Opération Génésias

Michel Lacombe · Chapitre 1 sur 22 · partie 4/6

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Opération Génésias

Michel Lacombe

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

— Tu as bien fait ! Pour ma part, j’ai aussi pu avoir accès aux caméras de l’autoroute La Provençale, et en les couplant avec le bornage téléphonique j’ai pu repérer ton fameux Transit noir à la station-service Total du Cannet des Maures, où il s’est arrêté pour faire le plein…

— Parfait ! se réjouit Sylvain, sa fourchette en suspens. Vous allez donc pouvoir avoir accès aux systèmes vidéo de surveillance de la station ?

— C’est fait, mon gars… Avec Internet, en usant de quelques arguments, on peut nous transmettre les images en un clin d’œil !

— Et vous avez pu relever l’immatriculation ?

— Bien sûr, mais il s’agissait d’un véhicule volé, comme on pouvait s’y attendre… J’ai d’ailleurs aussitôt lancé un avis de recherche dans toute la région concernée. Je crois qu’on ne pouvait faire mieux, tout au moins dans un premier temps !

— C’est vrai, ça va si vite que toutes ces informations me flanquent le tournis !

— Allons, finis ton assiette, maintenant. Si nous voulons avancer dans notre enquête officieuse, il nous faut être en forme !

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En ressortant du restaurant, le jeune homme se sentit désemparé malgré les découvertes faites par Roger Plantier. Bien sûr, il avait appris de nouveaux détails sur le sort éventuel de sa douce amie, mais en quoi cela l’avançait-il ? Quel plus cruel sentiment que l’impuissance, face à un tel événement ? Chloé… Où était-elle ? Que lui faisait-on subir ? Et quel motif pouvait-il bien justifier de son enlèvement ? Le commissaire, devinant ses pensées, lui posa une main apaisante sur l’épaule :

— Il ne sert à rien de te ronger les sangs, Sylvain… J’ai forcément une certaine expérience, depuis le temps que je suis dans la maison poulaga, et je peux t’affirmer quelques vérités. Primo, il n’y a pas à craindre une agression à but sexuel : un viol se commet sur place, même pour les tournantes, et ne serait pas accompagné de messages informatiques pour détourner l’attention… Deuzio, ces gens-là n’avaient aucunement l’intention de s’en prendre à la vie de ta copine, sinon ils l’auraient fait dès leur irruption. Et surtout ils n’auraient pas laissé vivant celui qui est venu sans crier gare entraver leur action, toi en l’occurrence ! Il nous reste pourtant à essayer de découvrir pourquoi ce rapt, et surtout pourquoi avec l’Italie pour destination…

— C’est bien la question qui me martèle les méninges ! Pourquoi ! Oui, pourquoi ?

— J’ai appris que, quelle que soit l’enquête, si l’on éprouve naturellement un sentiment d’urgence, c’est avec de la patience que l’on résout le mieux les affaires les plus compliquées. Il ne faut surtout pas baisser les bras !

— Je sais, mais c’est plus facile à dire qu’à faire, quand on est directement concerné…

— Je comprends… Mais jusqu’à plus ample information, nous sommes dans une impasse ! Aussi, je vais retourner à l’Hôtel de Police pour tenter de trouver un soupçon de piste nouvelle… Toi, tu ferais bien de retourner à la villa de ton amie : les précautions prises par Durolle et son équipe pour ne pas trahir des investigations menées sans injonction hiérarchique te laissent la possibilité de remarquer des choses qui leur auraient échappées, non ?

— C’est une bonne idée… Je ne me vois pas rester des heures et des heures sans rien faire !

— C’est bien, mon gars ! Je te rejoindrai à Vaufrèges dès que je le pourrais… Aussi, ne bouge pas de là-bas, promis ?

— Promis !

Dédaignant de nouveau les transports en commun, ce fut d’un pas bien plus lent qu’à l’ordinaire qu’il marcha en direction du laboratoire de la Police Scientifique dans la cour duquel il avait garé sa voiture… Comment ne pas tourner et retourner en sa tête le fil des événements, les multiples hypothèses qui se bousculaient en lui, et les bribes d’indices épars que Plantier et lui avaient dénichées ? Et surtout, comment rester calme et lucide ? Perdu dans ses réflexions, ce fut comme un zombi qu’il se retrouva devant sa Renault. Il hésita, et préféra entrer dans le bâtiment pour y rejoindre son service : peut-être y avait-il du nouveau ?

Raymond Durolle ne put masquer un mouvement d’humeur en le voyant pénétrer dans son domaine :

— Soyère ! Je croyais vous avoir mis à l’écart ?

— Oui, je sais ! Mais…

— Mais quoi ? Auriez-vous la prétention de faire mieux que ce qui a déjà été fait, de façon tout à fait irrégulière d’ailleurs ?

— Non, mais… mais je voulais savoir si… si vous aviez un peu avancé…

— Parce que vous pensez peut-être que toute l’équipe a vocation à se consacrer entièrement à l’affaire de votre petite amie ? Il y a du travail chaque jour, ici, vous le savez bien ! Et, comme vous vous êtes refusé à déposer ne serait-ce qu’une main courante pour disparition inquiétante, nous sommes un peu les mains liées… Nous ne pourrons guère progresser plus en dehors du cadre légal, et vous devriez en être conscient ! Vous feriez mieux de rentrer chez vous…

— Vous n’avez pas tort, chef ! Je voulais seulement m’informer si, pour l’ADN…

— En à peine plus de douze heures après les prélèvements ? Vous plaisantez, Sylvain ! Vous savez aussi bien que moi ce qu’il en est des délais, même si, pour vos beaux yeux, j’ai exceptionnellement usé de mon influence et de mes prérogatives pour que ce bout de soi-disant fragment de cagoule soit traité en priorité…

— Et je vous en remercie, chef ! Mais peut-être que Bruno, ou Nadine…

— Qu’est-ce que vous croyez ? Tout le monde est sur le terrain… et ce n’est pas évident avec un gars de moins dans l’équipe : vous ! Allez, disparaissez, maintenant… Je vous préviendrai personnellement si quelque élément nouveau se présente…

* * *

*

Un peu découragé et de plus en plus pessimiste après cet accueil mouvementé, le jeune homme se résolut à reprendre sa voiture et se mit tristement en route pour Vaufrèges. Bizarrement, un petit sourire lui revint aux lèvres dès qu’il vit la villa de Chloé au bout du chemin. Il savait, bien sûr, qu’elle ne s’y trouvait pas, mais l’idée que c’était là qu’elle avait habité des années durant le rassurait… La porte d’entrée à peine franchie, il eut l’impression de retrouver son odeur, de sentir sa présence, et cette seule illusion le réconforta un peu. Finalement, bien qu’il n’y eût mis les pieds pour la première fois que trois jours auparavant seulement, il se sentait déjà un peu chez lui, ici. Il ne lui manquait que Chloé pour être pleinement heureux ! Dans le couloir où courait le long d’un mur une longue bibliothèque, il se pencha sur les livres renversés qui jonchaient encore le sol : l’équipe scientifique avait tenu à tout laisser en place !

— Puisque je ne veux en aucun cas déclencher une enquête officielle, rien ne justifie qu’ils restent là.

