Opération Génésias
Michel Lacombe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Oh ! Tu ne serais pas malade, toi ?
— Non, non ! avait-il distraitement répondu. Ça va, je t’assure…
Nadine en avait profité pour appuyer malicieusement :
— Il est amoureux, je vous dis… Ça se voit comme le nez au milieu de…
— De la figure, oui, je sais ! s’était énervé le jeune homme.
— Vous voyez, que j’ai raison : notre Sylvain n’aime pas que j’aborde le sujet ! Et il a bien déjà téléphoné au moins trois fois, ce matin…
Tout le monde avait ri de bon cœur, et on ne s’était pas privé de le taquiner :
— Allons, allons ! Dis-nous qui c’est ?
— Arrête de faire le cachottier ! Ce n’est pas une maladie honteuse, tu sais ?
— On est des amis, non ? Alors, tu peux bien nous le dire…
— On ne le répétera pas, promis !
Sylvain, gêné par ces propos insistants, avait préféré se réfugier derrière une affirmation ironique :
— Quand bien même vous auriez raison, jamais je ne vous le dirai… J’aurais trop peur que, bien que mariés, vous n’ayez dans l’idée de me la souffler, bande de salopards !
Tout s’était terminé dans un éclat de rire général, mais les heures qui suivirent ne lui avaient pas semblé moins longues pour autant. Il était tellement impatient de se retrouver en compagnie de Chloé ! Chloé, qui lui emplissait tellement l’esprit qu’il avait du mal à se consacrer aux tâches méticuleuses qu’exigeait son métier… Par conscience professionnelle, il s’était néanmoins attaché à s’acquitter au mieux de son travail, mais il devait s’avouer que cela lui avait demandé un effort considérable !
* * *
*
— Tu viens boire un verre avec nous ?
À la sortie du laboratoire, il était fréquent que l’équipe s’attardât dans ce petit bistro du coin de la rue, mais Sylvain avait d’autres idées en tête… des idées qui l’avaient hanté tout au long du jour ! Chloé, oui : Chloé… L’air volontairement goguenard, il répondit :
— Non, non ! Pas aujourd’hui, les amis…
Ce fut à peine s’il entendit les rires un peu moqueurs qui l’accompagnèrent alors qu’il remontait dans sa voiture, et il n’eut aucune peine à imaginer Nadine qui devait sans nul doute jubiler en clamant : « Vous voyez, je vous l’avais bien dit ! Notre Sylvain, il est… » Amoureux ? Oui, il était amoureux et n’en avait pas honte… La plus belle éclaircie de sa vie depuis qu’il était sorti des bancs de l’Université ! Oui, il était amoureux : et alors ? C’était la première fois qu’il s’estimait aussi sûr de ses sentiments, avec la conviction ancrée en lui que ce sentiment était partagé par celle qui s’était si rapidement ancrée en son cœur. Chloé ! Qui dès la première seconde l’avait hameçonné, lui, parmi tout le menu fretin qui devait sans doute s’agiter autour d’elle depuis des années… Chloé, aussi déçue que lui par trop de fausses illusions d’un amour stable et vrai. Et dire qu’un seul éclair de regards échangés avait, pour elle comme pour lui, fondu leurs secrètes blessures dans le creuset d’une passion que ni l’un ni l’autre n’espéraient plus ! Chloé… Oui, Chloé, qu’il n’avait d’autre hâte que celle de la rejoindre au plus vite, de la serrer dans ses bras jusqu’à sentir son âme se diluer dans la sienne, de souder aux siennes ses lèvres encore brûlantes de leur dernière nuit, de lui dire une fois de plus ces mots si banals dont il n’avait encore jamais usé envers aucune autre qu’elle : « Je t’aime… Oui, je t’aime ! » Et il l’aimait vraiment ! À tel point qu’il n’envisageait même plus qu’il ne pouvait s’agir là d’une simple passade… Bien sûr, il ne la connaissait que peu, mais l’évidence n’en était pas moins là : Chloé aussi ressentait les mêmes élans, les mêmes hésitations, et surtout la même conviction que leur rencontre s’avérait si différente de celles qu’ils avaient jusqu’alors vécues que ce ne pouvait qu’être la bonne ! Chloé… oui, vite, il fallait la retrouver, si elle en avait elle aussi terminé avec ses activités du jour. Sans plus attendre, il démarra et lança son véhicule dans le labyrinthe de rues trop encombrées à son goût…
Fort de son expérience de la veille, il n’hésita plus sur le chemin à prendre, connaissant dorénavant le trajet comme s’il l’avait emprunté depuis des années et des années. La perspective de se retrouver seul à seule avec Chloé l’empêcha de râler sans arrêt contre les difficultés de circulation, et il soupira d’aise en s’engageant dans cette ruelle de Vaufrèges qui menait à la villa de sa belle. À une dizaine de mètres de la demeure, il pesta contre une camionnette noire qui encombrait le passage, puis dut mordre sur le fossé pour se trouver face au portail, dont il commanda l’ouverture grâce à la télécommande que lui avait remise son amie. En immobilisant son véhicule, il jubila : à en juger à la rutilante Peugeot garée sur le bord de l’allée, l’occupante des lieux était déjà là… Sans perdre de temps, Sylvain se précipita vers le perron, poussa la porte, et pénétra en courant dans le hall d’entrée en criant :
— Chloé ? Où es-tu ? J’arrive !
Il déboula dans le salon, aperçut une ombre, et se sentit aussitôt ceinturé. Affolé et sans comprendre ce qui lui arrivait, il tenta de se débattre en n’ayant pour première idée que celle qu’il ne s’agissait là que d’une plaisanterie un peu idiote de Chloé, et ne s’affola vraiment qu’à l’apparition d’une seconde silhouette masquée. Solidement maintenu, il ne put échapper à ce tissu à l’odeur entêtante qui se plaquait sur sa bouche et ses narines, essaya désespérément de ruer en retenant sa respiration. Il ne fallut pourtant que guère de temps pour qu’il tentât de reprendre son souffle, et sa vision se troubla soudain de blancheur papillotante. Il sentit tous les muscles de son corps se relâcher, se convulsa encore en quelques soubresauts, puis eut l’impression de plonger dans un néant sans retour, avec pour dernière pensée : « Chloé, Chloé… »
* * *
*
Ce ne fut d’abord que quelques lueurs indécises qui fusaient du fond de ses orbites pour éclater en gerbes douloureuses sous ses pupilles. Puis ce mal de tête qui battait cruellement sous ses tempes. Et enfin cette sensation nauséeuse qui lui révulsait l’estomac. Mais, surtout, cette incompréhension totale qui s’emparait de lui : que lui était-il arrivé ? Toute sa vision vacillait encore en s’attachant à ce décor autour de lui qui ne lui était pas encore familier. Où pouvait-il bien se trouver ? Il gémit, se remit laborieusement debout sur des jambes qui restaient flageolantes, puis se redressa en essayant de remettre ses idées en place. Du brouillard de sa conscience balbutiante, il réalisa qu’il se trouvait bien chez Chloé, et la mémoire lui revint d’un coup :
— Chloé ? Chloé !
En criant à s’en faire éclater les cordes vocales, toutes forces retrouvées, il fonça furieusement dans le couloir, puis dans toutes les pièces de la maison :
— Chloé ! Chloé ! Chloé ?
