N'oublie jamais
Chapitre Vingt-six
Dix jours après que Gavin Rozwell avait fui son hôtel miteux par une nuit pluvieuse, Beck et Morrison faisaient un point dans la chambre d’un motel moins miteux, tandis qu’une averse martelait la nuit.
Ils avaient punaisé des cartes routières aux murs, retracé ses trajectoires et les chemins suivis par la police locale et les fédéraux. Ils avaient souligné en rouge les lieux où il avait été vu avec certitude, et en jaune, les moins sûrs.
En plus des cartes, ils disposaient de photos et de descriptions de véhicules volés qu’ils avaient reliés à Rozwell et les avaient classés en « retrouvés » et « non retrouvés ».
À cela s’ajoutaient des photos de la dernière chambre qu’il avait occupée dans un motel de l’Oregon, avec les déclarations de l’agent d’accueil pour le moins laconique ainsi que celles de la serveuse tellement intéressée qu’elle en avait les yeux écarquillés et qui avait servi à Rozwell du poulet frit dans la triste cafétéria accolée au motel.
Ils avaient aussi recueilli les déclarations du caissier du Quick Mart qui avait senti une odeur d’herbe et de désespoir quand Rozwell avait acheté un pack de six Coca Zero, un sachet familial de chips au vinaigre et des gâteaux au beurre de cacahuète.
Ils avaient trouvé le pick-up Ford délabré, les pneus à plat, sans roue de secours, mais avec ses empreintes partout, abandonné dans une ruelle à la sortie de Fall City, Washington. Et la description d’un Dodge ram déclaré volé dans une voie privée à moins d’un kilomètre de la Ford.
Toutes les pistes pointaient vers le nord.
– Nous avons reconstitué sa trajectoire jusqu’au motel en banlieue d’Alpine, Oregon, à cause de l’arrêt à la supérette. Nous l’avons en vidéo.
Beck marchait de long en large devant leur tableau de preuves improvisé, pendant que Morrison rédigeait le rapport journalier. Beck portait un débardeur et un pantalon à cordon en coton qui faisait office de vêtement d’intérieur pour les séances tardives et pour dormir.
Ces trois dernières semaines, ils avaient à peine passé quarante-huit heures à Baltimore, dans leur bureau, dont deux nuits dans leurs lits.
À défaut de bureau, Morrison utilisait une table d’appoint grande comme une plaque d’égout sur laquelle il tapait tous azimuts sur son ordinateur portable. Ses lunettes de lecture, achetées au Walmart après qu’il s’était assis sur sa paire précédente, ne cessaient de glisser sur son nez.
– Pourquoi est-il allé à la supérette ?
Morrison leva les yeux par-dessus ses lunettes demi-lune.
– Pour faire une réserve de sucre et de glucides pour la route.
– C’est à moins de quinze kilomètres du motel. Il y a des distributeurs au motel. Mais il ne fait pas ses réserves là, il va à l’épicerie où il sait pertinemment que la caisse sera équipée de caméras.
– Sans un gros coup de chance, nous serions passés à côté.
– Sans doute, mais la vidéo nous a conduits au motel, et de là au pick-up largué sur le parking de Molalla. Encore dans l’Oregon mais beaucoup plus au nord. Le principal aéroport se trouve à Salem, mais il ne l’abandonne pas là. C’est ce qui nous a permis de le retrouver assez facilement.
Morrison se frotta les yeux, fit rebondir ses binocles.
– Rien n’est simple dans cette affaire.
– Mais regarde. Le nord, dit-elle en tapotant la carte. La trajectoire est nette. D’accord, elle est un peu tortueuse mais elle suit la direction nord. L’État de Washington. Et tout semble indiquer qu’il cherchera un moyen de franchir la frontière du Canada ou de rejoindre l’Alaska.
Morrison ôta ses lunettes et, les tapotant sur son jean élimé, examina la carte.
