Opération Génésias

Michel Lacombe · Chapitre 1 sur 22 · partie 1/6

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Opération Génésias

Michel Lacombe

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

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OPÉRATION GENESIAS

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MICHEL LACOMBE

 

« OPÉRATION GÉNÉSIAS »

 

Roman

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

Éditions du Mot Passant :

Le Retour au Mas (1999, roman terroir)

La Noire Tourmente (2000, roman historique réédition)

La Grimace du Givre (2000, roman terroir historique)

La Brouille (2001, roman terroir)

Le Sans Gueule (2001, roman terroir)

La Semaine du Gaga (2001, nouvelles)

Les Brûlades (2002, roman terroir)

La Boumiane (2002, roman terroir)

Le Secret d’Adrienne (2002, roman terroir)

La Mer à Boire (2002, roman terroir)

Les Fachines (2003, roman terroir)

Le Douvi (2003, roman terroir)

Barjac au Fil du Temps (2003, documentaire)

Les Sarments d’Hippocrate (2003, roman terroir).

Les Jumeaux de Malatresque (2004, roman terroir)

La Cagnotte de Cyprien (2004, roman terroir)

Le Mécréant de Saint-Poutouzat (2004, roman terroir)

La Sansouïre du Toquadou (2005, roman terroir)

Les Charpentiers de Fer (2005, roman terroir) :

Tome 1 : « L’Équerre au Cœur »

Tome 2 : « Le Compas du Ciel »

L’Inconnu du Vaccarès (2006, roman terroir)

La Campagne de Baptistin (2007, roman terroir)

Le Mystère du Mas du Païen (2008, roman)

Les Fourches Écarlates (2010, roman policier)

Les Larmes du Désert (2011, roman terroir historique)

Le Fada des Garrigues (2015 roman terroir)

La Dévoilée (2018, roman terroir)

Retour de Flammes à Montségur (2020 roman policier)

Les Falaises d’Outretemps (2020 roman policier)

Les Pierres Maudites (2020 roman policier)

Les Eaux Troubles (2021 roman policier)

Éditions De Borée :

Les Brûlots de Paille (2009, roman terroir)

La Bonne École (2010, roman terroir)

La Vagabonde de Saint-Ours (2011, roman terroir)

Le Domaine des Rochettes (2013, roman terroir)

La Sauvageonne des Maures (2015, roman terroir)

La Rebouteuse (2016, roman terroir)

L’heureuse Providence ( 2019, roman terroir)

La Berceuse de Sang (2020, roman policier)

La Panse-Bête (2020 roman terroir)

La Vengeance de Jean-sans-Dieu (2021, roman historique)

Un Filon de Hasard (2021roman terroir)

La Caverne de Vie (2022 roman préhistorique)

Des Dentelles de Charbon (2022, roman terroir)

Autoédition :

La Fille de la Rivière Folle (2013, roman préhistorique)

Hasards Cruels ou Facétieux (2020, nouvelles)

Sous l’Œil des Arvernes (2023, roman policier)

À l’Ombre de Neandertal (2023, roman policier)

À la Santé des Princesses Celtes (2023, roman policier)

 

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— Merde, merde, et merde !

Une fois de plus, son véhicule se montrait aussi récalcitrant qu’une tête de vieux clou tordu et refusait obstinément de démarrer… Ce n’était guère le moment : après une journée chargée et une soirée entre amis plutôt animée, il n’avait eu le loisir que de dormir deux heures à peine avant que la sonnerie de son téléphone ne le réveillât en sursaut. C’était cela, être d’astreinte !

— Merde, merde, et merde ! Il ne me reste plus qu’à appeler un taxi…

Avec un soupir, il récupéra sa mallette sur le siège arrière et colla son téléphone mobile à l’oreille :

— Allo, taxis ? C’est pour une course, mais au plus vite : Boulevard Camille Flammarion, numéro 97, dans le quatrième arrondissement…

— Tout de suite, Monsieur…

Sylvain savait malencontreusement que, dans le Midi, « Tout de suite, Monsieur » se transformait systématiquement en une attente interminable !

* * *

*

Il regarda pour la vingtième fois sa montre en moins de trois minutes :

— Qu’est-ce que c’est long ! Je n’habite pourtant pas aux cinq cents diables…

Exaspéré, il se redressa et tenta d’user le temps du cuir de ses semelles en allant et venant sur le parking de son immeuble… Bizarrement, cet exercice répétitif le calma presque aussitôt, et il apprécia mieux le petit vent frais qui agitait les feuilles… « Il faut vraiment que je change cette guimbarde ! Et d’ailleurs, pourquoi n’ai-je pas un véhicule de fonction ? Il faudrait peut-être que je l’exige : après tout, on m’appelle bien à n’importe quelle heure… » Ce ne fut qu’alors qu’il remarqua que la pluie s’était enfin tarie, et le sourire lui revint instantanément aux lèvres : sous la protection de la “ Bonne Mère ” et la bonne bouille d’un soleil généreux, la ville savait se montrer belle, joviale, vivante et enjouée, et son charme ne laissait généralement personne insensible au bonheur de vivre sous un tel climat. Mais, du Vieux Port à la Place Castellane, de la Cannebière au Prado ou de Notre-Dame-de-la-Garde à la Place d’Aix, il suffisait de deux à trois jours de morosité du climat pour que chacun perdît cette verve et cette bonne humeur dont le vrai Marseillais est si fier. Alors, pensez, Peuchère : il est tellement inhabituel qu’il se passe près d’une semaine sans que le soleil pointe le moindre malheureux bout d’un de ses rayons sur la pierre des quais ! Ce qui était malheureusement le cas ces derniers jours… Un coup d’avertisseur plaintif le fit sursauter : Dieu, son taxi était là, et il ne l’avait même pas entendu arriver. Il se précipita :

— J’arrive, j’arrive !

Une voiture aux extérieurs rutilants, mais dont l’habitacle sentait la mauvaise sueur et des relents de frites…

— Boulevard Camille Flammarion, s’il vous plaît… Et vite !

— Sans problème, “ patron ” ! Dans le quatrième arrondissement, c’est ça ?

— C’est ça, c’est ça…

Sylvain se cala plus confortablement sur son siège, puis détourna le regard au travers de la vitre de la portière pour bien signifier au chauffeur qu’il entendait bien ne pas avoir à supporter un bavardage incessant. Le moteur ronronna plus fort et le véhicule démarra en douceur.

Marseille by night… Marseille et ses couleurs, ses pentes et ses longues avenues bordées de lampadaires. Il n’y avait que deux ans que Sylvain Soyère y habitait, mais il avait fait sienne cette cité secrète et frondeuse qui aimait à passer pour méconnue. Lui, Parisien d’origine depuis trois ou quatre générations, avait peu à peu renié sa ville natale pour succomber au charme singulier de la grande agglomération portuaire méditerranéenne. Il en connaissait maintenant les moindres ruelles, des collines au bord de mer. Des falaises les plus secrètes aux calanques les plus intimes ! Tiens, d’ici, on devinait la rade, le scintillement des vagues sous la lueur hésitante et baveuse d’une lune renaissante, les lumières des bateaux, la silhouette illuminée de Notre-Dame-de-la-Garde… Peu de circulation, à cette heure-là. Pas un piéton, sauf en approchant du Vieux Port et du cœur de la cité… La Canebière et ses longues allées… Ici, la vie trépidante marseillaise ne connaissait pas de répit !

