N'oublie jamais
Chapitre Vingt-trois
Chaque fois que Morgan pensait atteindre un palier dans sa routine sportive, Jen concevait un nouveau mode de torture.
Ce jour-là, l’enchaînement mortel de levers, extensions arrière, développés d’épaule et flexions des biceps dans la position de la déesse arrivait en tête des supplices. En sueur, entre deux séries d’exercices, elle s’octroya une pause hydratation de trente secondes – le maximum autorisé par Jen. Puis elle retint ses larmes en reprenant la séquence.
« Tu te renforces, se motivait-elle. Tu deviens plus forte pour pouvoir enfoncer ton poing dans la gorge de Rozwell. » Et après la dernière intolérable séquence, elle reposa les haltères.
Mais était-ce pour autant la fin ? Oh que non.
Elle endura douze minutes de souffrance supplémentaires, axées sur les muscles abdominaux : crunches, pédalage, les pompes chenille tant redoutées et plus encore jusqu’à ce que ses abdos brûlent autant que les autres muscles de son corps.
Essoufflée, clopinant, à bout de forces, elle s’allongea sur le tapis, les yeux fermés.
– Quand cesserai-je de détester ça ?
Jen lui lança une serviette-éponge.
– Pourquoi fais-tu du sport ?
Derrière ses paupières, Morgan leva les yeux au ciel.
– Pour me renforcer, pour être forte, rester forte.
– Et ça marche. Tu as doublé tes poids et tes répétitions depuis que tu t’y es mise. Tu développes de beaux muscles.
Morgan tourna la tête et ouvrit un œil pour examiner ses bras.
– Si l’on veut.
– De très beaux muscles considérant ta silhouette et ta morphologie. Hydrate-toi et étire-toi, sourit Jen en lui tendant la main. Sculpté par Jen. Je suis fière du résultat.
Morgan accepta sa main tendue et grogna en se redressant.
– Ce corps sculpté par Jen me donne l’impression d’avoir été cognée par mille minuscules marteaux.
– Hydrate-toi et étire-toi, répéta Jen. Pour éviter les courbatures. Tu as fait du chemin. Garde le rythme. Hello, Nell.
– Hello, Jen. J’ai une heure de liberté.
– Et le monde vacille sur son axe.
En short et débardeur noir, Nell s’empara d’une paire d’haltères de sept kilos.
– Je sais. Je m’octroie un moment de loisir.
– J’ai fini. Je suis finie. Cette fille est un monstre.
– Et j’en arbore fièrement le badge. Étirements, rappela Jen, ses tresses à perles se balançant quand elle partit s’intéresser à une nouvelle victime.
En s’étirant, Morgan considéra Nell dans le miroir avec mécontentement.
– Crâneuse.
– Un badge que j’arbore avec fierté. J’espérais te croiser avant que tu prennes ton service. Maman m’a prévenue que Friedman, pour son événement de dimanche, a demandé d’ajouter un bar.
– Ils en ont déjà deux.
– Et maintenant ils en veulent un troisième. Un pour les cocktails, et au lieu d’un second pour le vin, la bière et les boissons sans alcool, ils souhaitent le diviser en deux. Un sans alcool, et un pour le vin et la bière.
– Je proposerai à Bailey.
Sans forcer, Nell se lança dans des Crazy Eight, des séries de huit séquences dédiées aux bras.
– Est-elle prête ?
– Nettement, pour le bar à vin et bière. Ce serait instructif pour elle de couvrir un événement en solo. Je te tiens au courant. Si elle n’est pas dispo, je proposerai à Nick. Au pire, nous échangerons une journée et je m’en occuperai. Becs prend des cours de dessin le vendredi soir et si j’ai d’autres options, je ne lui demanderai pas de sacrifier son cours. Tricia est en vacances jusqu’à samedi.
– À toi de voir. À part ça, comment vas-tu ?