Pour seule réponse l’écho de sa propre voix angoissée…
— Chloé ?
La villa était vraiment vide… Désespérément vide ! Des bribes de mémoire récente se bousculèrent alors sous le crâne du jeune homme, qui tomba à genoux en se prenant la tête dans les mains : il devait bien l’admettre, il était tombé dans une sorte de guet-apens ! Mais pourquoi ? L’évidence lui éclata d’un coup le cerveau : Chloé n’était pas là ! N’était plus là… Et l’agression dont il avait été victime ne pouvait que le convaincre de la cruelle réalité : il lui était arrivé quelque chose… quelque chose de grave !
— Chloé ! Chloé !
Ses hurlements se perdirent dans les sanglots qui lui montaient à la gorge :
— Chloé…
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Sylvain resta longtemps prostré dans ses larmes, à même le contact froid du carrelage. Jamais il ne sut combien de temps il était resté inconscient ni combien de temps il s’était ainsi lamenté. Ce ne fut que lorsqu’il réussit à réunir assez d’énergie pour se remettre debout qu’il constata que la nuit était tombée. Le cœur déchiré à la pensée que Chloé avait disparu, il hésita sur la conduite à tenir : que faire, maintenant ? Prévenir la police ?
— Non, marmonna-t-il alors que sa fibre professionnelle se réveillait. À piétiner partout, les flics ne feraient que polluer les lieux !
S’accrochant à la volonté farouche de retrouver cette belle et tendre jeune femme dont il s’était si rapidement épris, il se sentait prêt à tout pour la retrouver, convaincu qu’il était qu’elle avait bel et bien été enlevée… Mais pourquoi ?
— Le chef Durolle ! Lui saura m’aider, car je suis trop tourneboulé pour avoir les idées claires…
Raymond Durolle… Le responsable de l’unité dans laquelle travaillait le jeune homme. Un être d’apparence volontiers froide et autoritaire, mais que Sylvain savait droit et intègre… et beaucoup plus humain qu’il ne le laissait paraître ! Sans plus hésiter, il sortit son téléphone de sa poche en s’étonnant même qu’on ne le lui ait pas volé, et il trouva vite dans la mémoire de l’appareil le numéro qu’il cherchait. Quelques sonneries dans l’écouteur, de trop longues sonneries… Puis ce timbre las et ensommeillé :
— Allo ?
— Oui, chef, je…
— Comment ! C’est vous, Soyère ? Mais vous avez vu l’heure ?
— Oui, je sais… Mais… mais…
— Eh ! Vous avez une drôle de voix, mon gars… Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Ben voilà… Chloé a disparu !
— Qui ça ?
— Chloé, ma petite amie ! Elle a été enlevée et…
— Eh, doucement… Vous êtes sûr que vous n’avez pas trop bu, Sylvain ?
— Non, non ! J’ai même été chloroformé ou quelque chose comme ça, et je viens juste d’émerger des brumes et… et Chloé n’est plus là…
— Je vous préviens, si c’est une plaisanterie, elle n’est pas du meilleur goût ! Et je vous promets que…
— Non, chef, je vous assure… Et je ne sais plus quoi faire !
Son intonation était si alarmée et sincère que Raymond Durolle le prit enfin au sérieux :
— Bon, admettons… Et qu’attendez-vous de moi, alors ?
La question le prit au dépourvu, et il avoua :
— Je ne sais pas, mais… mais j’ai pensé qu’on pourrait passer toute la maison au crible pour trouver des pistes, non ? Avec les moyens que nous avons, au labo…
— Vous voulez dire que je rassemble une équipe pour une investigation au pied levé, comme ça ? Comme si vous ne saviez pas que pour toute intervention il nous faut être officiellement diligentés sur réquisition du juge d’instruction ! La meilleure chose à faire, si ce n’est pas un canular de potache, c’est en tout premier lieu de prévenir la police…
— C’est vrai, mais c’est vrai aussi que les flics ont trop tendance à brouiller les scènes, ce qui complique sérieusement nos enquêtes scientifiques… Alors, comme personne à part moi n’a circulé dans cette maison, je crois que toutes les conditions sont réunies pour que nous puissions travailler proprement et avec le maximum d’efficacité !
— Je vous comprends bien, Sylvain… Mais, comme je viens de vous le dire, officiellement, je ne…
— Oui, l’interrompit le jeune homme. Mais… officieusement ?
Le chef Durolle hésita, laissa planer un duvet de silence, puis il soupira :
— Vous n’imaginez pas ce que vous me demandez là ! Cela va à l’encontre de toute procédure normale, et ça peut me retomber sur le râble comme sur celui de vos collègues… Mais enfin, ça vaut peut-être le coup d’en prendre le risque ?
— Merci, chef…
— Eh, doucement ! Je n’ai pas dit oui… Tout ce que je peux faire, c’est solliciter vos camarades, afin que ceux qui le veulent puissent se dévouer en pleine nuit pour accéder à votre demande, et ce en dehors de toutes les règles qui régissent le fonctionnement de nos services. Encore faudra-t-il qu’ils acceptent, malgré la menace de sanctions si cela se savait plus haut ! Je risque les pires ennuis, vous savez ?
— Excusez-moi, je ne m’en étais pas vraiment rendu compte en vous appelant. Tant pis, faites comme si je n’avais rien dit…
— Pas si vite, mon gars ! Il faut parfois oser, dans la vie… Donnez-moi donc l’adresse, et je vais réveiller vos collègues et voir s’ils sont prêts à me suivre dans cette entorse au règlement. Et ne touchez à rien, d’accord ?
— D’accord, chef… Et encore merci !
* * *
*
Que le temps peut paraître long, lorsque l’on attend en des circonstances aussi troublantes et inquiétantes ! Et qu’il lui était difficile de résister à la tentation de procéder lui-même et seul aux premières constatations… Il lui fallait pourtant se faire une raison : sans matériel et sans le soutien de ses collègues, il ne pouvait que nuire à ces investigations qui lui tenaient plus à cœur qu’aucune autre de celles qu’il avait effectuées depuis sa toute première mission… Avec cette angoisse qui croissait de minute en minute, qui gonflait, qui l’étouffait ! Pas de doute, aussi incroyable que cela pût paraître, Chloé avait été victime d’un enlèvement, là, chez elle… « Enlèvement ? Voire pire… » S’il était toujours possible qu’une aussi belle femme attirât l’attention d’un pervers à l’extérieur, lors d’un jogging dans les bois ou dans un coin discret de parc, si un quelconque violeur pouvait abuser de sa proie à domicile, il était bien plus improbable de kidnapper une victime adulte au sein même de sa propre demeure ! Quelles motivations pouvaient bien justifier un acte aussi fou ?
— Mais où a-t-on bien pu l’emmener ? s’écria Sylvain en cognant du poing sur le mur. Et qu’est-ce qu’il fout, Durolle ? Toujours personne en vue !
