N'oublie jamais
Chapitre Un
Ses quelques rêves et objectifs étaient simples.
Fille de militaire, Morgan Albright avait passé son enfance ballotée entre les pays et les continents. Ses racines, conditionnées par la carrière de son père, n’avaient poussé qu’en surface pour faciliter le repiquage. Changer de base, de maison, d’État et même de pays avait rythmé les quatorze premières années de sa vie. Jusqu’au divorce de ses parents.
Personne ne lui avait laissé le choix.
Les trois années qui suivirent la séparation, sa mère l’avait contrainte à déménager plus souvent qu’à son tour. De bourgades en métropoles, en quête de… Morgan n’aurait su dire quoi.
À l’aube de ses dix-huit ans, elle déterra elle-même ses racines pour les replanter à l’université. C’est là qu’elle put explorer ses objectifs, ses rêves et ses choix. Elle bûcha sans relâche, optant pour une double spécialité. Gestion et restauration, des choix qui la conduisaient directement à son rêve.
S’implanter. Avoir son chez-soi, son entreprise.
Sa vie.
Elle analysait les plans des villes, les différents secteurs, le climat pour mieux cibler le lieu où elle planterait lesdites racines à la fin de ses études. Elle aspirait à une vie de quartier, peut-être un centre ancien et réputé, en tout cas près des commerces, des restaurants, des cafés. Des gens.
Un jour, non seulement elle ferait l’acquisition de sa maison, mais aussi de son bar.
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Des objectifs simples.
Ses diplômes en poche, elle arrêta son choix sur un quartier de la proche banlieue de Baltimore, Maryland. Ses maisons traditionnelles avec jardin, encore épargnées par la gentrification, se vendaient à un prix plus qu’abordable.
Toute sa vie d’étudiante, elle avait occupé des emplois de serveuse puis, dès l’âge requis, de barmaid. Et elle avait économisé.
Son père, le Colonel, fut le grand absent de la remise des diplômes. Même les mentions qu’avait décrochées Morgan échouèrent à lui arracher un petit mot de félicitations. Cela ne la surprit guère, consciente qu’elle avait tout bonnement cessé d’exister à ses yeux avant même que sa signature sur le jugement de divorce n’ait séché.
Sa mère et ses grands-parents maternels, eux, avaient été présents. Elle ne se doutait pas que c’était la dernière fois qu’elle voyait son grand-père. Ce septuagénaire actif, robuste et en bonne santé rendit l’âme l’hiver qui suivit la fin de sa vie étudiante. Tombé d’une échelle. Une chute. Et tout avait cessé en un instant.
Par-delà le chagrin, c’est une leçon que Morgan prit à cœur.
Il lui légua vingt mille dollars et des souvenirs, tout aussi précieux, de randonnées dans les Montagnes Vertes du Vermont quand elle lui rendait visite l’été.
Grâce à cet argent, Morgan put quitter son minuscule appartement pour s’installer dans une petite maison. Sa maison. Des travaux étaient certes à prévoir, mais elle disposait d’un jardin – qui avait lui aussi besoin d’aménagements.
Les trois petites chambres et les deux minuscules salles de bains offraient la possibilité d’accueillir une colocataire afin d’alléger le remboursement du prêt immobilier et financer les travaux.
En outre, elle jonglait entre deux emplois. Elle était barmaid cinq ou six soirs par semaine au Next Round, un bar animé du quartier. En emploi de jour, après l’acquisition de son bien immobilier, elle se tourna vers un poste de responsable administratif pour une entreprise de construction familiale.
Morgan rencontra sa colocataire à la jardinerie locale, un jour qu’elle s’émerveillait devant des plantes ornementales. Nina Ramos, chargée de l’entretien des serres, était experte dans son domaine. Elle qui n’avait pas son pareil pour aménager un espace vert transforma sa perplexité en joie. C’est ainsi qu’au cours de son premier printemps fleuri dans sa propre maison, Nina s’installa avec elle.
Elles aimaient passer du temps ensemble mais, au besoin, savaient se laisser respirer.
