Opération Génésias
Michel Lacombe
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Sylvain s’inquiéta :
— Mais comment vas-tu faire pour réquisitionner une telle camionnette sans en référer à ta hiérarchie, d’autant plus que tu es censé être en congés, pour ne pas dire en retraite anticipée ?
— Rien de plus facile… Même sans vitres opaques de l’extérieur, un fourgon normal suffira, garé dans la rue à distance respectable ! Nous n’aurons même pas à être aux aguets sans arrêt, mais seulement quand notre Marcel nous préviendra d’une incursion chez lui…
— Vous voyez, s’enthousiasma le professeur Griveau. Tout s’élabore et s’emboîte au mieux dès que l’on se creuse un peu les neurones ! Il en est de même pour les phases ultimes d’une recherche entreprise depuis des années, lorsque l’on commence à entrevoir le début d’une solution !
Roger Plantier le considéra narquoisement depuis sa haute stature et répliqua abruptement :
— Espérons que ça ne durera pas autant !
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Quatre jours, puis cinq, six, sept… Huit jours interminables à attendre un titre dans les lignes du journal “ Le Monde ”… Huit jours durant lesquels Sylvain comme Roger eurent bien du mal à se résoudre à ne rien faire, ou presque ! Qu’il était difficile de surmonter cette inactivité qui leur broutait l’énergie !
Sylvain ne cessait d’être obnubilé à la pensée d’imaginer Chloé et les autres savants confinés malgré eux dans une prison dont il ignorait tout, tous contraints par dieu sait quels moyens à collaborer à de mystérieux travaux, si dangereux pour l’Humanité que cette dernière les rejetait depuis longtemps… Dans quel esprit devait-ils se trouver, à chercher sur ordinateur des séquences de gènes à supprimer, modifier ou remplacer, à tenter ensuite d’appliquer de telles recherches théoriques pour qu’on puisse les transposer sur des modèles animaux, voire des fœtus humains, afin de vérifier sur l’homme les bénéfices prévisibles ou les conséquences indésirables de telle ou telle manipulation du génome ? Quelle horreur ! Et il osait espérer que, si tel était le cas, ces spécialistes s’arrangeraient pour fausser les données afin d’essayer, mine de rien, de faire échouer les objectifs de celui ou de ceux qui dirigeraient cette sinistre entreprise… Une entreprise aux buts inconnus, mais forcément en marge de l’éthique qui régit dans le monde les frontières de tels débordements ! Mais que cherchaient ces gens ? Et pour le compte de quel richissime personnage toutes ces sommités étaient-elles incitées à forcer et transgresser toutes les règles de la déontologie ? C’était bien ce qu’il lui fallait savoir…
* * *
*
Sylvain et Roger, depuis leur excursion à Toulouse, partageaient tous deux l’habitation de Chloé, et leur impatience augmentait au fil des jours… Ce matin-là, le jeune homme s’écria enfin en grimpant l’escalier du perron et en brandissant un journal ouvert :
— Ça y est ! Le prof a pu faire passer son entretien dans Le Monde !
— Ah ! C’est pas trop tôt ! se contenta de grogner le policier sans s’extirper les fesses de son canapé.
— Oui ! Et il n’y va pas de main morte, notre “ professeur Nimbus ”…
En déployant le journal, Sylvain s’installa sur le divan près de son acolyte :
— Tiens, écoute : « Un des piliers de la biogénique française rend publique une possible avancée majeure en ce domaine ! C’est par un bref communiqué que le professeur Marcel Griveau a subitement démissionné de ses fonctions au sein de l’Université de Toulouse III, en arguant de prochaines révélations fracassantes susceptibles de révolutionner la pratique délicate des sciences décryptant les secrets du génome humain. Ce scientifique mé de réputation internationale entend ainsi se retirer de ses obligations universitaires pour mettre un point final à ce qu’il prétend être le couronnement de sa carrière. D’après le peu qu’il a confié dans le courrier qui nous a été transmis, il serait sur le point d’initier une méthode inédite pour remonter l’histoire des mutations de nos gènes, de la même manière qu’on remonte en généalogie l’histoire des ancêtres d’une famille… mais aussi programmer, sur la même lignée, les mutations à venir de notre patrimoine génétique, ce qui est nettement plus inquiétant ! En attendant d’en savoir plus, rappelons le parcours de ce savant mondialement reconnu qui a déjà beaucoup apporté au développement de cette science encore jeune, mais dont une telle déclaration surprend, tant elle semble en contradiction avec les positions éthiquement prudentes adoptées depuis des décennies par ce chercheur discret. » La suite du papier ne fait que relater les titres et le parcours scientifique de notre ami…
Roger Plantier se redressa de toute sa hauteur pour s’exclamer :
— Espérons que qui nous savons, ou plutôt qui nous ne savons pas, mordra à cet hameçon !