Impatient, il ressortit sur le perron pour guetter son éventuelle arrivée, tout en prenant soin de bien choisir où poser les pieds pour préserver au mieux l’intégrité des lieux. Et si ses camarades techniciens avaient refusé de se lancer dans cette aventure nocturne en frange de toute légalité ? Enfin, il soupira de soulagement en voyant les phares de deux voitures se déplacer au fil de la côte de l’étroite voie menant à la villa de son amie…
Le premier, Raymond Durolle descendit de son véhicule puis, comme tous ceux qui l’accompagnaient, prit soin de marcher sur la partie gravillonnée de l’allée guère susceptible de conserver des empreintes. Puis il s’approcha du jeune homme en maugréant :
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il va falloir que tu m’expliques, maintenant !
C’était la première fois qu’il tutoyait Sylvain, qui fut tout de suite entouré de Bruno, Pierre, Nadine, et d’un autre collègue nommé Luc, avec lequel il n’avait que rarement travaillé.
— Allons, je t’écoute ! insista le chef. Et d’abord, chez qui sommes-nous ?
— Chez ma petite amie : Chloé… répondit le jeune homme.
Il fit mine de ne pas remarquer que Nadine, malgré la gravité du moment, lançait un coup d’œil entendu aux autres techniciens du service avec l’air d’affirmer : « Vous voyez, je vous l’avais bien dit, qu’il était amoureux ! »
— Ah, ah ! s’exclama le responsable de la section. Tu nous l’avais cachée, celle-ci ! Et depuis quand êtes-vous ensemble ?
Il rougit, baissa la tête, et avoua :
— Trois jours seulement…
Le chef Durolle faillit éclater de rire, mais il préféra serrer les lèvres pour ne pas mettre plus mal à l’aise le garçon :
— Bien, bien… et que s’est-il passé ?
— Nous avions rendez-vous ce soir. Elle m’avait même laissé les clés, pour le cas où j’arriverais avant elle. Je me suis mis en route dès la sortie du labo, et quand je me suis garé devant la maison, vers dix-huit heures trente, j’ai vu que sa voiture était déjà là. Je suis entré pour l’appeler et la serrer dans mes bras, et je n’avais pas fait deux pas dans le salon que l’on m’a attaqué par-derrière. Ils étaient au moins deux, cagoulés, et pendant que l’un me tenait, l’autre m’a appliqué un tampon sur le nez. J’ai eu beau me débattre, je suis parti dans les vaps…
— Un vrai scénario de navet d’espionnage… Et ensuite ?
— Ensuite ? Le trou noir ! Je ne me suis réveillé que sur les dix heures du soir, complètement vaseux. J’ai cherché Chloé partout… mais rien ! Tout cela ressemble vraiment à un kidnapping.
— Sauf dans le cas d’enfants, un enlèvement à domicile parait plutôt invraisemblable !
Bruno intervint :
— Cela arrive plus fréquemment pour des conflits entre truands, dans le monde des trafiquants de drogue ou de la mafia !
— Oh, non, pas elle ! s’insurgea Sylvain.
— Et qu’est-ce que tu en sais ? rétorqua Nadine. Après tout, tu ne peux prétendre la connaître vraiment après deux nuits seulement, si j’ai bien compris !
— Elle n’a pas tout à fait tort… approuva Raymond Durolle.
— Non, pas elle ! répéta le jeune homme. Chloé est une chercheuse émérite en biologie moléculaire chez “ ProGen ”, et elle donne des cours à l’Université où elle parraine plusieurs thèses… rien à voir avec le milieu ! Elle a à son actif des publications scientifiques qui font référence dans le monde entier…
— Ah ! Voilà une profession et un statut qui expliquent cette villa de luxe, alors…
Pierre se permit de gratifier Sylvain d’une frappe amicale sur l’épaule tout en remarquant :
— On peut dire que tu vises haut, question drague ! Tu ne te refuses rien, hein ?
— Un coup de foudre réciproque, c’est tout… Et grâce à Adrien Coffin !
— Quoi ? s’étonna Bruno. Le boss ? Que vient-il faire dans cette histoire ?
— C’est lui qui a fait que nous nous rencontrions, Chloé et moi… lorsqu’il m’a envoyé soumettre des scellés pour analyse génomique aux laboratoires “ ProGen ”. Nous nous sommes plus au premier regard !
Raymond Durolle frappa dans ses mains :
— Ce n’est pas tout ! Au travail, maintenant… Et je vous préviens, cette petite excursion nocturne ne sera pas considérée comme heures supplémentaires. J’espère seulement de tous que cela restera exclusivement entre nous ! Pas un mot à qui que ce soit, hein ?
— Bien sûr, chef ! C’est pas tous les jours qu’on peut rendre service à l’un des nôtres en nous mettant tous au boulot…
Sur les conseils de son supérieur, Sylvain se força à rester à l’écart des opérations de recherche : comme occupant récent des lieux, il se devait de ne pas compliquer davantage les choses. Le désir d’agir l’agitait pourtant : il s’agissait tout de même de la femme qu’il aimait !
— Mais, chef… avec une tenue stérile, bien équipé, ça ne risque rien !
— Te, te, te, mon gars… À mon sens, tu as été trop perturbé aujourd’hui pour prétendre être efficace ! Quelle que soit la scène à analyser, il faut avoir l’esprit libre pour faire du bon travail, ne pas s’impliquer, rester neutre et impartial, et ça ne laisse pas de place à l’émotion…
— Chloé est bien placée pour connaître notre métier et les techniques dont nous usons, répondit-il. Et je suis certain que, si elle en a eu la possibilité, elle nous a laissé des indices !
— Bien, bien… concéda Raymond Durolle. Équipe-toi donc, puisque tu y tiens, mais n’interviens pas. S’il te vient une idée, fais-en part à tes camarades, mais laisse-les agir… C’est compris ?
— Affirmatif, chef !
— Et tu connais le processus : laisse-leur prendre l’empreinte de tes chaussures afin qu’ils puissent les écarter des éventuelles traces laissées par d’éventuels suspects…
— Oui, chef…
Quelle étrange impression à se retrouver engoncé dans une combinaison stérile, masqué, ganté, les cheveux encapuchonnés et les souliers recouverts de surbottes ! Surtout à une heure aussi indue et au cœur d’une enquête officieuse qui le concernait d’aussi près… Bruno, le premier, tint à le rassurer :
— Bonne nouvelle, il n’y a aucune trace de sang !
Cette affirmation n’eut pas pour effet de le calmer pour autant : il savait bien qu’un étouffement ou une strangulation ne se trahissaient pas par des épanchements sanguins ! Pas plus que les injections létales ou les empoisonnements… Pourtant, ce genre d’assassinats ne se traduisait généralement pas par l’enlèvement du corps de la victime, et cette seule pensée lui redonna un soupçon d’espoir. Avec de multiples précautions, il changea de pièce, puis s’arrêta brusquement :
— Nadine ?
— Oui ?
— Hier, nous avions cuisiné un petit plat avec elle, et il me semble que le sol a été depuis nettoyé… Aussi, je suppose que Chloé devait louer les services journaliers d’une femme de ménage : le carrelage brille trop ! Si les intrus y ont circulé, ils ont pu laisser des traces, non ?
— Ne t’inquiète pas, Sylvain… je vais vérifier cela dès que j’en aurai fini avec ces prélèvements ! Je viens d’ailleurs de frotter un film plastifié avec un chiffon de laine pour qu’il devienne électrostatique, et les poussières attirées sur la moquette viennent de révéler la marque d’une chaussure… Pas très nette, mais c’est mieux que rien !