Tout en les replaçant un à un sur les rayons, il détailla :

— « Les Étrusques, Histoire d’un Peuple  » de Jean-Paul Thuillier, « Les Grandes Merveilles d’Italie  » de Steffano Zuffi, « La Renaissance Italienne  » d’Éric Meyer, « Toscane et Ombrie  » de la collection “ Le Routard  ”, « Le Ciel de la Chapelle Sixtine  »… Oui, Pierre avait raison : tout nous ramène en Italie ! Un autre sur les Romains, celui-ci qui traite des Médicis, « Le Nom de la Rose » de ce bon Umberto Eco. Chloé a bien tenté de nous donner une indication…

Devant la porte ouverte de la chambre, il ne put réfréner un serrement de cœur. Cette pièce et ce lit évoquaient trop pour lui de sublimes moments de tendre complicité ! Comment oublier ces instants d’une sensualité qui le brassait encore de l’intérieur ? Songeur, il examina distraitement le contenu des deux valises et haussa les épaules :

— On voit bien que ces habits ont été choisis par un homme ! Jamais Chloé ne serait partie en voyage avec ces nippes, aussi propres soient-elles… et jamais elle ne les aurait entassées ainsi, en vrac !

Il hocha la tête : qu’importait, pour les ravisseurs ? Pour eux, nul n’était censé voir comment étaient rangés ces bagages. Leur seul but était d’ôter des penderies et des armoires un lot de vêtements susceptibles d’évoquer un départ librement décidé par la locataire des lieux…

— Bien… L’ordinateur, maintenant ! Et pas besoin de prendre un luxe de précautions, Pierre et Nadine n’y ont trouvé aucune empreinte : ces salopards portaient sans doute tous des gants !

Dans le bureau confortable de sa compagne, les rayonnages croulaient sous des ouvrages de biologie moléculaire, d’études génomiques, de traités de biophysique, ainsi que des monceaux de thèses. Il s’installa devant l’écran et le clavier, et se félicita que l’appareil n’eût pas été éteint, car il aurait alors été bien en peine de trouver le mot de passe.

— Voyons, voyons… “ Boite d’Envoi ”, d’abord ! Non, rien de rien de récent, comme me l’avait bien dit Luc. Passons donc à la case “ Brouillons ”, on ne sait jamais… Tiens, une commande inachevée pour un traiteur et datée d’hier ? “ Les Gourmands Disent ”, dans le 9e, à quelques pas d’ici…

En voyant l’heure de la rédaction de cette commande en ligne, il fut ému jusqu’aux larmes :

— 18h 28… Juste une vingtaine de minutes avant que j’arrive !

Ainsi, sa chère Chloé avait envisagé en son honneur de leur faire livrer un repas d’amoureux ?

— Noix de Saint-Jacques poêlées au safran, feuilleté de ris de veau, tournedos de chapon sauce suprême aux truffes ? Elle voulait vraiment me gâter et marquer le coup ! Ensuite, « plat… » : ça s’arrête là, avant le fromage et le dessert ! Sans doute l’instant exact où les intrus ont pénétré dans la maison ?

Il serra les poings et ajouta :

— Nous le ferons, ce repas de tourtereaux… Je te le jure !

Il cliqua ensuite sur le menu “ Corbeille ” :

— Vide ! Ces salauds ont bien supprimé leurs messages…

Pris d’une idée subite, il se pencha et suivit le câblage de l’ordinateur et s’exclama :

— J’en étais sûr… Un disque externe de sauvegarde ! Comme tout scientifique se livrant à des écrits complexes, avec un peu de chance elle aura programmé une préservation des données toutes les une ou deux minutes ?

Il rechercha aussitôt sur l’écran le dossier “ Time Machine  ” et put ainsi avoir accès aux derniers messages envoyés :

— Oui, ce sont bien ceux de ces malfaisants ! 18h 35. Avec le même texte succinct évoquant un déplacement d’urgence à Santa-Barbara, envoyé en tir groupé à “ ProGen ” ainsi qu’à certains contacts et différents services de l’Université Aix-Marseille…

Bien qu’il fût heureux de cette découverte, il se rendit vite compte que cela ne faisait guère avancer les choses :

— Oui, ça ne fait que confirmer ce que nous avions pensé !

Doucement, il regagna le salon et se cala dans un fauteuil pour mieux poursuivre ses réflexions. Mille questions sans réponse l’assaillirent aussitôt : pourquoi ce rapt si bien préparé ? Les malfaiteurs paraissaient si bien renseignés que ce n’était évidemment pas dû au hasard ! Ils avaient dû épier leur proie, observer ses habitudes, s’informer sur son emploi du temps et les endroits où elle exerçait… Tenter d’orienter une éventuelle enquête sur un voyage d’urgence à l’étranger semblait écarter l’enlèvement contre une rançon. À qui l’auraient-ils d’ailleurs demandé ? Chloé lui avait confié qu’elle était fille unique et que ses parents étaient décédés dans un accident de voiture lorsqu’elle était encore enfant ! Pourquoi alors l’avoir arrachée à sa maison, son métier et son univers, apparemment sans violence ? Et surtout : pourquoi l’Italie ?

— La mafia, peut-être ? murmura-t-il avant de secouer la tête.

Non, c’était stupide ! L’Italie… L’Italie… Il se frappa soudain le front du plat de la main :

— L’Italie ?

Sans plus attendre, il se précipita de nouveau dans le bureau, fit une brève recherche sur Internet :

— Quelles étaient donc les lettres tracées à la salive par ma Chloé ? Ah, oui… “ O ”, “ R ”, “ U ”, non, peut-être “ V ”… “ I ”, “ E ”. “ ORUIE ”, “ ORVIE ”… non, ce ne sont que des sociétés, chiffre d’affaires, bilan, etcétéra…

Il ajouta ensuite “ Italie ” à son libellé, et le premier résultat qui s’afficha fut :

— Orvieto ! Bien sûr ! Voyons : « Orvieto, province de Terni, en Ombrie… » Ce doit être cela.

Il afficha la carte en quelques clics et jubila :

— C’est près de Pérouse ! Et Pérouse n’est pas très loin de la province de Macerata, où ont été fabriquées les chaussures de deux de nos énergumènes… Cela semble correspondre : Chloé a dû les entendre parler de cette ville et a essayé de nous l’indiquer comme elle l’a pu !

Il fut arrêté dans ses cogitations par le bruit d’une voiture se garant près du perron :

— Ce doit être ce bon Plantier !

Le commissaire à carrure de catcheur apparut en effet, un grand sourire aux lèvres :

— Je crois que j’ai un peu avancé ! claironna-t-il.

— Je pense que moi aussi ! s’emballa Sylvain. Mais je vous écoute d’abord…

— Mais pas avant de m’être rincé le gosier ! Y a ben quèqu’ chose à boire, dans cette turne ?

— Bien sûr ! Un whisky vous conviendrait ?

— Mmm… Je préférerais un pastis bien tassé, si possible ?

— Sans problème, monsieur Plantier…

— Appelle-moi plutôt Roger, et arrête de me vouvoyer ! Je ne suis pas bégueule, tu sais ?

— Je m’en suis rendu compte, commiss… euh, Roger. Allez, je vous écoute !