Les mains serrées dans le dos, Morgan les tendit vers le bas et émit un son qui trahissait son soulagement.
– Je pense que j’ai des courbatures dans les os.
– Continue de t’étirer, et ce n’est pas à ça que je faisais allusion.
– Rien de neuf depuis deux jours. Aux dernières nouvelles, ils avaient retrouvé la voiture volée quand il a abandonné la première à l’aéroport d’Omaha. Après avoir changé les plaques, il l’a bazardée sur une aire de poids lourds dans le Dakota du Sud. Ils pensent qu’il a pu se faire prendre en stop et partir vers l’ouest, car il aurait été vu dans le Wyoming. C’est la piste qu’ils prévoyaient de suivre.
– Donc il continue de fuir, et dans la direction opposée à la nôtre. C’est une bonne chose.
– C’est ce que j’essaie de me dire.
– J’essaierais aussi à ta place. Je ne garantis pas que j’y arriverais.
Nell échangea pour des haltères de six kilos destinés aux extensions de triceps.
– Vous vous familiarisez avec le dispositif de sécurité ?
– Ma mère et ma grand-mère en sont folles. Va comprendre.
En étirant ses triceps, Morgan devait admettre que, comme toujours, la brûlure se transformait en chaleur, et l’épuisement en autosatisfaction.
– Imagine un peu. Elles ont préparé une tarte à la cerise pour Miles.
– J’adore la tarte à la cerise. Il n’a même pas partagé. C’était intrusif de sa part, Morgan. Miles n’est jamais intrusif à moins que ses sentiments ne surpassent son respect de la vie privée, qui est pour le moins rigide.
– Je comprends. Et pour rester dans le thème, comment t’en sors-tu avec ton triangle ?
– Mon triangle ?
– Jake, Miles et toi.
Sur un rire, Nell posa les poids.
– Je fais de mon mieux pour profiter de l’un et ignorer l’autre. Et pour rester dans le thème, pourquoi ne pas dîner tous les quatre ? Dimanche prochain, quand tu es de repos ?
– Oh.
Morgan fit rouler ses épaules, puis se courba pour détendre ses jambes. Quand Nell reprit des haltères plus lourds pour se lancer dans des déroulés des épaules, Morgan se demanda comment Nell pouvait les soulever avec la régularité d’un métronome, sans même transpirer.
– Ce ne serait pas un peu gênant ?
– Je ne pense pas. Il serait bon que Miles nous voie, Jake et moi, comme un couple.
– Êtes-vous en couple ?
– Je pense que nous avançons doucement dans cette direction. Je peux organiser le dîner, dans un esprit décontracté.
– Demande à Miles de faire des grillades, suggéra Morgan. Il aime ça, et en plus d’être décontracté, ça correspond à la dynamique du groupe. Amis et famille.
– Une idée de génie. J’aurais dû y penser.
– Et si tu proposais à Liam de venir avec une copine ? Cela transformerait le triangle en hexagone. Je pense.
– Carrément génial. J’organise ça.
– Tiens-moi au courant. J’en ai fini de cette salle de torture jusqu’à demain. Dès que tu as cinq minutes, passe à Après. J’ai quelques idées de cocktail d’automne à te faire goûter.
– Sans faute. Continue à laisser libre cours à ta créativité.
– J’en ai un stock illimité.
Elle sortit, envisageant sérieusement de prendre l’ascenseur plutôt que l’escalier. Et la culpabilité l’emportant sur le confort, elle bifurqua vers les marches.
Miles venait en sens inverse.
– Nell est à la salle de fitness ?
– Elle se la pète avec ses haltères de sept kilos.
– Tant mieux. Je dois examiner un projet avec elle et elle aurait zappé mon SMS pendant sa séance d’haltérophilie.
La tête inclinée sur le côté, il la scruta de ses yeux aux reflets dorés.
– Tu as bonne mine.
– T’es sérieux ?
