Opération Génésias
Michel Lacombe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Un premier sas… La jeune femme ouvrit un placard pour en sortir un vêtement stérile bleu prisonnier de son emballage hermétique :
— Tenez : passez ça sur vos habits… Prenez bien soin de bien serrer manches et jambes, et n’oubliez pas les gants !
— Je sais… Hormis la couleur, cette combinaison est tout à fait semblable à celles que je porte sur les scènes de crime ! Les nôtres sont blanches… Et je suppose qu’il me faudra passer des surbottes par-dessus mes chaussures ?
— Bien sûr ! Ainsi qu’un masque, une cagoule, et des lunettes étanches…
— Comme au boulot, donc… J’ai l’habitude !
Un deuxième sas, son passage aspirant qui gobait les moindres poussières, et sa douche de produits aseptiques… Et ce troisième sas qui ouvrait sur le laboratoire de recherche ADN, que Sylvain ne s’attendait pas à trouver aussi grand. Seules deux ou trois personnes s’y activaient, qui ne relevèrent même pas la tête à leur entrée. Le jeune homme embrassa d’un regard les immenses tables surchargées d’ordinateurs, de microscopes, de cadrans et d’appareils : il était vraiment indubitable que la société “ ProGen ” se donnait les moyens de ses ambitions !
Chloé Novaks s’installa derrière un bureau, puis se tourna vers lui :
— Alors, Sylvain : vous me les confiez, ces échantillons ?
Il ne pouvait en juger à cause de son accoutrement, mais il aurait juré que, derrière ses lunettes, la jeune femme le considérait avec un regard plus moqueur que jamais…
— Voilà, professeur… Et c’est à vous que revient l’honneur d’en rompre les scellés…
Il s’était lui aussi efforcé de prendre une intonation ironique, et se plut à entendre en réponse ce rire communicatif dont il commençait à devenir friand. Sans plus attendre, armée de pinces brucelles, la scientifique sortit avec précaution les deux enveloppes amputées d’un morceau chacune que contenait le sachet. Sur celle qui s’avéra la plus complète, elle considéra le fragment de timbre restant et soupira :
— Eh, bien, vos chers collègues ne m’ont pas laissé grand-chose !
— Il y a quelques années, il fallait bien plus de matière première pour effectuer une analyse d’ADN, vous savez !
Il se mordit aussitôt les lèvres : bien sûr, qu’elle le savait ! C’était elle la spécialiste en ce domaine, non ? Sans paraître l’avoir entendu, la jeune femme poursuivit :
— Il me semblait pourtant que le “ corbeau ” de l’affaire “ Christelle et Sophie ” avait envoyé des dizaines de courriers ! C’est tout ce qu’il en reste ?
— Non… Mais, à cause des plaisantins et des illuminés en tous genres, rien ne prouve que toutes les lettres anonymes aient été le fait du ou des coupables ! Ces deux-là, qui comportent des menaces précises, ont été envoyées à la famille des petites victimes avant le drame, et c’est ce qui leur donne tout leur intérêt… Mais reste-t-il encore du matériel ADN exploitable au revers des timbres ? C’est là toute la question…
Chloé Novaks s’empara d’un scalpel et retourna le document :
— Avec un peu de chance, le rabat de cette enveloppe aura été collé à la salive ? Profitons du fait qu’elle ait été ouverte au couteau ou au coupe-papier : avant collage, un timbre peut passer par bien des mains ! Tandis qu’une enveloppe a moins tendance à traîner partout avant d’être envoyée. Il y a donc moins de risque de contamination en nous intéressant plus à ce rabat qu’au timbre oblitéré…
— Comme vous voulez, “ Professeure ”…
Elle découpa soigneusement un petit fragment, tellement minuscule que Sylvain s’en étonna :
— Cela suffira vraiment ?
— Amplement ! Si toutefois il reste des traces étudiables…
Elle enferma l’échantillon dans un tube de verre, puis y ajouta à l’aide d’une pipette un liquide incolore issu d’un flacon.
— Une solution d’enzyme pour casser les parois cellulaires… précisa-t-elle. À laquelle il convient d’adjoindre un assortiment d’ions avant purification… et il ne faudra pas plaindre le nombre de bains !
C’était la première fois que Sylvain assistait à la chaîne de ces opérations mystérieuses, et il ne cacha pas sa curiosité :
— Les collègues ingénieurs de la section biologie du labo scientifique de la police m’ont plusieurs fois expliqué leurs méthodes de travail, mais j’avoue que je n’ai pas compris tout le processus, malgré ma formation : si je devais un jour devenir sur concours personnel du laboratoire, ce serait plutôt comme physico-chimiste !
— Ah ! commenta Chloé. Les spécialistes des spectroscopes à ultra-violets, infrarouges ou rayons X ! Voire à absorption atomique… Les rois du microscope électronique à balayage ! Intéressant, aussi, mais bien loin des techniques nécessaires pour maîtriser le séquençage ADN…
Tout en œuvrant à gestes lents et précis et en prenant les précautions les plus draconiennes à chaque phase de son analyse, la jeune femme lui expliqua patiemment les opérations nécessaires :
— En fait nous avons classiquement deux types de méthodes à notre disposition : l’extraction de l’ADN suivie d’une amplification génique dite P.C.R, (polymérase chain reaction) qui peut s’effectuer sur des prélèvements infimes, et la technique dite de R.F.L.P où les séquences spécifiques du génome sont isolées grâce à des enzymes de restriction, puis révélées à l’aide de sondes moléculaires… On peut obtenir les résultats d’une P.C.R en quelques heures, mais une R.F.L.P ne livre les siens qu’en une dizaine de jours, dans le meilleur des cas. Mais l’avantage en est une probabilité d’identification accrue par une discrimination beaucoup plus affinée. Malgré tout, l’inconvénient de cette seconde méthode est non seulement d’être longue et onéreuse, mais encore de nécessiter de l’ADN en plus grande quantité et de bonne qualité !
— Ce qui n’est donc pas le cas pour notre échantillon, alors ?
Il devina son sourire :
— En effet : la micro-taille de mes prélèvements est théoriquement incompatible avec une R.F.L.P… Mais ce laboratoire est une structure de recherche de pointe qui innove sans cesse dans de nouveaux appareillages et de nouvelles approches technologiques ! Et les avancées sont telles qu’elles ont incité le juge d’instruction en charge du crime de ces deux gamines à faire une nouvelle tentative. Contrairement aux malfaiteurs de tout poil et aux auteurs de scénarios policiers, il doit savoir que nous sommes aujourd’hui capables non seulement de reconstruire un ADN dégradé, mais encore de le faire parler à partir d’une seule cellule ! Et beaucoup plus rapidement, grâce à l’automatisation des étapes d’extraction, d’amplification, et de quantification génomique…
Sylvain tenta d’assimiler ce que la jeune experte venait de lui révéler d’un seul trait, puis il partit d’un petit rire admiratif :
— C’est assez clair, quand bien même on ne possède pas tout le bagage scientifique pour apprécier pleinement toutes les données du problème ! résuma-t-il. Vous parlez comme une enseignante de haut niveau, vous savez ?