Le policier avala en deux gorgées la moitié de son verre, puis commença :

— Ton coup de téléphone de 9h 52 a dû inquiéter les loustics, car ils sont sortis au plus vite de l’autoroute pour s’arrêter à Cagnes-sur-Mer ! Et, il y a deux heures, on m’a contacté pour me signaler que le Transit volé y avait été retrouvé… J’ai alors supposé que, par crainte d’être repérés, ils avaient changé de véhicule.

— Ce qui fait qu’on a perdu leurs traces, non ?

— Pas vraiment, car ils ne sont pas aussi futés que cela : ces zigotos n’ont rien trouvé de mieux que de s’arrêter sur le tout petit parking d’un hôtel proche d’une sortie de l’autoroute, le “ Derby  ” : par bonheur un parking sous surveillance…

— Ah, ah ?

— Et c’est ainsi que j’ai appris, après transfert des images sur ma demande, qu’ils ont attendu sur ce parking durant plus d’une heure. Une Fiat Typo grise est alors apparue à 11h 10 sous l’objectif des caméras, et ta nana s’y est engouffrée, étroitement encadrée par les trois lascars qui la détenaient. Je te rassure, elle avait l’air parfaitement bien et libre de ses mouvements : rien ne pourrait donner le moindre soupçon qu’elle ait été enlevée, si ce n’est la façon dont ses “ gardes du corps ” la serraient de près…

— Ce n’est pas vraiment fait pour me rassurer, mais c’est mieux que rien !

— D’autant plus que j’ai pu, assez laborieusement d’ailleurs et avec l’aide d’un de mes hommes, déchiffrer le numéro d’immatriculation de la Fiat  ! Un numéro italien, ce qui ne va pas me faciliter les choses pour mieux l’identifier : déjà qu’avec une enquête officielle ça pose des problèmes ! Et toi… qu’as-tu trouvé d’intéressant ?

— Qu’il faut rechercher votre fameuse Fiat dans la région d’Orvieto !

— Ah ? Raconte-moi ça, alors… D’autant plus que sa plaque indiquait “ PG ” : la province de Pérouse, Perugia en italien. Et Pérouse est proche d’Orvieto, si ma mémoire est bonne…

— Vous… tu sembles bien connaître ce pays ?

— Ma qué ! Ça ne peut se deviner avec le nom que je porte, mais ma mère était une Italienne pur jus… Mais dis-moi plutôt comment tu en es arrivé à cette conclusion…

Sylvain sourit : il avait lui aussi des choses à révéler à son nouvel acolyte ! Et la conversation risquait de durer jusque tard dans la nuit…

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Quelle sarabande dans sa vie et sa conscience en guère plus de vingt-quatre heures ! S’était-il seulement assoupi quelques minutes, depuis qu’il avait émergé la veille de son anesthésie forcée ? Épuisé, il ne s’était même pas donné la peine de réintégrer son pauvre domicile. Après le départ du commissaire Roger Plantier, il avait préféré rester sur place, dans cette demeure qui n’était pas la sienne, mais celle qu’occupait Chloé avant sa disparition… Qu’avait-il à faire d’un confort qui ne lui était pas coutumier, d’une surface qui dénotait avec son pauvre appartement étriqué, et de ces décors onéreux qu’il eût jugés totalement superflus dans son cadre de vie habituel ? Non, ce n’était pas cette aisance de vivre qui le motivait, mais le sentiment qu’ici il restait plus proche de celle qu’il aimait, avec l’illusoire impression que cette communion d’âme pouvait aider Chloé, où qu’elle se trouvât… Épuisé, il reposa sur un coin de moquette les deux valises entrouvertes, puis se laissa tomber sur la couette sans même se déshabiller. Chloé ! Chloé… Comme elle lui manquait, déjà ! Sans même s’en rendre compte, il sombra pourtant dans un sommeil minéral, et nul cauchemar ne vint troubler ce repos qu’il n’espérait plus…

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il fut surpris de voir qu’un soleil déjà vif commençait à inonder la chambre, et il se reprocha de ne pas s’être éveillé à l’aube : ce n’était pas en dormant qu’il pouvait faire quelque chose pour résoudre le mystère ! Titubant, il se traîna pourtant vers la cuisine pour avaler un café, et n’entendit même pas un crissement de roues sur le gravier de la courette. Il sursauta en entendant entrer le commissaire Plantier :

— Alors, mon gars ? Comment va ?

— Bien, bien, Roger marmonna-t-il.

— Ah ? On ne dirait pas : est-ce une heure décente pour en être encore au petit-déjeuner ?

— Je voulais me lever plus tôt, assura-t-il en réponse. Mais mon corps en a décidé autrement !

— Ne t’inquiète pas, c’est le mieux qu’il pouvait faire : le sommeil est le meilleur des remèdes, après le choc que tu as subi…

— V… tu veux prendre un café avec moi ?

Le policier secoua négativement la tête :

— Le mien est avalé depuis longtemps ! Mais… si tu as une bière, je ne dirais pas non…

Après avoir bu quelques goulées à même la bouteille, le commissaire essuya sa moustache d’un revers de main et eut un petit sourire entendu :

— Moi non plus, je n’ai pas trop dormi… mais je n’ai pas perdu mon temps pour autant !

— Ah, bon ?

— Oui… À force de réfléchir à ton histoire, il m’est venu une idée : et si l’enlèvement de ta poulette était plus lié à sa profession qu’à tout autre motif ? Elle est un “ cador ” dans sa spécialité, si j’ai bien compris… Alors, même si je n’aime pas trop les contraintes et si je ne suis pas un adepte forcené du web, j’ai passé une partie de la nuit devant mon écran. À surfer sur la toile, comme vous dites… Et j’ai fini par découvrir quelque chose d’intrigant !

— Dis-moi vite, alors !

— Bien voilà… Après deux heures de recherches plutôt vaines, en pointant un peu au hasard sur des savants émérites dans la discipline de ton amie, je suis tombé sur une certaine professeure Bueysse qui enseignait, entre autres, à l’Université Paris XII, des choses compliquées auxquelles je ne comprends goutte ! Des mutations d’ADN ou d’A.R.N et leur incidence sur l’expression des gènes, je crois… Enfin, tout un bordel de tripatouillages dans l’infiniment petit. La biologie moléculaire et cellulaire, qu’ils appellent ! Ce qui m’a intrigué dans tout ça, c’est le rapport d’un congrès de ces spécialistes. Beaucoup de thèmes au programme, par exemple, je cite : « l’effet de l’expression du gène Goliath chez la drosophile et sa transcription codante sur les protéases », et tcha-tcha-tchi et tcha-tcha-tcha… Bref, un vrai sac de nœuds ! L’article, qui date de deux ans, déplorait l’absence de la professeure Bueysse, qui s’était désistée la veille du colloque, et on lui souhaitait un prompt rétablissement…

— Je ne vois encore là rien d’anormal ! Cela peut arriver à n’importe qui…

— Peut-être, mais j’ai été un peu troublé par la soudaineté de sa défection, ce qui m’a incité à en savoir plus. Mais impossible ! Rien de rien… En dernier recours, j’ai pu avoir accès à la liste d’un certain nombre d’étudiants et de chercheurs dont il était directeur de thèse. Plusieurs possédaient un compte sur différents réseaux sociaux et, à la lecture de leurs échanges, j’ai constaté que mon étonnement était partagé : Martine Bueysse était en laboratoire le matin, et depuis nul ne l’a revue. L’après-midi, elle n’a pas assuré ses cours, avec pour excuse un simple email annonçant qu’on lui avait diagnostiqué une maladie grave qui nécessitait d’urgence une intervention à l’étranger, sans aucune précision supplémentaire.