– Presque toujours. Tu as l’air rose et couverte de rosée.
– Ça s’appelle de la sueur.
– Ça te va bien.
À sa surprise la plus absolue, il lui releva le menton et l’embrassa. Un long baiser sérieux.
– Vraiment très bien. Je dois attraper Nell.
Il descendit les marches quatre à quatre, la laissant figée au pied de l’escalier, son sac de sport entre les bras, pile dans le champ de vision du personnel d’accueil du spa qui faisait mine de n’avoir rien remarqué.
Le vendredi, Morgan avait pour habitude de passer la majeure partie de l’après-midi au jardin avec sa mère et sa grand-mère. Une courte tempête, la nuit dernière, avait arraché des plantes. Cela lui rappela que les coups de tonnerre l’avaient réveillée dans le lit de Miles. Et qu’eux avaient continué de se déchaîner comme cette tempête bien après que le ciel se soit apaisé. Tournant la tête, elle vit sa mère couper les roses fanées. Elle fredonnait, bienheureuse.
Comme si toutes ces années à se déraciner, déménager, chercher en tous sens, avaient abouti à cet instant. Ce moment, cet endroit.
Morgan se rassit sur ses talons en épongeant la sueur sur son front.
– Qu’est-ce que ça te fait de redevenir Audrey Nash ?
– Je me sens moi-même. Je suppose qu’Albright ne m’a jamais correspondu. Ou je ne convenais pas à Albright. Qui aurait cru que ce serait aussi simple de reprendre ce qui m’appartenait depuis le début ?
À son tour, elle tourna la tête vers sa fille.
– Toi, tu savais. Qu’est-ce que ça te fait de devenir Morgan Nash ?
– C’est comme si j’avais fermé une vieille porte et ouvert une nouvelle. Je ne m’attendais pas à ça, pas vraiment. De la même façon que je ne m’attendais pas à être heureuse ici.
– Oh, Morgan.
– Je suis venue par nécessité. Mais, maman, la première nuit, tout en moi était sombre et sans espoir, gelé en un sens, comme l’hiver. Aujourd’hui, alors que nous approchons de la fin de l’été, c’est tout l’inverse. Je vais sur mes trente ans, je vis chez ma grand-mère mais je suis emplie de clarté, d’espoir et de dynamisme. Ces derniers mois m’ont montré qui tu es, qui est Gram et qui je suis. J’aime qui nous sommes, nous, les femmes Nash.
– Moi aussi.
– C’est l’heure de la pause, cria Olivia en apportant un pichet de thé glacé sur la table de la terrasse. Le soleil cogne. Je ne m’en plains pas, l’hiver sera long et glacial. Mais il tape dur. Vous avez besoin de souffler un peu.
– D’accord. Nous arrivons.
Morgan marcha vers Olivia qui gardait les mains sur les hanches.
– Ce jardin n’a jamais été aussi superbe. Tout ce que tu as ajouté, Morgan, l’embellit encore. Je compte prendre le temps d’en profiter avant qu’il ne fane.
Audrey s’assit, enleva son chapeau et s’éventa avec.
– Sans vouloir me plaindre, il fait lourd ! Un nouvel orage nous pend au nez, en espérant qu’il rafraîchira l’air.
Morgan pensa aux orages, à Miles, et sourit en servant le thé.
– J’aime les orages. En espérant que celui-ci allège cette touffeur. Miles m’a demandé d’apporter mes chaussures de randonnée ce soir.
– Depuis que tu es ici, tu n’as pas pris le temps de randonner. Tu aimais tant marcher avec Pa.
Audrey prit son verre de thé et frotta sa surface froide sur sa joue avant de boire.
– Je suis contente que tu te divertisses. Que tu fasses autre chose que travailler. Même jardiner, c’est du travail.