À vingt-cinq ans, Morgan avait réalisé son premier rêve. Et selon ses estimations, elle concrétiserait son deuxième objectif avant le cap de la trentaine.
Son unique petite folie était garée dans son allée. Si rembourser la Prius lui prendrait plusieurs années, elle constituait un moyen autonome et économique de se rendre au travail.
Par beau temps, elle partait au bureau à vélo ; les autres jours, elle prenait sa voiture. Nina surnommait la Prius « l’objectif secondaire de Morgan ».
La maisonnette de Newberry Street se caractérisait par son charmant jardin, sa peinture blanche immaculée et sa nouvelle porte d’entrée repeinte en un joyeux bleu clair.
Le patron de Greenwald’s Builders lui prêta main forte pour vitrifier le parquet d’époque et lui céda la peinture à prix coûtant, en plus de la conseiller à chaque étape des réparations et de l’entretien.
Maintenant qu’elle avait planté ses racines, elle se sentait s’épanouir.
Ses jonquilles qui agitaient leurs trompettes le long de son allée récemment pavée lui donnèrent le sourire. La fin du mois de mars apportait un temps instable, mais amenait aussi avec lui les signes annonciateurs du printemps. Sur le cornouiller qu’elle avait planté avec Nina devant la maison, à l’automne, elle aperçut des bourgeons prêts à éclore.
« Bientôt », songea-t-elle en poussant sa bicyclette dans le râtelier avant d’y attacher l’antivol.
Un quartier sûr, toutefois il ne fallait pas tenter le diable.
Elle déverrouilla sa porte et, avisant la voiture pour le moins capricieuse de Nina garée le long du trottoir, elle se manifesta.
– Nina ! C’est moi, je suis à la bourre !
Elle traversa le salon et se fit une fois de plus la réflexion que le rez-de-chaussée serait bien plus spacieux sans la cloison de la cuisine.
Le budget pour ce projet étant réuni, elle espérait démolir ce mur à l’automne. Ou avant Noël. Peut-être.
– Moi, je ne suis pas à la bourre, répliqua Nina. Et j’ai un rencard !
Nina était la reine des rencards. Cela dit, elle était splendide, pétillante et se limitait à un seul emploi.
Morgan se posta dans l’entrée de la chambre de Nina.
Plusieurs tenues, manifestement inadéquates, jonchaient le lit. Cette dernière s’examinait devant le miroir en pied. Ses cheveux noir corbeau retombaient dans le dos d’une robe rouge qui soulignait ses courbes. Ses yeux sombres s’éclairèrent sitôt qu’ils croisèrent ceux de Morgan dans la glace.
– Alors, quelle est ton opinion ?
– Le plus souvent, que je te déteste. Bon, d’accord. Où vas-tu et avec qui ?
– Sam m’invite à dîner au Fresco.
– La classe ! Alors la rouge, haut la main.
Elle l’enviait, en un sens. L’unique source de contrariété entre les colocataires venait de leurs morphologies. Du fait de la silhouette juvénile de la grande Morgan et des courbes de la petite Nina, échanger leurs vêtements était exclu.
– N’hésite pas ! Ça fait trois semaines que tu sors exclusivement avec Sam le bien gaulé, si j’ai bien suivi ?
– Presque quatre, rectifia Nina en virevoltant. Alors …
– Je ne ferai pas de bruit en rentrant.
– Il me plaît, Morgan.
– À moi aussi.
– Non, vraiment.
– Oh, fit Morgan en scrutant son amie, la tête inclinée sur le côté. Je sais déjà que tu lui plais sérieusement, et c’est peu dire. Ça saute aux yeux. Si c’est ce que tu cherches, en tant qu’amie, je te donne mon feu vert.
D’un geste, Nina rejeta ses magnifiques cheveux et poussa son fameux soupir rêveur.
– Je crois que je n’ai pas attendu ta bénédiction.
– Fonce, ma belle. Faut que je me change avant d’aller bosser.