Le jeune homme poursuivit précautionneusement son avance au sein des diverses pièces de l’habitation, et il s’arrêta devant des livres jonchant au sol et visiblement intentionnellement extirpés des rayonnages courant le long du couloir en guise de bibliothèque. Il les enjamba tout en se demandant si c’était Chloé ou ses agresseurs qui les avaient ainsi ôtés en vrac de leur place originelle… Et pourquoi les avoir laissés sur place ? Sylvain se persuada aussitôt que, si sa belle et tendre amante avait essayé de fuir ses ravisseurs, elle avait, sans doute aucun, tout tenté pour laisser le maximum de traces derrière elle afin d’orienter l’enquête…
En pénétrant dans la chambre au sein de laquelle ils s’étaient livrés à des tournois aussi sensuels qu’érotiques qu’il n’avait nulle envie de décrire, il s’arrêta soudain en découvrant sur le lit deux valises à demi emplies de vêtements et sous-vêtements féminins… Comme si Chloé était en train de faire ses bagages pour fuir un danger imminent !
— Elle n’a peut-être pas eu le temps de quitter la baraque avant l’irruption des intrus ? pensa-t-il à mi-voix avant d’ordonner fortement : Pierre ? Il faudrait faire une recherche d’empreintes sur la valise de la chambre ! Et puis, Luc, même s’il n’y a pas soupçon de la moindre tache de sang, j’aimerais que tu fasses des tests “ Phadebas ” un peu partout dans les pièces…
— Et pourquoi ? s’étonna le technicien.
— Ce test fait réagir une protéine spécifique à la salive, comme tu le sais !
— Oui, mais plutôt sur un bâillon ou au hasard de quelques postillons…
— Ma Chloé n’ignore rien de tout cela et, si elle a pu nous laisser des pistes, il ne faut rien négliger !
* * *
*
Les investigations se poursuivirent durant une bonne partie de la nuit, et ce fut sans avoir dormi que toute l’équipe se retrouva au L.P.S. dans le bureau de Raymond Durolle qui, après avoir remercié chacun de son dévouement, s’aventura à faire le résumé des recherches nocturnes :
— Tout d’abord, je souhaiterais que l’on ne fasse aucune allusion plus ou moins ironique sur la trop courte histoire d’amour de notre Sylvain, parce qu’il semble vraiment qu’il y ait eu des choses pas très avouables, dans cette villa… Alors, premières conclusions, comme cela, à vif ?
Nadine fut la première à répondre :
— Il est heureux que Sylvain, en cherchant après son retour sa bien-aimée, se soit cantonné à l’entrée de chaque pièce, sans doute en criant son prénom ! Ce qui a préservé un certain nombre d’empreintes, aussi bien sur la moquette du salon que sur le carrelage fraîchement nettoyé de la cuisine : le produit donnant une brillance de surface a préservé quelques traces particulièrement nettes en lumière bleue rasante…
Pierre intervint à son tour :
— Des empreintes aussi à l’extérieur, mais dont peu sont potentiellement exploitables… Et toi, Luc ?
— Sylvain avait raison : on dirait bien que sa donzelle a essayé de tracer avec sa salive quelques lettres sur le carrelage, sur le carrelage derrière le canapé, qui n’apparaissent après traitement que sous lumière bleue…
— Et quelles lettres ? s’informa le chef de section.
— Pas très nettes… Il semble que l’on peut lire, sous réserve, “ O, R, U ou un V, puis I, E ”, ensuite peut-être un “ T ”, le reste ayant été effacé par des pas…
— Rien d’autre ?
— Si, une valise et un sac partiellement remplis de vêtements et de ces produits qu’on emporte généralement quand on part en voyage… mais sans une seule trace papillaire récente !
Sylvain en déduisit aussitôt :
— Chloé n’aurait certainement pas mis des gants pour faire ses valises ! Si l’on ne retrouve pas ses empreintes, c’est bien que quelqu’un d’autre garnissait ces bagages en prenant toutes ses précautions…
— Si vous le voulez bien, nous allons tous faire sur place un dernier tour des lieux… En privé bien entendu ! Ensuite, vous pourrez rentrer chez vous pour fermer les yeux une heure ou deux : ce sera toujours mieux que rien. Et nous ferons le point demain matin au labo… Ça vous va ?
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Comme il s’y attendait, le jeune homme ne put pour autant trouver le sommeil, trop anxieux qu’il était du sort de Chloé. Qu’avait-il bien pu lui arriver ? Pourquoi un tel événement ne trouvait-il rien d’autre que de s’abattre ainsi sur son bonheur tout neuf ? Plus il y pensait, plus il jugeait cette situation insensée ! Et, déjà, ce manque au creux du ventre, cette douleur anticipée, cette appréhension de la vérité… Quand la reverrait-il, et dans quel état ? Debout très tôt, il ne put patienter très longtemps, et il se retrouva le premier rue Camille Flammarion devant les locaux du L.P.S., où il n’eut à attendre que peu avant d’être rejoint par Raymond Durolle, qui tenta au mieux de le rassurer :
— Les idées noires, ça ne fait pas avancer les choses, mon gars, tout au contraire ! Dis-toi pour ton bien que l’on n’a pas retrouvé de cadavre, c’est déjà ça…
À l’étage où s’alignaient les salles de laboratoire les plus pointues, les rampes de tubes néon à peine allumées virent arriver presque en même temps Luc, Pierre, Nadine et Bruno, ce qui fit que Sylvain ne put que se montrer reconnaissant de leur soutien :
— Merci à vous tous… Je crains de ne pas vous l’avoir dit, cette nuit !
— Ce n’est rien ! s’exclama Nadine avec une gaieté forcée. Examinons plutôt les premières conclusions de notre petit périple nocturne… Que pouvons-nous en dire ?
Pierre Fayez tenta le premier de faire une synthèse :
— Premièrement, il s’est bien passé quelque chose d’inquiétant dans cette demeure, puisque Sylvain a été mis hors de nuire à l’aide d’anesthésiant. Deuxièmement, tout indique que l’occupante des lieux a bien disparu à la suite de l’incursion d’inconnus.
— Le vol n’était pas le but des malfaiteurs, car rien ne semble avoir disparu, précisa Luc.
— Il n’en reste pas moins que la dénommée Chloé a tenté de nous laisser des indices, ajouta Bruno. Des traces salivaires esquissant quelques lettres majuscules. Il semble que l’on peut lire “ O,R,U,I,E ”, mais sans certitude absolue. Notons aussi qu’un morceau de tissu déchiré doit appartenir à la cagoule d’un des individus, puisque la seule chose qu’a pu apercevoir Sylvain, c’est qu’ils en portaient pour masquer leur visage…
Raymond Durolle intervint :
— J’ai remarqué aussi que tout semblait parfaitement en ordre, à part quelques livres provenant de la bibliothèque de mademoiselle Novaks, et qui gisaient par terre… Peut-être est-ce elle qui les a volontairement arrachés des rayons pour nous faire comprendre qu’il s’était passé quelque chose ici ? Ou alors en se débattant…
— Ce que je ne comprends pas, dit songeusement Sylvain, c’est que Chloé n’ait pas été endormie comme moi ! Si on voulait vraiment l’enlever, cela aurait été plus facile que de lui laisser les mains libres… Elle n’était même pas bâillonnée, puisqu’elle a pu user de sa salive !