– Je soupçonne Morgan et Miles d’avoir trouvé une occupation qui ne se classe pas comme du travail. Et, ajouta Olivia, je parie qu’il ne s’agit pas de parties endiablées de gin rami.
– En plus de ça, renchérit Audrey avec un petit rire, c’est important de partager des centres d’intérêt quand on fréquente quelqu’un. En plus de ça, répéta-t-elle avant qu’Olivia puisse parler. C’est là que j’ai commis une erreur. Contrairement à papa et toi. Vous partagiez tant de choses. Le Colonel et moi, aucune. Morgan et Miles ont des points communs. Le jardinage, l’hôtel, ils aiment tous les deux les chiens, et maintenant la randonnée. Et dimanche, vous aurez votre premier dîner de couple avec d’autres personnes.
– Je ne sais pas si l’on peut appeler ça un dîner de couple.
– C’est un dîner, et ce sera amusant.
– J’ai l’impression de vous abandonner, avec tout ce temps que je passe chez lui le week-end.
– Ne dis pas de sottises, contesta Olivia. Ta mère et moi aimons te savoir avec un homme bien. Et tu as besoin de passer du temps avec des gens de ton âge. De te faire des amis. Les amis font partie des racines aussi, mon bébé, et permettent à ce qui pousse de rester heureux et en bonne santé.
– Maman et moi avons notre club de lecture mensuel, nos cours de yoga, la boutique, et maintenant le café. C’est sympa de déjeuner avec une copine. Nous libérons aussi du temps pour ces sorties.
– Demain après-midi, nous allons au repas-partage chez Tom et Ida. Là où nous mangerons trop de grillades et passerons la journée à colporter des ragots, dit Olivia en soupirant de plaisir. Nous ne sommes pas encore de vieux croûtons qui nécessitent une surveillance constante.
– Et nous disposons de la sonnette magique. J’adore ce gadget.
Secouant la tête, Morgan jeta un œil vers la caméra reliée à la porte.
– Je sais. Ça m’échappe, mais je sais que tu l’aimes.
Mains écartées, Audrey sourit à Morgan.
– Après avoir reçu une alerte la semaine dernière, j’ai regardé FedEx livrer un colis à la porte. C’est une sorte de fenêtre secrète.
– Le soleil cogne, les jardins sont splendides, cette grenouille me donne le sourire et nous allons toutes nous préparer pour sortir. De quoi pourrions-nous nous plaindre ? Profitons-en.
Morgan se promit d’appliquer ce conseil à la lettre. En profiter.
Par ce vendredi soir animé, où elle appréciait de servir la clientèle d’Après, elle attendait impatiemment la randonnée du samedi et la fête entre amis du dimanche.
– Bailey, échangeons.
– Pardon ?
– Je te seconde.
– Oh mais…
– Je suis là si tu as besoin d’aide. Mais faisons un test, rien qu’une heure.
– En es-tu sûre ?
– Si j’avais des doutes, je ne proposerais pas, la rassura Morgan en la poussant sur le devant, avant de se mettre en retrait. Je te passe les rênes.
Et elle s’en sortit brillamment, tant et si bien que Morgan prolongea l’essai d’une demi-heure.
– Rien à redire.
– J’ai oublié d’être nerveuse.
– Il ne reste que quelques semaines avant la rentrée étudiante. Passons à deux heures en solo, la prochaine fois que tu seras avec moi. Et prends une pause. Tu l’as méritée.
« Gratifiant », se dit-elle en préparant des commandes. C’était gratifiant de former quelqu’un à un métier et de le voir y exceller. Pas pour faire carrière, dans le cas de Bailey, mais pour s’assurer des revenus solides jusqu’à ce qu’elle se lance dans la profession de son choix.
– Tu l’as laissée se débrouiller seule, remarqua Opal en s’arrêtant au comptoir. Tu t’es mise en retrait et tu l’as laissée gérer le bar. Quand j’ai tort, je le dis haut et fort. Je me suis trompée sur ton compte.