– D’un emploi à un autre. Moi, je dois ranger tout ce fatras et astiquer ma chambre. Je ne veux pas que Sam s’imagine que je suis cracra.
– Tu n’es pas cracra.
« Seulement bordélique », songea Morgan, encore que Nina limitait son fouillis à son espace personnel.
À l’opposé du joyeux foutoir de Nina, dans sa chambre aux murs couleur lavande, avec sa tablette encombrée de maquillage, de produits capillaires et de singulières babioles, la partie de Morgan était parfaitement ordonnée.
La troisième chambre, de la taille d’un placard, lui servait de bureau. C’était son refuge. Des murs d’un bleu apaisant, de la déco chinée auprès d’artistes de rue à Baltimore, un duvet et des oreillers blancs, une petite causeuse confortable pour bouquiner.
Elle ôta sa panoplie de responsable administratif – pantalon gris, chemise blanche et veste bleu marine – pour enfiler celle de barmaid, composée d’un pantalon et d’une chemise noirs. Dans la salle de bains, elle ouvrit le tiroir dans lequel son maquillage était organisé de façon à faciliter son choix. Et passa de la version jour à la version nuit.
Son carré plongeant, sur ses cheveux blonds coupés court, convenait à ses deux métiers. Cependant, pour servir au bar, mieux valait aussi souligner son regard et opter pour un rouge à lèvres plus intense.
Avec les années d’entraînement, elle paracheva la transition en moins de vingt minutes.
Faute de dîner dans un restaurant huppé du genre du Fresco, elle retourna dans la cuisine et attrapa un yaourt dans le réfrigérateur. Elle l’avala debout, imaginant le mur abattu, de nouvelles portes de placard, de l’électroménager neuf, quelques étagères, des…
– Amiga mía, tu dois te nourrir.
– Un yaourt, c’est de la nourriture.
En peignoir, Nina plaqua les mains sur ses hanches.
– Essaie des aliments qui requièrent un couteau et une fourchette, et mâcher. Tu es naturellement grande et fine – garce. Mais si tu te sous-alimentes, tu finiras toute maigre et décharnée. Sérieux, l’une de nous deux doit apprendre à cuisiner. Toi, par exemple, déclara-t-elle en pointant vers Morgan un ongle corail.
– Bien sûr, je calerai ça sur mon temps libre. Et puis, c’est toi qui as une mère qui cuisine divinement bien.
– Ta présence est requise au repas familial dimanche prochain. Ne me dis pas que tu dois reprendre tes feuilles de calcul ou je ne sais quoi. Tu sais que mes parents t’adorent. Et mon frère Rick sera là.
Le yaourt dans une main, la cuillère dans l’autre, Morgan agita les mains comme si elle effaçait un tableau.
– Je ne sortirai pas avec ton frère, peu importe à quel point il est mignon. Ce serait de la folie. Je ne risquerai pas de perdre ma coloc juste pour sortir avec son frère, coucher puis rompre avec lui.
Nina tint un anneau en or au bord de son lobe et un pendant à trois anneaux en or à l’autre.
– Laquelle ?
Morgan désigna le pendant.
– Plus élégant.
– OK. Si ça se trouve, tu sortirais avec Rick, coucherais et tomberais amoureuse de lui.
– Pas le temps. Repasse dans deux ou trois ans.
– Je reconnais que les plannings sont d’une grande utilité, mais pas en amour. Bravo pour le changement de sujet. Mange.
– J’avalerai un truc au bar.
– Repas dominical, insista Nina quand Morgan jeta le pot vide et rinça sa cuillère. Je préviens ma mère que tu seras là. Une fois que c’est dit, c’est sans appel.
– J’adorerais venir, sincèrement. Accorde-moi la semaine pour y réfléchir. Nous avons du travail par-dessus la tête chez Greenwald. Au printemps, tout le monde se met en tête de rénover, repeindre ou aménager une terrasse.
Elle attrapa son sac à main et s’éloigna.
– Amuse-toi bien ce soir.
– Compte sur moi. J’appellerai ma mère avant de me faire belle.
