doigts, entravant sa respiration, et se délecta de voir ses yeux rouler dans leurs orbites.

– Tu te crois différente ? Tu ne l’es pas. Regarde comme je t’anéantis. Tu n’es plus rien.

La bouche grande ouverte, elle cherchait de l’air, gesticulait pour échapper à son emprise, ses doigts griffant les draps. Ses talons tambourinaient le matelas.

– J’ai pris tout ce que je voulais. Tu comprends ? Ta maison, ta société. Tout m’appartient désormais, et rien de tout ce que tu as fait de ta vie n’aura d’importance puisque tu n’es plus rien.

Cessant de lutter, elle fut secouée par des spasmes. Malgré la faible luminosité, il vit ses yeux se vider de toute trace de vie.

À présent elle n’était rien ; et il était un dieu.

Oh, le pied. Un frisson d’excitation le parcourut, brûlant, vif et puissant.

Mais il manquait quelque chose.

Elle avait été potable, un énorme progrès après Gros Derche à la Nouvelle Orléans, mais pas parfaite.

Plus rien n’atteindrait la perfection tant qu’il n’aurait pas achevé Morgan.

Dans sa poche, il prit le bracelet chipé dans le tiroir de Morgan et le glissa au poignet de Quinn.

– Tiens, cadeau. Pour lui rappeler que je viens la chercher.

Après s’être emparé des clés de la Mercedes, il parcourut en voiture la courte distance menant à son appartement et chargea ses bagages préparés d’avance. De même, il s’était rasé, avait teint ses cheveux en noir et inventé une nouvelle identité.

Le temps qu’on la découvre, il aurait troqué sa décapotable contre un autre véhicule par l’intermédiaire d’un contact en Caroline du Nord, et se dirigerait vers l’ouest.

Sourire aux lèvres, il s’échappa dans la nuit.

– Et hop, le tour est joué.

Morgan aurait aimé retenir l’été. Chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, apportait une nouvelle pierre à la construction de sa nouvelle vie. Une vie dont elle s’apercevait qu’elle la chérissait réellement.

Rien n’effacerait la tragédie qui l’avait conduite dans cette nouvelle direction, mais en poursuivant sur cette voie, ainsi qu’elle en avait l’intention, elle pouvait au moins apprécier le paysage en chemin.

Elle avait de quoi se sentir reconnaissante.

Ce dimanche ensoleillé, elle espérait exprimer un peu de cette gratitude en préparant une surprise.

– Tu n’imagines pas comme j’apprécie que tu m’aides.

Dans la voiture, elle tendit le bras pour caresser Hurleur, blotti contre son siège dans le SUV robuste de Miles.

– Je sais que tu tiens à ta routine du week-end.

– C’est une routine, pas un commandement gravé dans la pierre.

– De toute façon, je ne déplacerai jamais ce bloc de béton toute seule. C’est pourquoi il n’a pas bougé de l’atelier de mon grand-père depuis une décennie. Mais à nous trois, nous pouvons le faire.

– C’est sûr que le chien nous sera d’un grand secours.

– Il nous apporte son soutien moral. N’est-ce pas, Hurleur ? Et ça lui fait une balade. Comme des petites vacances.

– Pour les chiens, c’est tous les jours les vacances.

Il s’engagea dans l’allée de la maison Tudor.

– Ces dames ne rentreront pas avant trois heures. Au plus tôt. Ça va marcher.

– À chaque fois que tu le répètes, ça sonne de moins en moins crédible.

– Il faut juste que je m’y mette. Je stresse, mais ça cessera dès que je passerai à l’action.

Elle l’emmena derrière la maison. Hurleur inspectait partout, reniflant tout ce qu’il trouvait durant ses vacances canines.

– J’ai sorti le panneau solaire qui alimente la pompe, pour qu’il se recharge, mais le reste est enfermé dans l’atelier. Il y a un chariot, mais j’avais peur d’essayer de le déplacer toute seule. Tu seras mes bras, dit-elle à Miles avec un grand sourire.

– C’est joli de ce côté, observa-t-il.

– Tu verras, quand le projet sera terminé, ce sera encore mieux. C’est le seul élément qui manque. Ou le seul jusqu’à ce que j’aie une nouvelle idée.

L’atelier, un cube en cèdre délavé doté d’une porte bleu clair, se dressait dans le fond de la propriété, niché entre les arbres et devant un ruisseau.

– Exactement comme dans mes souvenirs. Le chien qu’avait ton grand-père quand j’étais enfant aimait se coucher dans le ruisseau. Nos grands-parents prenaient parfois une bière, assis dans des chaises pliantes, et refaisaient le monde. Quand je venais, il avait toujours un soda frais pour moi.

– Il adorait les enfants, dit-elle en ouvrant la porte de l’atelier. Ils voulaient fonder une grande famille, mais Gram a eu des complications.