– Nous ne creusons pas des pistes, nous suivons des petits cailloux. Nous ne faisons que les ramasser en chemin.
– Exactement. Quentin, est-il vraiment devenu aussi négligent ? Pouvons-nous réellement penser qu’il laisse derrière lui tous ces indices ?
– Possible. Il est déstabilisé. Nous le savons. Loger dans des taudis, conduire des tas de ferraille. Il se néglige aussi, d’après les déclarations de la serveuse. Il est ébranlé et en fuite. Mais…
Assise sur le côté du lit, les jambes repliées sous elle, Beck hocha la tête.
– Mais. Ces temps-ci, j’ai l’impression – et elle ne fait que se renforcer – qu’il joue avec nous. Ce pick-up retrouvé hier ? C’est une pancarte lumineuse qui indique le nord.
Morrison se leva, s’étira le dos au point de le faire craquer. Son matelas extra-ferme, chez lui à Baltimore, lui manquait affreusement.
– Après avoir loupé le coche avec Morgan, reprit Morrison, il a passé pas loin d’une année sans commettre un seul crime.
– À notre connaissance, modéra Beck.
– À notre connaissance. Si on se base sur ce que nous savons avec certitude, il n’a pas fait de victime depuis Myrtle Beach. Il avait pourtant accéléré la cadence : Arizona, Nouvelle-Orléans, Myrtle Beach. Trois meurtres en l’espace de six mois.
– Il devait rattraper ce temps perdu, cette année perdue.
Elle se rapprocha de la grande carte et tapota l’Arizona.
– Celui-ci était planifié. Il a pris son temps, il s’est remis en selle.
– Mais Dressler à la Nouvelle-Orléans, c’était impulsif, une perte de contrôle. Une sorte de libération, très bâclée.
– Il lui fallait enchaîner, reprendre son rythme. Certes, il ne s’est pas pressé avec la victime de Myrtle Beach, mais il a touché le pactole. Sans sa précision coutumière toutefois. Faire l’impasse de la géolocalisation de la Mercedes, c’est de la négligence. Il a perdu sa minutie depuis Nina Ramos, ce qu’il perçoit comme son élégance.
– Et maintenant, il ralentit de nouveau. Il a perdu la plupart de ses accessoires, toutes ses fausses cartes d’identité, et il est en cavale depuis le Missouri. Donc il est désarçonné, pas dans son élément, il cafouille. Mais…
De nouveau, Beck hocha la tête.
– Il est aussi hors de lui. À qui la faute ?
– Morgan Albright. Ou Nash, rectifia Morrison. Et nous.
– Et nous. Il est possible qu’il nous le fasse payer en nous envoyant à la chasse au dahu.
– Il va s’en prendre à Nash, tu crois ?
– Pas maintenant, dit-elle en secouant la tête. Non. Pas tant qu’il sait que nous le poursuivons. Il faut qu’il nous sente derrière lui. Tu penses le contraire ?
– Non. Il est trop chamboulé, il a besoin de temps pour se poser, s’organiser. Quelque part dans son cerveau détraqué, il sait qu’il a commis une bourde. Elle est le gros lot.
Il prit une bouteille de soda au gingembre posée au pied de la table, étant donné qu’il n’y avait pas de place entre son ordinateur et ses dossiers. Il but une gorgée et grimaça un peu, comme si le soda avait tiédi.
Puis une fois rassis, il orienta sa chaise face à elle. Sa chambre gardait l’odeur de la bougie qu’elle brûlait systématiquement en voyage. Ils travaillaient plus volontiers dans sa chambre, car elle se plaignait que la sienne sente comme le vestiaire d’un gymnase.
Elle n’avait pas tort.
C’est pourquoi, assis, les jambes étirées, il laissa le parfum – pivoine, comme dans le jardin de sa mère au mois de mai – apaiser son esprit.
Comme Beck connaissait son fonctionnement, elle garda le silence.