– Tu es belle en toutes circonstances.
Morgan trottina jusqu’à sa voiture. Heureuse d’avoir un peu d’avance, elle parcourut tranquillement les neuf petits kilomètres qui la séparaient du centre-ville.
Les boutiques le long de ce que les locaux surnommaient le Market Mile (long en réalité d’un mile et demi) fermeraient dans moins d’une heure. Mais les restaurants et les cafés éclaireraient Market Mile et animeraient le boulevard jusque tard dans la nuit.
Dans la plupart des bâtiments, en brique peinte en rose clair ou blanc, le rez-de-chaussée était occupé par des commerces, et les étages, par des logements. Le Next Round ne faisait pas exception, et préférait louer à des clients ou à des employés que cela ne dérangeait pas de vivre juste au-dessus d’un bar.
Elle bifurqua et contourna le bar jusqu’au parking situé à l’arrière. Après avoir verrouillé sa voiture, ses pieds crissant sur le gravier, elle se dirigea vers l’entrée de service, et plongea dans la chaleur et le bruit.
Le Round proposait des burgers, des palourdes, des nachos accompagnés de frites, des oignons frits, des beignets de légumes, et trois variétés d’ailes de poulet.
Quand elle ouvrirait son établissement, elle étofferait la carte de quelques snacks et glisserait si possible quelques encas originaux.
Dans un premier temps, il lui faudrait apprendre à cuisiner, étant donné qu’elle serait amenée à donner un coup de main à tout moment.
– Salut Frankie, lança-t-elle à la préposée au gril en accrochant son blouson à la patère. En forme, ce soir ?
– Ça va pas trop mal, répondit-elle, sa tignasse noire rassemblée sous une casquette blanche, en retournant trois épais steaks hachés. Roddy et ses frères mangent un bout avant le tournoi de fléchettes. Réjouis-toi d’arriver après l’happy hour. C’était noir de monde.
– J’aime quand c’est bondé.
Elle salua les deux cuisiniers, l’adolescent en charge de la vaisselle, et la serveuse qui récupéra en coup de vent une commande de nachos.
Même si elle ne prenait pas son service avant dix minutes, elle poussa la porte qui ouvrait sur le bar.
« Un brouhaha d’un autre genre », se dit-elle. Pas le crépitement de la viande grillée ni le cliquètement du couteau ou le tintement de la vaisselle. En salle, des voix résonnaient dans le vaste espace qui abritait un long comptoir noir, des tables et des banquettes. De la musique pulsait d’un juke-box, pas suffisamment forte pour couvrir les conversations.
Elle repéra Roddy et ses frères, des habitués à leur table attitrée près de la cible des fléchettes, ingurgitant des bières et des cacahuètes. « Des Coors pour Roddy et son frère Mike, se rappela-t-elle, et une Heineken pour leur frère Ted ». Si leur père les rejoignait, il commanderait une pression, accompagnée d’un petit verre d’alcool fort.
Elle passa du côté des barmen. Le soir, elle prenait la relève de Wayne, qui était en cet instant occupé à enfoncer une tranche de citron dans une bouteille de Corona.
– On a une petite accalmie, l’informa-t-il en lui adressant un sourire lumineux. Le type au bout du bar a une ardoise. Il termine sa seconde vodka-tonic, garde un œil sur lui.
Il posa la Corona devant un client assis sur un tabouret de bar, et échangea quelques mots avec lui avant de revenir près de Morgan.
– Il attend son rencard. Match.com. Sa première fois. Elle est en retard, il stresse.
« Mignon, songea Morgan, dans le genre geek. » Sans doute que son salon abritait l’équipement complet du gamer.
– Compris.
– Bon, je te laisse. Bonne soirée.
Comme toujours, elle vérifia sa réserve de glace, de citrons verts et jaunes, d’olives et de cerises. Elle prépara des verres pour les tables et s’apprêtait à se diriger vers Corona quand elle remarqua qu’une femme, la trentaine, jetait des coups d’œil anxieux autour d’elle. Puis elle se rapprocha du jeune geek au bar.