— Elle a donc dû crier ? suggéra Nadine.
— À moins qu’elle se soit tue sous la menace ? répliqua le chef d’équipe. De toute façon, la villa est assez isolée de son voisinage pour que nul n’ait rien entendu ! Il faudra le vérifier…
Bruno reprit la parole :
— Ce qui m’intrigue particulièrement, ce sont ces valises à demi pleines qui se trouvaient sur le lit… avec visas et passeport posés à côté. Comme si la belle de notre ami se préparait à partir en voyage ! Ou à fuir…
— C’est impossible ! Nous n’avions d’autre envie que celle de nous retrouver au plus vite !
— Et si elle avait éventuellement reçu des menaces qui l’auraient incitée à déguerpir, et qu’elle n’en ait simplement pas eu le temps ?
— Non, non, elle m’aurait aussitôt prévenu ! protesta Sylvain.
Un lourd silence s’établit, chacun réfléchissant à la situation. Puis Raymond Durolle demanda :
— Des empreintes, sur les valises ?
— Rien de récent… Pas plus que sur l’ordi ! répondit sobrement Pierre.
— Alors, rien ne dit que ce soit Chloé qui faisait ses bagages… D’où l’hypothèse suivante : et si ses agresseurs étaient en train de préparer la mise en scène d’un départ précipité ? Raison pour laquelle ils ne l’auraient pas anesthésiée afin de ne pas laisser de traces trop facilement discernables… Ils auraient agi gantés, et seule l’arrivée impromptue de notre ami Sylvain les aurait dissuadés de poursuivre leur mascarade : sans son irruption, il serait ainsi probable que n’importe qui aurait conclu à un départ volontaire, non ?
Chacun resta muet un moment, puis Nadine admit :
— C’est plausible, en effet… mais pourquoi ?
— C’est là tout le mystère ! La seule chose rassurante est sans doute de pouvoir écarter le meurtre ou le viol : ce sont des tragédies qui se déroulent généralement sur place !
Luc affirma alors :
— En tout cas, on peut d’après les marques de pas, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, déduire la présence de trois hommes. Une analyse plus poussée nous en apprendra peut-être plus…
Sylvain prit un air songeur, puis il frappa la table du plat de la main :
— Bon Dieu ! J’oubliais… Maintenant, je me rappelle qu’un fourgon noir encombrait le passage peu avant le portail de la propriété. Je suis presque sûr que c’était celui des ravisseurs !
— Enfin un élément nouveau ! s’exclama le chef Durolle. Et je suppose que tu n’as remarqué ni l’immatriculation ni de quel modèle il s’agissait ?
Le jeune homme réfléchit longuement, essayant de faire remonter à la surface de sa mémoire l’instant fugitif durant lequel il avait croisé le véhicule :
— Attendez… il me semble… Oui, ce devait être un “ Ford Transit ” !
— Bon ! Nous avons donc des empreintes de semelles, quelques lettres tracées à la salive, des bagages incomplets, un morceau de cagoule déchiré, et la marque d’un véhicule qui pourrait être celui des éventuels kidnappeurs… Tout ce que nous pouvons faire, c’est étudier les empreintes et rechercher de l’ADN sur ce maigre fragment de tissu. Pour le reste, Sylvain, il ne te reste, à mon sens, que de signaler à la police cette disparition indéniablement inquiétante !
Le jeune homme grimaça :
— Je préférerais une démarche plus confidentielle, chef… Sinon, la presse ne tardera pas à en faire des choux gras, et je crains que cela n’ait des conséquences néfastes pour Chloé !
Le chef Durolle afficha une mine embarrassée :
— Nous avons déjà pour tes beaux yeux entrepris ce début d’enquête de façon plutôt illégale, sans ordre supérieur ni autorisation du procureur ou du juge d’instruction, et je ne vois pas ce que nous pourrions faire de plus ! Ce n’est plus de notre ressort, tu comprends ?
— Bien sûr, bien sûr… Mais que faire, alors ? J’ai tellement peur, pour Chloé !
— Je te comprends, mon gars… Aussi, je veux bien en parler confidentiellement à mon ami Plantier. Il saura rester discret s’il estime que ce soit nécessaire !
— Le commissaire Plantier ? C’est une bonne idée, mais le voudra-t-il ?
— Je pense qu’il est si près de la retraite qu’il peut sans véritable risque pour sa carrière se permettre une entorse au règlement… Et je me porte garant de sa discrétion, s’il accepte.
— Merci, chef !
Reprenant de façon abrupte son voussoiement, Raymond Durolle ajouta :
— À votre place, Soyère, j’opterais pour quelques jours de vacances ! Je suis bien placé pour savoir qu’à cause des contraintes du service vos congés se sont accumulés sans être pris…
— Non, non ! Je ne ferais que tourner en rond en me rongeant les sangs… Je préfère agir au mieux, et le labo me semble l’endroit le plus adéquat pour cela ! Tout au moins dans un premier temps…
— Alors, vous resterez ici, dans le service… Je ne vais pas prendre la responsabilité de vous envoyer sur le terrain pour le moment : vous ne pouvez qu’être trop perturbé pour faire du bon travail !
— Mais…
— Il n’y a pas de “ mais ” ! C’est un ordre !
* * *
*
Sylvain ne fut pas long à s’apercevoir que son supérieur avait eu raison de le mettre à l’écart : comment se consacrer à la moindre tâche avec les pensées qui se bousculaient en lui ? Une boule de vide au creux du ventre, un étau dans la gorge, et cette brûlure qui lui vrillait les tempes… Durant plus d’une heure, égaré, éperdu, il erra d’une salle à l’autre du laboratoire sans pouvoir se consacrer à une occupation précise. Il n’émergea de ses tourments que lorsque Nadine l’interpella :
— Sylvain ? Viens voir, s’il te plaît…
— J’arrive !
— Il y a du nouveau : les traces laissées par les souliers appartiennent bien à trois hommes. Deux sans doute assez grands, de pointure 44 et 46, et un autre plus petit qui ne chausse que du 42 et qui doit un peu boiter… Mais le plus intéressant, après recherches dans nos catalogues de données numérisées et grâce aux dessins des semelles, c’est qu’il s’avère que ces trois paires sont de conception italienne…
— Il se vend tellement en France de pompes venant de là-bas que ça ne veut pas dire grand-chose…
— Détrompe-toi, il ne s’agit pas de vulgaires écrase-merdes, mais pour deux d’entre elles de modèles de marques rares et réputées. Si celles au logo “ Santoni ” se vendent dans des magasins de luxe d’un bout à l’autre de la planète, celles signées “ Vittorio Spernanzoni ” et faites à la main sont quasiment inconnues en France ! Et ces deux maisons sont proches l’une de l’autre, toutes deux de la province de Macerata, la première à Corridonia, la seconde à Morrovalle… À mon avis, ce n’est peut-être pas un hasard, d’autant plus que le troisième type d’empreintes provient de baskets fabriquées elles aussi en Italie, bien que de qualité beaucoup plus médiocre…
— Tout nous indiquerait donc l’Italie ? C’est à n’y rien comprendre !