– Contactons le chef Dooley et la sécurité de l’hôtel pour qu’ils renforcent la vigilance.
– Absolument.
– Mais il n’est pas du genre subtil. Tout est noir ou blanc avec lui. Considérant qu’il nous entraîne vers le nord, plus j’y réfléchis, plus je pense que ton idée…
– Sa destination est le sud, termina Beck.
– Rappelle-toi qu’il avait prévu de se rendre au Mexique. Nous le savons d’après ce qu’il a laissé dans sa chambre à la Nouvelle Orléans. Peut-être qu’il a fabriqué un passeport. Mais ça fait une sacrée distance.
– Tu penses qu’il va moins loin. Moi aussi. Écoute cette pluie, Quentin. Je te jure que je tuerais pour sentir le soleil, la chaleur. J’te parie ma main gauche.
– La plus faible. Sud alors. Nous avons suffisamment de monde sur l’affaire par ici pour suivre ton intuition. Direction le sud. Aux premières lueurs du jour ?
Elle regarda la fenêtre voilée d’un rideau, écouta tomber la pluie.
– Si le jour se lève.
– Nous trouverons un peu de lumière.
– Lui surtout, nous le trouverons. Il ne nous échappera pas, Quentin. Et il ne coincera pas Morgan. Mais je crains qu’il ne fasse une nouvelle victime avant que nous l’attrapions.
Elle secoua la tête, ses épaules.
– Eh merde. Tu sais ce que je ferai quand nous aurons chopé cette enflure ?
– Quoi donc ?
– Après t’avoir embrassé sur la bouche – arrange-toi avec ça – je retournerai auprès de mon saint mari à la patience d’ange et je ferai un bébé.
– C’est vrai ?
– Tu veux parier ? Une leçon que je tire de cette affaire ? La vie est faite pour être vécue. Coffrons cet enfoiré et commençons à vivre.
– Peux pas dire mieux, approuva-t-il en rassemblant ses affaires. Je terminerai mon rapport dans ma chambre. Dormons un peu.
Gavin Rozwell, alias Leo Nesser, se dorait la pilule sous le soleil du désert. Il se sentait renouvelé, revigoré, rajeuni. Même sa minable chambre de motel ne l’empêchait pas de jubiler.
Il avait taillé ses cheveux mi-longs pour leur conférer un style plus insouciant que négligé. Après avoir éclairci quelques mèches, il les avait rassemblés en queue boudinée. Il avait désépaissi sa barbe de sorte qu’elle ombrait discrètement ses joues et laissé une petite mouche sous la lèvre inférieure. Un autobronzant avait transformé son teint livide en bonne mine. Il complétait sa nouvelle apparence par des lentilles vertes et des lunettes rondes façon John Lennon.
Une sorte d’artiste bohémien, en sandales Birkenstock et jean effiloché.
Plus enrobé, il avait pris une bonne taille de pantalon mais il y remédierait au plus vite. Une bedaine, ne serait-ce qu’un faux ventre, accentuait la crédibilité de son personnage. Néanmoins il souhaitait retrouver son corps. Dans cet objectif, il se promenait de longues heures sous la chaleur cuisante, trimballant un carnet à dessin et un appareil photo.
Vegas l’attirait comme le chant d’une sirène, avec ses hôtels huppés et sa vie nocturne débridée. Même Reno chuchotait à son oreille. Mais il gardait ses distances, randonnait dans des canyons grillés par le soleil – ces fichus kilos finiraient par fondre. Et il s’amusait à imaginer les fédés fureter sous une pluie battante, dans la morosité du nord.
Il avait laissé une piste que même un aveugle aurait remarqué, avant de pousser la Fiat d’emprunt dans un lac et de la regarder glouglouter jusqu’au fond. Ils finiraient par la repêcher, un jour. Mais ce jour-là, ce serait trop tard.
La nuit, il se documentait. Il lui fallait un refuge, ce que les canyons et le désert lui procureraient naturellement.