— Nous arrivons… Je vous laisse où ?

Sylvain s’arracha à sa rêverie :

— Au L.P.S, s’il vous plaît !

Le chauffeur, qui avait des efforts surhumains pour ne pas engager de conversation avec ce client austère, lui retourna une mine perplexe :

— Au quoi ?

— L.P.S : le laboratoire de “L’Institut National de la Police Scientifique”…

— Ah ! Vous êtes fl…

— On peut dire ça comme ça… Tenez ! Et gardez la monnaie…

— Merci, M’sieur…

Sylvain sauta du véhicule, puis il traversa le trottoir encore luisant d’humidité pour pénétrer dans le bâtiment. Un portail coulissant à franchir au moyen de sa carte magnétique et d’un numéro de code, sous l’œil d’une caméra de surveillance. Un nouveau code à composer, de longs couloirs trop blancs sous l’éclairage fade, et ce bureau qui lui était depuis longtemps familier. Quelques personnes s’y trouvaient déjà, qui s’agitèrent à son approche…

— On n’attendait plus que vous, Soyère !

Il haussa les épaules :

— Problème de bagnole, chef… J’ai dû prendre un taxi !

Le responsable de section sembla ne pas l’entendre, et il se tourna vers les deux hommes et la femme qui accueillaient à leur tour Sylvain :

— Bon ! Ce n’est pas pour cela, tous, que vous avez été réveillés en pleine nuit, vous vous en doutez… Il y a du pain sur la planche, sur réquisition de la P.J, bien sûr : une tuerie dans un restaurant, dans le quartier du Panier. Un carnage, à ce qu’il paraît ! Alors, c’est à vous de jouer, et au plus vite. D’accord ?

— On y va…

— Je vais avec vous ! décida Raymond Durolle, le “ chef ”. Pour ne pas avoir l’impression de m’être levé pour rien… et c’est moi qui conduis…

Une voiture banalisée, sans sirène ni gyrophare… Le sommeil latent qui emplissait encore les yeux, et les cinq passagers qui ne prononçaient pas un mot. Sylvain se demanda si ce silence ne trahissait pas les mêmes pensées qui le brassaient. Malgré les mois et les années qui passaient, il ne s’accoutumait pas vraiment aux scènes de crime qui l’attendaient presque quotidiennement : que de violence, le plus souvent gratuite ! Que d’imbécillité affligeante ! Que de gâchis humain ! Il reporta son attention sur le Vieux Port endormi, sur les forêts de mâts qui oscillaient tranquillement le long des quais, sur le scintillement des vagues sous l’éclairage urbain. Raymond Durolle tourna à droite à hauteur de l’Hôtel de Ville et précisa :

— Les faits se sont passés Place de Corette, pas très loin de l’Église de la Charité. Au “ Lotus ”, un restaurant chinois… Quatre victimes, toutes asiatiques, dont une fillette de neuf ans.

Le véhicule se faufila dans les ruelles étroites enchâssées entre les maisons hautes et serrées.

— Avec tous ces sens interdits, ça devient un véritable labyrinthe, ici !

La voiture à peine garée, chacun sortit sur le trottoir, sa valisette en main. Sylvain jeta un coup d’œil et se félicita de ne pas voir d’attroupement. Enfin une affaire sans que tout ne débutât par une meute de journalistes enragés qui vous harcelaient de questions avant même que vous eussiez pris connaissance du drame en cours ! Pour une fois, la discrétion de mise en ce genre d’affaires avait été respectée. Il respira longuement à fond de poumons, remarqua que l’air était encore chargé du parfum douceâtre de plusieurs cuisines exotiques mêlées : le quartier restait un des plus cosmopolites de Marseille ! Puis le jeune homme s’arma de tout son courage, et il traversa la rue sur les pas de son supérieur.

— Le “ Lotus  ”, marmonna-t-il. “ Famille Wong  ”. Pourquoi pas le “ Lotus Bleu  ”, comme dans “ Tintin  ” ! Et “ Famille Chang  ”, pendant qu’on y est ?

— Non, Messieurs… On ne passe pas ! Je regrette, mais vous ne pouvez entrer…

Raymond Durolle jeta un regard amusé à l’agent de la force publique qui lui interdisait le passage de façon aussi ferme que courtoise, puis il sortit sa carte barrée de l’insigne tricolore :

— Laissez, je suis de la maison, et voici mon équipe de T.S.C à la section scientifique !

Simple regard étonné accompagné d’un froncement de sourcils :

— T.S… quoi ?

— Techniciens de Scènes de Crime, si vous préférez…

Le policier fit un pas en arrière pour s’effacer :

— Ah ? Bon ! Excusez-moi, alors : allez-y, c’est au premier étage…

— Merci… Il y a du monde, là-haut ?

— Ben… Un commissaire de “ L’Évêché ” et deux inspecteurs… Mais je vous préviens, vrai de vrai, ce n’est vraiment pas beau à voir !

Le chef de Sylvain affecta une moue faussement insouciante :

— Vous savez, nous avons l’habitude, mes gars et moi !

L’agent détourna un regard presque coupable pour avouer :

— Moi, je crois que je ne m’y ferai jamais…

Sylvain baissa le nez en essayant de ne pas croiser les yeux de ses collègues : il avait beau souvent prétendre le contraire, jouer les durs et afficher un air blasé, il savait bien que lui non plus ne s’y ferait jamais !

* * *

*

Un hall plutôt crasseux, sombre malgré la maigre lueur vacillante que délivrait une ampoule jaunâtre…

— Allez : équipez-vous ici. Moi, je resterai en retrait pour ne pas polluer davantage les lieux du crime… Histoire de discuter un peu avec ce commissaire : je veux savoir qui est entré ici avant nous ! Et évitez de toucher à la rampe : on ne sait jamais…

Bruno Morin, le plus ancien agent de l’équipe, se fendit d’une grimace sceptique :

— Étant donné l’état de saleté de ce bouge, il doit y avoir des milliers d’empreintes mêlées depuis des décennies, là-dessus…

— Sans doute… Mais peut-être aussi, en surface de ce magma de traces, celles plus nettes ajoutées par le ou les meurtriers !

— Bien… concéda Bruno. Déguisons-nous donc une fois de plus en “ lapins blancs ”, comme disent nos collègues gendarmes !

C’était là une contrainte, presque une corvée, mais une mesure essentielle à la mission qui était la leur : s’équiper des pieds à la tête d’une tenue de protection pour préserver la scène de crime. Hors de question pour eux de laisser derrière eux, sur les lieux, leurs propres poils ou cheveux, leurs postillons, les fibres de leurs vêtements ou la poussière de leurs semelles : ils se gaussaient assez, entre eux, des séries télévisées américaines où l’enquêteur, élégance cinématographique oblige, exerce en tenue de ville ! Comme ses camarades de travail, Sylvain revêtit donc une combinaison stérile blanche à capuche, passa des surbottes par-dessus ses chaussures, recouvrit sa bouche d’un masque synthétique, s’équipa d’une paire de lunettes étanches, puis enfila deux paires de gants l’une sur l’autre… Il se félicita aussi que la température ne fût pas encore caniculaire, ce qui transformait l’exercice en véritable supplice, puis se tourna vers ses collègues pour voir s’ils étaient également prêts à agir : Bruno et Pierre en avaient terminé avec l’habillage, et Nadine achevait d’enfiler ses gants. Raymond Durolle jaugea alors son équipe d’un œil satisfait, puis décida :

— C’est bon ? Alors, au travail !