— Simple pudeur, peut-être ?

— Peut-être, mais ce n’était pas l’avis contenu dans les messages que j’ai lus. On ne cesse de s’y montrer surpris par son absence inopinée : pour tous, cette prof semblait en bonne forme, toujours joyeuse et pleine d’allant, et nul n’avait eu connaissance du fait qu’elle faisait l’objet d’examens médicaux ! Ses amis proches ajoutent qu’ils étaient assez intimes pour qu’elle ne leur cachât pas d’éventuels ennuis de santé. Certains doutent même que ce soit vrai, et se demandent quelle autre raison aurait pu pousser leur collègue à tout abandonner sans plus donner la moindre nouvelle…

— Tu voudrais dire que sa disparition n’est peut-être pas plus naturelle que celle de Chloé ? C’est à mon avis un peu léger comme rapprochement… Ce peut aussi être un simple hasard ?

— Comme tu le dis : peut-être… Mais je crois qu’il nous faut approfondir cette possible piste. Le cas n’est peut-être pas unique ?

— Pourquoi s’en prendrait-on à une élite scientifique aussi spécialisée dans son domaine ?

— Ça, je n’en sais rien pour le moment ! Et ce d’autant plus qu’on n’est encore sûr de rien. Ce n’est peut-être qu’une idée en l’air ?

Après un bref moment de réflexion silencieuse, Sylvain admit :

— Après tout, ça vaut quand même le coup de creuser un peu cette piste…

— C’est ce que je pense… Parce que nous n’avons pas d’autre os à ronger ! Et puis, tu es sans doute plus doué que moi pour tripoter l’informatique…

Le jeune homme leva les yeux sur la pendule et se leva d’un bond de son siège :

— Onze heures et demie passées ? Nous nous collerons devant l’écran cet après-midi, car avant tout j’ai soudain une faim d’ogre !

— On peut se faire à manger sur place, s’il y a de quoi dans le réfrigérateur…

— Non, non, protesta Sylvain. Je suis trop mauvais cuisinier, et j’ai envie de bien me remplir l’estomac. Tu connais une table correcte, dans le secteur, sans retourner dans le centre de Marseille ou de Cassis ?

— Je propose “ La Gouffone  ”, toujours dans le neuvième : c’est simple, sans chichis, sans paillettes et sans courbettes. Une ambiance conviviale qui rappelle les routiers d’autrefois, mais des repas classiques, copieux et bien préparés pour un tarif plus que décent ! Et ce n’est qu’à guère plus d’un kilomètre d’ici, à une centaine de mètres de la mairie…

— Tout à fait ce qu’il me faut ! Le temps de me préparer, et j’arrive…

* * *

*

Pressés de continuer leurs recherches sur Internet, les deux compères ne s’attardèrent pas derrière leur assiette, et ce fut bien repus qu’ils se retrouvèrent derrière l’écran de l’ordinateur de Chloé.

— Par quoi commençons-nous ? demanda le jeune homme en s’installant devant le clavier.

— Je ne sais pas, moi. Peut-être par les grands pontes de la spécialité ?

— Allons-y !

Sylvain se connecta, puis se mit en quête, de page en page et de rubrique en rubrique. Il s’arrêta sur un entrefilet :

— Institut de Biologie Moléculaire et Cellulaire, au campus de l’Esplanade, à Strasbourg… Je cite : « il héberge plus de deux cents chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens, post-doctorants et étudiants en doctorat ou Master.  » Un organisme à la pointe d’une recherche fondamentale d’excellence. Je dois avoir accès aux soutenances de thèse pour définir sous l’aile de quels savants ils ont conduit leurs études…

— En d’autres termes, les maîtres de thèse ?

— C’est cela… Il nous faudra aussi chercher en ce domaine ceux qui portent le titre de Docteur, ceux qui sont Maîtres de Conférence, ceux qui signent les publications les plus poussées dans les revues spécialisées ou confidentielles de la discipline…

Continuant à pianoter, il ajouta :

— Il y a beaucoup d’universités dont l’enseignement et la recherche abordent ce thème, comme le prouve le fait que Chloé travaillait en partenariat avec le complexe universitaire Aix-Marseille… Ainsi que nombre d’instituts dont c’est le domaine, en Lorraine, à Rennes, à Grenoble, à la Sorbonne, et bien d’autres… L’Institut Pasteur, bien sûr, mais aussi une foule d’autres structures et organismes !

— Eh, bien ! Ça promet…

Observé par le policier, Sylvain entreprit de répertorier les personnalités lui semblant faire partie de l’élite de ces sciences obscures pour le commun des mortels. Une occupation qui se révéla vite ardue, car faire le tri n’était pas évident pour un ignare en la matière. Que de textes obscurs ! Que de noms rébarbatifs à la seule lecture des intitulés de thèses !

— Écoute, Roger : « Organisation et régulation de l'expression des gènes de la Glyceraldéhyde-3-phosphate déshydrogénase », « Influence des cytokines immunitaires sur la mégacaryopïèse », et encore « Organisation des gènes de fucosyltransférases sur le génome humain », ou si tu préfères…

— Non, non : pitié, assez ! Peuvent pas causer français, tous ces gens-là ? J’en ai assez entendu comme ça, et je ne vois pas en quoi je peux t’aider devant cette machine… Pendant que tu t’échines sur tes touches, je préfère mes méthodes plus classiques. De retour à “ L’Évêché ”, je vais tenter de voir s’il n’y a pas en France des recherches policières sur des scientifiques disparus dans des conditions aussi obscures que ta Chloé…

— Bonne initiative… Autant cerner le problème à l’aide de différents outils !

— Alors je te laisse… On se retrouve ce soir dans un resto de Marseille ? Ou de Cassis, si tu préfères…

— Non, non… Pas aujourd’hui ! Je crois que je n’en ai pas fini, avec Internet…

— Bien, bien… Je repasserai donc ici, et j’achèterai de quoi nous mitonner un bon petit frichti ! Il se dit que j’ai un certain talent, devant les fourneaux…

— Je ne demande qu’à le croire ! s’exclama le jeune homme en riant.