Pierre s’approcha et prit un air songeur :
— C’est peut-être pour cela que les livres tombés des étagères concernent aussi l’Italie ? J’ai remarqué que la bibliothèque de la demoiselle était soigneusement classée par thèmes et catégorie, et les bouquins retrouvés au sol étaient tous consacrés aux Romains, aux Étrusques, et aux sites touristiques de la “ Grande Botte ” !
— Chloé voulait donc déjà nous mettre sur la piste de l’Italie ?
— C’est une possibilité, mais difficile d’en avoir la certitude…
Ils furent interrompus par la voix forte de Raymond Durolle :
— Soyère ! Vous pouvez venir ?
Sylvain se précipita : y aurait-il déjà du nouveau ? En pénétrant dans la pièce qu’occupait le chef de service, il reconnut aussitôt l’homme qui était assis face au bureau :
— Ah ! Commissaire Plantier ! C’est très aimable d’être venu si vite…
Le policier à carrure de géant éclata d’un bon rire :
— Bonjour, mon gars. Je ne peux rien refuser à mon ami Raymond, et ce qu’il vient de me dire est assez intrigant, je l’avoue…
— Et… vous voulez bien vous occuper de l’affaire ?
— Doucement, doucement, mon gars… Pourquoi tenez-vous tant à ce que j’enquête en sous-main ? Il serait sans doute bien plus efficace de lancer des recherches par la voie officielle, non ?
— Ben… J’ai peur que la presse ne s’empare de ce fait divers mystérieux, et que cela n’amène les ravisseurs à de déplorables extrémités ! Tout indique qu’ils avaient pour projet de faire passer la disparition de ma Chloé pour un départ volontaire vers je ne sais quelle destination… Ils avaient même sorti son passeport, ses valises, son petit linge, mais dès mon arrivée imprévue ils ont abandonné cette mise en scène : elle ne pouvait plus être crédible aux yeux de tous après m’avoir chloroformé !
— Je comprends, je comprends… marmonna le policier. Mais cela me mettrait dans une position dans laquelle je serais loin d’avoir les mains libres !
Raymond Durolle insista :
— Après tous, Sylvain a raison, Roger… Tout cela est tellement étrange qu’il vaut mieux ne pas trop alerter les ravisseurs de mademoiselle Novaks ! La demande d’une rançon semble assez peu probable, car des gens intéressés par l’argent auraient aussi dérobé nombre d’objets de valeur, ce qui n’a pas été le cas… À quelques mois de la retraite, le fait que tu relâches plus ou moins ton assiduité aux affaires courantes n’étonnera personne… Quant à moi, je laisse Sylvain à ta disposition pour t’épauler. Je suis sûr qu’il aura plus la tête à tenter de retrouver sa dulcinée qu’à ses activités de Technicien de Scènes de Crime au sein de mon équipe !
— Je pense que je suis assez aguerri pour ne pas mélanger travail et affaire privée ! protesta le jeune homme.
— Et moi je juge, en ces circonstances particulières, que tu seras plus efficace aux côtés de mon ami Roger qu’au sein de mon service ! Tu as plus de deux mois et demi de congés en retard, et je t’accorde tout de suite trois semaines de vacances, dans un premier temps. Et j’espère qu’à vous deux vous parviendrez vite à des résultats assez intéressants pour provoquer une enquête officielle…
— Merci, chef…
— Allez, disparaissez, tous deux ! Et tenez-moi au courant… Discrètement, bien sûr.
* * *
*
Tout était allé si vite que Sylvain se retrouva un peu groggy sur le trottoir du boulevard Camille Flammarion en compagnie de Roger Plantier. Il leva les yeux en cherchant ceux du commissaire :
— Je tiens à vous remercier de ce que vous faites pour moi !
Le policier éclata d’un bon rire :
— Au départ, ce n’était pas tellement pour toi, gamin ! Mais pour renvoyer l’ascenseur à Raymond, qui m’a retiré plus d’une fois de belles épines du pied… Et ce qu’il m’a raconté m’a paru assez mystérieux pour aiguiser ma curiosité. De plus, en fin de compte, ta si brève et singulière histoire d’amour m’a plus ou moins touché. Mais assez discuté comme cela : si tu me montrais le cadre de tous ces événements ?
— Et… si on vous cherche ?
— Bof… je prétexterai une visite aux Baumettes ou ailleurs ! Je suis en fin de carrière, et cela fait longtemps qu’on ne me surveille plus comme un bleu…
— Justement, la villa de mon amie ne se trouve qu’à peu de distance de la prison des Baumettes : dans le quartier de Vaufrèges…
— C’est vrai, les deux sont dans le neuvième arrondissement ! Mais mieux vaut profiter de la verdure de Vaufrèges que des cellules des Baumettes, non ?
Décidément, ce colosse de policier plaisait de plus en plus à Sylvain !
— Vous montez avec moi ?
Roger Plantier considéra d’un œil dubitatif cette vieille Laguna de presque vingt ans qui n’inspirait pas vraiment confiance, et il décida :
— Non, mon gars. Autant profiter de l’État et user de ma voiture de service ! Ce sera toujours ça de pris…
Le policier resta tout d’abord muet au volant de sa Peugeot banalisée. Il dépassa la gare Saint-Charles, puis la Castellane, la rue de Rome et le boulevard du Prado sans même râler contre les embouteillages… Puis il s’adressa à Sylvain :
— Si tu me disais comment tu as rencontré ta belle, mon gars ! Et pourquoi tu es si certain de son statut de victime ? Après tout, Raymond m’a confié que tu ne la connaissais que depuis moins de trois jours… Qui te dit qu’elle n’était pas de mèche avec les individus qui t’ont envoyé dans les pommes ? Et que tout ce beau monde n’a pas fui après je ne sais quel mauvais coup…
Malgré son inquiétude pour Chloé, le jeune homme éclata de rire :
— Elle ? Mais non… C’est vrai que je ne l’ai vue pour la première fois qu’en début de semaine, en allant porter des scellés à Luminy pour une affaire ancienne. Il s’avère que ma Chloé travaille accessoirement pour les laboratoires “ ProGen ”, mais elle est encore enseignante de haut niveau à l’Université en biotechnologie. Et elle est une des plus grandes spécialistes françaises et internationales dans les sciences du génome ! On est là bien loin des trafics de banlieue…
— En effet. Il m’étonne tout de même que vous vous soyez mis ensemble : toi, un petit agent de la Police Technique et Scientifique, et puis elle, que tu dis être une sommité mondiale de la recherche en génétique !
— Je m’en étonne encore moi-même ! avoua Sylvain. Mais l’amour, ça ne se commande pas, et je vous jure qu’il était réciproque… De plus, Chloé n’a rien d’une savante racornie sur ses grimoires : c’est une des jeunes femmes les plus belles que j’ai jamais rencontrées ! Mais nous allons arriver : ce sera la deuxième route à droite.
— Eh, bien, allons-y donc ! s’exclama joyeusement le commissaire en tournant son volant…
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— Le chemin, là à gauche… Et c’est ici, à l’angle, que quand je suis arrivé il y avait une camionnette garée contre le muret. J’ai eu du mal à la croiser, et je soupçonne que c’est elle qui a servi au rapt !