Il existait quantité de lieux hors du système dans ce vaste monde, et encore plus de survivalistes à la noix qui déblatéraient en ligne, sur des serveurs dédiés. Un seul lui suffisait.
Il ne se pressait pas. S’il avait l’intention de passer quelques semaines, peut-être même des mois dans la cabane d’un zinzin, mieux valait le sélectionner avec soin.
Quelqu’un qui n’ait ni ami ni famille qui risquerait de prendre des nouvelles. Quelqu’un qui prenait le survivalisme suffisamment au sérieux pour stocker une bonne quantité de nourriture et d’eau. Avec un toit convenable au-dessus de la tête.
Il rejoignit des conversations sous le pseudo « l’hommedenullepart », demanda des conseils, évita les débats. Les conseils obtenus l’orientèrent vers d’autres groupes, et à partir de ceux-ci il resserra son étude à quelques candidats des environs.
Il se documentait sur ses cibles, se rapprochait à pied ou en voiture pour les observer de près, quand c’était possible. Il se nourrissait de burritos, de frites grasses et piratait. Il mangeait des chips – la route l’avait laissé avec une addiction sévère aux chips dont il ne pouvait se défaire. Après quoi, il changeait de motel pourri.
Il investit dans un drone, le fit voler au-dessus des canyons et obtint des vidéos aériennes acceptables de quelques marginaux.
Quand il eut réduit sa liste aux deux candidats les plus prometteurs, il chercha leurs noms et se renseigna sur eux. Le choix était vite fait : un ancien marine de quarante-sept ans assez féroce pour avaler des rochers au petit déjeuner ou une veuve de cinquante-trois ans aux bras filandreux dont le pseudo était Prep4Jesus.
Jane Boot et son mari James s’étaient installés dans ce coin isolé quelque part entre Gabbs et Two Springs, Nevada, douze ans plus tôt. Apparemment, voilà quatre ans, le mari avait succombé à un cancer que les prières avaient échoué à vaincre. Jane poursuivait sa vie tranquille. Avec une chèvre pour le lait, quelques poules, des cochons qu’elle égorgeait ainsi qu’un fumoir pour la viande.
En vraie fanatique, elle croyait à l’enlèvement de l’Église2, au fait que les communistes dirigeaient toutes les branches du gouvernement, et à l’inévitable guerre qui serait bientôt menée contre les étrangers – qu’ils viennent d’autres pays ou d’autres planètes.
Elle dévorait les publications de QAnon3 avec plus de voracité qu’il ne s’empiffrait de chips.
Jane, et pas si récemment feu James, se déclaraient antivaccin, antigouvernement, antihomos, anti-tout ce qui n’incluait ni Dieu ni les armes.
Complètement frappée, de l’opinion de Rozwell. Sans enfant ni famille – hormis une sœur qui l’avait reniée depuis belle lurette –, mais avec un accès à Internet.
Son chien avait été enterré avec le mari un an plus tôt.
Rozwell s’attendait à ce qu’elle soit bien armée, et plus que disposée à abattre un intrus. Pas grave, il se débrouillerait.
Il maigrit de deux petits kilos – plus que sept à perdre. Dans un regain de confiance, il entra dans les comptes de Jane comme un couteau dans du beurre.
Elle conduisait un pick-up, évidemment. D’après le livre de comptes qu’elle tenait sur son ordinateur, elle le sortait deux fois par mois pour se rendre soit à Gabbs soit à Two Springs dans le but de vendre des œufs, du lait de chèvre et toutes sortes de mochetés qu’elle confectionnait, des perles en toc ou des peaux de porc tannées.
Répugnant.
Elle n’utilisait pas plus Amazon qu’UPS ou FedEx. Sa propriété se fermait par un portail en fer et du fil barbelé bardé de pancartes FOUTEZ LE CAMP le long du chemin de terre et des deux hectares poussiéreux.