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Bien que noyée au cœur des parfums exotiques les plus divers, et malgré le tissu qui recouvrait les narines, l’odeur de la mort était perceptible depuis le palier : ces relents douceâtres et un peu écœurants du sang encore tiède. À l’approche de l’équipe, un homme d’une cinquantaine d’années à carrure de colosse s’encadra dans l’embrasure de la porte, accompagné de deux subalternes. Le visage de Raymond Durolle s’illumina aussitôt d’un immense sourire :

— Ah ! C’est toi, Plantier ? Je me demandais si tu étais toujours de la maison : il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Eh ! Oui… Toujours à la barre, en attendant la retraite ! Et il me tarde de plus en plus d’y parvenir, surtout lorsque je suis obligé d’être témoin d’une telle sauvagerie ! ajouta-t-il en désignant du menton l’intérieur de l’appartement.

— Vous n’avez touché à rien ?

— Rien ! Tu me connais, non ? Et nous ne nous sommes pas approchés à moins de deux mètres des cadavres : la mort de ces pauvres bougres ne faisait aucun doute, même de loin !

— Moins de deux mètres, dis-tu ? C’est déjà trop ! Et… qui a découvert le drame ?

— Le second fils du couple, sur les trois heures du matin. Il rentrait de boîte de nuit et… et voilà. C’est lui qui a téléphoné au central, et c’est à lui que nous devons d’avoir été réveillés en pleine nuit. Choqué, bien sûr, le môme : il a été aussitôt conduit en pleurs et en convulsions à l’hôpital. À mon avis, il n’y a rien à en tirer pour l’instant…

— Bien… Je te demanderai de sortir sur le palier, ainsi qu’à tes deux inspecteurs, histoire de laisser travailler mon équipe !

— Bof… Tu sais, Durolle : dans ce quartier et dans ce milieu, c’est encore une histoire de drogue, de racket ou de mafia !

— Peut-être… Mais la pire des choses, pour nous, c’est de commencer nos investigations avec une idée préconçue ! Alors, je préfère agir comme si je n’avais rien entendu…

Sylvain s’était déjà désintéressé de la conversation de son chef de section : avoir l’œil aux aguets, faire attention à chaque pas, juger des quelques centimètres carrés où il pourrait poser les pieds… Puis jeter un large regard couvrant sur la pièce pour jauger des faits… Le “ B.A : BA ” du métier, en quelque sorte ! Malgré lui, il crispa les mâchoires pour soutenir le choc : la découverte de corps humains était pour lui encore loin de faire partie de la routine… Le cœur battant plus vite, il ne vit d’abord que le capharnaüm qui servait de cadre de vie aux victimes : un mélange confus de styles asiatique et européen, qui avait généré sur le moindre meuble des cohortes de décorations et de bibelots tous plus ringards et “ tape à l’œil ” les uns que les autres ! « Quel fatras d’inutilités ! Pas la surface d’un ongle de libre… »

Il évita soigneusement une première éclaboussure de sang, contourna le canapé bas en rotin, puis s’arrêta pour considérer la forme tassée entre un angle de mur et un bahut : un homme affalé, encore jeune, revêtu d’un simple sous-vêtement, les yeux exorbités grands ouverts sous les paupières bridées, et cette étoile brune au milieu du front qui laissait sourdre de minces filets encore écarlates… « La balle a dû traverser la boîte crânienne… Derrière la tête, ce doit être un véritable magma de cervelle et de sang ! » Son regard se porta ensuite sur le corps nu d’une fillette jetée comme une poupée de chiffon au milieu de la pièce, et Sylvain eut du mal à retenir un haut-le-cœur en la découvrant éventrée, les viscères répandus au sol dans une mare écarlate maculée de teintes plus fades. « La pauvrette… Quels monstres ont bien pu se livrer à une telle atrocité ? Et qu’ont-ils eu besoin de lui trancher la gorge, alors qu’elle n’avait certainement plus un souffle de vie après le passage du tranchant de la lame du pubis au sternum ? » Avec un soupir écœuré, il se tourna lentement vers la seconde pièce : le cadavre d’une femme d’âge mûr gisait à genoux contre le chambranle de la porte dans une position grotesque, la chemise de nuit ensanglantée relevée jusqu’à la taille. La large tache rouge qui s’étalait sous son cou ne laissait aucun doute : « Égorgée, elle aussi… »

Tout en prenant bien soin de ne souiller aucune trace potentiellement importante pour l’enquête, il s’approcha de l’accès à la deuxième pièce pour découvrir le dernier cadavre. « Pouah ! » Quelle vision d’horreur, dont il savait déjà qu’elle le hanterait des jours durant, malgré l’habitude qu’il avait des scènes de crime les plus sauvages ! « Sans doute le père… » L’homme, d’une cinquantaine d’années, en tout cas apparemment plus âgé que son épouse, était lié à un fauteuil par les poignets et les chevilles. Son bourreau semblait avoir pris un plaisir sadique à lui faire subir les pires tortures, et Sylvain eut presque du mal à se convaincre qu’il s’agissait bien là, toujours, d’un corps humain : Lio Wong. Le chef de famille, inondé d’hémoglobine de la tête aux pieds, la poitrine lacérée comme si on lui avait pelé la peau, le visage éclaté et les yeux crevés… Une bouillie informe maculait le haut de ses cuisses et laissait présumer de la plus infamante des mutilations : « Quel acharnement ! Quelle cruauté ! »

— Quelle horreur !

Le jeune homme laissa s’évacuer le premier choc de cette vision, puis se força à juger la scène d’un œil plus professionnel, plus froid, sans état d’âme. « Plus facile à dire qu’à faire ! » Un exercice difficile auquel il avait toujours du mal à se soumettre, mais une condition essentielle au bon déroulement d’une enquête. Ce fut Bruno Morin qui osa les premières constatations :

— Ce n’est pas une affaire ordinaire, dirait-on ! J’ai comme le sentiment qu’il y a ici trois victimes collatérales : Dieu sait ce qu’on voulait faire dire à ce malheureux, mais il semble que, la torture ne suffisant pas, si on a tué sous ses yeux sa femme, son fils et sa petite fille, c’était uniquement pour le contraindre à parler…

— Une cruauté tout à fait dans la tradition des supplices chinois… supposa Pierre Fayez. Et un acharnement d’une froideur asiatique bien conforme aux pratiques des mafieux d’Extrême-Orient ! Qu’en penses-tu, Sylvain ?

Le jeune homme hésita, et ce fut Nadine qui répondit :

— Il faut se garder de tout a priori ! énonça-t-elle d’un ton doctoral. Tout cela est fort possible, mais c’est à nous de ramener aux enquêteurs de quoi étayer telle ou telle hypothèse… Alors, au travail !

Sylvain se sentait encore impressionné par la macabre ambiance des lieux. Il se permit quand même de remarquer :

— Je suis de ton avis, Nadine… Mais nous ne pouvons rapporter des kilos d’indices au laboratoire ! Pour un choix judicieux, mieux vaut cibler au mieux nos investigations… Pour ma part, je pense qu’on peut d’emblée exclure l’hypothèse d’un drame familial, à cause des tortures infligées à Monsieur Wong… Il faut écarter aussi le crime d’un voleur après une effraction qui aurait mal tourné : rien ne semble avoir été volé. Si une seule chose est sûre, à mon avis, c’est que ce n’est pas là l’œuvre d’un seul homme !