— Supposé rapt ! précisa le commissaire. Bien, que d’après ce que je sais maintenant, cela reste l’hypothèse la plus probable…
Sylvain actionna sa télécommande pour ouvrir le portail coulissant, et Roger Plantier s’exclama en immobilisant son véhicule :
— Mazette ! C’est vrai que c’est une belle propriété loin d’être à la portée de la bourse d’un smicard !
— Cela m’a tout autant étonné, admit le jeune homme. Et Chloé m’a expliqué le plus simplement du monde que son niveau d’experte en son domaine justifiait amplement ses rémunérations. Elle m’a même dit avoir refusé des ponts d’or aux États-Unis, où elle aurait pu gagner au moins dix fois plus ! Mais elle a préféré travailler pour la recherche française plutôt que de s’exiler…
— C’est un bon point pour elle ! Et mademoiselle Novaks t’avait déjà confié ses clés, comme ça, après seulement deux ou trois parties de jambes en l’air ?
— Puisque je vous dis que nous avons succombé au même coup de foudre ! D’emblée, elle comme moi avons senti que notre avenir était lié, que nous étions faits l’un pour l’autre, et que notre rencontre n’était pas une aventure sans lendemain mais le début d’une histoire commune, une éventualité dont nous avions fait notre deuil, elle comme moi, et qui nous est tombée dessus au moment où nous nous y attendions le moins…
— Ah ! L’amour, l’amour… Tu es tellement enthousiaste que ça me donne l’envie d’y croire à nouveau !
— Parce que vous êtes seul ?
— Divorcé ! Deux fois, même… C’est ça, la vie de flic ! Mais assez discuté : ouvre donc cette porte…
En vieux briscard, le commissaire arpenta lentement le hall d’entrée en jetant des regards à droite et à gauche, comme s’il voulait avant tout s’imprégner de l’atmosphère de la maison. En hochant la tête, il apprécia les tableaux, la décoration, et le goût de l’aménagement intérieur :
— Une sacrée putain de jolie turne ! grommela-t-il comme s’il en était un peu jaloux.
— J’étais tellement impatient de me jeter dans les bras de Chloé que j’ai tout de suite filé vers le salon, là, expliqua Sylvain. À peine en avais-je franchi la porte que j’ai senti deux mains m’immobiliser par-derrière, et qu’un deuxième homme cagoulé m’a appliqué un tissu imbibé sur le nez et la bouche. J’ai bien essayé de me dégager, et puis ça a été le trou noir…
— Et quelle heure était-il ?
— Je suis parti du labo peu après dix-huit heures, et je suis donc arrivé ici une demi-heure à trois quarts d’heure plus tard…
— Tu n’as donc pas pu seulement apercevoir ta belle Chloé ! Et quand as-tu émergé de ton sommeil forcé ?
— Je ne sais pas trop… ce devait être environ trois heures plus tard, car la nuit était déjà tombée.
En circulant d’une pièce à l’autre, Roger Plantier observait les lieux d’un œil entraîné. Puis, les poings calés sur les hanches, il remarqua :
— Tout a été laissé en place malgré l’intervention nocturne de Durolle et de tes collègues ?
— Oui… car ils se sont livrés aux premières constatations sans aucune requête découlant d’une procédure légale et officielle.
— C’est bien ce que m’a confié Raymond. Mais ce n’est pas très protocolaire, et même susceptible d’être répréhensible, non ?
— D’une part lorsque l’on porte plainte pour disparition inquiétante d’un adulte, l’enquête ne débute que tardivement, notre justice considérant qu’une personne majeure peut librement couper les ponts avec son entourage sans prévenir personne… D’autre part, j’avais peur que si j’entreprenais une démarche en ce sens, la presse ne s’empare de l’affaire, ce qui pouvait éventuellement amener les ravisseurs à se débarrasser de leur encombrant fardeau !
— La tuer, en d’autres termes… Mais que peut-on déduire de votre équipée nocturne ?
— En deux mots, le vol ni le viol ne sont à envisager. Tout a été fait pour faire croire à un départ volontaire, une initiative qu’a réduite à néant le fait que je sois entré durant leur mise en scène. Les malfaiteurs ont donc abandonné les valises qu’ils garnissaient, le passeport, et tout ce qu’ils avaient préparé pour détourner sur une fausse piste quiconque se serait inquiété de la disparition de Chloé…
— À ce que je vois, ils n’ont même pas jugé bon d’emporter son téléphone portable… Et il n’a rien révélé d’intéressant ?
— D’après le chef Durolle qui a consulté le journal des appels, il n’y avait ces derniers jours que des contacts professionnels…
— Comment, cela ? s’étonna le commissaire. Ne me fais pas croire qu’amoureux de fraîche date, comme tu le prétends, vous ne vous êtes pas échangés des coups de fil ou des S.M.S !
Sylvain se frappa le front :
— Je ne le savais pas, mais ça devient évident : elle devait avoir deux appareils, l’un pour les appels professionnels, l’autre pour les appels particuliers ! C’est assez fréquent lorsqu’on assume des postes importants !
Il lança alors la main pour s’emparer du portable, aussitôt arrêté par le policier :
— Non, non, inutile, sans gants stériles, de laisser tes empreintes si une enquête officielle venait à être déclenchée ! Essaye plutôt d’appeler son numéro…
— C’est vrai, j’oubliais…
Il sortit aussitôt son téléphone mobile, fit défiler quelques contacts, et appuya non sans émotion sur le nom de “ Chloé ”. L’oreille aux aguets, les deux hommes guettèrent le possible timbre d’une sonnerie au sein de la demeure silencieuse, mais ils durent se rendre à l’évidence : rien ! Le commissaire conclut :
— Soit ce second téléphone a sa batterie à plat, soit il a été éteint, soit ta petite amie l’a conservé sur elle !
— Ce dernier cas serait le meilleur pour nous ! s’exclama le jeune homme. On pourrait suivre sa trace et le localiser ?
— Ça, c’est de mon ressort, mon gars… Quant à toi, à ta place, j’en profiterais pour m’informer sur ses lieux de travail si on a reçu un prétexte quelconque qui justifierait l’absence de ta belle.
— Bonne idée ! Vous n’aurez qu’à me laisser au “ Genopole ” de Luminy : je rejoindrai ensuite Marseille avec les transports en commun…
— Tu as raison, cela évitera l’aller-retour ! Après, tu n’auras qu’à me rejoindre à l’Hôtel de Police, dans le deuxième arrondissement…
— “ L’Évêché ” ? Je connais… Alors, en avant !
* * *
*
Tout bouillonnait si vite sous son crâne que Sylvain se retrouva un peu hébété devant le bâtiment vitré abritant les laboratoires de “ ProGen ”. Il regarda s’éloigner le véhicule du policier, puis se décida à entrer dans ce lieu où il n’avait pénétré qu’une fois, le jour où il avait fait connaissance avec celle qui était si vite devenue pour lui plus qu’une âme sœur. La personne à l’accueil le reconnut d’ailleurs d’emblée :
— Ah ! C’est vous ? De la police scientifique, n’est-ce pas ?