Cependant, elle avait un chalet, un hangar, un puits, l’eau courante et des panneaux solaires qui l’approvisionnaient en électricité. Son mari avait sérieusement bricolé avant de reposer six pieds sous terre. Une chance qu’il ne soit plus de ce monde, sans quoi Rozwell aurait été contraint de courir le risque de s’attaquer à lui.
Il pilotait son drone. Surveillait. Patientait.
Un jour qu’il la regardait entrer dans le hangar, elle ressortit au volant de son pick-up.
Pas trop tôt !
Tandis qu’il l’épiait tel un vautour virevoltant au-dessus de sa tête, il la vit sortir des litres de lait et des boîtes d’œufs de sa bicoque pour les ranger dans des glacières sur le plateau du pick-up. Puis elle ramena une caisse, sans doute ses babioles qu’elle chargea aussi.
Il repéra un fusil de chasse et une sorte de carabine derrière son siège, ainsi qu’un pistolet quelconque à sa hanche.
Elle ferma la porte du hangar et la cadenassa avant de retourner dans sa cahute, dont la porte se fermait avec un autre cadenas. Avec ses bottes poussiéreuses et son jean, même si elle semblait aussi maigre qu’un serpent, il ne doutait pas qu’elle ait de la vigueur.
Par l’intermédiaire du drone, il suivit son pick-up sur le chemin de terre, soulevant au passage encore plus de terre. Mais il rapatria son gadget avant qu’elle atteigne le portail.
Comme sa dernière entrée dans son livre de comptes indiquait Gabbs, il supposait qu’elle partirait vers Two Springs à l’est. Il retourna dans son pick-up, déplia une carte et fit mine de la consulter au cas où elle se dirigerait de son côté.
Pendant ce temps, elle prit son temps pour accéder au portail, le déverrouiller, pousser, le franchir, puis sortir de voiture, le refermer et le cadenasser. Cela fait, elle roula vers l’est et Rozwell comprit que la chance avait tourné en sa faveur.
Il laissa passer dix longues minutes, histoire d’avoir la garantie qu’elle ne ferait pas demi-tour. Le plus simple aurait été de fracturer les cadenas à la tenaille, mais cela l’alerterait. Raison pour laquelle il avait passé de longs moments au motel avec des cadenas et des pics de crochetage devant
wikiHow4.
La technique lui donnait du fil à retordre. Tant et si bien que le temps de crocheter le premier, il était en nage. Forcer les trois lui prit près d’une demi-heure, mais il finit par ouvrir ce maudit portail. Il retourna chercher son pick-up, s’introduisit sur la propriété et referma derrière lui.
Il avait découpé mentalement chaque étape durant ses heures de surveillance, ou assis dans la chambre de son motel. L’essentiel étant que son pick-up ne soit pas visible, il contourna la maison, guidonna presque pour longer le bâtiment ainsi que l’appentis qui donnait de l’ombre à la chèvre. Il érafla un peu la peinture, et alors ?
Il roula jusqu’à l’endroit où elle avait multiplié les rangées de barbelés, près des arbrisseaux d’armoise.
Chaque angle avait été calculé depuis le drone. Aucun risque qu’elle le voie en rentrant son véhicule dans le hangar, pas avec la maison et les buissons qui bouchaient la vue. En revanche, si elle partait du côté du poulailler, il était foutu.
Mais bon, si elle s’y aventurait, il s’occuperait d’elle.
Un appentis surplombait une porte cadenassée à l’arrière de la maison, sous lequel se trouvait le tabouret à trois pieds qu’elle utilisait pour traire la chèvre. À toutes les fenêtres, les stores baissés l’empêchaient de jeter un œil à l’intérieur.
Il prit une bouteille d’eau dans le pick-up et s’assit à l’ombre, sur le tabouret. De là, il l’entendrait arriver au volant de son pick-up cabossé. Autant qu’il se détende un peu.
