N'oublie jamais
Chapitre Quinze
Durant une accalmie – que Morgan attribuait à la réception dans la Présidentielle et à l’heure du dîner –, elle convoqua l’une des serveuses les plus expérimentées.
– Je prends une pause.
– Tu ne pars jamais en pause.
– Ce soir, si. Remplace-moi au comptoir tout en surveillant ta section. Dix minutes. C’est calme pour l’instant.
Elle partit en salle, tapota sur l’épaule d’Opal.
– J’ai besoin de toi quelques minutes.
– Ai-je l’air d’avoir quelques minutes en trop ?
– Oui. Suzanne, veille sur la section d’Opal. Dix minutes.
Opal la suivit à l’extérieur en bougonnant.
– Je dois garder l’œil sur les nouvelles. La terrasse est bondée.
– C’est vrai mais pas la salle ni le comptoir, dit-elle en s’éloignant suffisamment pour qu’on ne puisse ni les voir ni les entendre. Je dois te parler de Bailey.
Opal se mit aussitôt sur la défensive. Les mains sur les hanches, ses yeux s’enflammèrent sous la frange de sa coupe au bol.
– Elle s’en sort très bien. Si t’as un problème…
– Elle s’en sort mieux que ça. Je veux la former au bar.
– J’ai à peine terminé de lui apprendre à servir correctement aux tables. Je ne peux pas la partager. Tu le sais forcément si t’es une bonne manager.
– Je le suis, et si tu as un problème avec moi nous en discuterons une autre fois.
Comme entre elles, les frictions étaient courantes, Morgan estimait qu’il leur faudrait crever l’abcès.
– Je peux venir en avance le jour de ton choix, nous prendrons le temps de tout mettre à plat. D’ici là, il me faut une barmaid suppléante, et pour moi Bailey a la capacité et l’énergie de servir au comptoir et en salle, en cas de besoin. Cela signifierait pour elle une hausse de salaire et une corde de plus à son arc. Nell tient à connaître ton opinion.
Les poings d’Opal se crispèrent sur ses hanches.
– Tu as directement sollicité ma supérieure ?
– Non, j’ai adressé mes recommandations à ma responsable. C’est mon rôle. Tu supervises la salle, donc notre chef tient à connaître ton opinion. Bailey ne demande qu’à apprendre. Je veux lui en donner l’opportunité. Si tu ne peux pas te passer d’elle mais qu’elle est partante, je la formerai sur ses jours de repos. Nous coordonnerons l’emploi du temps.
– Si ça se trouve, elle a une vie.
– Si l’arrangement ne lui convient pas, elle est libre de décliner. Charge à toi de lui demander.
À présent, Opal croisa les bras.
– Si elle refuse, tu inscriras dans son évaluation qu’elle ne coopère pas et qu’elle manque d’ambition.
– Pourquoi je ferais ça ? Bon Dieu, Opal.
– Ne blasphème pas.
« Trop pénible, se dit Morgan. Vraiment trop. »
– Ne viens pas m’accuser de compromettre une fille de l’équipe. Si la formation ne l’intéresse pas, elle dit non merci et ça s’arrêtera là. C’est son choix. Fais barrage si ça te chante, mais ne me jette pas la pierre. Choisis le jour, une demi-heure avant le début de ton service. Il faut qu’on vide notre sac.
– Je fais mon boulot.
– C’est clair. Si nous sommes incapables de nous mettre d’accord, nous continuerons l’une et l’autre à faire notre boulot en nous prenant à rebrousse-poil. Je peux vivre avec. N’oublie pas de transmettre à Nell ton point de vue sur Bailey.
Morgan retourna dans la salle, reprit les rênes du comptoir et s’efforça de ne pas fulminer.
Une dizaine de minutes après cela, Bailey surgit au comptoir.
– C’est calme en salle. Opal dit que ça te laisse le temps de me montrer deux ou trois choses.
– Avec plaisir.