– La faute est partagée.
– Possible. Deux cocktails d’été, de l’eau pétillante avec glaçons, et un double Bombay tonic.
– Tout de suite.
– J’ai un neveu qui vient de fêter ses vingt et un ans. Il travaille à la cuisine du Lodge depuis six ou sept mois. Il n’aime pas beaucoup, mais il travaille. S’il était intéressé par le bar, le formerais-tu ?
– Tant que Nell approuve le changement de poste, je le prendrai en charge.
– Super.
Elle ne s’attendait pas à voir Miles avant d’aller chez lui mais il apparut à la fermeture.
– J’ai travaillé tard.
– C’est le moins qu’on puisse dire.
– Récupérons ton sac dans ta voiture, nous prendrons la mienne.
– Dans ce cas, ma voiture ne sera pas au même endroit que moi.
– Nous passerons la chercher demain. As-tu pris tes chaussures de rando ?
– Comme tu me l’as demandé.
Elle éteignit les lumières après ce qu’elle considérait un excellent service.
– J’ai reçu un coup de fil d’un ami aujourd’hui, dit-elle en chemin vers la sortie.
– Ah oui ?
– Sam. Nina et lui… c’était du sérieux. Il l’aimait, il se préparait à lui proposer d’emménager avec lui quand c’est arrivé.
Elle fit un détour par sa voiture et prit son sac.
– Vous êtes restés en contact ?
– Oui. Et il dîne avec la famille de Nina au moins une fois par mois. Il tenait à m’annoncer qu’il avait rencontré quelqu’un.
Dans la voiture de Miles, il attendit qu’elle ait bouclé sa ceinture.
– Est-ce un problème pour toi ?
– Pas du tout. Il la fréquente depuis deux mois et ils sont déjà très proches. C’est pourquoi il a éprouvé le besoin de m’en parler. C’est vraiment quelqu’un de bien. Je suis heureuse pour lui. J’ai réalisé d’un coup que ça fera bientôt un an et demi. À de nombreux égards, j’ai l’impression que c’est plus ancien. À d’autres, que c’était hier. Elle s’appelle Henna. Elle est assistante juridique. Elle a une chatte, Suzie, qu’elle gâte trop. Elle aime les vieux films, du genre en noir et blanc. Et elle lit des thrillers.
– Ça fait beaucoup d’informations, commenta Miles.
– Dès qu’il a compris que j’approuvais, il est devenu intarissable. Alors je suis heureuse pour lui. Oh, et elle skie aussi. Alors il viendra avec elle cet hiver, descendra à l’hôtel et nous la présentera. Mince, j’espère que je vais la trouver sympa. Sinon, je ferai semblant. Mais j’espère sincèrement l’apprécier.
– Tu es prédisposée à l’apprécier. À moins qu’elle soit aux antipodes de la description qu’il t’a faite d’elle, tu l’apprécieras. Pas de problème particulier ce soir ?
– Tout l’inverse.
Ce qu’elle aimait rentrer de nuit en voiture, traverser l’obscurité silencieuse pendant que le monde sommeillait. L’air s’engouffrait par les vitres baissées, une chouette hululait au cœur des bois.
– Un vendredi soir d’été animé, continua-t-elle. J’ai secondé Bailey pendant une heure et demie. Elle a assuré. Et j’ai eu mes premiers récidivistes. Un couple qui avait séjourné à l’hôtel en mars est revenu une semaine avec leur fils, sa femme et leurs deux petits-enfants.
– Tu t’es souvenue d’eux ?
– De leurs visages. J’ai calé sur les prénoms, mais j’ai remis leurs visages, suffisamment pour leur dire que j’étais contente de les revoir. Et comme ils ont mis la note sur leur chambre, j’ai pu vérifier leurs noms. James… Jim et Tracey Lowe.