Elle pouffa, de nouveau mutine :
— Mais je suis professeur de haut niveau… lâcha-t-elle. Et j’enseigne à l’Université de la Méditerranée, qui dresse ses locaux à quelques kilomètres d’ici, et où je suis également maître de thèse ! Mes étudiants participent même à de la recherche pure ou théorique, au sein d’une ou de plusieurs des sociétés constituant le “ Genopole ” qu’a initiée Bertrand Jordan, qui fut mon modèle à la fin de mes études, après que le professeur Griveau eût été mon guide et mentor… Et, sans me vanter, je suis également consultante au Centre de Biologie Moléculaire de Marseille, et maître de recherche fondamentale au C.N.R.S… Entre autres fonctions qui seraient trop longues à détailler, bien sûr !
Elle avait adopté un ton tellement léger pour décliner son pedigree que le jeune homme se demanda un instant si elle ne plaisantait pas. Puis il se souvint que la responsable de la section biologie du L.P.S lui avait confié que le professeur Novaks était un des chercheurs en génomique les plus réputés du pays, et que c’était bien pourquoi on faisait appel à lui pour faire parler ces timbres et ces enveloppes… Elle avait seulement oublié de forger sa phrase au féminin !
— Impressionnant ! murmura-t-il. Et vous avez le temps de vivre, avec tout ça ?
Son rire étincela de nouveau aux oreilles du jeune homme :
— Oui : en prenant sur mon temps de sommeil !
Dieu ! Qu’elle était simple dans ses mots et ses attitudes, malgré sa réputation et ses cohortes de diplômes ! Sylvain buvait la moindre de ses paroles et scrutait le plus petit de ses gestes : plus le temps passait, plus il la trouvait attirante, malgré l’informe combinaison bleue dont elle était revêtue, malgré cette capuche qui emprisonnait sa chevelure, ce masque de tissu sur la bouche, et ces lunettes qui gommaient le feu de ses pupilles ! Il se surprit à vouloir mieux la connaître, et s’approcha instinctivement plus près d’elle… Pourtant, aussitôt, il reprit ses distances en se mordant les lèvres : mais quel crétin il était, pour s’imaginer déjà avoir avec elle d’autres rapports que ceux strictement professionnels qui les avaient mis tous deux en présence ! Trop bien pour lui ! Trop titrée ! Trop savante pour s’intéresser à un agent d’investigation qui gagnait à peine plus qu’un éboueur de Paris ! Sans doute trop belle, aussi, pour être libre ? Bon Dieu : une fois de plus, il était encore prêt à se fourrer le doigt dans l’œil ! À sa première tentative un peu trop enjôleuse, cette fille bardée d’honneurs et de diplômes ne se priverait sans doute pas pour le renvoyer « jouer dans sa cour » ! Dommage, elle lui plaisait bien, cette “ petite ”, bien qu’il ne la connût pratiquement pas ! Oui : il lui fallait arrêter de rêver. Il s’était déjà trop souvent brûlé le cœur et l’âme avec des histoires d’amour impossibles ! « Bien ! N’y pensons plus… » se força-t-il à se convaincre.
— Hum… Vous allez donc utiliser les deux méthodes ? supposa-t-il, histoire de se changer les idées en se replongeant sur les éprouvettes.
La jeune femme le confirma sans se retourner sur lui, comme si elle était capable de répondre à cette question de routine sans que cela ne nuise aucunement aux manipulations auxquelles elle se livrait :
— Oui ! Par sécurité tout d’abord, si l’une des procédures ne donnait pas de résultats satisfaisants, pour confirmation aussi si chacune des deux techniques apportait du grain à moudre à notre moulin…
— Pourtant, d’après ce que vous m’avez confié, si vous êtes capables avec les dernières avancées de faire un séquençage R.F.L.P avec beaucoup moins de matériel ADN qu’autrefois, il n’en reste pas moins que le choix d’une amplification génique P.C.R exige des prélèvements extrêmement propres et rigoureux et des échantillons exempts de toute pollution ! Conditions qui ne me semblent guère compatibles avec l’état de ces lettres, qui ont été maintes fois manipulées depuis des années…
La question ne troubla pas Chloé Novaks, qui ajouta une solution laiteuse dans un des tubes de verre :
— Je fais là encore confiance aux dernières avancées de notre science ! répliqua-t-elle. Nous sommes déjà loin des centrifugeuses montrées dans les épisodes de ces fameux “ Experts ”, si tant est d’ailleurs qu’on n’ait jamais pu extraire et analyser de l’ADN avec de telles méthodes ! Non : même si bien des phases de préparation et de traitement sont désormais automatisées, la routine des labos réside encore dans une succession d’étapes manuelles assez rébarbatives… On utilise pour cela l’extraction organique, ou un composé appelé “ résine Chelex ”. Pour la quantification il est d’usage de procéder par hybridation avec une sonde humaine spécifique. Mais il existe mieux !
— C’est-à-dire ?
— Récemment, plutôt qu’un thermocycleur classique, “ ThermoLabsystem ” a commercialisé un tout nouvel appareil assez révolutionnaire qui porte le nom de “ KingFisher ”…
— Ça, je sais ! s’enthousiasma Sylvain. On en a assez parlé, au L.P.S lorsqu’ils ont voulu faire rentrer cet engin : les ingénieurs de biologie moléculaire l’attendaient comme le messie, mais les budgets ne l’ont pas permis ! À part cela, je ne connais pas grand-chose de ses performances, d’autant plus que nos services n’en ont pas encore été dotés…
— Il s’avère qu’à “ ProGen ”, nous travaillions également sur un processeur de particules magnétique reposant sur un concept plus ou moins similaire dans son principe au “ KingFisher ”. Pour résumer, des billes magnétiques microscopiques chargées positivement sont capables de fixer l’ADN, et sont incubées avec les cellules provenant du prélèvement à analyser, puis homogénéisées dans un tampon de lyse. L’ADN est alors relégué en surface par les cellules lysées, et il s’adsorbe sur les particules magnétiques. Cette capture de l’ADN effectuée, les billes magnétiques sont transférées par l’intermédiaire d’un aimant aux tubes suivants, dans lesquels le phénomène se réplique durant les différentes étapes de lavage…
— Assez, assez ! protesta Sylvain, noyé par le flot d’informations. C’est trop compliqué pour moi !
— Bien, bien… concéda la jeune femme. Ne retenons seulement que tout ce processus se termine par une élution de l’ADN de seulement quelques picolitres, laquelle est ensuite soumise à une P.C.R.
— Pitié ! supplia encore Sylvain. Je n’arrive plus à suivre ! Disons pour résumer que c’est là un appareil magique qui vous simplifie grandement la vie !
Chloé approuva dans un rire appuyé d’un hochement de tête :
— On peut dire ça ! Ce mode de purification par transfert de molécules magnétiques, et non par élimination des liquides, nous permet d’éviter toute contamination d’une étape à l’autre, et surtout d’obtenir en un temps record un échantillon d’une grande pureté : nous pouvons désormais traiter une trentaine d’analyses en simultané en moins d’un quart d’heure, dont les données, moulinées par une kyrielle de logiciels, sortent une ou deux minutes plus tard de l’imprimante de l’ordinateur sous forme de diagrammes…
— Fichtre ! Ce qui veut dire que vous en aurez bientôt fini avec mes échantillons ? Moi qui m’attendais à ce que cela dure des heures et des heures…
— Pour la P.C.R, les premières empreintes génétiques seront disponibles d’ici quatre à cinq minutes, je pense… Pour la R.F.L.P il faut des temps de latence qui ne me permettront pas de m’y attaquer avant demain ou après-demain… De plus, je compte bien utiliser le matériel ADN obtenu pour affiner les résultats en analysant d’autres marqueurs de gènes. Peut-être pourrais-je alors supposer, avec un certain pourcentage de probabilité, si j’ai affaire à un génome de brun, de blond, de grand ou de petit, et plein d’autres choses encore !