Contente qu’Opal n’ait pas opposé son refus, Morgan invita Bailey à la rejoindre derrière le comptoir.
– Tant qu’on n’a pas besoin de toi en salle, tu vas m’assister derrière le bar, expliqua Morgan. Veiller à ce que la glace ne manque pas, préparer les garnitures, remplacer les bouteilles, débarrasser et remplacer les verres. Pour l’instant, les tabourets sont inoccupés. Donc on se concentre sur les commandes des tables. Pour bien servir, il faut aiguiser la communication avec les serveurs.
– Compris.
– Derrière, tout doit rester en ordre, désinfecté, organisé, et serein. Même quand il y a un coup de feu et que tu prends du retard, tu as besoin de calme. Tant que tu restes organisée, le calme ne sera pas trop difficile à retrouver. Quand tu utilises une bouteille, repose-la à sa place. À chaque fois, que ce soit un alcool de qualité supérieure ou un basique.
Elle désigna les étagères sous le comptoir.
– À moins qu’un client ne spécifie une marque, tu trouves ici les références les plus courantes. Les deux femmes qui viennent d’entrer ? Ce sont de vieilles amies qui s’accordent quelques jours de repos. Elles vont s’installer au comptoir.
Quand elles approchèrent, Morgan avança pour les saluer.
– Comment étaient les massages ?
– Paradisiaques, soupira celle de gauche, la cinquantaine, des lunettes à monture rouge et des cheveux blonds attachés à la va-vite. Je suis surprise que nous restions assises le dos droit.
Son amie, une masse de boucles noires, des yeux marron tombants, pouffa de rire.
– Nous allons tenir bon, vu que pour parfaire la soirée, nous allons prendre une délicieuse colada à l’abricot.
– Tout de suite. Je mets l’addition sur votre chambre ?
– S’il vous plaît.
Morgan acquiesça quand Bailey lui tendit une coupelle de bretzels.
– Nous utilisons de petits verres à dégustation, expliqua-t-elle à Bailey en mettant des glaçons dans le mixeur. Additionne dans l’ordre, sur la glace puis mélange. Moitiés d’abricot au sirop. Concentré de jus d’ananas, lait de coco, rhum et crème de cacao allégée.
– Tu n’as mesuré aucun ingrédient.
– Si, mais à vue de nez et je compte.
Elle enfonça le bouton.
– J’adore ce son, dit la petite brune. C’est assez calme ici ce soir.
– Comme un milieu de semaine. Et il y a une soirée privée au Club.
– Ils ne nous ont même pas invitées, dit la blonde.
– Tant pis pour eux, tant mieux pour nous.
Morgan versa le cocktail dans les verres à dégustation et les décora d’une tranche d’ananas.
– À votre santé.
Prompte à s’adapter, Bailey nettoya le mixeur.
– Mesurer à vue d’œil, je le conçois, mais compter en versant ?
– Je compte jusqu’à quatre. Quatre secondes pour verser une dose de trente millilitres. Emporte chez toi l’une des bouteilles vides, et tu peux emprunter un doseur. Exerce-toi avec de l’eau. Commence par mesurer une dose de trente millilitres, puis une demie, deux doses dans un verre. Et dans un autre verre, tu t’entraînes à verser. À vue d’œil et en comptant.
– Un peu comme doubler chaque seconde quand on compte.
– Exactement. À force de servir les clients, tu commences à développer les compétences humaines requises. Ils ne sont pas très différents au bar, mais tu dois étudier pour te familiariser avec les différents types d’alcool, de boissons et le jargon de base.
– J’en ai appris quelques-uns en servant.
– Le reste viendra vite. Si tu as une question, pose-la.
– J’en ai une. Comment savais-tu qu’elles choisiraient de s’asseoir au comptoir ?
– Elles sont venues hier soir et m’ont dit qu’elles aimaient le comptoir, parce qu’on y rencontre des gens intéressants.