Il jouait sur son téléphone, s’hydratait, rêvait d’une suite avec air conditionné au Plaza. Non, une vue sur la mer. Les cactus et le sable, les parois brutes des canyons lui donnaient une folle envie d’eau.
La Casa Cipriani, pour rester à New York. Ou il pouvait fantasmer sur le Pacifique. Post Ranch Inn, Big Sur. Ou…
Et la voilà. Gling, gling, couic, couic.
Il était temps.
Il se mit debout, et ne pouvant pas compter sur ses yeux, se concentra sur ce qu’il entendait.
Le pick-up s’arrêta puis… oui, c’était bien le grincement du hangar.
Ensuite il attendit que le moteur soit coupé et que la porte se referme en grinçant.
Il devait la surprendre par derrière, mais pas avant qu’elle ait ouvert la porte de son chalet. Elle aurait alors les mains occupées, car elle rapportait toujours des fruits et des légumes de ces excursions.
La porte du hangar claqua, le cadenas cliqueta. Puis il entendit ses pas approcher de la maison. C’est alors qu’il se glissa du côté ombragé de la maison et, plaqué au mur, longea le mur en crabe.
Soudain, plus un bruit.
Il risqua un coup d’œil.
Dos à lui, elle tenait dans ses bras une caisse pleine de sacs en tissu. Des fanes de carottes dépassaient de l’un d’eux.
Elle examinait le sol.
Et il les vit aussi. Ses traces de pneu, ses empreintes de pas.
Laissant tomber la caisse, elle porta la main à son pistolet sur sa hanche. Et il se mit à courir.
Elle brandit son arme, commençant à pivoter vers lui quand il fonça sur elle. Ce fut comme percuter un sac d’os, songea-t-il quand le pistolet vola.
Ils heurtèrent durement la terre, assez pour qu’il entende sa tête claquer contre l’angle du porche. Mais cela ne la ralentit pas et ne l’empêcha pas de lui planter son coude dans l’estomac.
Il ne détecta pas le poignard avant qu’elle ne lui entaille le bras. La douleur, l’odeur de son propre sang le mit en rage. Il saisit la main qui tenait le poignard et la tordit. Son poignet craqua comme une branche sèche sous une semelle. Et d’un coup de poing sur le nez, il lui fit prolonger son hurlement suraigu.
– Tu m’as tailladé ! Espèce de salope ! Putain !
Son cri faisait écho au hurlement de Jane qu’il tabassait sans relâche. Ses braillements s’estompèrent en borborygmes pendant qu’il lui cognait la tête contre la bordure du porche. Peu à peu, elle cessa de gargouiller. Silencieuse et immobile, elle le regardait fixement se relever en se tenant le bras. Le filet de sang gouttait de ses doigts, tachait la poussière en même temps que celui de la trépassée. La vieille peau l’avait entaillé sur une vingtaine de centimètres entre l’épaule et le coude.
– Je vais garder une putain de cicatrice à cause de toi !
Furieux à cette perspective, il la bourra de coups de pieds puis la piétina.
– Alors, ça te plaît, vieille connasse ?
Il savait qu’elle ne ressentait pas la douleur qu’il espérait lui infliger, ayant expiré avant le premier coup de pied, mais rien ne pouvait plus l’arrêter. Pas avant que l’effort combiné à la chaleur ne lui donnent des vertiges.
Il ramassa les clés qu’elle avait lâchées dans le même mouvement que la caisse et l’abandonnant, il alla déverrouiller la porte. En bonne survivaliste, elle avait sûrement une trousse de secours.
Il traversa la pièce de vie meublée d’un canapé arqué et d’un fauteuil solitaire, pour accéder à la cuisine. Deux fois plus vaste que le salon, elle était équipée d’un long plan de travail muni d’un billot, probablement l’ouvrage du mari bricoleur. Des étagères couraient le long des murs, remplies de boîtes de conserves, d’aliments en bocaux, de produits secs dans des pots en verre.