— À ce point ?
— Non : pas vraiment… Le génome humain a bien été déchiffré, mais les séquences de gènes sont loin de se voir attribuer un rôle aussi clairement défini que le voudrait la théorie ! Tu connais peut-être plus ou moins le dogme de la génétique ?
Tiens ? Voilà qu’elle se mettait à le tutoyer… Comme un élève interrogé sur les bancs du lycée, il répondit :
— Un peu seulement… Il me semble me souvenir que l’expression du génome repose sur le principe qu’en réponse à un signal donné, chaque gène de l’ADN produit un seul type d’ARN, lequel produit un seul type de protéines, qui remplissent un seul type de fonction, non ?
— Bravo ! C’est ce qu’enseigne encore la théorie… Mais la recherche fondamentale se heurte à bien des imprévus : il arrive qu’un même gène puisse être régulé par différents signaux qui agissent différemment sur son expression. Parfois, un gène ne produit pas qu’un ARN, mais divers acides différents avec leurs protéines correspondantes. Inversement, un ARN peut donner différentes protéines, selon la coupure qu’il a subie, et même se comporter comme une enzyme. Si j’ajoute qu’une protéine peut remplir selon les cas différentes fonctions, que les gènes interagissent les uns avec les autres, tu vois le nombre infini de recherches et de thèses qu’il reste à faire avant de comprendre et maîtriser ne serait-ce qu’une partie des mystères du vivant !
— Tout cela me dépasse ! s’exclama Sylvain. Et j’admire la somme de compétences qu’il faut pour assimiler autant de paramètres contradictoires !
Il se retourna au bruit de l’imprimante et ajouta :
— Eh ! Ne seraient-ce pas déjà les résultats de l’analyse que nous attendons ?
— Si… Le séquençage demandé est achevé.
Elle s’empara de la feuille de papier pour l’examiner avant de juger :
— Malgré les détériorations du support, la majeure partie des données semble cohérente ! Le profil n’est pas absolument complet, mais je pense pouvoir l’affiner dans les tout prochains jours, afin que vous puissiez ensuite voir s’il se trouve dans le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques…
— Et… vous n’avez plus besoin de nouveaux prélèvements sur les échantillons que j’ai amenés ? s’étonna Sylvain.
— Pas le moins du monde ! rétorqua la scientifique. Tous les fragments d’ADN ont été multipliés plus de deux cent cinquante millions de fois, et j’ai largement ce qu’il me faut !
— Je peux donc récupérer mes scellés ?
— Oui ! Bien que nous ayons été obligés de les desceller…
Le jeune homme se trouva soulagé de n’avoir pas à jouer le cerbère plus longtemps envers les preuves qui lui avaient été confiées, mais se sentit bizarrement désappointé : l’idée de quitter aussi promptement la charmante professeure Novaks le contrariait… Il eût tellement aimé la connaître mieux, sortir avec elle, lui donner rendez-vous ! Il soupira : de toute façon cette savante, aussi mignonne fût-elle, ne semblait vivre que pour ses chères recherches… Et puis : quelle idée farfelue aurait-elle de s’intéresser à lui, qui devait apparaître à ses yeux comme un béotien doté d’une cervelle à peine plus grosse que celle d’un dinosaure ? Il lui fallait bien se résoudre à admettre qu’elle et lui ne vivaient pas dans le même monde !
Aussi faillit-il s’effondrer de surprise quand elle lui posa la question que lui-même n’osait formuler :
— Si nous passions au sas pour ôter cet accoutrement, Sylvain ? Et si ensuite nous en profitions pour aller manger un morceau quelque part, non ? Nous l’avons bien mérité, tu ne penses pas ?
Il se félicita de ce que sa tenue stérile masquât la rougeur subite qui empourprait son visage pour bafouiller :
— Oui, bien sûr ! C’est même moi qui aurais dû vous le proposer, mais je… je ne pensais pas que… qu’une personne comme vous… enfin que…
Encore ce rire de sonnailles claires qui lui enchantait les oreilles :
— Une “personne comme moi” mange aussi, figure-toi ! Et ce n’est pas parce que je m’occupe de domaines austères pour la plupart des gens que j’ai envie de vivre comme une nonne ! Alors : partant pour un restaurant du Vieux Port ?
— Partant ! s’enthousiasma-t-il enfin. Mais vous ne croyez pas que ce serait plus tranquille et agréable en bord de mer, à la calanque de Sormiou, par exemple ?
— Pourquoi pas ? À condition que tu abandonnes ce voussoiement qui m’écorche si désagréablement les tympans : je m’appelle Chloé, et on me dit « tu » ! Compris ?
— Compris…
OceanofPDF.com
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Le beau temps retrouvé. Une tonnelle ombragée… Et cette quiétude des bords de mer en dehors de la pleine ruée touristique de l’été… La brise du large rendait moins ardente la canicule naissante, et la torpeur du soir ajoutait à la saveur de l’instant. Sylvain ne parlait pas : n’osant pas dévisager outrancièrement sa compagne, il s’efforçait de laisser son regard errer sur les flots orangés qu’irisait le soleil couchant… Des crinières d’écume chevauchaient inlassablement le dos des vagues, et le jeune homme s’obligea à les suivre des yeux durant de longues minutes sans oser dire un mot. Bizarrement, Chloé ne sembla pas s’offusquer de son mutisme : au contraire, une lueur amusée s’alluma peu à peu au ciel de ses pupilles. Au bout d’un moment, elle ne put se retenir de rire :
— Tu es toujours d’un naturel aussi exubérant en tête-à-tête avec une femme, Sylvain ?
Même tempérée par le sourire éclatant qu’elle lui lança, la remarque l’atteignit de plein fouet, et il protesta en bafouillant :
— Non ! Oui… Enfin, je ne sais pas ! Tout cela est tellement inattendu… incroyable, même !
— Incroyable ? railla-t-elle. Le simple fait de manger à la même table ?
La peur de passer pour un rustre ou un introverti chronique lui ouvrit d’un coup les vannes du trop-plein d’émotions qui le brassait depuis qu’il s’était laissé hameçonné par les pupilles vertes de la jeune femme. Volontairement brusque, il se tourna vers elle et planta son regard dans le sien. La voix rauque, il avoua :
— Vous n’allez pas me croire, Chloé, mais…
— Mais je t’ai déjà dit d’oublier ce “ vous ” qui ne peut que casser l’ambiance !
Bon Dieu ! Mais comment allait-il s’en sortir, si elle s’évertuait à l’interrompre ainsi ?
— Bien, Chloé… C’est peut-être incroyable, mais j’ai eu comme un coup au cœur dès que je t’ai vue ! Un peu comme si tu étais celle dont je rêvais depuis toujours de rencontrer… Et pourtant…
Sans paraître s’étonner, elle pouffa, puis reprit :
— Et pourtant ?