– Dave ? Tandy. Toutes mes excuses pour le retard.
Il s’éclaira aussitôt.
– Oh, c’est pas grave. Je suis content de te rencontrer. Tu préfères qu’on s’installe à une table ?
– Ici, c’est parfait. Non ?
Elle se glissa sur un tabouret à côté de lui. Morgan avança vers eux alors qu’ils se souriaient avec un mélange d’appréhension et d’espoir.
– Bonsoir. Je vous sers quelque chose ?
– Oh euh, un verre de Chardonnay, si vous avez ?
– Bien sûr. J’aime bien vos boucles d’oreille.
– Oh, merci, dit Tandy en touchant son oreille gauche.
– Elles sont très jolies, renchérit Dave. T’es super.
– Merci, toi aussi, rit-elle pendant que Morgan lui servait son vin. Tu ne te doutes de rien, hein ? J’étais tellement nerveuse que j’ai un peu marché dans le quartier. D’où mon retard.
– J’étais tellement nerveux que je suis arrivé avec vingt minutes d’avance.
« La glace est brisée », pensa Morgan en posant son verre devant elle. Et ça, elle devait avouer que c’était l’une des raisons pour lesquelles elle adorait son métier de barmaid. Dans un chaleureux bar de quartier, on ne savait jamais ce qui pouvait débuter, s’achever, prospérer ou se rompre.
Le temps que Roddy et ses frères engloutissent leurs burgers, la salle s’était gentiment remplie. Le couple de Match.com décida de prendre une table, ainsi qu’une assiette de nachos. Morgan paria avec elle-même qu’ils se reverraient.
Vodka-tonic s’acquitta de sa note, laissant un misérable pourboire. Les fléchettes tapaient contre la cible sous les encouragements et les huées du public.
Un homme d’une petite trentaine d’années entra. Il lui fit penser à une vedette de cinéma incognito, avec ses cheveux blond foncé, ses traits finement ciselés, son corps modelé par le sport. En jean, bottines et chandail bleu ciel – probablement en cachemire – il s’assit sur un tabouret de bar.
Elle s’approcha de lui.
– Bienvenue au Next Round. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
– Oh, beaucoup de choses, répondit-il, avec un sourire charmeur. Mais commençons par une bière. Une bière locale en pression ?
– Bien sûr.
Même si la carte des bières était affichée sur des présentoirs, elle les énuméra.
– Choisissez pour moi, voulez-vous ?
– Que voulez-vous essayer ?
– Encore une question piège.
Elle décocha un sourire. « Envie de bavarder en prenant un verre », devina-t-elle. Elle n’y voyait pas d’inconvénient.
– En matière de bière.
– Onctueuse, mais pas fade. Intense mais pas forte. Plutôt brune.
– Essayons celle-ci.
Elle servit un petit échantillon. Il la goûta en l’observant au-dessus du verre.
– Je valide. Excellent choix.
– C’est le métier qui veut ça.
Avant qu’il ait pu répliquer, une serveuse vint transmettre une commande.
– La table des filles restées coincées dans les années quatre-vingt-dix. Quatre cosmos, Morgan.
Elle emporta le plateau de verres vides dans la cuisine pendant que Morgan se mettait à l’œuvre.
– On sent l’expérience, commenta le client qui la regardait mélanger les ingrédients.
– Il faut bien. Êtes-vous en déplacement professionnel ?
– Je n’ai pas l’air d’être du quartier ?
« Pas tout à fait », pensa-t-elle. Ses vêtements le rangeaient du côté huppé de la population, sans être tape-à-l’œil.
Des cris de joie retentirent dans la salle.
– Tournoi de fléchettes, précisa-t-elle.
– C’est ce que je vois. Officiel ?
– Dans son genre. Je vous sers autre chose ? Souhaitez-vous consulter la carte ?
– On mange bien ici ?
– Plutôt bien, dit-elle en dépliant une carte à côté de lui. Jetez un œil, prenez votre temps.