– Ils viennent deux fois par an depuis que leur fils, Manning, est entré à l’université. Manning a rencontré sa femme Gwen à l’hôtel, durant les vacances d’été. Ils se sont mariés chez nous. Un geste sentimental. Leurs enfants s’appellent Flynn, dans les six ans, et Haley, quatre ans.
Alors qu’il remontait l’allée, elle secoua la tête.
– Dire que je pensais être une banque de données. J’ai cru le comprendre quand ils sont venus prendre leur dernier verre.
– L’hôtel fonctionne sur la fidélité et le service personnalisé. Les Lowe viennent deux fois par an depuis mes années lycée.
Quand ils se rapprochèrent de l’entrée, Hurleur poussa trois aboiements ponctués de son hurlement caractéristique.
– Mieux qu’un système d’alarme. Caméras comprises.
– L’offre tient toujours, si tu veux le prendre chez toi.
Lorsque Miles ouvrit la porte, le chien se dressa sur ses deux pattes et dansa sur place, puis se précipita vers Morgan.
– Je t’ai manqué, mon chou ? Bien sûr que je t’ai manqué !
Pendant qu’elle couvrait Hurleur d’amour, Miles ferma toutes les issues pour la nuit.
– Veux-tu quelque chose ?
– Juste cet adorable toutou.
La tête inclinée, elle jeta un regard en coin à Miles.
– Et peut-être toi.
– Le chien a son propre lit.
Tout en disant cela, il la souleva et la porta sur son épaule. Pendant qu’elle riait, Hurleur grommela et se rua dans les escaliers pour doubler Miles.
– Tiens, c’est nouveau.
– Pour t’éviter de marcher après une longue journée debout.
– Est-ce la seule raison ? La plupart des hommes auraient opté pour l’étreinte romantique plutôt que le sac de patates sur l’épaule.
– Je ne suis pas tout le monde.
– J’avais remarqué. Tu sais, ta maison est magnifique même à l’envers.
Il la porta jusqu’à la chambre, où l’éclairage émanait des étoiles voilées par les nuages et d’une lune aux trois quarts pleine. Et il la jeta sur le lit, la recouvrant de son corps.
– Et maintenant, tu aimes ?
– Je suis devenue fan de cette vue-là.
Pendant qu’ils se contemplaient, elle laissa ses mains descendre dans son dos, puis remonter.
– Je préfère la mienne.
Sans détacher son regard d’elle, il posa sur ses lèvres le plus léger des baisers.
– Tu as un de ces visages.
– J’ai mon visage.
– C’est un sacré beau visage.
À présent, sa bouche effleurait la sienne, s’attardait un peu plus longtemps.
– C’est ce que j’ai pensé la première fois que je l’ai vu.
– Derrière le comptoir.
– Non, la première fois. Aux funérailles de ton grand-père.
– Oh. Je ne pense pas t’avoir vu. Franchement, je ne suis pas certaine d’avoir vu qui que ce soit. Je l’ai vécu dans la brume.
– Ton visage reflétait toutes les émotions. Le chagrin, la culpabilité, l’envie d’aller ailleurs, n’importe où, pour affronter seule ton malheur. Et je me rappelle m’être demandé si je voyais tout cela parce que je ressentais exactement la même chose.
Il l’embrassa de nouveau, juste un peu plus profondément, juste un peu plus longtemps.
– La seconde fois que j’ai vu ce visage, et c’était derrière le bar, j’ai vu autre chose. Quelque chose derrière la barmaid amicale et énergique.
Il descendit vers le pouls dans sa gorge, se délectant de le sentir accélérer.
– J’ai vu quelqu’un qui encaisse bravement, mais vulnérable aussi. Totalement fascinant, ce visage. J’aime le voir quand je laisse courir mes mains sur toi.
– Je veux tes mains sur moi.
Il referma ses mains sur les siennes et fit appel à sa bouche, et à sa bouche seule, pour l’attiser.