— Et pourtant, confessa-t-il, j’ai toujours été attiré par de grandes et belles femmes blondes aux yeux bleus, à la poitrine arrogante et aux jambes fines et élancées, comme celles qui font la couverture des magazines pour hommes…
Elle se déforma les lèvres sur une moue de reproche sciemment cocasse, puis s’exclama d’un ton railleur :
— Et je suis petite, brune, les yeux verts, les seins sans silicone et les jambes trop courtes, n’est-ce pas ?
— Je… je n’ai pas dit ça ! protesta-t-il aussitôt, le rouge aux joues. Bien au contraire ! Je vous ai… je t’ai tout de suite trouvée… comment dire ? Plutôt… à mon goût. Et le terme est faible ! Si tu veux tout savoir, j’ai comme le sentiment d’être tout bonnement tombé amoureux dès la première seconde… Et… et ça me fait un peu peur. C’est con, non ?
Chloé Novaks sembla perdre de son assurance, et elle plongea les lèvres dans son verre avant de susurrer :
— C’est ta façon habituelle de draguer, ce petit jeu-là ?
Était-elle vraiment bornée, ou le faisait-elle exprès ? Il s’énerva :
— D’abord, je ne drague pas ! s’emporta-t-il à mi-voix. Et je mène même une vie plutôt monacale, depuis que j’ai échoué à Marseille… Des aventures d’un soir, bien sûr, mais jamais rien de sérieux !
— Rapports “ hygiéniques ”, comme on dit ? lâcha-t-elle de façon un peu perfide.
— T’as le chic pour tout démolir, toi ! Mais essaie de comprendre, bon Dieu : quelle femme pourrait accepter de faire sa vie avec moi, qui ne suis jamais à la maison, qui n’a pas d’horaires, qui côtoie sans cesse la mort et l’horreur ? Et qui ne rapporte en fin de mois qu’une paye de “ gagne-petit ” !
Sans crier gare, Chloé se pencha en avant sur la table pour s’emparer de sa main :
— Tout à fait mon problème ! murmura-t-elle, subitement plus sérieuse. Toujours au labo, sur mes recherches, à l’Université, sur mes cours, accaparée par mes analyses, à rédiger des articles scientifiques, rapports et mémoires… Une vie à cent à l’heure qui ne laisse pas vraiment de temps pour la bagatelle… et encore moins pour envisager une relation plus durable !
Loin de la rassurer, cet aveu l’assombrit, et il bougonna :
— Et c’est pour ça que tu as jeté ton dévolu sur moi, hein ? Le premier venu était le bon ? Alors que moi, je suis sincère lorsque je te dis que notre rencontre m’a bouleversé au premier instant ! Quelque chose d’impalpable que je ne saurais définir avec des mots, mais qui est bien là, en moi… Quelque chose de tellement présent que j’ai presque honte à l’admettre comme à l’avouer : c’est tellement improbable ! Tellement que j’en ai envie de pleurer, tu sais ? De pleurer de joie de t’avoir connue, Chloé, mais aussi de pleurer de tristesse à deviner que rien ne sera possible entre nous.
Il tenta de se redonner un peu d’assurance et reprit d’un ton plus ferme :
— Allez : choisis ton menu, que nous passions malgré tout une bonne soirée : pour le reste, une fois de plus, tout me semble voué à l’échec !
Pour la première fois depuis que le hasard les avait mis en présence, la jeune femme sembla s’extirper de l’armure de légèreté et de gaieté plus ou moins simulées dans laquelle elle semblait s’être engoncée depuis sans doute trop d’années trop ternes. Hésitante, bouleversée, elle évita le regard de Sylvain pour à son tour contempler sans les voir les rouleaux d’écume de la houle marine :
— Arrête, Sylvain… Ne sois pas méchant, je t’en prie : mais il faut me croire ! Je ne me moque absolument pas de toi, tu sais. Et c’est bien la première fois, je crois, que depuis l’adolescence j’ouvre ainsi mon cœur, à un inconnu surtout… Oh ! Bien sûr, tu es impressionné par ma réputation d’experte en biologie moléculaire, par mon titre de “ professeure ”, par la position que j’occupe comme maître de thèse à l’Université ! Mais sais-tu seulement ce que cela représente comme sacrifices, comme solitude ? Pas une femme ne supporterait ta vie et tes horaires, dis-tu ? Alors, dis-moi : quel homme supporterait les miens ? Et supporterait encore ma notoriété dans mon domaine, tout comme le fait d’avoir honte de gagner bien moins sa vie que moi ! C’est pourquoi je me suis depuis longtemps convaincue qu’il valait mieux pour moi vivre seule et me contenter de rencontres de passage : des éclipses sentimentales sans lendemain, en quelque sorte… Tout comme toi, non ? Jusqu’à ce que…
Sans trop y croire, Sylvain releva la tête :
— Jusqu’à ce que ? répéta-t-il.
— Jusqu’à ce que nous soyons sur le point de nous séparer aussi bêtement, ce qui m’a poussée à proposer ce repas, pour ne pas te perdre avant de t’avoir connu ! Parce que… moi aussi… Moi aussi il y a des choses que je ne m’explique pas.
Soulagé par l’intonation de vérité que portait chaque syllabe prononcée par la bouche de Chloé, le jeune homme sentit son cœur bondir d’incrédulité et d’espoir mêlés :
— Et… quelles sont ces choses que tu ne t’expliques pas ?
Elle eût aimé ne pas avoir à répondre, mais se sentit obligée de poursuivre, acculée qu’elle était par ce regard ardent qui plongeait en elle comme un poignard :
— Que… que j’ai tout de suite su que… qu’il était envisageable que nous passions une nuit ou deux ensemble, et j’espère peut-être encore plus ! Car, je ne sais pourquoi, j’ai tout de suite su que s’il était un homme avec qui il était possible d’espérer davantage, ce ne pouvait être que toi… en ajoutant aussi “ peut-être ”, bien sûr !
— Oui, peut-être… Mais pourquoi serait-ce moi ? Je ne suis pas un prince charmant, je t’assure…
Pour la première fois, elle eut vraiment l’air gêné. Et ce fut en rougissant qu’elle avoua :
— Je ne sais pas, moi ! Ce sont des choses qui ne s’analysent pas dans des éprouvettes et que l’on ne définit pas en logarithmes : disons seulement que tu m’as tout de suite plu physiquement, c’est vrai, mais surtout que tu m’as séduite par ton contact, ta discrétion, ta pudeur et ta gentillesse…
Bon Dieu : sa discrétion, sa pudeur, sa gentillesse ! Tout ce qu’il considérait chez lui comme des faiblesses que ne pouvait surmonter sa timidité naturelle. Hésitante, Chloé poursuivit de façon plus qu’inaudible :
— Je ne sais si l’avenir me donnera raison, mais j’ai aussi bien peur d’être amoureuse de toi, Sylvain… Ou alors, ça s’en rapproche, car je n’ai jamais ressenti cela. Par quel mystère, je ne le saurai sans doute jamais ! Est-ce cela, le coup de foudre ? Surtout que… que je crois n’avoir jamais dit à un seul homme que je…
— Que tu ?
— Que je l’aimais… Et même sans rien savoir de toi, je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être le cas, et… et ça me flanque la trouille !
Il ferma les yeux sur l’ouragan de ses sentiments. Comme un typhon d’émois, un cyclone de félicité, un tsunami de bonheur que ses paupières n’arrivaient pas à contenir…
— Vous avez choisi ?