Elles servirent des commandes pour les tables et, ce faisant, Morgan fournit des indications à Bailey. « Une petite futée », pensa Morgan. Par la suite, elle dut s’interdire de l’assister, tant l’habitude était ancrée en elle.
Liam apparut dans le passage voûté, avec une amie qui arborait environ un mètre de cheveux roux et une robe de moins d’un mètre de tissu noir.
– Merde, marmonna Bailey.
Elle coula un regard vers son apprentie.
– Un problème ?
– Non. Je… la connais, la fille qui entre avec Liam Jameson. Nous avons fréquenté le même lycée.
– Laisse-moi deviner. Une vipère ?
– Il n’y a pas une miette de gentillesse en elle. Au moins je ne m’occuperai pas de sa table.
– On garde son calme, lui rappela Morgan. Ils vont passer commande au comptoir avant de s’installer à une table. Liam fonctionne de cette façon.
Et c’est précisément ce qu’ils firent.
– Salut, Morgan. La soirée est bonne ?
– Tranquille. Le rythme ne va pas tarder à s’accélérer, je pense. La soirée au club va bientôt fermer. Qu’est-ce que je vous sers ?
– De quoi as-tu envie, Jessica ?
– Un Martini avec très peu de vermouth, Hanger One et Carpano Bianco, trois olives. Des picholines de préférence.
Machinalement, Morgan entreprit de refroidir un verre à Martini.
– Trop sophistiqué pour moi, décida Liam. Je prends comme d’hab.
– Je vous fais apporter vos verres à votre table. À l’intérieur ou en terrasse ?
Avant qu’il n’ait pu parler, Jessica eut un petit rire.
– Bailey ? Bailey Myerson ? J’ai failli ne pas te reconnaître avec ta drôle de coupe de cheveux. Tu es serveuse maintenant ?
– Salut, Jessica. Ça fait un bail.
– Carrément. Nous étions au même lycée, dit Jessica à Liam en prenant son bras. Alors comme ça, tu es revenue vivre à Westridge ?
– Juste pour l’été.
– Je ne reste que la semaine. J’habite New York maintenant. Il faut qu’on se voie, si tu as du temps libre. Prenons une table, Liam, laissons-les travailler.
– OK. À plus.
– Nous allons lui préparer le parfait Martini, commença Morgan, même si nous ne l’aimons pas.
Elle lui montra la marche à suivre, tout en la chargeant de servir la bière pression de Liam.
– Je leur apporte leurs verres, dit Bailey en soulevant le plateau. L’époque du lycée est révolue, je suis une grande fille maintenant.
Au cours de l’heure qui suivit, la salle se remplit, ainsi qu’elle l’avait prévu. Opal fit savoir qu’elle avait besoin de Bailey en salle sous peu.
– J’ai déjà tellement appris. Merci, Morgan.
– Pas de problème. Reviens quand tu veux.
Liam se glissa, en solo, sur un tabouret haut.
– La même chose ?
– Juste un Coca. Je ne vais pas tarder à rentrer.
– Et ta copine ?
– Pas ma copine. On a juste pris un verre. Au fait, Bailey ! Je suis fan de ta coupe de cheveux.
– Oh, fit-elle, troublée. Merci. Je dois retourner à mon poste.
– Prends d’abord ta pause. Il te reste dix minutes.
– Elle n’est pas assignée au bar ? s’enquit Liam sitôt Bailey sortie.
– Je la forme. Bailey est étudiante, elle n’est avec nous que pour l’été. Tu n’étais pas au lycée avec elles ?
– J’étais à Lincoln. Pas le même secteur scolaire. Un copain sortait avec Jessica, à l’époque, je la connaissais un peu. Je l’ai croisée dans le centre aujourd’hui, dit-il en levant les yeux au ciel. Il y a des gens qui ne changent pas. J’aime les minettes, mais pas celles qui se frottent contre mes jambes.
Son verre dans la main, il tiqua.
– C’était affreusement sexiste.
– Dans son cas, tu es pardonné. A-t-elle apprécié son cocktail ?