Un vieux placard, peut-être artisanal, abritait un kit de premiers soins, des compresses, des bouteilles de peroxyde, des antiseptiques, de l’alcool, des antalgiques, des pansements et tout le bazar.
Il nettoya la plaie au-dessus de l’évier. Il grimaça de douleur alors que des filets de sang s’écoulaient dans le bac. Puis, dents serrées, il l’arrosa de peroxyde et souffrit horriblement.
Les larmes coulant sur ses joues, il tint bon. Après quoi il referma la plaie avec des pansements à sutures adhésives, les badigeonna d’antiseptique et enveloppa le tout dans de la gaze.
Il but de l’eau fraîche au robinet et avala trois cachets contre la migraine.
Puis il ressortit et réfléchit en la regardant. L’enterrer le gonflait royalement, mais il ne pouvait pas la laisser là. Sinon elle commencerait à puer, et il n’avait aucune envie de la garder sous les yeux. Ni s’exposer à un drone inquisiteur. En conséquence de quoi il la traîna à l’arrière de la maison. Elle déposait une large traînée de sang sur la terre, mais il s’en contrefichait.
Non loin des fils barbelés, il fouilla ses poches. Immonde mais nécessaire. Il repêcha une petite liasse de billets, des clés, une vieille montre à gousset et un canif.
À l’aide de sa pince coupante, il cisailla le fil barbelé et la tira sous les pieds d’armoises.
Les vautours et les corbeaux se chargeraient du reste. Il retourna en pick-up devant la maison, afin de décharger ses effets personnels sous le porche. Désormais, il ne laissait plus rien dans les motels. Muni de la pince coupante, il fit ensuite sauter le cadenas du hangar.
Une petite mine d’or l’attendait là. Des provisions soigneusement disposées sur des étagères, des outils, de la nourriture pour animaux. Pas de place pour un second véhicule mais c’était sans importance.
La pince coupante sous le bras, il repartit vers la maison, suivant la trainée de sang avec un sourire ironique. Il souleva la caisse et emporta les légumes à l’intérieur.
Halte au gaspillage.
Sur son bras qui l’élançait, le pansement était imbibé de sang. Il changea la gaze avant de faire sauter le cadenas qui fermait une porte dans la cuisine.
Au lieu de la buanderie qu’il pensait découvrir, il sourit face au contenu de la pièce protégée.
Malgré sa vie d’ermite, elle était équipée en gadgets modernes. Des appareils de pointe dont il ferait bon usage. En plus des appareils électroniques, elle possédait une profusion d’outils solaires. Des allume-feux, des lampes-torches, des chargeurs, des purificateurs d’eau, une sorte de mini-four pliable solaire. Un générateur solaire de rechange.
Invasions, communistes, guerre civile ou enlèvement, Prep4Jesus était parée à toutes les éventualités.
Son arsenal incluait même ce qu’il pensait être un AR-15, ou quel que soit le modèle prisé par ces tireurs de masse déjantés, suspendu au mur à côté d’un portrait de Jésus.
Il découvrait tout cela avec les yeux d’un enfant dans un magasin de jouets. Puis repéra le coffre-fort.
– N’est-ce pas une agréable surprise ?
Il avait envie de se doucher, se changer, déballer ses affaires, s’installer. Mais mettant tout cela sur pause, il se lança dans la quête de la bonne combinaison.
La maison possédait bel et bien un coin buanderie, qui se résumait à un vieux lave-linge, sans sèche-linge. Une salle de bains qui ferait l’affaire, une chambre à un lit.
D’autres images de Jésus, un drapeau cher aux libéraux, NE ME MARCHE PAS DESSUS , épinglé au mur.
Dans la penderie, dans une boîte en métal fermée par un énième cadenas, il trouva de la paperasse : de la correspondance, des copies de certificats de naissance, un acte de mariage, l’acte de propriété de la terre sur laquelle il se tenait et la combinaison du coffre.