* * *

*

Durant plus de deux heures, Sylvain s’échina en vain à vérifier un à un tous les noms qu’il sélectionnait. Jamais il n’aurait cru qu’il y avait autant de personnes de renom qui œuvraient sur des gènes, des molécules, des cellules, des enzymes ou des acides aminés ! Et c’est en parcourant un blog d’étudiants qu’il trouva enfin un possible indice :

— Tiens, tiens… Ce jeune chercheur affilié à l’Université de Bordeaux et quelques autres se plaignent que personne n’ait remplacé leur directeur de thèse depuis six mois. L’un ne comprend pas pourquoi Jérôme Agiéron, son directeur d’études, a décidé du jour au lendemain de prendre une année sabbatique, sous prétexte de peaufiner confidentiellement avec des collègues étrangers une voie de recherche en génétique potentiellement révolutionnaire. « Il ne m’en avait jamais parlé, et je m’étonne qu’il ne m’ait pas personnellement prévenu… Mais non : “ Môssieur ” s’est contenté de quelques mails concis avec les administrations sans même signaler où il comptait aller…  » Et cet autre qui lui répond : « Faut pas t’étonner, mon pote. S’il est à la veille de résultats ïnouis, c’est pas en France qu’on le reconnaîtra à sa juste valeur ! Alors aux États-Unis, en Chine ou au Japon, on s’arrachera ses travaux à prix d’or !  » Ce à quoi le premier rétorque : « Le Professeur Jérôme n’a jamais été intéressé par l’argent. T’as vu comme il était nippé ? On lui aurait donné la pièce… » Et le second d’insister : « Tout dépend du montant de la somme ! En multipliant les zéros, n’importe qui peut se laisser acheter… »

Sylvain s’étira, frotta ses yeux fatigués par l’écran, puis réfléchit à voix haute :

— Rien n’est sûr, mais il y a des similitudes… Pour Martine Bueysse comme pour Jérôme Agiéron, rien ne laissait présager leur subite défection, ils se sont évaporés de leur cadre de vie habituel en quelques heures, avec pour seule explication un courriel laconique envoyé à leurs contacts professionnels. Tout comme pour ma Chloé !

Dans la foulée, et par rapprochement, il nota que le blog en ligne d’un autre spécialiste des mutations génétiques, régulièrement tenu au quotidien depuis des années, s’était interrompu brusquement il y avait trois ans au milieu d’échanges qui, bien qu’il ne comprît pas grand-chose des termes utilisés, devaient nécessiter une réponse. Oui, c’était étrange…

— André Chanavoz, de Toulouse… Ferait-il partie du lot, lui aussi ?

Il n’aimait pas s’abrutir aussi longtemps devant un ordinateur, mais, malgré sa grande lassitude il poursuivit sa laborieuse quête. Après avoir changé plusieurs fois ses formulations de recherche, ce fut un simple article de presse scientifique vulgarisée qui retint son attention : « LE PROFESSEUR HERNST WALTER A-T-IL FAILLI À L’ÉTHIQUE ? » Depuis qu’il jonglait de site en site, il avait déjà plusieurs fois rencontré ce nom, et il se força à lire plus avant : « Comme on l’a signalé dans notre dernière édition, cet éminent chercheur en génétique à l’Institut Max-Planck de Dresde a disparu sans aucune explication lundi dernier. Une enquête avait aussitôt été diligentée à la demande de sa famille, et elle vient de révéler que tout portait à penser que Hernst Walter s’est volontairement exilé, sans doute en Chine. En effet, ses travaux de modifications sur le génome humain frôlaient dangereusement les limites de ce qui est moralement possible, et il est fort probable que le savant ait décidé de poursuivre ses discutables expériences dans un pays qui transgresse allègrement les règles éthiques globalement respectées dans le reste du monde… »

— Eh, bien… Voilà un nouveau cas qui cadre parfaitement avec les critères que je me suis fixés ! Un cas qui remonte à seulement un an… Oui, je crois qu’on a bien mis le doigt sur quelque chose d’important !

Abandonnant le bureau, il préféra aller et venir dans la vaste demeure pour se dégourdir les jambes. Outre le fait de se détendre, cet exercice anodin l’aidait à cogiter…

— C’est bien beau, d’avoir identifié tous ces chercheurs escamotés, volatilisés, évaporés ! Mais la question demeure intacte : pourquoi ?

Oui, pourquoi ? Qui pouvait bien avoir intérêt à agir ainsi ? Il continua à déambuler, passa sur la terrasse, fit le tour de la piscine et chercha l’ombre des arbres du parc… Adossé à un tronc, il ne pouvait empêcher son esprit de vagabonder au fil d’hypothèses toutes plus improbables les unes que les autres.

— Ça ne rime à rien… Des fous, ça ne peut être que des fous !

Et pourtant tout semblait si bien préparé, si élaboré… D’ailleurs, à y réfléchir, il buta sur une évidence qui lui avait jusqu’ici échappée : « Ceux qui s’en sont pris à Chloé avaient prévenu par courriel de sa décision soudaine et urgente de se rendre en Californie pour raison professionnelle. Le séminaire auquel elle était censée participer existe bel et bien, ce qui prouve une fois de plus la méticulosité de ces gens-là… Mais, s’ils avaient l’intention de conduire leur proie en Italie, quel besoin avaient-ils de son visa et de son passeport ? »

— À moins que… Et si une jeune femme lui ressemblant fortement était prévue avec mission de faire le voyage à sa place ? Pas pour aller à ce congrès, mais seulement pour prouver que la dénommée Chloé Novaks avait bien atterri à destination, en cas d’enquête policière française ? Ensuite, la personne en question n’avait plus qu’à rejoindre l’Europe sous son propre nom ou un autre pseudonyme… Et les tentatives éventuelles de recherches sur sa disparition aux Etats-Unis seraient naturellement restées vaines : affaire classée ! C’est bien ma présence qui a dû bouleverser tous ces plans.

Le seul fait qui rassurait un peu Sylvain résidait dans ces images de caméra de surveillance. Son amie y semblait particulièrement vive et n’avait aucunement l’air d’avoir été maltraitée.

— Cela voudrait sans doute dire que ce n’est pas la personne elle-même qui les intéresse, mais le savoir qu’elle détient ! Ce qui écarte une secte anti-manipulations-génétiques : ils s’en prendraient aux structures des labos, ou tenteraient d’éliminer les savants, mais pas de les enlever… Il n’empêche que la méthode adoptée pour ces rapts demande une sacrée logistique ! Certainement pas des barbouzes à la solde d’un gouvernement totalitaire : les services secrets du monde entier en auraient forcément eu vent et des informations auraient déjà filtré dans la presse… Il ne reste qu’à supposer une organisation secrète mystérieuse, mais ça tiendrait plus d’un thriller de science-fiction que d’une possibilité vraiment crédible !

En entendant la voiture du commissaire grimper la pente et aborder le portail, il ajouta à voix basse :

— Et pourtant…

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Sylvain devait se retenir de rire devant la façon dont s’était accoutré le commissaire Plantier. Le policier à la stature gigantesque n’avait pas quitté son veston élimé et s’était contenté de passer par-dessus un tablier de cuisinière blanc à carreaux rouges. Tout en s’activant sur ses poêles et casseroles, il clama :

— Tu verras, mon p’tit gars… Je suis sûr que tu n’as jamais dégusté du Figà Venessiana !

— Du quoi ?

— Du foie de veau à la vénitienne : une spécialité de ma défunte Mama… Pas très compliqué, mais tout réside dans la maîtrise de la cuisson. Faire fondre les oignons blancs en lamelles dans l’huile d’olive et le beurre durant un quart d’heure à feu doux, ajouter les fines tranches de foie et quelques feuilles de laurier avec un peu de vinaigre de vin. Faire rissoler sur tous les côtés durant cinq minutes, saler, poivrer, et c’est un régal ! Mes pâtes parpadelle aux cèpes et au parmesan sont prêtes… Tu peux sortir les assiettes et les couverts, je sers le tout dans trois minutes, même pas ! Et débouche aussi ce Valpolicella Ripasso… tu m’en diras des nouvelles !