— Et ce n’est pas fini, Roger ! Il y a aussi deux pages qui lui sont consacrées in extremis par le magazine “ Notre Science ” juste avant parution, et fondées sur une interview téléphonique de dernière minute de notre ami… Je te les lis ?
— Non, non… donne-moi plutôt la teneur du propos, ça me suffira !
— Alors voilà : l’entretien se résume à disséquer les inconvénients et les avantages de la modification des gênes. Notre ami Griveau y détaille d’abord les aspects bénéfiques de ces manipulations sur le plan thérapeutique et médical de la biologie moléculaire. Ensuite, s’il s’élève contre l’eugénisme ou la trituration du génome, s’il critique le but de certains de créer un surhomme par la même méthode que l’on crée de nouvelles variétés de plantes résistantes à la plupart des maladies parasitaires, il n’exclut pas des interventions sur le génome d’embryons ou de cellules souches, et ne voit pas d’obstacle majeur à bousculer ce tabou !
— Tout à fait le contraire de sa pensée, si j’en crois ce qu’il nous a confié…
— C’est vrai, mais il lui fallait cela pour être crédible à l’oreille sans doute à l’écoute de celui qui mène la danse que nous essayons d’entraver, et pour extirper de ses griffes aussi bien ma Chloé que tous ceux qu’il détient en otage… Notre cher Marcel évoque un peu, mais sans trop approfondir, la réparation des cellules germinales pour que chaque modification soit sexuellement transmissible aux générations à venir, et il prône la voie de la biologie de synthèse, dont la maîtrise permettrait dans un délai proche de créer à partir de rien de nouveaux organismes. Et ce dès lors qu’on sera capable d’écrire, avec les quatre lettres A, G, T, C, qui correspondent aux bases nucléiques de l’adénosine, de la guanine, de la thymine et de la cytosine, le code complet d’un équivalent du génome de n’importe quel être vivant, modifié à volonté pour obtenir les caractéristiques voulues…
— N’importe quoi ! tonna le commissaire. Et ça servirait à quoi ?
— Détrompe-toi, cela a commencé avec les végétaux dans l’alimentation… Mais, d’après l’article que je viens de lire, si cela s’étendait au genre humain, il serait même envisageable, en inventant de nouvelles associations de ces bases de nucléotides, en coupant ou remplaçant des segments de gènes, de faire naître un jour des hommes et femmes aussi bien constitués que toi et moi, mais capables de vivre sous l’eau comme sur la terre, de résister aux radiations, ou bien d’entrer en hypothermie pour de longs voyages spatiaux durant lesquels ils resteraient comme en hibernation durant des années sans bouger ni se nourrir…
— C’est de la science-fiction, non ?
— Sans doute, mais ce n’est pas invraisemblable, à partir du moment où l’on saura quelle partie d’un gène code cette fonction chez les ours, les marmottes ou les loirs : remplacer la séquence d’un gène humain par celle codant cette particularité chez d’autres mammifères pourrait permettre, théoriquement, que ce soit demain une réalité. Tout comme doter de futurs humains de poumons capables de recycler l’oxygène de l’eau !
— Brr ! s’emporta le policier. J’ai du mal à m’imaginer en poisson !
— Tu veux dire en baleine ? plaisanta Sylvain avant de conclure : en tout cas, il ne nous manque plus qu’à attendre pour voir si le piège piégera le piégeur…
* * *
*
Depuis deux jours, le Renault Master de location était garé chemin du Louradou, à une centaine de mètres de la maison du professeur Griveau. Sylvain et le commissaire avaient commencé cette surveillance discrète dès le lendemain des premières publications du professeur, lesquelles avaient abondamment été relayées par d’autres organes de presse : c’était là un sujet si brûlant ! À tel point que Marcel Griveau refusait depuis toute nouvelle interview, calfeutré qu’il était dans sa demeure. Mais que le temps était long, dans l’univers presque carcéral des tôles de ce fourgon utilitaire ! La nuit comme le jour, ils surveillaient à tour de rôle les allées et venues de cette modeste impasse, se relayant régulièrement pour permettre à l’un comme à l’autre de se dégourdir les jambes, d’aller faire quelques courses ou se détendre un peu hors de cette atmosphère confinée. Cette promiscuité forcée n’était pourtant pas sans conséquence, et la nervosité de l’un comme de l’autre devenait peu à peu de plus en plus électrique… Qu’elle était pénible, cette attente ! Qu’elle était longue… À tel point que les deux hommes ne se parlaient plus que peu, chacun restant prisonnier de ses pensées. Il était près de midi, et le jeune homme venait de réintégrer le véhicule. Il s’apprêtait à faire chauffer le contenu d’une boîte de conserve sur un réchaud de camping sans tenir compte des récriminations du commissaire :
— Quoi ? Encore du cassoulet ? Déjà que j’en avais marre des raviolis, des terrines et du thon mayonnaise… T’as pas pu trouver autre chose ?