Les Cosmos prêts, elle repartit au bout du comptoir pour noter des commandes. Elle servit quelques clients en papotant avec les habitués. Puis elle revint vers lui.
– Je vais tenter le Market Street Burger, à moins que vous ne me conseilliez autre chose.
– Il mérite son titre de grand classique de la maison. Pour ajouter un peu de piquant, prenez les frites épicées.
Il leva les mains.
– Vous mettez chaque fois dans le mille.
Elle rit, et enregistra sa commande.
Roddy, plus d’un mètre quatre-vingt-dix pour cent quinze kilos, se pointa au comptoir.
– Une autre tournée, princesse. La soirée est bonne ? demanda-t-il distraitement au Beau Mec pendant que Morgan remplissait les verres.
– De la bière fraîche, une charmante barmaid, du sport à la télé. Pas de quoi me plaindre.
– C’est sûr. J’ai pris la tête en demi-finale. Souhaite-moi bonne chance pour la finale, Morgan.
Elle se pencha, effleura sa joue avec ses lèvres.
– Casse la baraque.
– Admire l’artiste.
Il prit les bières et s’éloigna.
– Votre petit ami ?
Elle tourna son attention vers le client.
– Oh non. Roddy et ses frères, les joueurs de fléchettes, sont des habitués. Je travaille avec sa copine dans mon autre boulot.
– Deux emplois ? Ambitieuse. Quel est l’autre ?
– Responsable administratif dans le bâtiment. Et vous, que faites-vous ?
– J’aimerais dire que je fais ce qui me plaît, parce qu’au moins, j’essaie. Je suis dans l’informatique. Je reste deux mois dans la région au titre de consultant.
– D’où venez-vous ?
– Je voyage beaucoup. De San Francisco à l’origine mais en ce moment, je suis basé à New York, la plupart du temps du moins. Êtes-vous d’ici ?
– J’y suis chez moi désormais, en tout cas.
Une autre serveuse vint transmettre une commande.
– Fille de militaire, dit-elle en préparant les boissons.
– Alors la vie nomade vous est familière.
– Très. Et je suis contente qu’elle soit derrière moi.
Quand on lui apporta son assiette, il l’examina longuement.
– Vous ne lésinez pas sur les portions.
– C’est sûr. Voulez-vous une table ?
Il lui adressa un sourire enjôleur.
– J’aime la vue d’ici. Luke, dit-il. Luke Hudson.
– Morgan. Enchantée.
Il mangea et commanda une seconde bière, qu’il savoura jusqu’à la fin du tournoi.
Il posa des questions, sans pour autant être intrusif. Une conversation de bar, en somme. Morgan lui retourna certaines questions.
Il était descendu dans un hôtel du quartier. Sa société avait proposé de lui louer un logement, mais en déplacement, il aimait les hôtels, et s’imprégner de l’esprit de la région.
Il lui demanda où son père avait été envoyé en poste, dans quels pays elle avait aimé vivre. Ils bavardaient naturellement pendant qu’elle préparait les cocktails, essuyait le comptoir et discutait avec d’autres clients.
– Il faut que je rentre, finit-il par dire. Je n’avais pas prévu de rentrer tard, mais on dirait que j’ai trouvé mon quartier général.
– C’est un bon choix.
– À bientôt.
Quand il se leva, il la surprit en lui tendant la main. Pendant qu’il retenait la sienne dans sa paume, il sourit en la fixant dans les yeux.
– J’ai vraiment passé un excellent moment avec vous, Morgan.
– C’était chouette de discuter.
– À refaire.
Il régla en liquide, laissant un très généreux pourboire.
Deux soirs plus tard, Luke revint au bar à une heure tardive. Un quiz de culture générale se déroulait au Round, le niveau sonore de certaines tables grimpant dans le rouge dès que des groupes hurlaient leurs réponses.
– Choisissez une autre bière locale, pria-t-il Morgan. Quelque chose… d’audacieux. Pas de fléchettes ce soir ? demanda-t-il après avoir jeté un regard derrière lui.