Bruno Morin approuva :

— Tu as raison : nous avons sans doute à faire à plusieurs meurtriers… Mais il ne faut pas négliger non plus le crime de toxicomanes : c’est peut-être une histoire de trafic de stupéfiants ? Il est fréquent que des drogués en manque en arrivent à de telles atrocités ! Ce serait loin d’être la première fois… Allons-y méthodiquement, comme d’habitude. Et pas question de jouer “ Les Experts ”, hein ?

Les quatre agents spécialisés se répartirent la tâche sans se dire un mot, comme si l’habitude faisait qu’un seul regard fût suffisant. Le hasard voulut que Sylvain fût le plus près de la dépouille martyrisée de la fillette, et il se mordit les lèvres pour ne pas avouer qu’il aurait préféré s’occuper d’une des autres victimes : rien ne le révoltait plus que les assassinats d’enfants ! Avec un soupir, il ouvrit sa valise et en sortit son appareil photo pour fixer la scène sur la pellicule. « La mémoire numérique, plutôt… » corrigea-t-il mentalement en prenant cliché sur cliché. « Ne surtout pas toucher au cadavre ! Ce sera le travail du légiste… » Flash  : un corps de gamine maigre, effondré, comme désarticulé, avec jambes et bras figés dans des angles impossibles… Flash  : ces yeux exorbités et minéraux, cette bouche tordue sur un cri qui ne sortirait jamais, et ce cou béant d’une entaille déjà noirâtre qui devait avoir vomi la mare pourpre qui s’étalait sous le canapé… Flash  : l’horrible échancrure sanguinolente de l’éventrement que les entrailles semblaient vouloir fuir… Flash  : ces humeurs aux couleurs indéfinissables qui souillaient la peau blanche, tout comme ce sang qui brunissait déjà… Avant chaque cliché, Sylvain numérotait la scène d’un marqueur chiffré, laissait un mètre ou un décimètre au sol pour bien étalonner les dimensions. Flash  ! Flash  ! Flash…

Flash  ! Flash  ! Flash  ! La tache trop écarlate… Les gouttelettes et leurs directions, leur répartition… La traînée sur le sol près du cadavre. « Tiens : une empreinte de semelle dans le sang, bien qu’un peu floue… Belle pointure ! Plus grande que les pieds de ce monsieur Lio Wong ou ceux de son fils… Flash ! « Prélèvements, maintenant… » Plus facile à dire qu’à faire ! À la télévision, on a toujours l’impression que les victimes ont fait le ménage à fond avant de condescendre à se faire assassiner : les enquêteurs trouvent presque immédiatement une fibre minuscule coincée entre deux lames d’un parquet parfaitement récuré, et se persuadent aussitôt qu’elle a été laissée par le coupable ! « Heureusement qu’ils ne viennent pas chez moi ! » pensait souvent Sylvain. « Il y a des mois que je n’ai pas donné un coup de balai… » Au fil de ses enquêtes, le jeune homme s’était aperçu que son cas n’était pas une exception : rares étaient les intérieurs où ne régnaient pas une poussière de plusieurs semaines, des poils de chiens et de chats, des détritus de toutes sortes, des souillures de toute nature, des objets perdus ou égarés, des papiers froissés depuis des lustres, des cendres et des mégots depuis longtemps partis en fumée… Comment dénicher, dans ce cocktail ménager, le détail important sans surcharger le labo en analyses inutiles ? Et comment être sûr de ne pas négliger celui qui pourrait peut-être contribuer à tout expliquer ? « Eh ! Sous le bahut : un couteau de cuisine maculé ! Parions que c’est bien l’arme de l’un ou de plusieurs de ces crimes… » Il faillit crier :

— Eh ! Les gars : je crois que jetiens le poignard de l’assassin !

Il se retint pour ne pas troubler le travail de ses collègues, reprit en main son appareil photo. Flash ! Flash ! S’emparer de l’arme par la pointe de la lame, la glisser dans une enveloppe plastique numérotée, prendre des notes. Puis changer de paire de gants, processus obligatoire après chaque prélèvement, pour ne pas mêler par la suite de possibles traces diverses d’ADN n’ayant rien à voir avec l’affaire… Quelques cheveux collés dans une goutte de sang en phase de coagulation : « Ceux d’une victime, ceux d’un des agresseurs, ou ceux d’un visiteur de la famille, hier, la semaine dernière ou il y a des mois ? » Comment savoir ? « En tout cas, cela mérite un autre prélèvement ! » Rester méthodique et objectif : la règle d’or d’un bon A.S.P.T.S ! “ Agent Spécialisé de la Police Technique et Scientifique ”…

Tout en prenant soin de bien savoir où il posait les pieds, il s’intéressa ensuite à la large flaque de sang qui s’étalait sous la victime jusqu’à rejoindre celle provenant du cou de la mère égorgée : « Bon Dieu ! On a piétiné un peu partout, là-dessus… » Oui : mais comment savoir si c’était là les empreintes des premiers témoins, des premiers policiers présents sur la scène du crime, celles des pomp…

— Est-ce que les pompiers sont intervenus à la suite de la découverte du drame ? s’exclama-t-il.

Le commissaire Plantier, resté à l’extérieur de l’appartement en compagnie de son ami Raymond Durolle, le rassura aussitôt :

— Non, non : à part le jeune fils de famille Wong, il n’y a que moi et mes deux inspecteurs à avoir mis les pieds dans ces piaules !

Impassible, Sylvain rétorqua :

— Vous connaissez la procédure : il me faudra les empreintes de vos chaussures, vos empreintes, ainsi qu’un test ADN… Voire des prélèvements de fibres de vos vêtements. Histoire d’éviter que les techniciens du labo n’orientent vos limiers sur de fausses pistes !

— Je m’en charge, Sylvain ! décida Nadine. Je m’en charge…

Le jeune homme acquiesça d’un mouvement de menton, puis focalisa son attention sur un morceau de tissu qui semblait avoir été jeté sous un meuble… « Et si c’était le vêtement de la gamine ? Et s’il portait en lui et sur lui des traces du criminel ? Ou des criminels ? » Un nouveau marqueur numéroté. Et flash  ! Flash  ! Une pochette plastique aseptisée, un chiffre tracé au marqueur indélébile, et une longue pince pour retirer la chemise de nuit déchirée et la placer à l’intérieur de l’emballage… « Tiens ? Elle n’est pas ensanglantée : on a donc dénudé cette petite avant de la trucider ! Sans doute avec violence ? » Tout en plaçant le sceau pour fermer le sachet, il ferma les yeux pour chasser l’idée horrible qui lui traversa l’esprit : les êtres inhumains auxquels on devait ce carnage n’auraient tout de même pas violé cette gosse sous les yeux de ses parents avant de la faire passer de vie à trépas ? Il essaya de se contrôler : voici que, par empathie, il laissait ses émotions reprendre le dessus, ce qui était mauvais pour la qualité de son travail… Le reste relevait du domaine du médecin légiste qui officierait bientôt sur ce pauvre corps à l’institut médico-légal… La morgue, quoi !