La voix impersonnelle du serveur brisa d’un coup le miroir des sensations exquises qui le tourneboulaient, et il leva un regard flou sur l’intrus :
— Choisi ?
— Le menu, bien sûr !
Il plongea ses yeux dans ceux de Chloé et répondit :
— Oui, je l’ai choisie : elle…
— Et moi, lui ! rétorqua-t-elle en riant.
* * *
*
Ils auraient été bien en peine de se rappeler ce qu’ils avaient mangé, ce soir-là ! Toujours fut-il que le repas avait dû être royal, car le bien-être qui l’avait suivi n’avait pu que se fondre à l’harmonie de cœur qui avait baigné toute leur soirée : au plus profond du gouffre de sa mémoire, Sylvain n’avait pas souvenir de plus sublime complicité avec une compagne de hasard, d’un élan plus viscéral envers une femme dont il ne savait rien quelques heures plus tôt. Comment décrire avec des mots terrestres la tornade d’émotions qui l’avait brassé de l’intérieur ? Comment expliquer cette impression étrange à se sentir aussi vulnérable et aussi fort à la fois ? Toujours était-il qu’il ne sût plus s’il s’était proposé de raccompagner Chloé chez elle, ou si c’était elle qui l’avait attiré dans son antre… Sans même comme bien souvent se donner rendez-vous dans un ou deux jours, sans même attendre le lendemain, mais là, tout de suite, dans la magie du moment. Pas question de laisser filer des instants d’aussi intense osmose, de peur qu’elle ne fût qu’une escarbille d’infini ! Ne surtout pas laisser passer ce possible ravissement du cœur et du corps que ni l’un ni l’autre n'attendaient plus…
Seule comptait pour lui la frénésie des heures passées en sa compagnie, le tourbillon qui les avait emportés tous deux dans la tempête des mêmes draps ! Chloé… Chloé ! Seule comptait pour elle l’indéfinissable pressentiment que cet amant du hasard d’un soir était, peut-être, l’homme qu’elle désespérait de rencontrer depuis si longtemps : Sylvain, si touchant, si délicat, mais si ardent aussi dans ses étreintes douces. Sylvain… Sylvain !
— Chloé… Chloé !
Souple comme une anguille dans la sublime fusion de leur corps à corps emmêlé. Chloé, qui faisait l’amour comme en jouant, espiègle et mutine, si taquine dans la montée d’un plaisir qu’elle s’évertuait à retarder jusqu’à l’insupportable…
— Sylvain… Sylvain !
Sylvain qui se sentait libéré de sa timidité et de ses appréhensions, en osant lui aussi réinventer de suaves caresses, tout en prenant soin de faire durer jusqu’à l’agacement l’impatience avide de leur jouissance commune. Sylvain, Chloé… Jusqu’à ces cris étouffés, ces gémissements partagés, ces muscles tétanisés par la fulgurance explosive de toutes les fibres de leur chair. Jusqu’à l’essoufflement et les yeux noyés dans les yeux de l’autre avec l’impression de ne faire qu’un, le sentiment presque sacré et religieux d’une harmonie dépassant leur orgasme partagé, jusqu’à fondre au même creuset la plus infime parcelle de leur âme et de leur conscience… Et ces quelques mots à peine murmurés :
— Chloé, jamais je…
— Chut ! Moi aussi je…
— Chut…
Laisser le silence emmailloter l’apaisement magique dans lequel ils baignaient, à s’emplir pleinement des sensations délicieuses qui les parcouraient en s’estompant peu à peu. Non, jamais ils n’avaient connu une aussi parfaite affinité, une si intense communion… Ils étirèrent volontairement les minutes pour reculer le moment d’émerger de leur délectable torpeur, avant de s’embrasser de nouveau avec voracité.
— Chloé ?
— Sylvain…
Quoi se dire de plus, quand leur cœur battait ainsi à l’unisson ? Des larmes d’éternité s’écoulèrent alors goutte à goutte sur l’assoupissement qui les gagnait depuis un temps sans repère, et la jeune femme se redressa brusquement :
— Eh ! Tu as vu l’heure ? Nous ne sommes tout de même pas en vacances… Au boulot, maintenant !
Sylvain grimaça : comme il aurait voulu encore se vautrer tout au long du jour dans l’ouate de cette couette qui conservait en ses plis le souvenir de leurs doux ébats !
— J’arrive, j’arrive…
* * *
*
Ah ! Comme il leur avait paru difficile, l’un comme l’autre, de se séparer après une si intense fusion charnelle, érotique autant qu’émotionnelle ! Si riche de sentiments imbriqués… Non pas une banale gymnastique “ hygiénique ”, comme disait Chloé, pas plus qu’une de ces éphémères relations bâclées comme tous deux n’en avaient que trop connues, mais cette inexplicable certitude que cette folle nuit qu’ils n’attendaient ni l’un ni l’autre venait de lier leur destin à jamais. Au cœur de l’immense complexe de l’Université Aix-Marseille, ce fut sur le bord du trottoir qu’ils échangèrent un dernier baiser, avec une fougue qui les embrasait une fois encore au plus profond d’eux-mêmes, avec ce déchirement à devoir se quitter malgré tout. La jeune femme s’arracha à cet aimant du désir et se força à courir vers sa voiture :
— Mon Dieu ! Je suis déjà en retard pour mon cours de ce matin… On se retrouve, ce soir ?
Bien sûr ! Il ne demandait que cela :
— Oui ! Je passerai te prendre vers dix-neuf heures ?
— Dix-huit, je préfère ! Devant “ ProGen ”… répliqua Chloé en s’engouffrant dans sa belle Peugeot bleue apparemment neuve. À ce soir…
— À ce soir…
Sylvain resta un instant à regarder le véhicule s’éloigner en vivant cette séparation comme un déchirement. Puis il regarda sa montre et se pressa à son tour :
— Moi aussi, je ne suis pas en avance… Il me faut rapporter ces scellés au labo où le brave Coffin et ce bon Raymond Durolle doivent déjà les attendre !
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En arrivant devant les locaux familiers du laboratoire pour lequel il œuvrait depuis des mois, le jeune homme avait l’impression de flotter au cœur d’un nuage de félicité. Il avait encore de la peine à croire qu’il n’avait pas rêvé ! Le cœur en fête, il ne pouvait fermer les paupières sans que s’y imprégnât le visage de Chloé, le sourire de Chloé, le corps de Chloé… Après s’être équipé de façon stérile comme l’exigeait le protocole pour l’action en cours, il pénétra dans le local technique qui lui était familier. Malgré la tenue dans laquelle il se sentait à l’abri de toute réflexion, ses collègues ne furent pas longs à s’apercevoir de son changement d’attitude :
— Alors, mon Sylvain ! s’esclaffa Nadine. Tu nous as l’air bien guilleret, aujourd’hui ?
— Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Certes pas ton sourire qu’on ne voit pas, pas plus que tes yeux derrière tes lunettes et ta visière ! Mais tu as une démarche tellement alerte, aujourd’hui, qu’on ne peut que se poser la question…
Avec un sourire réprimé, il rétorqua :
— Et alors ? Tu préférerais me voir faire la gueule ?