– Un peu de patience.
Il lâcha une main pour ouvrir les boutons de sa chemise, puis suivit lentement l’ouverture avec sa bouche, avant de remonter.
Cette fois, le baiser échappa à tout contrôle jusqu’à ce qu’il la sente se relâcher.
Il n’avait pas suffisamment pris le temps avec elle, à cause des retours tardifs et des levers trop matinaux. Dorénavant, il le prendrait.
Il dégrafa son soutien-gorge, ses bonnets pigeonnants en dentelle blanche qu’elle portait certainement pour lui. Et l’effleura de ses doigts d’une infinie légèreté, pendant que sa langue caressait la sienne, et que son bourdonnement de plaisir se déversait en lui.
Et il regardait, en prenant tout son temps pour lui enlever son uniforme, le noir et le blanc en désordre. Sa peau électrisée tremblait sous sa bouche et ses mains.
Quand il abaissa sa fermeture éclair, sa bouche s’empara de son sein, avec douceur. Sans précipitation, sans hâte, ses doigts descendirent pour aguicher, juste aguicher même quand elle s’arqua à leur rencontre, même quand le bourdonnement dans sa gorge se changea en soupirs entrecoupés.
Et pendant qu’il l’explorait un peu plus bas, glissant son pantalon étroit sur ses hanches, ses lèvres pressées sur son ventre, il trouva d’un érotisme absolu d’être entièrement habillé pendant qu’il ôtait chaque épaisseur de vêtement d’un corps qui frémissait de besoin sous lui.
Il répondit à son désir et la posséda en observant ce visage-là. Elle frémit sous lui, trembla à l’instant où le premier éclair jeta une lumière blanche dans la chambre et que son nom surgissait de l’un de ses soupirs haletants.
Le tonnerre suivit de près.
Il prit possession d’elle, et elle se laissa faire. Et dans cet abandon, elle trouva du pouvoir. Libre à elle d’accueillir ce qu’il lui donnait jusqu’à ce que le plaisir la transperce comme les soudaines rafales contre les vitres.
Son corps lui semblait aussi liquide que la pluie, prêt à se déverser dans ses mains pour peu qu’il le souhaite. Entre ces mains, elle s’éleva là où le monde était brûlant et l’air dense, puis elle redescendit en flottant vers un bien-être et une chaleur au-delà du possible.
Quand il se releva pour se défaire de sa chemise, elle posa les mains à plat sur le mur ferme de son torse. Là, même s’il prenait son temps, un temps exquis, son cœur battait la chamade.
– Ce visage-là, murmura-t-il et cela l’émut d’entendre sa voix essoufflée. J’aime ton visage quand je suis en toi.
– Je te veux en moi.
Un éclair qui zébra le ciel la révéla dans sa clarté au moment où elle lui tendait les bras.
Il la recouvrit et tout en la contemplant, il s’introduisit lentement en elle. Et resta là pendant qu’elle reprenait son envol et se contractait autour de lui.
– Miles.
– Doucement, murmura-t-il afin de prolonger ce temps exquis.
Pendant que la tempête faisait rage, il lui accorda ce temps, afin de faire renaître le désir et de succomber de nouveau. Puis il saisit ses mains entre les siennes, et sa bouche avec la sienne. Ainsi liés, unis, ils s’abandonnèrent ensemble à la jouissance.
Couché sur elle, il se sentait plus comblé qu’il ne se rappelait l’avoir été de toute sa vie. L’orage, qui s’éloignait déjà, jetait ses dernières gouttes de pluie sur ses fenêtres. Là où les éclairs avaient éclaté, la lune reparaissait.
Dans la bibliothèque, l’horloge de son arrière-grand-père sonna trois coups.
Il releva la tête pour l’observer. Et oui, son visage exprimait son bien-être.
– Ce visage-là, dit-il une nouvelle fois, et il vit ses lèvres dessiner un sourire.