– C’est dommage. Incroyable, tout est resté comme dans mes souvenirs. Il me disait : « Miles, une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. De cette façon, quand tu as besoin d’un outil, tu ne perds pas de temps à le chercher partout. »

Tout en faisant courir ses doigts sur l’établi, elle regarda autour d’elle les outils électriques, le panneau perforé sur lesquels étaient accrochés des outils manuels, la grosse caisse à outils rouge, les bocaux étiquetés « vis », « clous », « rondelles ».

– Curieusement, son odeur imprègne encore l’atelier. Je pense que c’est pour cela que Gram n’a jamais donné ni vendu ses outils. Ils m’ont été utiles pour mes petits projets.

Miles se dirigea vers un piédestal en béton de près d’un mètre de hauteur, surmonté d’un plateau évasé.

– Ce truc-là ?

– Ce truc-là. Je ne sais pas pourquoi il avait ça. Gram l’ignore aussi. J’espère qu’il approuve ce que je compte en faire. J’ai percé des trous dans la grenouille.

Cette fois, il se rapprocha de la grenouille en béton. Sur le plan de travail, elle était assise en tailleur dans un large coquillage en cuivre. Les paumes de ses pattes tournées vers le ciel posées sur ses genoux. Elle arborait un sourire béat.

Les trous dans les mains en coupe laissaient deviner l’idée de Morgan.

– Tu comptes faire jaillir de l’eau de ses mains ?

– J’ai su à quoi il était destiné au premier regard. La pompe submersible se fixe sous son assise, et le câble de branchement traverse la base par en dessous. Tu vois, par ces trous. Elle est actionnée par le soleil.

– Est-ce ton grand-père qui t’a appris à manier la perceuse ?

– Pas vraiment. Je n’ai pas passé tellement de temps ici, à mon grand regret. Mais il m’a inculqué les bases : le marteau, les clous, mesurer deux fois, couper une fois. Et n’oublions pas les tutos sur YouTube. Ça va marcher.

Pendant que le chien explorait l’atelier, Miles se rapprocha du chariot.

– As-tu décidé de son emplacement ?

– Je sais exactement où.

– C’est ce que disent toutes les femmes.

– C’est affreusement sexiste. Possiblement vrai, mais sexiste.

Il entreprit de basculer la base pour glisser le chariot en dessous, avant de s’arrêter et de jeter un regard à Morgan.

– Nom d’un chien, Morgan.

– Je sais, le socle pèse un âne mort. Ce qui explique qu’il n’a jamais bougé. À nous deux, nous allons y arriver.

Ensemble, ils se débrouillèrent pour le hisser sur le chariot. Pendant que Miles le poussait, elle le tenait en équilibre.

– S’il bascule, n’essaie surtout pas de le rattraper, l’avertit Miles. Tu le laisses tomber.

– Il ne tombera pas.

L’opération nécessita quelques manœuvres, quantité de muscles et de sueur, mais l’emplacement qu’elle avait prévu se révéla en effet parfait. En plein soleil, derrière l’ombre d’un pêcher et devant une rangée d’abondants hortensias bleu azur.

– Bon, tiens-le juste ici !

Elle se dépêcha de rapporter une dalle en ardoise, percée au préalable, ainsi que la pompe et le câble. Une fois la pompe installée, ils reposèrent la base sur l’ardoise.

Miles tenta de le bouger.

– Il faudrait un ouragan pour renverser ce mastodonte.

– Exactement.

Elle repartit au pas de course, Hurleur courant avec elle, et revint ave la grenouille dans son coquillage.

– Tu vois, la pompe se cale dans le socle, et le socle dans la coupelle en cuivre. Elle vient de Crafty Arts, fabriquée par un artisan du coin. Ensuite, la grenouille se pose sur le socle. Le tuyau passe en dessous et remonte par son postérieur. Peux-tu rapprocher le tuyau d’arrosage ? J’ai vérifié, il est assez long.

– Je n’en doute pas.

Elle faisait feu de tout bois, se dit-il en ouvrant le robinet avant de dérouler le tuyau.

– Ça va marcher, marmonna-t-elle.

– Je remplis ?

– S’il te plaît. J’adore les reflets du soleil sur le cuivre. J’avais pensé à un bain pour oiseaux classique, mais le cuivre ressort merveilleusement. La grenouille est si mignonne. Totalement Zen. C’est son petit nom. Je pense qu’elles vont l’adorer. Attention, moment de vérité…

Elle alluma la pompe. Patienta. Patienta.

De l’eau gicla entre les mains en coupe, retombant en jets dans la coupe en cuivre.

– Ça marche !

Elle virevolta, attrapa Miles, l’embrassa et tournoya encore.

– C’est joli, non ? Charmant et original et unique.

– Tu es habile de tes mains. Tu as réussi à fabriquer une fontaine.

– J’ai appris à bricoler, même si concrètement, je n’ai fait qu’assembler des pièces. Je l’adore. Si elles n’aiment pas, elles prétendront le contraire, mais je le saurai. Asseyons-nous sur la terrasse, pour voir ce que ça donne de loin. Je nous sers à boire.