Sa collègue éclata de rire :
— Mais non ! Mais ça fait plaisir de te voir de belle humeur de bon matin…
— Assez papoté comme cela ! bougonna Bruno, qui menait le groupe dont il faisait partie. Comme il n’y a pas d’intervention sur le terrain pour le moment, il nous faut choisir les échantillons à prélever sur les scellés de l’affaire du ravin de l’Escouche…
— Quelle affaire ? s’étonna Pierre, l’un des jeunes de l’équipe. Ça ne me dit rien !
— Pas étonnant ! repartit Bruno Morin… Ça remonte à l’année quatre-vingt-dix-neuf. Une jeune Maghrébine du prénom de Fatiha, violée et égorgée dans ce secteur de garrigue isolé.
— Encore un “ cold case ”, alors ? s’étonna Sylvain.
Bruno corrigea :
— En français, je dirais plutôt affaire classée ! Enfin, “ classée ” ne serait pas le terme exact, puisque le procureur vient de ressortir ce dossier de dessous la poussière des années…
— Ça devient une mode, alors… Hier, j’ai déjà remis à “ ProGen ” des courriers anciens pour analyse de traces génétiques : le meurtre de deux fillettes, il y a près de vingt ans !
Raymond Durolle, le chef de section intervint :
— Il se trouve que la justice s’intéresse enfin à des crimes non élucidés, et qu’elle s’occupe de nouveau de vieux dossiers perdus sur leurs rayonnages. Les toutes dernières techniques, malgré le temps passé, peuvent trouver des indices qu’il était impensable de dénicher à l’époque. Je pense que vous le savez bien, tous, puisque c’est votre métier ?
— Oui, bien sûr… mais c’est une demande de plus en plus fréquente, non ?
— Les changements de procureur ou de juge d’instruction y sont sans doute pour quelque chose ! Si certains se complaisaient dans les affaires courantes, d’autres bousculent les choses en se penchant sur des crimes oubliés de tous… sauf par les familles, évidemment ! Et c’est tout à leur honneur, à mon avis. Et au nôtre…
— Je suis tout à fait de votre avis, chef !
— Allez, au boulot ! Sylvain, tu t’y colles avec Nadine, car les laborantins sont surchargés. Mais vous avez été formés pour y pallier le cas échéant, non ?
— Sans problème : on s’en occupe !
Sylvain et sa jeune collègue pénétrèrent dans une salle adjacente, puis ouvrirent le sac stérile contenant les vêtements de la victime. Bien qu’habitués à ce genre de manipulations, les deux techniciens ressentirent une certaine émotion à déplier ces habits tachés du sang de la malheureuse.
— “ Polilight 550 XL ”, bien sûr ?
— Naturellement ! C’est actuellement le plus performant…
— En travaillant dans l’obscurité, ce sera encore mieux, et à toutes les longueurs d’onde…
— Sauf si l’agresseur s’est blessé, le sang doit être en totalité celui de la victime. Mieux vaut rechercher les traces de sperme, puisque le chef a dit qu’elle avait été violée.
— Si le sang absorbe la lumière à 415 nanomètres, le sperme devient fluorescent entre 400 et 700 nanomètres dès qu’il absorbe la lumière entre 300 et 480 nanomètres…
— On va donc s’équiper des lunettes filtrantes ne laissant passer que ce type de longueurs d’onde. Ça devient de la routine ! Et c’est plus pratique ici que sur une scène de crime…
— C’est moi qui prendrai les photos de chaque phase de l’opération…
Ils s’affairèrent ainsi méthodiquement dans la semi-pénombre durant près d’une demi-heure, et découvrirent ainsi jusqu’à une dizaine de traces de liquide séminal.
— Tu crois qu’il est nécessaire de toutes les prélever ? demanda Nadine.
— C’est plus prudent ! affirma Sylvain. Rien ne prouve qu’il n’y avait qu’un seul agresseur…
À l’aide d’un scalpel et d’une pince stériles, ils s’attachèrent alors à découper chaque fragment de tissu concerné avant de l’enfermer dans un tube de verre soigneusement numéroté.
En revenant dans le laboratoire principal avec les éprouvettes en main, le jeune homme s’adressa à Raymond Durolle :
— Faudra-t-il les faire analyser chez “ ProGen ”, comme pour l’affaire Christelle et Sophie ?
— Non, non, pas pour l’instant… Les traces que vous avez trouvées sont sans doute exploitables avec nos propres moyens, ce qui n’était pas le cas pour les enveloppes du corbeau que vous évoquez ! Et puis, ce n’est pas votre rôle de faire le va-et-vient avec des labos extérieurs, vous avez mieux à faire… À commencer par une intervention après le braquage avec violence d’une bijouterie dans le 3e arrondissement ! Avec Pierre, vous irez tous les deux ensemble… Tout de suite, oui ! Et que ça saute !
* * *
*
Une journée comme les autres, avec entre deux et quatre missions sur des scènes plus ou moins dramatiques, comme toujours en différents secteurs de la ville. Comme chacun, Sylvain craignait surtout d’intervenir dans les quartiers dits sensibles, lors de repérages sur les lieux de ces règlements de comptes si fréquents en banlieue : il n’était pas rare de s’y faire prendre à partie par des bandes violentes et de devoir battre en retraite ! Même les pompiers et les médecins ne pouvaient y exercer leur métier sans risques… Il n’en demeurait pas moins que c’était là pour les techniciens une frustration : pour eux, seule comptaient la qualité de leurs observations et la minutie de leurs prélèvements pour contribuer à faire éclater la vérité. Ce que ne souhaitaient nullement les protagonistes de ces guerres des gangs sur fond de trafics de stupéfiants… Aussi le jeune homme et son collègue Pierre s’estimaient-ils heureux, ce matin-là, d’exercer dans le centre de l’agglomération marseillaise : leur métier s’y exerçait généralement de façon plus calme !
— Alors, allons-y !
Une valisette chacun pour leurs tenues stériles, et une autre pour les outils et les matériels nécessaires aux investigations…
— En route ! Tu prends le volant, Sylvain ?
— Non, non, Pierre… Tu connais mieux la ville que moi !
Avenue Camille Pellatan…
— Voilà la bijouterie en question…
Un fait divers comme tant d’autres, désormais quotidiens dans la grande cité ! Recherche de possibles empreintes, de traces d’ADN, du moindre indice… sans grande conviction que cela pût amener à l’arrestation du, ou des coupables… Ce n’était pas une raison pour bâcler leur mission, et Pierre comme Sylvain opérèrent du mieux qu’ils le purent… Une fois de plus, la routine ! Pas le temps de rejoindre le laboratoire : il leur fallait se rendre au plus vite dans les quartiers nord, où le corps calciné d’un inconnu les attendait dans une voiture incendiée criblée d’impacts. La routine… Un cambriolage encore dans le secteur rupin du 8e arrondissement : la routine, encore ! Malgré le sérieux qu’il apportait à ces tâches quotidiennes, Sylvain ne pouvait s’empêcher de repenser à la folle nuit qu’il avait vécue. Devait-il vraiment s’accrocher à l’espérance d’avoir enfin rencontré la femme de sa vie ? Il voulait y croire à tout prix, mais cela avait été si vite qu’il en doutait encore… N’était-il pour Chloé qu’une étincelle fugace dans le feu d’artifice de sa vie ? Elle lui avait pourtant semblé si sincère, si troublante ! Oui, il était intimement convaincu qu’il ne lui fallait surtout pas se bercer d’illusions éphémères, et dans le même temps tenait à ne pas laisser échapper cette belle éclaircie dans le ciel de son existence de célibataire : il avait encore du mal à s’avouer lui avoir dit qu’il l’aimait avant même de s’être roulé dans ses draps, mais se consolait en se remémorant ce même aveu de sa part à la table d’un restaurant… Tout cela s’avérait si soudain, si inattendu, si incroyable, qu’une parcelle de sa conscience se refusait encore à admettre cette évidence ! Intérieurement, il bouillonnait pourtant d’une intense félicité. Comme il désirait ne pas se tromper, ne pas être déçu une fois encore !