Mais qu’importait la déontologie ? Déjà, Sylvain savait bien qu’il aurait encore du mal à s’endormir, les nuits prochaines, à ressasser sans cesse ce qui avait bien pu se passer dans ces quelques pièces ! À imaginer les cris des victimes, les supplications de leurs proches, la violence sadique des tortionnaires… C’était ainsi à chaque fois, même si ces fantômes éphémères se noyaient ensuite dans le flou d’un oubli prématuré, condition nécessaire au jeune homme comme à ses collègues pour ne pas sombrer dans la folie ! Un bien dur métier, pour des agents pas mieux payés que la plus gourdasse des secrétaires… Un bien dur métier ! Et il lui arrivait de plus en plus souvent de se poser la question de savoir s’il était bien fait pour l’exercer…

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C’était un peu comme des barreaux. Des barreaux de prison… Non : des cils ! Des cils noirs sur des yeux de gamine. Des yeux bridés… Des yeux qui le fixaient avec un mélange de haine et de terreur… Une petite fille aux pommettes saillantes et à la peau mâte, qui se précipitait soudain sur lui en hurlant, le couteau à la main et pointé en avant… Il poussa un cri et se réveilla en sursaut, en sueur et haletant : depuis combien de nuits ce cauchemar le hantait-il ? Et comment se défaire de ces visions d’enfer ?

Sylvain se redressa en s’épongeant le front, se cala contre ses oreillers, puis chercha d’une main égarée l’interrupteur de sa lampe de chevet. Comme d’habitude, la lumière subite chassa presque instantanément ses angoisses, et il respira mieux… Encore à moitié ensommeillé, il laissa son regard errer autour de lui et ne put s’empêcher de sourire de lui-même : quel désordre ! Un véritable intérieur de célibataire négligent… Était-ce bien là sa chambre ? Avec ces vêtements épars, ces papiers en vrac sur la table qui lui servait de bureau, ces courriers qu’il n’avait même pas décachetés, ces canettes de bière qui traînaient sur le sol, et cette poussière qu’il n’avait plus le courage de balayer ou d’aspirer… Et dire que son métier lui demandait la plus grande propreté et les méthodes les plus strictes !

— Peut-être est-ce à cause de ça que je me plais à ce laisser-aller… marmonna-t-il.

Une excuse, sans doute… mais tellement rassurante ! À moins que ce ne fût cette solitude forcée qui rythmait chacun de ses soirs depuis qu’il vivait à Marseille ? Pas moyen de se lier durablement avec la moindre compagne : chaque nouvelle aventure se soldait par un échec, et il se contentait d’amourettes sans lendemain. « Pas une solution… » Il savait bien qu’il ne trouverait un certain équilibre de vie que dans une véritable fusion de cœur et de corps avec cette femme qui devait l’attendre quelque part, mais qu’il se révélait incapable de trouver !

Il grimaça amèrement : une femme, mais quelle femme ? En existait-il seulement une qui fût à même d’accepter l’existence qui était la sienne ? Sans véritables horaires, avec ce boulot qui le rongeait de l’intérieur pour un salaire de misère ! Bien folle serait celle qui oserait partager ses jours et ses nuits… Le boulot ! Le boulot… Ce putain de boulot qui lui bouffait ses journées, ses repas, et jusqu’à ses nuits ! Oh ! Bien sûr, il était fier lorsqu’il dénichait l’indice subtil qui, peut-être, amènerait les enquêteurs à mettre la main sur un suspect ! Mais que c’était frustrant : prélever toutes ces traces, et n’être qu’un intermédiaire… Son rôle s’arrêtait aux portes du labo, où les scientifiques étudiaient jusqu’à la moindre poussière ! Selon les cas, ce qu’un technicien de scène de crime prélevait échouait dans les mains d’un ingénieur en balistique, d’un biologiste, d’un physicien ou d’un chimiste, d’un graphologue, d’un expert en explosif, d’un toxicologue ou d’un spécialiste des stupéfiants… Sylvain aurait tellement voulu accompagner ses prélèvements à chaque phase de leur analyse ! Connaître la manière de les faire parler, savoir ce qu’ils avaient à raconter… Et puis, ensuite, à l’autre bout de la chaîne, évoluer avec les enquêteurs qui, riches des renseignements apportés par le laboratoire, traquaient les suspects, remontaient des pistes, et finissaient le plus souvent par confondre les coupables ! Malheureusement, cela n’existait qu’au cinéma ! Dans la réalité, tout était strictement cloisonné, et son rôle se limitait à collecter tout ce qui pouvait faire avancer l’affaire d’un point de vue scientifique, sans forcément savoir ce qu’il advenait de son travail en aval…

* * *

*

Il repoussa ses papiers, et resta un instant songeur face au clavier de son ordinateur. Encore cette petite Chinoise qui semblait s’être incrustée au fond de ses pupilles ! Il ferma les paupières pour essayer une nouvelle fois de la chasser de ses souvenirs, puis soupira : depuis une semaine, malgré d’autres drames tout aussi sordides, il n’arrivait pas à faire le vide ! Aussi profitait-il de sa fonction, qui faisait le lien entre les hommes de terrain et ceux du laboratoire, pour s’informer le plus souvent possible de cette triste “affaire Wong ”… Il n’avait pourtant que rarement accès aux locaux qu’occupaient les scientifiques de la maison, mais il glanait le plus régulièrement possible des informations sur les cas qu’il avait eu à traiter, ce qu’il estimait d’une curiosité plus que légitime ! C’était la raison pour laquelle il aimait côtoyer les spécialistes du L.P.S dans les restaurants proches qu’ils appréciaient, ou les bistrots que certains affectionnaient une fois leur journée de travail achevée. Ou bien discuter avec des hommes du S.R.P.J : les collaborateurs du commissaire Plantier ne se faisaient pas trop prier pour oublier toute discrétion envers le jeune homme, qu’ils considéraient peu ou prou comme un collègue…

C’était ainsi qu’il avait appris que le propriétaire du “ Lotus  ” et sa femme étaient bien impliqués dans une structure mafieuse : le couple nageait depuis des années dans les eaux troubles de trafics tous plus louches les uns que les autres, allant des filières opiomanes et cocaïnomanes à l’exploitation sordide de la main d’œuvre clandestine asiatique, en passant par la prostitution de luxe… Monsieur Wong avait-il voulu doubler l’organisation ? Avait-il voulu jouer cavalier seul ? Toujours était-il qu’il n’avait pas échappé à la vindicte de ses complices, lesquels s’étaient évertués à lui faire avouer ce qu’il avait fait des énormes sommes détournées…

« Mais pourquoi s’en prendre aussi à sa famille ? À cette pauvre gosse qui n’était pour rien dans tout cela ?

— Pour le contraindre à parler, lui ou sa femme… L’autopsie a même révélé que la gamine a été violée avant d’être assassinée. Quant au fils, il a été abattu d’emblée : il était armé et représentait sans doute pour les agresseurs le seul véritable danger de la famille.

— Et le “ vieux ” n’a pas parlé malgré ce qu’on faisait subir aux siens ?

— Comment le savoir, pour l’instant ? Quoiqu’à mon sens, il n’a rien lâché : il connaissait assez ce milieu pour bien savoir que sa famille et lui-même étaient déjà condamnés dès l’entrée de ses bourreaux dans l’appartement ! Sort qu’il a accepté avec une fatalité et une endurance qui entrent tout à fait dans les traditions des pays du soleil levant…

— Et personne du voisinage n’a rien entendu de cette sauvagerie ?