– Elle l’a qualifié de « pas mal » sur le ton de quelqu’un qui a la bonté de tolérer quelque chose de médiocre. Elle a asticoté Bailey, quand elle a apporté nos verres. Bailey s’est contentée de sourire puis a lancé que c’était intéressant de rentrer pour l’été et de retomber sur une ancienne du lycée qui n’avait pas changé d’un iota. Tout ça avec le sourire, sauf que ce n’était pas un compliment.
– Bravo à elle. Dérangeant pour toi.
– Plutôt fascinant, en fait.
– Au final, tu t’en es bien sorti.
– Je ne me suis pas fait prier pour lui dire au revoir.
Elle continua de bavarder tranquillement avec lui et avec un autre client appartenant à un groupe rassemblé au milieu du bar, tout en répondant aux commandes et en surveillant la salle.
– Tu sais, lui dit Liam quand elle revint dans sa direction, je secondais le barman pendant les vacances scolaires.
– Vraiment ?
– Une règle du monde des Jameson. Donner de son temps, à tous les postes, pour se sensibiliser au fonctionnement de la maison. Dans l’idée. Je pense que je ne valais pas un clou.
– J’en doute.
– Je n’étais pas autant à l’aise que toi. Je t’observe depuis tout à l’heure, et je n’arrive pas à comprendre comment tu te débrouilles.
Elle se pencha vers lui.
– Je ne sais pas skier.
– Je peux y remédier l’hiver prochain.
– Tu n’en auras pas l’occasion. Des bottes bizarroïdes fixées à deux lamelles, sur une pente enneigée ? Y’a pas moyen.
– Tu transformes ça en défi, dit-il en se levant puis déposant des billets sur le comptoir. J’adore les défis. À plus.
– Bonne soirée.
Peu avant la fermeture, Opal l’apostropha au bar.
– Demain, une demi-heure avant le début du service.
– Entendu. Rendez-vous dans la cave à vin. On ne sera pas dérangées.
– Très bien.
« Méchamment remontée », observa Morgan. Au moins, elle avait bon espoir d’en apprendre les raisons.
Elle planifia sa journée de façon à honorer son rendez-vous du matin tout en se réservant le temps de faire un saut à Crafty Arts. Elle souhaitait découvrir en avant-première les photos d’une exposition programmée pour le week-end. Avant de quitter la maison, elle ramassa le courrier et l’ordonna en petits tas.
Certaine d’avoir reçu une offre publicitaire adressée par son organisme de crédit, elle décacheta néanmoins l’enveloppe en se préparant à la jeter dans le bac des recyclables.
Puis elle se leva. Le regard rivé sur le courrier, un frisson glacé la parcourut, suivi d’une suée.
Trois mille deux cents quatre-vingt-six dollars et vingt-huit centimes. Débités sur une carte qu’elle ne détenait pas, pour des achats qu’elle n’avait pas faits, dans deux magasins de la Nouvelle-Orléans où elle n’avait jamais mis les pieds.
Chaque parcelle de son être se mit à trembler. Sa gorge se noua brusquement, ses poumons se bloquèrent. Pendant un abominable moment, un voile gris s’abattit devant ses yeux. Sans s’être sentie glisser, elle atterrit sur le carrelage de la cuisine, agrippée à la facture, ses oreilles bourdonnant.
Griffant le vide autour d’elle pour se redresser, elle vacilla jusqu’à l’évier. Penchée au-dessus, elle resta là jusqu’à ce que la nausée reflue suffisamment et s’aspergea le visage d’eau froide.
Toujours tremblante, elle se débrouilla pour attraper un tabouret haut et s’asseoir. Puis elle baissa la tête et, le front sur le comptoir, attendit de retrouver sa capacité à respirer et à penser.
Elle se saisit de son téléphone, fit défiler son répertoire et appela l’agent spécial Beck.
– Il est… il est à la Nouvelle-Orléans. Ou il y était.
– Morgan.