Il retourna dans la cuisine, et comme le coffre-fort était boulonné au sol, il s’assit sur le plancher en bois et composa le code.
Le coffre renfermait des billets. Souriant, assis par terre, il commença à compter.
– Trente-six mille trois cents soixante-deux dollars.
Il bascula la tête en arrière et rit.
– Jane, misérable cadavre de pute, merci pour le pourboire !
Il se doucha enfin, puis soigna encore sa plaie avant de mettre des vêtements propres.
Ses serviettes de toilette étaient aussi rêches que du papier de verre. De même que ses draps, à ce qu’il voyait. Il ferait un saut à Two Springs, plus près et deux fois plus développé que Gabbs, pour acheter du linge de lit en coton égyptien et des produits de toilette décents avec l’argent de la vioque.
Quand il jeta les vêtements de cette dernière dans la caisse, il trouva encore de l’argent. Quelques billets de cent seulement, mais l’argent était la clé de tout.
Tous ces efforts lui ayant ouvert l’appétit, il choisit une belle prune dodue parmi ses récents achats.
La chèvre bêlait, les poules caquetaient, les deux cochons grognaient. Il apprécierait les œufs frais, mais pour ce qui était de traire la chèvre, il ignorait la technique. Encore pire pour découper un cochon.
Néanmoins, si ces stupides animaux crevaient de faim, il serait obligé de s’y coller.
Pour empêcher cela, du moins dans l’immédiat, il retourna dans le hangar et rapporta de la nourriture pour la chèvre. Il pompa même de l’eau pour son seau.
– J’suis un putain de fermier maintenant. Vaut mieux que je distribue la bouffe en vitesse.
Il trouva des œufs frais en quantité et dans un congélateur-bahut, de la viande de porc, des poules qui ne pondraient plus, des miches de pain datées.
Cette connasse faisait son pain, nom d’un chien.
Il ne savait pas cuisiner ces viandes, mais Google était là pour ça. Dans un premier temps, les œufs lui convenaient.
Après un inventaire de ses provisions, il mit de côté une pyramide de boîtes de conserve et quelques bouteilles d’un bon whisky. Il prépara des œufs brouillés, un peu roussis, mais qui le sustenteraient. Il compléta avec ce qui restait du paquet de chips et deux doigts de ce bon whisky.
Tout en s’alimentant, il dressa une liste de courses sur son téléphone. Draps, serviettes, savon, bon vin, fromages, des crackers, des chips. Peut-être des sauces pour les tremper dedans.
Le repas terminé, il s’assit sous le porche et prit conscience, malgré son bras qui l’élançait, qu’il se sentait détendu pour la première fois depuis des semaines. De longues semaines.
Une partie de ce bien-être venait du meurtre. Il avait ressenti un tout petit peu de ce picotement, même s’il l’avait éliminée trop brutalement, trop rapidement. Comme les œufs, ça lui donnait une impression de satiété.
Et pour ce qui était de l’autre partie ? Disposer d’un point de chute, de temps. Zéro chance qu’on le retrouve ici. Pourquoi le chercheraient-ils dans ce coin ? Il était le soleil, ils étaient la pluie.
Tels des chiens, ils seraient toujours en train de courir après leur queue le jour où il règlerait son compte à Morgan aux longues jambes.
Ce jour viendrait.
Dans l’immédiat ? Il se servirait un autre whisky et s’amuserait avec les joujoux que Jane le Macchabée lui avait légués.
Tout compte fait, il se sentait tellement mieux à la maison.
2. Doctrine chrétienne principalement américaine qui avance qu’à la fin des temps, tous les chrétiens, vivants ou ressuscités, seront enlevés dans les airs à la rencontre de Dieu.
3. Mouvement conspirationniste américain d’extrême droite, basé sur les théories du complot et qui est devenu très influent sous la présidence de Donald Trump. Ses idées se propagent principalement sur Internet, et notamment sur des forums de discussion anonymes.
4. Site proposant toutes sortes de tutoriels.