– Soirée quiz. C’est la fête du slip, n’hésitez pas à brailler quand le cœur vous en dit.
– Qu’est-ce qu’on gagne ?
– La satisfaction de participer.
Elle lui fit goûter un fond de verre.
– Intéressant et aventureux, trancha-t-il. Un petit goût de cerise noire. Je vote pour.
Souriante, elle actionna la pompe pour faire couler la mousse.
– Un truc à grignoter avec ça ?
– Juste une bière pour l’instant. J’ai eu une longue journée.
– La vie dans le monde de l’informatique ?
– C’est comme la bière, intéressant et aventureux. Et dans votre monde, c’est comment ?
– Trépidant. Mais j’aime être occupée.
Elle répondit à des commandes d’un bout à l’autre du comptoir. Puis, le quiz faisant un tabac, elle savoura une accalmie.
– Que faites-vous quand vous n’êtes pas débordée ? lui demanda Luke.
– Je vous le dirai quand ça m’arrivera.
– Il faut s’accorder du temps libre. Pour le mental, le corps, l’esprit et tout ça. Décrivez-moi un jour de congé.
– Je peins. Ma maison en a grand besoin, parmi d’autres travaux. Avec l’arrivée du printemps, nous allons nous concentrer sur les plantes.
– Nous ?
– Avec ma coloc.
– Une bricoleuse ?
– Elle est épatante pour embellir l’extérieur, planter. Elle est pépiniériste dans une jardinerie. Pour ce qui est de l’intérieur, Nina est moins efficace, mais c’est plus mon rayon.
– Travailler pour un artisan, c’est pratique, souligna-t-il.
– Ça aide.
– Les travaux d’entretien, c’est sans fin quand on est propriétaire. Je crois que c’est ce qui me retient de franchir le pas. Je ne suis pas bricoleur. Sans oublier mon métier. Mais vous, enfant de militaire, vous deviez aspirer à vous poser.
– Précisément.
Elle accommoda un whiskey Sour et sortit deux bières avant qu’il ait à nouveau son attention.
– Pourquoi avoir choisi ce coin plutôt qu’un autre, si ma question n’est pas trop personnelle ?
– Il coche toutes les cases. Quatre saisons, assez près de la ville sans être en plein centre. Ce n’est ni une bourgade ni une mégapole. Un parfait compromis.
Elle remplit un bol de biscuits salés à son intention.
– C’est un quartier agréable, qui se prête aux améliorations que vous semblez apporter à votre maison. C’est ce qui m’amène ici. Des propriétaires et des entreprises soucieux de réactualiser leur système informatique, des lotissements dont les habitants souhaitent pouvoir commander des logements connectés. Des vieilles maisons, des acquéreurs qui cherchent à spéculer ou juste à les rénover.
Il haussa les épaules.
– J’interviens sur l’infrastructure. Tout le monde a un bureau à domicile de nos jours, et je possède les compétences requises pour l’installer. Il vous en faut un.
– J’en ai un. Pas hyper perfectionné, mais il fait l’affaire.
Le quiz s’acheva dans les cris et les applaudissements, suivis d’une tournée de boissons et de snacks. Tout en s’affairant, elle remarqua qu’il s’entretenait avec un client assis au comptoir. De base-ball. Il avait l’air suffisamment calé pour entretenir la conversation.
– Une autre ?
– Volontiers. Et vous, Larry ? C’est ma tournée.
– J’dis pas non. La voiture de Nina roule bien ?
– On peut à peine dire qu’elle roule.
Larry secoua la tête, frottant sa barbe courte.
– Il faut qu’elle me l’apporte.
– Je lui dirai. Larry est le meilleur mécano de Baltimore, informa-t-elle Luke. Il pousse la voiture de Nina bien au-delà de sa date d’expiration.
– Je fais de mon mieux. T’aimes toujours ta Prius ?
– C’est la prunelle de mes yeux.
Elle plaça leurs verres devant eux et servit une nouvelle tournée pour une table de six. La conversation de Larry s’orienta vers les voitures et les moteurs, et là encore, Luke parut suffisamment informé pour remplir sa part dans l’échange.