Bien assis à table, le jeune homme ne put que reconnaître les talents culinaires de son nouvel ami :

— C’est succulent, en effet ! Félicitations… Et ces pâtes sont divines !

Le sourire faussement modeste, Roger expliqua :

— Ce n’est rien : il faut avoir du sang italien pour les réussir ! Et, comme je n’ai qu’une seule moitié de ce sang, elles ne peuvent être qu’à demi réussies…

— Mais non, elles sont parfaites, je t’assure !

— Bah ! C’est que tu n’as pas goûté celles de ma mère… c’était vraiment autre chose !

Sylvain, bien qu’enchanté par cette pause récréative et gastronomique, avait d’autres préoccupations en tête… Jusque-là, par respect envers cet homme qui s’investissait autant dans une affaire qui n’eût pas dû le concerner, il s’était obligé à ne pas faire état de ses découvertes du jour. La dernière bouchée avalée, il ne résista pas plus longtemps :

— Ce n’est pas tout, ça… Si nous en revenions à nos investigations ?

— Eh ! Doucement… Le fromage d’abord : une bonne tranche de Pecorino au lait de brebis ! Avec un autre verre de rouge, ce sera royal…

Prenant en pitié l’attente de l’ami de Chloé, le commissaire céda pourtant en déclarant, la bouche pleine :

— Je n’ai pas perdu mon temps, cet après-midi !

— Moi, non plus, je crois… Mais à toi d’abord !

— Bien… Tu sais, les arcanes informatiques, je sais bien qu’on ne peut pas s’en passer, mais ce n’est pas trop mon truc. Aussi, j’ai préféré me débrouiller à l’ancienne, avec mon bon vieux téléphone. Je suis en fin de carrière, ce qui fait que je dispose d’un bon nombre de contacts et d’amis dans le métier. Des flics locaux, bien sûr, mais aussi des collègues qui ont été mutés dans d’autres régions, d’autres services, et même certains qui ont des liens avec Interpol…

— Au fait, au fait !

— Je te prie de croire que j’ai fait chauffer le standard, comme on disait dans le temps ! Et c’est ainsi que j’ai fini par apprendre qu’il y a en France au moins cinq grands spécialistes de ta bio-gèno-quelque-chose dont on n’a plus de nouvelles depuis un certain temps ! Et tous ont, pour de prétendus motifs divers, abandonné leur poste et leur foyer du jour au lendemain. Trois d’entre eux étaient de vieux célibataires endurcis sans famille aucune, ce qui fait qu’aucune démarche de proches n’a été enregistrée pour que la police se mette à leur recherche. Pour eux, il n’y a eu qu’une note signalant leur absence prolongée soit dans les laboratoires, soit dans les amphis d’universités.

— Tu as donc leurs noms ?

— Bien sûr : Hugo Ribanez, Thomas Giaccomi, et André Chanavoz…

— Chanavoz ? Je l’avais repéré, moi aussi ! Et les autres ?

— Hubert Ducourtin et Abel Berstein. Un Lyonnais et un Parisien. Ils ont tous deux fait l’objet d’une déclaration pour disparition inquiétante, mais les investigations menées par les confrères ont révélé qu’ils avaient bien pris l’avion pour des destinations lointaines. D’autres éléments permettaient de penser que leur départ était volontaire et réfléchi, et les enquêtes ont été abandonnées. Dans notre pays, rien n’empêche quelqu’un de vouloir changer de vie sans avertir quiconque ! Et toi ?

— À part André Chanavoz, j’ai pu dénicher deux autres cas : Jérôme Agiéron, à Bordeaux, et Hernst Walter, à Dresde, en Allemagne… Ce dernier, on le soupçonne avoir rejoint un pays asiatique qui fait fi des normes éthiques du reste du monde, afin de poursuivre ses expériences de modifications du génome humain : une dangereuse porte ouverte sur l’eugénisme ! Pourtant, au regard de la liste que nous avons établie, rien ne prouve qu’il n’ait pas lui aussi été enlevé contre son gré…

— En ce cas, cela voudrait dire que l’affaire sur laquelle nous sommes tombés a des ramifications internationales ! C’est encore plus inquiétant qu’on ne le pensait…

Un silence écrasant suivit ces derniers propos. Un silence chargé d’une intense réflexion. Puis Sylvain reprit :

— Tu sais à quoi ça me fait penser, Roger ?

— Non, mais tu vas me le dire…

— Il y a des milliardaires dans le monde qui ont des projets complètement déments qui débouchent pourtant sur le réel de façon concrète. Prenons le cas d’Elon Musk, par exemple, qui a pour vision de changer le monde et l’humanité. Un utopiste ? Oui, mais un utopiste qui, après ses voitures Tesla électriques, est patron de SpaceX dont les fusées réutilisables peuvent faire la navette pour la N.A.S.A vers la station orbitale… Sans parler qu’il vise à être le premier à envoyer des hommes sur Mars, ou développer son Hyperloop subsonique capable de transporter des passagers à mille deux cents kilomètre-heure ! Si l’on tient compte que nos probables disparus ont tous pour point commun d’être experts de la manipulation et du séquençage des gènes, humains ou non, pourquoi ne pas imaginer la lubie d’un magnat de la finance qui voudrait transformer notre génome pour créer des surhommes ? Ou au contraire une race de travailleurs dociles et costauds, ou des soldats invincibles, des esclaves du futur, en quelque sorte ?

— C’est une hypothèse… Depuis l’aube des temps, il y a toujours eu des fous !

— Oui, mais avec ces nouvelles technologies, des fous qui deviennent infiniment plus dangereux…

Le commissaire opina songeusement de la tête :

— C’est une supposition une peu folle également, mais ce n’est pas idiot, tes Supermen : il y faudrait une organisation bien structurée pour choisir des cibles de préférence sans grande attache familiale, observer leurs habitudes, définir la destination des S.M.S ou des mails émis pour ne pas mettre en alerte les institutions où elles exercent, développer les stratégies pour kidnapper leurs proies et leur faire passer les frontières. Il ne peut s’agir des agissements d’une bande de malfrats, car cela demanderait une logistique forcément onéreuse, sans compter les millions et les millions que nécessiteraient les appareillages et le financement d’équipes de scientifiques qui travailleraient sous contrainte pour le compte d’un illuminé richissime ! Une filière internationale clandestine et ténébreuse entretenue par des capitaux considérables… Voici ce que je pense.

— C’est vrai, mais nous ne faisons que subodorer de la façon la plus informelle ! Il nous faudra des preuves plus concrètes pour pouvoir nous faire un avis définitif.

Roger Plantier soupira :

— Et quand bien même ? Que faire ensuite ? Sans les autorités, nous ne pouvons qu’être totalement désarmés face à une telle menace souterraine !

— Oui, mais même en alertant qui de droit, qui voudra nous prendre au sérieux ? Ceux qui ont enlevé Chloé et un certain nombre de ses collègues ont tout fait pour noyer le poisson et brouiller les pistes !

— C’est bien là le problème, et je ne vois pas comment lui apporter une solution… Mieux vaut donc y réfléchir demain : on dit que la nuit porte conseil !