– Je… il… a pris une autre carte de crédit à mon nom. Morgan Nash Albright. À mon nom complet, cette fois. J’ai reçu le solde débiteur par courrier. Plus de trois mille dollars.
– Morgan, j’ai besoin que vous restiez calme.
– Je ne peux pas.
– Restez calme. Envoyez-moi le relevé par SMS. Photographiez-le avec votre téléphone et envoyez-le-moi. Quelqu’un viendra récupérer l’original, ne le détruisez pas. Mais transmettez-moi une photo. Pouvez-vous faire ça pour moi ?
– Oui.
– Respectez-vous les précautions dont nous avions discuté ?
– Oui.
– Bien. Morgan, je sais que c’est perturbant.
– Perturbant.
Elle dut plaquer sa main sur sa bouche pour étouffer un éclat de rire nerveux.
– Je veux que vous m’écoutiez. C’est un faux pas de plus. Il fait connaître l’endroit où il est – ou plus probablement, où il était. Il nous a donné un moyen de suivre sa trace.
– Pensez-vous qu’il se prépare à venir chez moi ?
– Il savait que vous recevriez ce relevé. Et que vous le recevriez à un jour ou deux près. Ce ne serait pas logique qu’il débarque maintenant. Il essaie de vous effrayer, de vous perturber, de vous embrouiller. Il a besoin de croire qu’il est au centre de vos pensées.
Elle ferma les yeux.
– Comme je suis au centre des siennes. C’est ce que vous ne me dites pas.
– Si vous l’êtes, vous lui faites commettre ces impairs, prendre des risques inutiles. Nous pouvons venir vous voir, au besoin.
– Non, non. Trouvez-le.
– Nous y travaillons. Je vous le promets. Envoyez-moi ce SMS.
– Très bien. Je l’envoie tout de suite. Je… je dois partir travailler sous peu. Si quelqu’un vient récupérer le relevé, je serai à l’hôtel.
– Nous nous adapterons. À la moindre information, nous vous contacterons. C’est une autre promesse que je vous fais.
Elle transmit le SMS puis s’obligea à marcher jusqu’au bureau de sa grand-mère pour prendre une enveloppe. Elle y enferma le relevé et la glissa dans son sac.
Au lieu de passer à la boutique, elle roula sans but, le temps de retrouver le plus de calme possible.
En conséquence de quoi elle retrouva Opal avec un retard de quelques minutes.
– Mon temps est aussi précieux que le tien.
– Je m’excuse.
Elle ne chercha pas à se justifier. Face à face dans la fraîcheur de la cave à vin, Opal et Morgan se mesuraient du regard.
– Es-tu malade ou quelque chose comme ça ?
– Tout va bien. Tu es mécontente. C’est le moment de communiquer tes remarques.
– T’inquiète, je compte bien les communiquer. Si ta grand-mère et Lydia ne se connaissaient pas depuis toujours, tu n’aurais pas eu ce poste.
– C’est probable.
– Plus que probable. Les Jameson ont tendance à nommer les responsables parmi le personnel. Mais pas cette fois. Tu n’es pas la seule à l’hôtel à savoir préparer un cocktail. Et tu es lente parce que tu es trop occupée à draguer tous les types qui passent, à les allumer, à commencer par les mâles de la famille Jameson. C’est indécent, cela nuit à l’image de toute l’équipe.
– Je drague ? J’allume ? T’es barjot !
– Ne m’insulte pas.
– Je m’en fous. Signale-moi si tu veux ! Écoute-toi, tu me traites quasiment de traînée.
– Tu ne l’as pas volé. Je t’ai vue avec Liam, hier soir encore. Et c’est clair que tu fais tout ce que tu peux pour te blottir contre Miles. Pour qu’il te raccompagne à ta voiture le soir après la fermeture. Cela ne me surprendrait pas que tu tentes ta chance avec Nell si tu pensais que cela t’aiderait à grimper les échelons.
Ce fut plus fort qu’elle, Morgan éclata de rire.