— Eh ! Sylvain… Arrête de rêvasser ! Tu veux bien photographier cet angle de tiroir et étiqueter mon prélèvement ?
— Oui, oui, Pierre… J’arrive, j’arrive !
* * *
*
Depuis quand n’avait-il pas connu une telle impatience à voir se terminer une journée de travail ? Il aimait vraiment son métier, mais ce jour-là Sylvain n’avait cessé de regarder sa montre avec l’impression que les aiguilles piétinaient sur le cadran. Aussi, au lieu de continuer à discuter avec ses collègues du laboratoire, il n’avait eu d’autre envie que celle de sauter au plus vite dans sa voiture. En pestant contre les embouteillages au volant de sa vieille Renault, il trépignait dans la file d’automobiles et de camions qui avançaient tour de roue après tour de roue… Les sonorités du prénom aimé battaient sous ses tempes : « Chloé, Chloé, Chloé… » La route contourna un massif boisé, et le jeune homme soupira d’aise en voyant apparaître les rangées de bâtiments de ce complexe d’études, de recherches et d’industries de haut vol informatiques ou pharmaceutiques…
— J’ai tout de même plus de dix minutes de retard ! se reprocha-t-il.
Il se gara devant l’immeuble vitré juste à temps pour en voir sortir sa nouvelle amie, qui s’exclama avant de l’embrasser :
— Excuse-moi, je suis un peu à la bourre !
— Comme moi, alors ! Je viens juste de descendre de voiture…
Ils prolongèrent hors du temps la douce étreinte dont ils avaient tant rêvé tout au long du jour, puis Sylvain proposa :
— Que dirais-tu de manger en amoureux dans un restaurant avec vue sur les Calanques ? À Cassis, par exemple… “ La Presqu’île ” ou “ Le Grand Bleu ” me paraîtraient tout à fait appropriés, non ?
Chloé esquissa une grimace éloquente :
— Pour un repas en amoureux, comme tu dis, il me semble qu’il y a mieux comme intimité…
— Ah ! Et à quoi penses-tu ?
Elle se mit à rire :
— Chez moi, bien sûr ! L’avantage, c’est qu’il n’y a pas loin de la table au canapé et du canapé à la chambre…
Bien qu’il eût pu juger la nuit précédente de l’ardeur et du manque de complexes de sa compagne en amour, Sylvain fut tout de même surpris par une telle spontanéité sans fard… Lui-même était tellement réservé ! Dans le même temps, une joie sauvage l’envahit :
— Chez toi ? Bien sûr… je n’osais pas l’envisager d’emblée, mais je m’en réjouis d’avance !
— Je te l’ai déjà dit, répliqua Chloé, avec moi, c’est tout ou rien ! Pas de sentiments à demi-mesure… Ça ne te choque pas, au moins ?
— Bien au contraire, ma douce…
— La vie est si courte que j’entends bien la croquer à belles dents, tout au moins tant que j’en ai ! Alors, on y va ?
— Tu as raison, pourquoi attendre plus ? Mais je préfère te suivre… Hier, tout comme ce matin, je nageais dans un tel nuage de bonheur que je serais bien incapable de retrouver ta demeure sans me perdre plusieurs fois !
— La belle affaire ! Abandonne donc ta voiture ici, et laisse-moi te conduire à mon petit nid…
“ Petit nid ”… Le terme n’était pas le plus adéquat ! Tout à son euphorie, Sylvain n’avait pas vraiment remarqué à quel point le logis de sa belle Chloé était confortable, presque luxueux… La jeune femme y accéda en quelques kilomètres seulement, après avoir récupéré la départementale menant à Cassis et abordé le quartier de Vaufrèges. Elle s’engouffra sur une petite route tortueuse grimpant à l’assaut de la colline et expliqua :
— Tu vois, ce n’est pas bien compliqué : la dernière maison en prenant à gauche, tout au bout du chemin goudronné ! Et en surplomb de la pente…
— Je reconnais, maintenant… Mais hier soir et ce matin, j’étais tellement empli de toi et de notre nuit que je n’avais pas vraiment fait attention !
— Qu’en sera-t-il demain, alors ? ironisa Chloé.
— Rassure-toi : désormais, ce trajet est gravé à vie dans ma mémoire !
D’une pression sur le bouton de sa télécommande, l’occupante des lieux ouvrit le portail électrique de la propriété. Dans le parc arboré s’élevait une belle bâtisse en “ L ” construite en pierre du pays et coiffée d’un toit de tuiles provençales. Petites fenêtres typiques sur une face, et grande baie vitrée sur l’autre. Vue imprenable sur les massifs rongés de garrigue qui servaient de frontière aux calanques… Une piscine privée mirait ses eaux bleutées au soleil dans le recoin le mieux exposé au soleil.
— C’est à toi ? s’informa le jeune homme.
— Tu rigoles ? Dans mon métier, avec la recherche et l’enseignement, je peux être appelée à déménager fréquemment ! Alors, je me contente d’être locataire…
— Oui, mais… quelle location, pour une personne seule !
— Peut-être… Mais si nous étions deux, dans un avenir plus ou moins proche ? Tu ne dirais pas non pour y habiter, je suppose ?
Elle avait une intonation tellement sérieuse que Sylvain se prit à croire que, cette fois-ci, il avait vraiment trouvé l’âme sœur qu’il recherchait depuis si longtemps :
— Nous ne nous connaissons que depuis hier, murmura-t-il en réponse, mais j’ai déjà le sentiment que notre avenir est lié à jamais…
— Je l’ai deviné dès notre première rencontre, confessa-t-elle en se garant devant le perron, et j’espère ne pas me tromper !
— Je n’ai jamais été aussi sincère !
Quoi de mieux, pour sceller ces aveux réciproques, qu’un nouveau baiser enfiévré, un baiser de nectar, un baiser d’éternité ? Sans un mot, Chloé sauta de voiture en même temps que lui, puis elle le prit par la main pour l’entraîner vers la porte de la demeure en gambadant comme une gamine…
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Sylvain eut l’impression de ne découvrir qu’à l’instant l’opulence des lieux. Bien qu’il y eût déjà passé une nuit, il n’en avait pas vraiment remarqué le cadre, le cœur et l’esprit trop bouleversés par des considérations infiniment moins matérielles ! Et ce ne fut qu’alors qu’il apprécia la clarté du salon, l’ameublement chic, et l’élégance de la décoration à la fois sobre et raffinée. Il repensa à sa pauvre location et s’exclama :
— C’est vraiment le grand luxe, chez toi !