— C’est cela… Pour la professeure Novaks…
La jeune femme jeta un œil sur son écran, pianota quelques touches de son clavier, puis grimaça :
— Pas de chance… Elle n’est point dans les locaux pour le moment ! Désolée…
— Avoir un contact avec quelqu’un de son équipe me suffira, alors…
— Bien, bien… Sans votre carte de policier, vous laisser aller plus loin sans document serait impossible ! Il y a en ces murs des recherches tellement sensibles qu’on n’y circule pas comme dans un moulin, vous comprenez ? Vous voudrez donc bien vous présenter porte 209, au…
— Au deuxième étage, je sais ! Merci beaucoup, madame…
— Mademoiselle ! corrigea la belle employée. Et je m’appelle Annick…
— Merci, Annick, répondit-il en rougissant.
Lui, qui depuis des mois et des mois ne suscitait guère l’attention du sexe féminin, ne pouvait qu’être surpris par l’intérêt manifeste que ne cachait pas envers lui cette créature peu farouche au regard enjôleur… Transpirait-il à ce point l’amour qu’il vouait à Chloé ? Ne disait-on pas que l’attirance réciproque entre deux êtres de sexe différent reposait avant tout sur une histoire de phéromones ? « Ah ! 209… »
Il s’attendait à voir comme la dernière fois une salle emplie d’écrans, d’ordinateurs, et de machines étranges entre lesquelles circulaient hommes et femmes en blouse blanche ou en combinaison stérile au fil des cellules vitrées dans lesquelles ils s’activaient. Et voici qu’il se retrouvait dans un simple bureau, devant une femme aux cheveux grisonnants qui leva la tête à son entrée :
— Monsieur ?
— Bonjour, je voulais rencontrer mademoiselle Novaks… Chloé Novaks !
— Et… à quel titre ?
— En premier lieu pour récupérer les résultats d’analyse ADN de la vieille affaire “ Christelle et Sophie ”, et ensuite pour un motif plus personnel…
Le visage plutôt revêche de la cheffe de section s’éclaira et elle pouffa :
— Ah ! C’est vous le petit gars de la “ Scientifique ” ? Depuis deux jours, elle ne parlait que de vous ! Et je ne l’avais jamais vue aussi gaie…
— C’est vrai ?
— Puisque je vous le dis ! Mais il m’étonne qu’elle ne vous ait pas prévenu : elle a été tenue de se rendre à l’improviste aux États-Unis, à Santa-Barbara, pour participer à un colloque en remplacement du professeur Dobson, indisponible…
— Elle m’en avait bien parlé, mentit Sylvain. Mais je pensais que ce n’était que dans un ou deux jours… Et, comme étant d’astreinte j’ai été appelé sur un meurtre et qu’étourdi comme je suis j’avais oublié mon téléphone, je ne me doutais pas qu’elle se fût déjà envolée pour la Californie !
— Eh, oui ! Pour une bonne semaine, peut-être plus, si j’en crois le courriel qu’elle nous a envoyé hier soir… C’est cela, la célébrité ! Mais, pour en revenir au résultat de votre séquençage ADN, il vous faudra attendre demain.
— En ce cas, ce sera plus simple de nous l’envoyer par Internet. Je vous remercie, Madame…
— Transmettez un bonjour de toute notre équipe à mademoiselle Novaks, si vous la joignez au téléphone.
— Je n’y manquerai pas !
* * *
*
Il n’avait pas attendu très longtemps le bus de la ligne 521 en direction de la gare Saint-Charles, et il restait songeur et préoccupé, assis sur la banquette inconfortable. Le jeune homme avait découvert qu’un semblable email avait été reçu au département des Sciences de la Vie de l’Université, et il ne comprenait pas qu’on n’en eût trouvé aucune trace dans l’ordinateur de Chloé. Nul doute qu’elle n’en n’était pas l’auteure ! Et Sylvain ne pouvait en conclure, une fois de plus, que l’on avait tenté de faire passer l’absence de Chloé pour un déplacement mûrement réfléchi et naturel…
— Mais où a-t-on bien pu l’emmener, et pourquoi ? Peut-être le commissaire Plantier en saura-t-il plus ?
Arrivé devant la gare Saint-Charles, il préféra se rendre à pied jusqu’à l’Hôtel de Police qui occupait les locaux de l’ancien Palais Épiscopal de la ville. Environ un kilomètre sur les trottoirs de la ville ne pouvait l’effrayer… De par son métier, ce n’était pas la première fois qu’il était amené à franchir le porche de ce “ Quai des Orfèvres ” marseillais où se pressaient en tous sens au fil des couloirs une foule de gens, certains venant porter plainte, d’autres convoqués, des agents de la force publique en tenue, des inspecteurs en civil, des délinquants menottés ou non… Une véritable fourmilière, ce qui n’empêcha pas Sylvain de parvenir rapidement aux bureaux de Roger Plantier et de ses subordonnés… Il y retrouva le commissaire qui semblait s’ennuyer devant des piles de formulaires, et qui l’accueillit avec exubérance :
— Ah ! Mon jeune ami… je t’attendais !
— Vous avez du nouveau ?
— Nous verrons cela plus tard ! Je t’attendais surtout pour aller casser une croûte : c’est largement l’heure à laquelle mon estomac se rebelle si je n’ingurgite rien !
Sylvain se garda bien de montrer sa contrariété tant l’homme lui était sympathique, mais il se trouva frustré d’avoir à attendre le résultat des investigations du policier. Il était tellement impatient, et ce d’autant plus que son anxiété ne cessait d’augmenter quant au sort de celle qu’il aimait. Il suivit néanmoins le commissaire, qui le conduisit à quelques pas, derrière la cathédrale de la Major, vers un vaste bâtiment en arches couvert. En habitué, le policier pénétra dans ces “ Halles de la Major ” en expliquant :
— Tu verras, c’est assez pratique… Ici, tu peux choisir ton univers : asiatique, italien, viandes bouchères, poissons, dessert et bar ! Le service est rapide et les tarifs plus qu’honnêtes…
Le jeune homme ne répliqua rien et se contenta de choisir une entrée et un tartare appétissant. Il ne put d’abord que grignoter, tant il avait en tête d’autres préoccupations que celle de se nourrir. Roger Plantier le comprit bien, et ce fut la bouche pleine qu’il consentit enfin à exposer ses recherches du matin :
— Grâce à mes contacts, c’est l’avantage d’être un vieux de la vieille, j’ai pu obtenir en un temps record le traçage du téléphone de ta Chloé. J’ai ainsi pu le pister sur le parcours de l’autoroute A8 depuis Aubagne, jusqu’à Brignoles, Le Luc, Fréjus… Puis, ce matin, dans les environs de Nice. Le portable n’a ensuite plus été détecté : il a sans doute été éteint ou mis hors d’usage à 9h52… Ça ne t’évoque rien ?
— Si, bien sûr… Ils se dirigeaient vers l’Italie !
— Moi, ça m’indique que ta belle avait vraiment caché son téléphone mobile sur elle, et que c’est lorsque tu as essayé de l’appeler que la sonnerie l’a trahie et qu’on a définitivement fait taire son portable : les horaires correspondent ! Et toi : qu’as-tu appris ?
Sylvain haussa les épaules :
— Ceux qui ont enlevé ma Chloé avaient commencé à brouiller les pistes par email en faisant croire qu’elle était partie en urgence pour un colloque scientifique en Californie, afin de remplacer une sommité qui s’était désistée… Tant à son laboratoire qu’à l’Université, je n’ai pas voulu détromper les personnes concernées pour ne pas qu’on alerte la presse…