— Si tu veux dormir ici, ne te prive pas : il y a une chambre d’amis, tu sais ?

— Non, non, à mon âge, j’ai des habitudes qu’il vaut mieux ne pas trop contrarier si l’on veut me voir de bonne humeur au matin ! Je préfère retrouver mes pénates. Je passerai dès huit heures, si tu le veux bien ?

— Bien sûr ! Le café sera prêt…

— Pas du jus de chaussette, alors ! J’amènerai les croissants…

* * *

*

Fatigué par une journée qui lui avait durement éprouvé les nerfs, Sylvain s’endormit assez vite malgré toutes les interrogations qui lui traversaient l’esprit. Son sommeil n’empêcha pas les neurones de s’agiter en son cerveau. Aussi, les méninges ayant fait le tri, il se réveilla avec les idées plus claires et, pour la première fois, un certain optimisme : les avancées faites la veille n’y étaient certainement pas étrangères… En préparant le café, il se convainquit qu’il ne fallait pas en rester là : « Je dois absolument en savoir plus ! » Un instant, il eut comme un vide au creux du ventre à ne savoir comment Chloé avait vécu cette mainmise sur sa vie, mais la somme d’informations qu’avec le commissaire Plantier ils avaient tous deux fait émerger du néant ne pouvait que le rassurer :

— Je ferai tout pour te tirer de là ! se jura-t-il à mi-voix.

Il s’arracha à ses pensées en entendant le policier se garer devant le perron et remarqua :

— Quelle exactitude ! Il est huit heures pétantes…

Le jeune homme fut bientôt plus inquiet sur la tournure des choses : Roger Plantier affichait trop une mine de mauvais jours !

— Allez, entre donc… Et arrête de faire cette gueule d’enterrement ! Tu as mal dormi, peut-être ?

— Laisse-moi donc arriver, veux-tu ? Ce qui n’aurait pu qu’être une simple main courante dans un commissariat de quartier quant à l’évaporation de ta Chloé se transforme en affaire d’État !

Subitement angoissé, Sylvain s’écria :

— On n’a pas retrouvé son corps, au moins ?

— Mais, non, mais non… Mais j’ai bien besoin d’un café, avant tout !

Brûlant d’en savoir plus, l’amoureux de la pétillante Chloé s’exécuta pourtant, et attendit que le policier eût avalé une demi-tasse du breuvage matinal quotidien avant de relancer sa question :

— Vas-tu me dire ce qui te met dans un état pareil ?

— Tout d’abord, excuse-moi, je n’avais pas la tête à acheter des croiss…

— Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, de tes croissants ? Dis-moi plutôt ce qui te perturbe autant !

Roger repoussa doucement sa tasse et fixa Sylvain droit dans les yeux :

— Tu ne devineras jamais par qui j’ai été tiré de mes draps sur les deux heures du matin ?

— Mais comment le pourrais-je, si tu ne m’en dis pas plus ?

— Par la D.G.S.I  ! La Direction Générale de la Sécurité Intérieure, dont les activités restent secrètes sous le couvert du Ministère de l’Intérieur… Deux gugusses qu’on aurait cru sortis des films de la dernière guerre avec des imperméables façon Gestapo, ou de ces membres de la Stasi qui faisaient le fleuron des séries télévisées inspirées de ce qu’on a appelé la Guerre Froide, et qui ont cogné à ma porte sur les trois heures du matin…

— Tu m’énerves ! Arrête donc tes références cinématographiques, et dis-moi plutôt ce qu’il en est…

— Ben, voilà… Je ne me doutais pas que nos lignes à l’Hôtel de Police étaient surveillées de si près, et les coups de fil que j’ai multipliés ne sont pas passés inaperçus dès que j’ai sollicité des numéros sans doute classés sensibles par leurs services… Mes appels divers, je ne sais pourquoi, ont paru assez suspects pour qu’on m’ait envoyé deux agents en dehors des heures légales auxquelles, nous, simples flics, sommes astreints pour la moindre interpellation matinale !

— La D.G.S.I ? répéta Sylvain, un peu abasourdi par les dimensions que prenaient les choses. Et que te voulait-on ?

— Savoir ce qui motivait mon intérêt subit en ce qui concernait les défections en série de tous ces savants impliqués dans le même domaine de recherche ! Ce qui veut dire que, même si personne n’en sait rien, une enquête a bien été plus ou moins diligentée au sein des services dits “ secrets ”…

— Et que leur as-tu dit ?

— La vérité à peine édulcorée… Que je m’informais sur quelqu’un de mon entourage qui ne donnait plus de nouvelles depuis des jours, et que j’avais seulement trouvé un certain nombre de cas semblables. Je n’ai mentionné ni ton nom ni celui de Chloé Novaks… mais je suppose qu’ils n’ont pas été dupes !

— Les développements de cette affaire qui me concerne directement prennent beaucoup plus d’ampleur que je n’imaginais ! Peut-être vaudrait-il mieux laisser agir les services dont tu parles, non ? Ils sont bien mieux formés et organisés pour en savoir plus que nous !

— Pas si sûr ! rétorqua Roger. Ils semblent complétement perdus dans un brouillard digne de la Tamise ! Et ils m’ont seulement ordonné de me tenir à l’écart de tout ce qui touche à ces disparitions encore inexpliquées. « C’est notre boulot, pas le vôtre ! » m’ont-ils dit. Ce qui veut dire que, pour aller plus loin, j’ai un peu les pieds et les mains liés. Tu comprends ?

— Oui, oui, je comprends… Et je ne t’en voudrais nullement si tu laissais tomber !

Le commissaire Plantier se redressa vivement en reposant sa tasse vide sur la table :

— Comment, ça, abandonner ? On voit que tu me connais mal ! Ça m’incite au contraire à m’accrocher au peu de suspicions que nous avons : s’ils semblent en savoir plus que nous sur les identités des scientifiques de ce domaine qui sont manquants à l’appel, je crois qu’ils n’ont aucune idée du pays ou de l’endroit où ils sont détenus… Ce qui, grâce à toi, n’est pas le cas pour nous !

— Pourquoi ne leur as-tu pas dit, alors ? De tels services sont sans doute mieux à même que nous de dénouer cette affaire : c’est leur métier, tout de même !

— Si tu avais été flic comme moi depuis des décennies, tu aurais d’autres propos en bouche, mon gars ! Tu ne peux imaginer en France le poids et les barrages qu’impose la sacro-sainte bureaucratie qui nous plombe et nous paralyse au détriment de l’efficacité…

— Pieds et mains liés, comme tu as dit… Comment faire alors, en étant ainsi entravés par des services secrets directement affiliés au gouvernement ?

— C’est bien la question que je me pose, mais j’ai encore quelques cordes à mon arc… Et, tout d’abord, pour être plus libre, je vais faire valoir mes droits à la retraite !

— Ah ? Je croyais qu’il te fallait encore attendre au moins trois mois ?

— Oui, mais c’était sans compter les monceaux et les monceaux d’heures supplémentaires en attente de paiement depuis des années : je peux mettre en avant les congés payés que je n’ai pas pris, et qui représentent beaucoup plus que ces malheureux trois mois !