– Faut que j’y aille, annonça Larry en descendant du tabouret. Ma femme ne va pas tarder à rentrer, si elle n’est pas déjà à la maison. C’est sa soirée club de lecture, un prétexte pour boire du vin et jacasser. Content d’avoir discuté avec vous, Luke. Et merci pour le verre.
– Avec plaisir.
– Une autre ? proposa Morgan.
– Je me limite à deux. Je dois rentrer moi aussi, j’ai une grosse journée demain.
Il demanda l’addition et laissa un pourboire plus que généreux.
– J’aurais bien dit « ne vous tuez pas à la tâche » mais ça ne vous arrêterait pas. Ça m’a fait plaisir de vous revoir.
– Bonne chance dans le monde du high-tech.
Il lui lança un grand sourire et sortit.
Il revint un vendredi soir où le bar était plein à craquer, à tel point qu’elle se faisait épauler par le barman du week-end, employé à mi-temps. Luke s’appuya au comptoir, du côté où elle s’affairait, tous les tabourets étant déjà occupés par des postérieurs.
– Surprenez-moi. J’ai eu une semaine surchargée.
– Félicitations. De repos ce week-end ?
– Oh, de la paperasse et le planning à organiser demain, mais oui. Des suggestions pour remplir mon temps libre ?
– Faites un tour à Baltimore. Inner Harbor, aquarium, et c’est le premier match de la saison pour les Oriole à Camden Yards.
– Vous voulez me tenir compagnie, me faire visiter ?
Elle ne pouvait pas dire que la proposition tombait du ciel. Elle savait quand elle piquait l’intérêt d’un homme. Elle garda ses distances ; cela faisait partie du métier.
– Peux pas. Des obligations de proprio la journée du samedi et le soir, je serai ici même. Mon dimanche est déjà réservé. Mais merci de m’avoir proposé.
Il goûta le fond de bière qu’elle lui tendait.
– Je m’initie aux brasseries locales. Elle est agréable, je prendrai une pinte de celle-ci.
Il attendit qu’elle l’ait servi pour revenir à la charge.
– Écoutez, si vous me trouvez insistant ou si vous avez quelqu’un dans votre vie, dites-le. Y’a pas de mal à ça. Mais bon, accepteriez-vous de dîner avec moi un soir ? Un soir où vous êtes en congé ?
Comme elle hésitait, il la rassura.
– Pas de stress. Juste papoter en mangeant un bout. La pizza, vous aimez ?
Sans qu’elle puisse se l’expliquer, sa désinvolture la mit en confiance.
– Je me méfie des gens qui n’aiment pas la pizza.
– Chez Luigi, les pizzas sont savoureuses.
– Carrément le top du top.
– Donc une pizza, du vin. On se retrouve sur place.
Elle n’avait pas eu de rencard depuis … inutile de trop réfléchir. Pourquoi pas, après tout ?
– Je suis dispo lundi soir.
– Sept heures chez Luigi ?
– Parfait. J’y serai.
– Sans vouloir abuser, on échange nos numéros de téléphone ? J’aimerais autant que vous ne changiez pas d’avis, mais au cas où…
Elle sortit son téléphone de sa poche et enregistra son numéro pour lui envoyer le sien.
– Si vous avez l’intention de rester un moment et que vous voulez vous asseoir, le couple sur les troisième et quatrième tabourets devrait libérer la place dès qu’ils auront terminé leurs verres et leurs nachos.
– Merci. Je ne m’éloigne pas.
Elle lui offrit un sourire et reprit son service.
Il attrapa un tabouret, but ses deux bières et partit peu après minuit.
– À lundi soir, lança-t-il. Profitez bien de votre week-end.
– Bon week-end aussi.
– Magnifique spécimen, commenta Gracie en le suivant du regard. Et tu lui plais.
– Possible. Il est sympa, sensé … et dans la région pour quelques mois.
– Il faut battre le fer tant qu’il est chaud.
– Possible, répéta-t-elle.