– Elle, c’est ma roue de secours si le plan à trois échoue avec Miles et Liam.
De vives rougeurs embrasèrent le visage d’Opal.
– Tu devrais avoir honte.
– Parle pour toi. T’es tellement vulgaire. Je fais la conversation avec les clients et avec les Jameson, quand je sens qu’ils en ont envie. Homme ou femme. Ça fait partie du métier. Je ne flirtais pas avec Liam hier soir. Nous bavardions, principalement de Bailey.
– Après que tu l’as envoyée servir la pétasse.
– Je ne l’ai pas envoyée. Elle a proposé d’apporter leurs verres et elle s’est très bien débrouillée. Comme derrière le bar. Ce que Liam a remarqué et apprécié. S’il n’avait pas prêté attention à ses compétences auparavant, c’est maintenant chose faite.
– Lui aussi va t’accompagner sur le parking après la fermeture maintenant ? Peut-être que tu vas réussir à monter les frères l’un contre l’autre, à force de jouer la demoiselle sans défense. « Oh, il m’est arrivé un coup dur, protège-moi. »
Sincèrement choquée, Morgan fit un pas en arrière.
– Oui, il m’est arrivé un coup dur. Et encore pire à ma meilleure amie. Elle est morte. Il l’a à moitié battue à mort, puis étranglée. Elle avait vingt-six ans.
Les joues d’Opal devinrent cramoisies.
– Je suis désolée pour elle mais…
– Je ne veux pas de tes objections. Si elle n’avait pas chopé un rhume et contrecarré ses plans, je serais sûrement morte à sa place. Il veut ma mort. Il veut me tuer.
– C’est ce que tu dis et…
– C’est ce que je dis. Et c’est ce que dit le FBI. Et c’est ce que dirait la femme qu’il a assassinée il y a plusieurs semaines si elle le pouvait encore. Hélas, il a laissé sur son corps sans vie mon médaillon – celui de ma grand-mère, qu’il m’a volé.
Cela rejaillissait, tout ce qu’elle gardait enfermé en elle se déversait à présent, incandescent comme la lave d’un volcan.
– Tu penses que c’est un jeu pour moi ? Une sorte de jeu dans lequel je me sers de tout ça pour que les Jameson… quoi ? Pour qu’ils aient pitié de moi ? Je te préviens cette fois seulement : quel que soit ce qui te dérange chez moi, tu laisses cette histoire à part. Ne t’avise plus d’en parler.
– On a tous des épreuves à surmonter. Ce n’est pas pour autant qu’on décroche un job en un claquement de doigts ou qu’on bénéficie de traitements de faveur. Et cela ne te donne pas le droit de prendre du bon temps avec le mari d’une autre.
– Je n’ai pris du bon temps avec personne. Et si tu fais allusion à ce que tu appelles flirter avec Miles ou Liam, ils ne sont pas mariés.
– Nick l’est.
– Oh pu… Même toi, tu dois savoir que c’est ridicule. À moi de te demander si tu mets en doute le discernement des Jameson, ou bien leur faculté à embaucher qui ils estiment compétent ?
– Pas du tout, mais j’ai le droit d’avoir mon opinion.
– Que tu as clairement exprimée. Considérant la mauvaise opinion que tu as de moi, je t’offre une fois de plus la possibilité de basculer en horaires de jour.
– Pas question.
– Très bien. Alors nous devrons continuer à nous taper sur les nerfs.
Elle avait connu pire. D’ailleurs, en ce moment, elle faisait face à plus grave que ça.
– Je ne changerai pas qui je suis ni ma façon de travailler pour correspondre à tes critères. En tant que ta responsable, je déplore que nous ne trouvions pas de solution concrète. Mais tant que nous faisons l’une et l’autre notre travail correctement, il faudra faire avec. En tant que femme, je te dirai juste de te mêler de tes affaires. Bon, autre chose ?
– Je n’ai rien de plus à ajouter.
– Super. Allons bosser.