Le jeune homme resta coi : ce vieux briscard de la police semblait donc prêt à s’investir totalement dans une enquête officieuse au mépris de sa hiérarchie pour une cause qui ne le concernait en rien ? Mais pourquoi ? Il s’en ouvrit à ce géant sympathique qui l’accompagnait depuis le début de l’épreuve qui l’accablait :

— Il est hors de question que tu te sacrifies pour moi, Roger, alors que nous ne nous connaissions même pas il y a deux jours, et que tu peux aspirer tranquillement à une retraite bien méritée…

Roger Plantier se redressa d’un coup en faisant choir derrière lui le siège sur lequel il était assis :

— C’est justement là où ça coince, gamin ! Après des décennies de traques, d’investigations, de poursuites en tous genres, ça ne va pas m’être facile de me retrouver devant une canne à pêche ou une bouteille de whisky ou de pastis… Et je considère un peu comme un cadeau du père Noël le fait d’user de mon expérience pour mener, à mon rythme, et à mon gré, une enquête personnelle sans en référer à mes supérieurs ! Libre, pour une fois, et pour une cause que m’a mise entre les mains et sans le savoir ton chef Durolle…

La gorge serrée, Sylvain murmura :

— Je te remercie de ce que tu fais pour moi… et pour toutes ces personnes disparues !

Le commissaire gonfla le torse et répliqua :

— Ne te fais pas d’illusions : comme je viens de te le dire, je le fais pour moi ! Un point, c’est tout…

Une petite lueur amusée au coin de l’œil démentait le côté abrupt de cette affirmation…

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Sylvain referma à clé la porte derrière lui et se retourna sur son acolyte :

— Que conseilles-tu, alors ?

— Étant donné la situation et le fait que les Renseignement Intérieurs viennent de mettre leur nez dans nos “ farfouillages ”, je crois que nous sommes potentiellement sous “ l’Œil de Moscou  ”, comme on disait de mon temps. “ Big brother  ” pour ta génération, si tu préfères… Aussi, mieux vaut éteindre et laisser de côté nos téléphones mobiles, et nous équiper de portables prépayés qui ont pour avantage celui d’être intraçables…

— Tu crois ?

— Puisque je te le dis !

— Et tu n’as pas l’impression, pour un flic, d’entrer ainsi dans l’illégalité ?

— Faudrait savoir ce que tu veux : la discrétion, ou non ?

— Tu as raison, je vais t’écouter ! Et tenter par la même occasion de prendre mes distances avec mon si cher Laboratoire de Police Scientifique…

— Eh ! Tu ne vas tout de même pas démissionner du L.P.S ?

— S’il le faut, si ! affirma vivement le jeune homme. Pour moi, le sort de Chloé est plus important que mon boulot… Mais je vais plutôt tenter de demander un congé sans solde, et si on me le refuse, je n’aurais pas trop de mal à me trouver un toubib pour me mettre en congé maladie !

— T’as de la chance que je ne te dénonce pas à la S.E.C.U ! plaisanta Roger en s’avançant vers son véhicule de fonction.

Puis, alors que Sylvain ouvrait la porte de sa Renault, il ajouta :

— Et je ne comprends pas pourquoi tu t’obstines à reprendre le volant de ton tas de ferraille, alors que la 508 haut de gamme de ta copine n’attend que toi pour lui dégourdir les roues ! Tu es bien placé pour savoir que ta Chloé est bien incapable d’y poser le cul dedans, pour le moment…

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé !

Ce fut donc en conduisant cette voiture flambant neuve qu’il s’éloigna de la villa perchée sur les hauts de Vaufrèges. Habitué qu’il était à des véhicules d’occasion passablement fatigués, il fut tout d’abord assez circonspect avec sa capacité à maîtriser un modèle aussi sophistiqué. Puis, peu à peu, il prit plaisir à se diriger aussi souplement le long de la route encombrée. Cette mise en confiance eut l’effet de lui redonner du cœur au ventre, et il se trouva plus déterminé que jamais en se garant devant ces locaux qui lui étaient si familiers, après avoir télécommandé le portail automatisé de cette cour d’impasse ouvrant sur l’avenue… Conquérant, il monta les marches pour rejoindre à l’étage le service dirigé par Raymond Durolle, lequel sourcilla en le voyant apparaître dans son bureau :

— Soyère ? Je croyais m’être bien fait comprendre et…

— Et vous ne voulez plus me voir ici pour le moment, hein ? C’est d’ailleurs tout à fait ce que je viens vous demander !

— Comment, cela ?

— Je veux avoir les mains libres pour savoir ce qui est arrivé à celle avec qui je devais faire ma vie !

— Allons, garçon, soyons sérieux ! Tu nous as dit toi-même que tu ne la connaissais que depuis deux ou trois jours…

— Et alors ? Il n’empêche que je ne peux ni rester chez moi à me morfondre, ni avoir la tête à travailler dans le service. Aussi, soit je vous donne ma démission, soit je solde mes congés en souffrance…

— Il me semble t’avoir déjà conseillé de refiler cette affaire à la police par la procédure normale !

— Ah ! Parce que vous croyez, chef, que la voie officielle fera bouger les choses ? À mon avis, les circonstances de cet enlèvement dépassent de loin les compétences des inspecteurs de tout Marseille !

Raymond Durolle ne put s’empêcher d’avoir un sourire de commisération, et il eut recours au tutoiement pour soupirer :

— Mon pauvre Sylvain. Je comprends que tu sois bouleversé, mais j’ai bien peur que tu ne te fasses un film ! Atterris, bon Dieu…

— Mais vous avez été témoin comme moi que ce qui s’est passé à Vaufrèges n’est pas anodin ! Et Chloé Novaks n’a plus donné signe de vie, depuis… Et n’oubliez pas que j’ai moi-même été chloroformé !

— Raison de plus pour que je ne m’investisse pas davantage : tes collègues et moi-même avons fait plus que ce que nous autorisent les règles qui régissent le service, et je ne peux faire beaucoup plus. Pour aller plus loin, il te faudrait tout bonnement déclarer la disparition de ta compagne par les voies officielles, au commissariat le plus proche, par exemple. Ton statut au sein de la “ Scientifique ” suffira pour avoir de l’influence sur le sérieux de l’enquête !

— Pas question ! Le fait que seulement pointer le bout de mon nez dans la recherche de cas similaires ait attiré l’attention des anciens “ R.G ” suffit à me persuader que je ne suis pas en train de me battre contre des moulins…

— La D.G.S.I ? s’étrangla Durolle. Tu es sûr ?

— J’ai toutes les raisons de le croire ! Aussi, pour ne pas mettre en péril votre service et mes collègues, je préfère vous tenir tous à l’écart de mes problèmes. Et pour cela je n’ai que trois solutions, comme je viens de le dire : soit que vous me permettiez de disposer de tous les congés que j’ai accumulés sans avoir eu possibilité de les prendre, soit que vous m’accordiez une année sabbatique, ou encore en dernier recours que vous acceptiez ma démission…

Raymond Durolle releva le nez et considéra le jeune homme avec étonnement :

— Quelle détermination, Soyère ! Mais puisque tu y tiens tant, j’estime qu’il vaut mieux commencer par les congés… En espérant que ton absence au sein de l’équipe ne s’éternisera pas : nous avons une telle carence de personnel que tu nous manques déjà terriblement !

Continuer : partie 5 sur 6