— Qu’est-ce que tu crois ? Sans me vanter, je suis tout de même renommée comme étant à la pointe de la recherche dans mon domaine, et c’est pour cette raison que j’enseigne cette spécialité aux savants de demain… Je ne compte plus les thèses que je parraine, et c’est quelque chose qui se paie ! Même si je gagne infiniment moins que si je m’expatriais aux U.S.A ou ailleurs, je n’ai pas à me plaindre : en France, mes émoluments feraient beaucoup d’envieux, tu sais ?
Il sourit en prenant place dans un canapé :
— Je suis sûr que tu mérites bien ce que tu empoches ! affirma-t-il. Et sans doute plus…
— N’en parlons plus… murmura Chloé en s’agenouillant devant lui pour lui tendre les lèvres. Que veux-tu que je nous prépare, pour compenser le repas que tu envisageais au restaurant ?
— Pour l’instant, je ne demande rien de plus que le baiser que tu m’offres, ma douce…
Le désir de nouveau à fleur de peau, ils s’abandonnèrent à une longue étreinte, bouches soudées et cœurs affolés : il est parfois des faims qui passent avant celles des estomacs ! Puis la jeune femme se redressa, et ses yeux ardents se firent presque suppliants :
— Pour ma part, je suis plus pressée de me mettre au lit que de me mettre à table ! Et toi ?
Pour toute réponse, Sylvain se leva de son siège et s’empara de la main de sa compagne pour filer vers la chambre…
Il se souvenait parfaitement de l’endroit où elle se situait !
* * *
*
La nuit s’était appesantie depuis longtemps déjà lorsqu’ils s’installèrent tous deux délicieusement nus dans la cuisine avec un féroce appétit. Pas le temps de se préparer ces bons petits plats que les amoureux aiment à partager en tête à tête, et la même fringale les poussa à se contenter de ce que le réfrigérateur pouvait receler d’aliments à avaler sans avoir recours à la poêle ou à la casserole :
— Boîte de thon, mayonnaise du commerce, tomates, fromage et fruits ! Ça t’ira tout de même ?
Sylvain chercha des lèvres la chaleur du cou de sa tendre amante pour lui murmurer à l’oreille :
— En ta compagnie, la plus infâme tambouille me paraîtrait un festin de roi, ma toute belle ! Et j’attaquerais bien par un morceau de ce saucisson…
Chloé se redressa en riant, puis elle assura :
— Tu sais, ce n’est vraiment pas ce que j’avais prévu comme repas ! En vérité, j’avais pensé nous concocter une…
— Chut ! Je ne veux pas le savoir… Et j’ai un tel appétit que je crois que je ne vais faire qu’une bouchée de ce sauciflard !
— Eh ! Tu vas m’en laisser, au moins ? Moi aussi, j’ai la dalle…
— Moitié moitié, alors ! C’est équitable, non ?
— Presque ! rétorqua-t-elle. Car même après ce petit encas, je doute d’être encore assez rassasiée par nos délicieuses petites joutes… si tu peux encore tenir le choc, naturellement ?
— Avec toi dans un même lit, je suis convaincu de pouvoir me renouveler encore et encore !
— Inépuisable, hein ? C’est bien ce que nous allons voir !
Le jeune homme ferma les yeux pour se remémorer leurs derniers ébats. Quelle fille étonnante ! Et lui, si timide et maladroit envers la gent féminine, qui se découvrait soudain envers elle si entreprenant, si sûr de lui, si vigoureux… Non, jamais il n’avait manifesté une telle ardeur avec ses rares et fugitives conquêtes d’un soir ! Mais avec Chloé, c’était tellement différent ! Tellement plus doux, plus sincère, plus naturel…
— Allez, dépêche-toi de manger ! Je croyais que tu avais faim ?
— Oui, oui, bien sûr…
* * *
*
Bon Dieu ! Il étouffait dans sa combinaison stérile ! Et il y avait aussi ce brouillard, au fond de ses yeux, qui l’empêchait de se convaincre que les traces sanglantes qu’il examinait soigneusement résultaient une fois de plus d’un drame atroce. Il soupira, se força à oublier la faiblesse qu’il ressentait dans les jambes, à arracher ses pensées du corps de Chloé, des caresses de Chloé, de la fougue de Chloé…
— Alors, Sylvain, tu n’avances pas, aujourd’hui ?
Il sursauta :
— Ben… ça n’est pas si facile, Bruno ! Les sens de projection, leur convergence, la détermination de la zone d’origine… Il me faut encore définir l’angle impact de chaque élongation de goutte de sang avec la formule mathématique appropriée.
— Je sais, je sais ! Mais tu vas bien plus vite, d’habitude…
— C’est peut-être parce qu’il est amoureux ? plaisanta Nadine en pouffant.
Sylvain se félicita qu’on ne le vît point rougir sous sa tenue et étouffa un sourire : sa jeune collègue ne pouvait savoir à quel point elle avait raison ! Comme détaché des choses terrestres, il jeta un regard sur les deux corps affalés avec, pour la première fois, une certaine indifférence : non qu’il devînt insensible, mais, ce jour-là, son esprit s’acharnait à vagabonder au fil de souvenirs nettement plus agréables… Et pourtant, c’était bien triste, ce petit retraité et sa femme sauvagement assassinés dans leur modeste villa des faubourgs. Tout cela pour quelques objets et de pauvres économies dérobées sans doute par de minables drogués des quartiers de banlieues défavorisées ! Il termina un relevé et décida :
— On peut maintenant tendre les ficelles rouges depuis ces gouttelettes, avant photo : elles doivent provenir d’un même premier coup porté à l’une des victimes, en l’occurrence cet homme, à l’aide d’un objet contondant, comme on dit. Et d’après ce que j’en déduis, l’agresseur l’a assené à deux mètres d’ici, près de l’entrée, alors que ce pauvre vieux était encore debout. Les autres blessures lui ont été infligées alors qu’il était à terre…
Nadine, accroupie près du deuxième corps intervint :
— Il semble qu’il y avait deux meurtriers, si j’en juge aux traces de pas… Quant à cette malheureuse, elle a succombé à au moins une dizaine de coups portés à l’arme blanche.
Le jeune technicien ne répondit rien, et se reprocha intérieurement de ne pas s’émouvoir davantage devant cette scène de crime. Bien sûr, depuis le temps, il s’était endurci, mais pas au point d’empêcher cette pointe de compassion qui accompagnait chacune de ses interventions. Un petit pincement de cœur qui lui était ordinaire, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, rien ne pouvait troubler la musique silencieuse qui se répercutait en lui depuis le matin ! Déjà, il se réjouissait de retrouver la belle Chloé dès la sortie du laboratoire, et il tâta au travers de sa combinaison le trousseau de clés qu’elle lui avait confié en le gratifiant d’un ultime baiser : « À ce soir, mon amour… »
— À ce soir ! marmonna-t-il à haute voix sans s’en rendre compte.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Rien ! Non, rien…
* * *
*
Un délicat prélèvement de traces et d’indices possibles après un viol collectif dans la cave sordide d’un immeuble collectif de La Castellane, une intervention après un vol dans un entrepôt à Plan-de-Cuques, la recherche d’empreintes ou d’ADN dans une voiture volée ayant servi de bélier contre un distributeur de billets. En fait, une journée comme les autres, mais qui parut interminable au jeune homme. Au grand étonnement de ses collègues, il n’avait presque rien mangé durant la courte pause de midi que leur avait permise leur emploi du temps surchargé. Pierre s’en était d’ailleurs inquiété :