Au bar, il y avait déjà du monde pour un début de soirée. Une partie d’elle se détendit dès qu’elle se retrouva en terrain familier, derrière le comptoir. Avant de relayer Nick, elle servit deux pintes de bière pendant qu’il préparait son départ.
– J’ai discuté avec ma boss hier soir. Nell m’a reçu pour discuter. Je te présente ton nouvel assistant manager.
– Hourra ! s’exclama-t-elle en lui tapant dans la main. C’est la bonne nouvelle dont j’avais besoin ce soir. Rentre fêter ça avec ta femme.
– J’ai appelé ma mère après avoir signé mon contrat. Elle a versé quelques larmes. Une maman, quoi.
– Je vois.
– Puis elle m’a dit que dans moins de six mois, je serai nommé manager.
– Hé, mollo !
Amusé, il encaissa une addition.
– J’ai répondu que si je faisais trop d’heures, je n’aurai pas l’énergie de lui donner d’autres petits-enfants. Elle a illico changé de discours. Puis elle m’a demandé de te remercier pour le coup de pouce.
– Avec plaisir. À demain.
Derrière le comptoir, elle redressa le dos et tourna son regard vers les tables en terrasse. Elle s’en sortirait.
Elle s’en sortirait parce qu’elle n’avait pas le choix.
*
Il fallait encore l’annoncer à sa mère et sa grand-mère. Pas le choix là non plus. Au réveil, les voir toutes les deux apprêtées pour la journée, prenant leur café sur la terrasse parmi les fleurs, lui remonta le moral.
Elle allait bousiller leur rituel matinal, mais elles s’en remettraient.
Après avoir préparé sa version du café du matin, elle sortit s’asseoir avec elles.
– Tu te lèves de bonne heure, commenta sa mère. Gram et moi lézardons, nous n’avons pas besoin d’être à la boutique avant onze heures. Il n’est pas impossible qu’on pousse jusqu’à midi.
– Tiens, nous rapporterons de la pizza. Nous rentrerons assez tôt pour que tu manges une part ou deux si le cœur t’en dit.
– Qui refuse de la pizza ?
Morgan s’assit et s’accorda un temps de répit, rien qu’un court instant volé.
Un colibri, aussi vif qu’une émeraude sous le soleil, s’empiffrait à la mangeoire pendant qu’un pivert duveteux trillait tout son soûl devant la boule de suif. Les fleurs qu’elles avaient plantées au printemps avaient éclos et se dispersaient dans un joyeux abandon.
Ici, dans ce court instant volé, tout n’était que bonté, douceur et charme. Gavin Rozwell ambitionnait de gâcher ça, de mettre un terme à tout cela.
Il était hors de question qu’elle le laisse faire.
– J’ai eu les agents fédéraux au téléphone hier.
– Qu’est-il arrivé ?
Aussi sec, Audrey s’était redressée sur sa chaise.
– Je veux que vous sachiez qu’ils ont très vite réagi. Le fait est que j’ai reçu le relevé d’une carte de crédit par courrier. Pas ma carte, pas mes dépenses.
– Ce monstre, commença Olivia, car je ne peux pas le qualifier d’homme, fait le mal sans relâche.
– Je peux pas le nier. Mais d’après l’Agent Beck, il s’agit d’une nouvelle erreur. Je la crois. Il a réglé des dépenses à la Nouvelle-Orléans. Ils savent ainsi où il se trouvait à la date des factures.
– Il essaie de te terroriser, allégua Gram.
– Il a réussi son coup. Mais c’est passé. Franchement, mon différend avec Opal… non, appelons les choses par leur nom… ma dispute avec Opal Reece au bar était presque plus affligeante. Et Gavin, au moins, le FBI s’en occupe. Ils gèrent le problème avec l’organisme de crédit et retracent ses déplacements à la Nouvelle-Orléans. Peut-être, avec de la chance, que cela leur permettra de déduire sa destination suivante. Ce serait naïf d’espérer qu’il n’ait pas bougé. Au pire, ils auront une piste à suivre. Je pense.