— Les gens de la trempe des Wong savent souffrir et endurer les pires supplices en silence : c’est pour eux un point d’honneur ! Quant aux voisins, il est bien connu qu’ils deviennent généralement sourds dès qu’il se passe quelque chose d’anormal dans le quartier… Surdité qui se double chez les Asiatiques d’un mutisme et d’une impassibilité qui nous étonneront toujours, nous, les Européens… »

— Encore en train de rêver, Sylvain ?

Il se retourna sur Nadine avec un sourire :

— Je déteste la rédaction interminable de ces rapports !

— Ces observations sont aussi importantes que les analyses scientifiques pour aider les enquêteurs à remonter le fil de la vérité ! remarqua-t-elle. Et c’est pourquoi il nous faut y apporter le plus grand soin…

— Je sais, je sais… admit-il. D’autant plus que nous sommes généralement les seuls à pénétrer en premier sur la scène du crime ou de l’infraction : nos amis de la Police Judiciaire ne peuvent y mettre les pieds qu’après nous, une fois que nous en avons terminé !

— C’est vrai… et nous ne pouvons intervenir sans dénaturer les lieux !

— Nous sommes un peu leurs yeux, donc ! Mais il nous faut bien être synthétique, sans pour autant omettre un détail important, et je n’arrive pas à faire le point de toutes mes notes…

— Encore les deux overdoses de la Rue de Rome ?

— Non, non : pour cette affaire, j’en ai fini… Pour le moment, je travaille sur le meurtre du bijoutier de Saint-Charles !

— Ah ! Bon… Moi, je ne faisais pas de l’équipe qui s’en est occupé…

— Je sais, je sais…

Il l’aimait, bien, Nadine… Un petit bout de femme, toujours vive et aimable, avec cette lueur un peu ironique au fond de ses yeux noisette qui était pour beaucoup dans son charme ! Plutôt gironde, en plus… Plus d’une fois, Sylvain s’était plu à penser qu’elle et lui pouvaient s’aventurer à entretenir des rapports autres que professionnels, mais le cœur de la belle n’était plus à prendre : elle venait d’ailleurs d’annoncer ses fiançailles avec son petit ami, qui travaillait dans l’immobilier. « Dommage… » Mais après tout, c’était peut-être mieux ainsi : Sylvain ne tenait pas vraiment à mélanger ses sentiments à des relations de boulot !

— Soyère ?

Il sursauta en reconnaissant la voix de Raymond Durolle : il ne se sentait nullement coupable de la moindre faute, mais avait toujours un peu peur d’avoir commis une erreur de prélèvement, l’omission toujours possible ou le scellé égaré.

— Oui, chef ?

— Arrêtez de m’appeler chef, s’il vous plaît : c’est agaçant, à la fin ! Laissez tomber ce rapport pour l’instant, et grimpez à l’étage : le directeur vous attend…

Il pâlit :

— C’est aussi grave ? J’ai fait une bourde dans mes échantillonnages ?

Raymond Durolle le considéra d’un œil amusé :

— Arrêtez d’être toujours aussi inquiet sur votre travail, Soyère ! Vous faites du bon boulot et vous le savez… Non : une simple mission qui sort un peu de l’ordinaire, et je vous ai désigné pour l’accomplir ! Ça vous changera les idées…

— Merci, ch…

Il ne termina pas sa phrase et ne put se retenir de pouffer face aux yeux furibards de son supérieur :

— Je vous ai déjà dit de ne pas…

— De ne pas vous appeler chef… Oui, je sais, chef !

* * *

*

Lorsque le laboratoire avait quitté en 1995 le bâtiment qu’il occupait près du Vieux Port, les nouveaux locaux avaient été conçus clairs et spacieux, et chacun pensait que leurs deux mille six cents mètres carrés de surface seraient plus qu’amplement suffisants ! Las, guère plus d’une vingtaine d’années plus tard, ils s’avéraient déjà exigus, et les longs couloirs s’encombraient de rayonnages et de cartons empilés…

Il frappa à la porte et n’eut pas à attendre pour qu’on l’invitât à entrer. Il pénétra dans ce bureau qui avait récemment été réduit de moitié par une cloison, et salua le directeur :

— Bonjour, Monsieur Coffin…

— Bonjour… Asseyez-vous, je vous prie ! Sylvain Soyère, c’est ça ? Et vous êtes des nôtres depuis plus de deux ans déjà ! Il faut m’excuser de ne pas avoir plus de contacts avec ceux qui œuvrent pour ce labo, mais je m’occupe essentiellement de l’administratif, ici… Vous êtes heureux, parmi nous ?

— Je prends mon métier à cœur, Monsieur, et c’est un travail qui me convient. Je l’exerce avec passion, même si la barbarie de certaines scènes arrive parfois à me déstabiliser un peu : mais ça ne dure jamais longtemps, heureusement !

— Merci de cette franchise, jeune homme ! Je ne croirai jamais celui qui prétendrait que vous exercez un métier facile. D’autant plus difficile psychologiquement que vous ne faites pas un travail d’interprétation et que vous ne participez pas directement à l’enquête, votre rôle se bornant au recueil d’indices…

L’homme s’extirpa de son fauteuil puis alla de long en large dans le maigre espace disponible de la pièce tronquée.

— Vous vous souvenez de l’affaire “ Christelle et Sophie ” ?

— Hum… Ce n’est pas d’aujourd’hui, il me semble : j’étais encore gamin, à l’époque ! Deux sœurs tuées à coups de pierre après avoir été violées, n’est-ce pas ? Le tout sur fond de lettres anonymes… On a soupçonné tout le monde, à commencer par la famille, les proches et le village, si je me souviens bien ! Sans qu’il soit possible d’identifier le moindre coupable…

— Vous avez bonne mémoire, Soyère ! Pour autant, les dix-sept ans écoulés depuis ce double meurtre n’empêchent pas les investigations de se poursuivre… Et le juge d’instruction vient de nous solliciter pour de nouvelles recherches d’ADN !

— Cela n’avait donc pas encore été fait ? s’étonna Sylvain.

— Si, mais le potentiel génétique des échantillons était trop dégradé pour être analysé. Depuis, les progrès de la biologie moléculaire ont fait bien des progrès, ce qui a incité le juge à tenter à nouveau l’expérience…

— Et… et alors ?

En quoi cela concernait-il un agent spécialisé tel que lui ?

— Alors, notre matériel, bien qu’ultramoderne, a encore bien peu de chances de parvenir au moindre résultat. D’autant plus que vous n’êtes pas sans savoir que le service qui s’occupe de ce genre d’analyse est surchargé, à tel point que les enquêtes et les demandes d’analyses ne représentent plus que dix à quinze pour cent du travail de notre labo de biologie ! La majorité des traitements consiste à enrichir le F.N.A.E.C, ou Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques, qui reste le projet prioritaire…

— Je ne me doutais pas que la situation était aussi préoccupante !

— Et sans doute pire que vous ne le pensez ! Il nous faut actuellement près de six mois ou plus pour délivrer toute nouvelle analyse, alors que la procédure ne prend que quelques heures avec les meilleures technologies ! Pensez : on nous demande pour ce foutu fichier de traiter dix à quinze mille analyses par an, ce qui nous oblige à avoir recours à des laboratoires privés pour près du tiers de cet immense boulot… Et tout cela à la charge des contribuables : si un profil génétique sorti de nos services coûte moins de cent euros, il faut en débourser quatre fois plus avec un labo privé !