– Nous devrions planifier un petit voyage. Partir quelques jours. Aller à la plage, continua Audrey. Siroter des Mai Tai sous des parasols.
– Maman, dit Morgan en lui tapotant la main. La solution n’est pas la plage ou les Mai Tai. Et poser des congés, pour moi, serait prématuré. Je reste vigilante. Tout le monde est vigilant, et c’est gonflant. Ce que je veux ? Pouvoir m’asseoir dehors, exactement comme ça, admirer le jardin, observer les oiseaux, en sachant que Gavin Rozwell est assis dans une cellule et qu’il regarde le ciel à travers des barreaux. Le jour où cela se réalisera sera un jour heureux.
– Ce jour-là nous dégusterons des mimosas plutôt que des cafés, décréta Olivia. D’ici là, pourquoi cette dispute avec Opal ? Il s’agit bien de la serveuse en chef d’Après ? Je ne la connais pas vraiment.
– Je lui ai suggéré une mise au point en tête-à-tête, et la rencontre s’est produite hier. Pour ma part, je n’étais pas dans les meilleures dispositions avec cette affaire de carte de crédit, mais je ne pouvais pas me permettre d’annuler. Peu importe. Elle ne m’apprécie pas. Et elle n’apprécie pas que j’aie décroché le poste de manager par relation. Elle n’a pas totalement tort sur ce point, mais il n’empêche que je suis qualifiée, et que je déchire à mon poste.
– Bien sûr que tu déchires.
– Tu ne peux pas dire le contraire, tu es ma mère. Mais j’assure. Elle se plaint de ma lenteur à servir. Ce sont des foutaises, sans oublier que les bénéfices sont en hausse. Ensuite elle m’a accusée de draguer tous les clients du bar, et en particulier les Jameson.
– C’est grotesque ! s’indigna Audrey. De toute façon, où serait le problème si tu flirtais ? Ce n’est pas prohibé dans ce pays.
– Si ça l’était, nombre de barmaids seraient sous les verrous. Notre rôle consiste à servir des boissons, mais aussi à bavarder. À faire en sorte que le client se sente traité avec égard. Ou invisible si c’est son souhait. Elle travaille depuis suffisamment longtemps à Après pour le savoir.
– Que comptes-tu faire avec elle ? demanda Olivia.
– Absolument rien. Si elle veut fulminer contre sa manager à longueur de temps, c’est son problème. De toute façon, je sais qu’elle espère que je la débinerai dans son évaluation. Il se trouve que je les termine aujourd’hui. Pourquoi la critiquerais-je ? Elle est irréprochable, d’un point de vue professionnel. Rien ne l’oblige à m’apprécier.
– Tu es tellement dégourdie. En tout cas, elle n’a pas l’air sympathique.
– Uniquement avec moi, semble-t-il. À ce que j’ai pu constater, le personnel de service l’aime beaucoup et les clients ont un bon contact avec elle. Les clients réguliers se souviennent d’elle, les Jameson la portent en haute estime. Je m’adapterai, conclut Morgan en haussant les épaules.
– Tu es dégourdie, répéta Olivia. Une vraie Nash à la peau dure.
– C’est pas faux. Je pense même me dépêcher de boucler ces évaluations. Autant les remettre à Nell avec un jour d’avance, puisqu’elles sont pratiquement rédigées.
– Installe-toi dehors avec ton ordinateur portable, suggéra Audrey. Profite de la journée en même temps.
– En voilà une excellente idée ! Je reviens, approuva Morgan avant de retourner à l’intérieur.
Audrey la suivit des yeux, puis reporta son attention sur sa mère.
– Ça va aller. Nous sommes là pour elle.
– Je le sais. Ou j’en suis presque certaine, mais…
– Si l’inquiétude protégeait, elle porterait une armure à toute épreuve.
– C’est bien vrai. Au moins, nous ne nous tracassons pas de loin.
– Plus maintenant.