Où diable voulait-il en venir ? Un peu intrigué, Sylvain s’inquiéta :

— Et… l’affaire Christelle et Sophie ?

— J’y arrive, j’y arrive… Les échantillons possibles de traces de salive sur les timbres des lettres anonymes sont si vieux, et sans doute tellement dégradés, que notre L.P.S préfère les confier à une structure privée de recherche scientifique des plus performantes, et surtout dotée des appareils récents les plus sophistiqués…

— Et mon rôle, dans tout ça ?

— Votre rôle sera seulement d’acheminer les scellés des prélèvements jusqu’à leur lieu d’analyse, les laboratoires “ ProGen ” à Luminy, et de ne pas les quitter des yeux jusqu’à ce que le travail soit effectué : le juge d’instruction est formel sur ce point et ne veut aucune fausse manœuvre dans les transferts ! Les récentes révisions de plusieurs procès douloureux ont assez montré que des preuves et des indices ont plus d’une fois été égarés, détruits ou endommagés… Ce sera là votre unique et seule fonction dans cette affaire ! Vous demanderez le professeur Novaks… Un boulot facile, certes, mais dont j’exige de vous la plus grande vigilance quant aux échantillons que vous devrez transporter… C’est notre dernière chance dans cette affaire !

Sylvain se leva de son siège et assura :

— Vous pouvez compter sur moi, Monsieur le Directeur !

— C’est bien : veuillez donc vous rendre sans plus tarder jusqu’à la section biologie, alors… La cheffe d’unité vous y attend et vous donnera la marche à suivre !

 

Sylvain ne se sentait pas mécontent d’échapper quelques heures à la routine du bureau : il était des jours où transcrire ses notes pour élaborer son rapport officiel quotidien lui devenait une véritable corvée ! Revivre dans le détail les scènes d’horreur dont il avait été témoin et les traduire en langage froid, scientifique et synthétique, se révélait parfois une épreuve qu’il jugeait au-dessus de ses forces… Et pourtant : il fallait bien rédiger ces pages qui constituaient, avec les rapports des ingénieurs du labo, la colonne vertébrale de l’enquête sur laquelle s’appuyaient les limiers de la Police Judiciaire et de l’Identité Judiciaire pour mettre la main sur les coupables ! Pour une fois, le jeune homme avait eu droit à un véhicule de service du laboratoire : « Pas question que vous tombiez en panne avec votre tas de ferraille ! » avait jugé Raymond Durolle avec un bon sourire… Et puis, sortir du centre-ville pour se diriger au sud de Marseille en direction des calanques et des flots bleus de la Méditerranée n’avait rien de particulièrement déplaisant, sous un soleil de nouveau plus ardent que jamais ! Si le béton sévissait encore, son emprise s’effilochait peu à peu au fur et à mesure que la grande métropole s’éloignait : ici, les quartiers résidentiels laissaient place à des zones d’activité flambant neuves, à des usines et des entrepôts, mais Sylvain préférait laisser filer son regard plus loin, là où il devinait que les crêtes argentées d’écume de la “ Grande Bleue ” se fondaient à un ciel encore plus bleu.

Tout en roulant, il pouvait deviner sur sa droite la côte sauvage, la couleur dorée du calcaire, la calanque et le belvédère du Sugiton… Malgré la mission qui lui était confiée, il avait tenu à faire un détour pour profiter de ces paysages qu’il connaissait pourtant bien, mais qui le charmaient encore : « Pour éviter les embouteillages ! » s’était-il trouvé comme prétexte. Quel leurre : avec ce beau temps et à cette époque de l’année, la circulation en ce début d’après-midi était plus dense que jamais ! Qu’importait ? Pourvu qu’il se régalât une fois encore de ce spectacle de nature sauvage, entre la magie de l’eau et l’imposant massif du Puget qui culminait, entre Marseille et Cassis, à cinq cent soixante-trois mètres d’altitude… Au lointain, plus bas, les vagues, la houle, les rouleaux, les plages, les falaises déchiquetées qui plongeaient dans la mer. Et ces mouettes piaillardes qui dessinaient sur fond d’azur de mystérieux hiéroglyphes avant de friser de l’aile la crête laiteuse des flots…

— Bon ! Assez rêvé !

Il pesa un peu plus sur l’accélérateur et se faufila au cœur de la circulation. Il savait n’être plus très loin : déjà, il devinait les bâtisses éparses de ce qui constituait le complexe universitaire de Luminy, avec le Parc Scientifique et Technologique au cœur duquel se trouvait le moteur du “ Genopole ”, cette entité de plusieurs entreprises, laboratoires et industries, tous axés sur la recherche de pointe en ce domaine.

— Il ne me manque plus qu’à trouver ce laboratoire “ ProGen  ”… Mais tout me semble bien fléché !

* * *

*

Un beau bâtiment carré, de trois étages, qui semblait constitué presque uniquement de façades de verre fumé : à croire que son édification devait plus aux vitriers qu’aux maçons !

— J’y suis…

Les locaux du L.P.S avaient beau être relativement récents, la dimension et la clarté de ceux de « ProGen » avaient de quoi rendre jaloux ! « Ils ont au moins dix à quinze mille mètres carrés, ici ! » Autant dire quatre à six fois la surface dont devaient se contenter les agents de la police scientifique de Marseille : la section “ Biologie ”, Boulevard Camille Flammarion, malgré ses empiétements tentaculaires au détriment des autres domaines d’investigation, était loin d’avoir à sa disposition d’aussi vastes espaces !

— Monsieur ?

Il s’avança vers le bureau d’accueil qui ressemblait à un prisme de cristal, puis se présenta à la jeune femme qui semblait régner sur une cohorte de téléphones :

— Je… je viens du Labo de la Police Scientifique : vous savez, dans le premier arrondissement ?

— Et… vous avez rendez-vous ?

— Je dois remettre ces documents scellés au professeur Novaks… C’est urgent, et il est au courant !

— Tout le monde est ici occupé… Confiez-les-moi, je ferai en sorte qu’il les ait en sa possession dans les plus brefs délais.

— Non, il n’en est pas question ! protesta Sylvain. Ces échantillons sont les ultimes vestiges d’une affaire ancienne, et je ne dois les quitter des yeux sous aucun prétexte… Veuillez contacter le professeur Novaks, qui vous le confirmera.

Haussement d’épaules nonchalant, puis la valse des combinés, suivie de quelques mots incompréhensibles. Et enfin une réponse :

— C’est bien, Monsieur… On vous attend ! Ce sera deuxième étage, porte 213…

* * *

*

— « 209 », « 211 », « 213 »… On se croirait dans un “ Novotel ”, ici !

Une simple plaque : « Pr. C. Novaks  »… Il frappa, avec pour seul écho un grognement indistinct. Il entra donc, s’attendant à trouver face à lui un savant grisonnant à face de rat, éventuellement à barbiche : un professeur Tournesol, en quelque sorte ! Aussi tomba-t-il en arrêt devant la jeune femme qui se tourna face à lui dès qu’il pénétra dans la pièce : plutôt petite, mais mignonne ! Oh ! Personne ne lui aurait proposé de faire la couverture des magazines masculins plus ou moins coquins, mais la jeune personne ne manquait pas de charme… Lequel résidait principalement, à n’en pas douter, dans l’éclat profond de ses yeux verts, rehaussé de cette lueur un peu moqueuse qui devait sans doute plus à la joie de vivre qu’à effronterie !

— Vous venez sans doute pour cette vieille enquête sur ces deux gamines ? Un triste fait divers qui avait fait du bruit, à l’époque !

Il bafouilla, comme hypnotisé par ce petit bout de femme alerte qui lui souriait comme s’ils se connaissaient tous deux depuis toujours :

— Oui… L’affaire “ Christelle et Sophie ” ! J’étais très jeune, à l’époque…

Elle pouffa :

— Rassurez-vous donc : je n’étais pas très vieille non plus…

La bonne humeur étant communicative, il se détendit un peu et en profita pour dévisager la jeune femme. Brune et bouclée, les pommettes un peu saillantes, et une bouche aux lèvres charnues qui s’élargissait sur un perpétuel sourire. Un corps menu, mais bien proportionné, toujours en mouvement. Chandail léger et moulant qui soulignait une poitrine fière, pantalon serré qui redessinait ses formes de la plus agréable façon… Sylvain se sentit soudain gêné par l’insistance du regard qu’il posait sur la jeune femme, et il se sentit rougir :

— Vous êtes bien le professeur Novaks ?

De nouveau ce rire clair de source vive :

— Oui, bien sûr ! Qui d’autre pourrais-je bien être, dans ce bureau ?

— Je ne sais pas, moi… Une assistante, une laborantine ? Vous êtes si jeune !

— Flatteur, va ! Rassurez-vous : je suis bien la professeure Novaks. Chloé Novaks…

— Sylvain Soyère… se présenta-t-il à son tour. Enchanté, madame…

— Mademoiselle, rectifia la scientifique. Et qu’importe, d’ailleurs : nous ne sommes pas là pour échanger des civilités ?

Chloé Novaks… Certes pas une de ces beautés dites sublimes dont se régalait la littérature éphémère qu’il qualifiait si volontiers de “ presse de caniveaux ” ! Mais cette fille avait un “ je ne sais quoi  ” qui avait l’art de pimenter un simple entretien professionnel en moment que le jeune homme eût souhaité beaucoup plus intime… Sylvain essaya de reprendre ses esprits, puis bégaya :

— Bien… Je vous ai amené ces scellés, comme convenu, mais j’ai pour mission de ne pas les quitter des yeux jusqu’à leur retour au L.P.S et le résultat de vos analyses…

L’experte en recherches génomiques emplit la pièce d’un rire encore plus sonore et exubérant :

— Mon pauvre ! Mieux vaut alors vous allonger tout de suite sur ce fauteuil qui vous tend les accoudoirs ! Parce que je n’en aurai pas fini avant quelques jours…

Il sursauta :

— Quelques jours ? Alors qu’au labo, il nous suffit de quelques heures !

La jeune femme soupira et le considéra d’un œil apitoyé : il fallait tout leur expliquer, à ces nouveaux !

— Pas pour le même résultat, voyons ! Vous comprenez, Sylvain… Je peux vous appeler Sylvain ? Vous comprenez : la science fait chaque semaine des progrès considérables qui restent ignorés de tous ! À tel point que les séries télévisées qui singent plus ou moins bien votre profession, n’utilisent pour élaborer leurs scénarios que des techniques toutes plus obsolètes les unes que les autres…

Cette seule réflexion fit remonter à la surface de ses émotions la frustration qu’il ressentait depuis si longtemps à ne pouvoir mener une enquête et des investigations du début à la fin ! Mais qu’y faire ? C’était là la condition première du métier pour lequel il avait opté : chaque personne à sa place, sans déborder sur le domaine d’aucune autre du service ! Sans lui laisser le temps de ressasser l’amertume de ses pensées, Chloé Novaks l’apostropha de nouveau :

— Parce que vous croyez vraiment que “ Les Experts ”, qu’ils soient de New York, Las Vegas ou Manhattan, déballent sur les écrans télé tout ce qui est à la pointe de la recherche ? Bien sûr que non ! Pour vaincre le crime, c’est un peu comme pour vaincre le dopage : il faut toujours avoir une ou plusieurs longueurs d’avance sur l’adversaire, qui lui-même s’évertue à avoir plus d’avance encore pour ne pas être pris ! Plus nous affinons nos méthodes d’investigation, plus ils perfectionnent les stratégies pour les détourner…

Avec un rire amer, Sylvain remarqua :

— Ce qui revient à dire que nous sommes de moins en moins efficaces, et que nombre de criminels impunis nous filent sous la moustache, alors ?

— Pas tout à fait, Sylvain… Je n’en voudrais pour exemple que le fait qu’à l’aide de vos infrastructures, aussi modernes soient-elles, il vous faut encore un large échantillonnage exploitable pour établir le séquençage ADN d’un suspect ! Aujourd’hui, avec un nouvel appareillage de très haut niveau, le Professeur Doutremepuich vient de démontrer dans son laboratoire bordelais qu’une seule cellule, une seule, pouvait permettre l’identification d’un individu… Ce qui rendra forcément le travail des malfaiteurs de demain beaucoup plus difficile. La consolation pour nous restant que les malfaiteurs d’aujourd’hui l’ignorent encore, et qu’il nous est désormais bien plus facile de les confondre qu’ils ne le croient !

Elle aurait pu, ainsi, continuer des heures durant à discuter que Sylvain ne s’en serait pas rendu compte : cette femme le fascinait ! Le troublait… Plus par sa spontanéité et son apparente joie de vivre que par son physique de poupée, lequel était pourtant loin de déplaire au jeune homme ! Il tenta vainement de s’éclaircir la gorge et grogna :

— Alors, pour ces échantillons scellés ?

— Je vais m’en occuper en priorité, comme promis par nos services !

— Je dois vous prévenir que mes collègues du Labo de la Police Scientifique s’y sont dans le passé cassé les dents à plusieurs reprises !

— Je sais, je sais… Mais ça, c’était avant ! Et les moyens financiers d’un laboratoire public n’ont aucune mesure comparable avec ceux dont dispose un organisme privé de recherche comme celui-ci ! Je peux affirmer que nos méthodes sont à la pointe du progrès de la génomique moderne…

— Je suis impatient de voir ça, vous savez…

Elle lui retourna une œillade un peu surprise, bien qu’allumée d’un léger soupçon d’ironie :

— Comment ? Vous tenez vraiment à suivre toutes mes manipulations ?

— Les ordres sont les ordres : je ne dois pas perdre ces échantillons de vue, ne l’oubliez pas…

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L’experte en biologie génomique et l’agent spécialisé de la police scientifique traversèrent quelques couloirs, dans lesquels se croisaient sans se voir hommes et femmes en blouse blanche.

— Que de monde, chez vous !

— Les meilleurs chercheurs du moment… précisa le professeur Novaks. Ici, l’anglais est de rigueur, ce qui nous évite d’être obligés d’apprendre toutes les langues de la terre : il y a dans ces bâtiments des savants de toute origine !

Les jeunes gens prirent un ascenseur, qui ne se mit en branle qu’après que Chloé Novaks lui eût fait ingérer une carte magnétique et eût pianoté un énigmatique code secret sur le clavier de l’étage. Après quelques vibrations, la porte coulissante s’ouvrit sur un univers bien plus calme, aseptisé, où ne se devinait la présence que de quelques personnes. « Comme hors du temps et hors du monde… »

Continuer : partie 2 sur 6