— Je te signale que t’as pas trouvé mieux quand c’était ton tour de faire les courses ! répliqua Sylvain.
Il savait bien que son ami ne râlait que pour la forme, habitué qu’il était à ce genre de traque interminable.
Il allait allumer le gaz lorsque le policier l’arrêta d’un geste :
— Arrête… On dirait que ça bouge !
— Comment, cela… Il n’y a que cette Opel qui passe et qui se dirige vers le reste du lotissement !
— Peut-être, mais c’est la troisième fois que je la remarque, et elle ressort peu après sans marquer de pause. Un peu comme si elle se contentait de faire le tour du pâté de maisons… Mais surtout en ralentissant significativement au niveau de la demeure de notre ami le professeur ! C’est bon signe…
— Tu crois ?
— Oui, mais cette fois elle vient de stationner sur le bord du trottoir, juste en face de la villa de ton Marcel… Il se pourrait bien que ce soit nos gugusses qui font un repérage !
— Dommage qu’on ne puisse pas lire d’ici la plaque d’immatriculation…
— Oh ! Ne me prends pas pour un bleu : j’ai ma paire de jumelles, et mon appareil photo muni d’un super zoom ! De toute façon, il m’étonnerait bien qu’ils agissent aujourd’hui. Ils veulent seulement humer le terrain, connaître les habitudes du prof, juger de son style de vie…
Sylvain pouffa :
— Ils vont être déçus : notre Marcel ne sort pratiquement pas de ses murs pour mieux s’adonner à ses prétendues recherches… Et il se fait livrer tous ses repas par un traiteur !
— Plus vite ils s’en apercevront, plus vite ils passeront sans doute à l’action, et c’est tant mieux parce que je commence à sérieusement m’emmerder, dans ce camion ! Demain, je ferai un aller-retour sur Marseille… Ça me fera du bien !
* * *
*
Il y avait déjà plusieurs heures que Sylvain attendait le retour du commissaire, et il soupira de soulagement en le voyant réintégrer le confort spartiate du Master.
— Mais qu’est-ce que tu foutais, bon Dieu ? Je commençais à me faire du souci !
— Mais que veux-tu qu’il m’arrive ? Je suis seulement allé faire un tour pour dire bonjour à mes collègues de “ L’Évêché ”… Et j’en ai profité, mine de rien, pour m’informer sur l’origine de l’Opel de nos clampins. Sans surprise, il s’agit d’un véhicule de location !
— Il fallait s’en douter… C’était cela ou une voiture volée !
— Oui, mais… un véhicule loué à Nice ! Ce qui confirme notre piste italienne… Et toi, rien de neuf ?
— Non ! Et la nuit commence à tomber… Je crains qu’il ne nous faille encore patienter jusqu’à demain, ou après-demain, ou peut-être jamais ! Et si nous nous étions trompés ?
— Mais non… Les va-et-vient de cette voiture venant de la frontière italienne ne peuvent que signifier que tout se prépare, et qu’ils ont bien l’intention de s’emparer de notre farfouilleur de génomes !
— J’aimerais en être aussi sûr que toi…
* * *
*
Le pessimiste du jeune homme n’était pourtant pas de mise, car la fameuse Opel Zafira finit par apparaître vers trois heures du matin pour, cette fois-ci, s’immobiliser juste en face du portail de la propriété de Marcel Griveau.
— Eh, eh… ricana Roger, soudain plus vif, en réveillant Sylvain qui avait fini par s’assoupir sur le matelas de fortune disposé à cet effet. On dirait que, cette fois, nous sommes dans l’action ! Regarde : il y a trois hommes qui descendent de la bagnole… Et ils ne s’emmerdent pas ! Ils viennent de sauter la barrière comme des cabris…
Presque aussitôt, un signal bip-bip-bip se fit entendre.
— Le prof a lui aussi remarqué l’intrusion, et il a eu le temps de nous prévenir. Comme il n’y a plus personne dans la voiture, je vais en profiter pour leur coller mon tracker au cul de leur parechoc…
— Fais gaffe !
— Ne crains rien, ils sont tous dans la maison de ton Marcel ! Et puis, j’ai l’habitude…
De nouveau, ces minutes qui leur paraissaient interminables. Bien qu’ils eussent le sentiment d’avoir tout prévu, une certaine angoisse les habitait. Et si tout ne se passait pas comme ils l’avaient imaginé ?
— Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? s’énerva Sylvain au bout d’une demi-heure.
— Ils doivent, comme chez Chloé, tout mettre en scène pour faire croire à un départ volontaire. Ce qui sera d’autant plus facile que ce cher Marcel Griveau a clamé à tous les médias qu’il cherchait la tranquillité pour achever ses ultimes recherches…
Roger Plantier n’avait pas tort, car une certaine agitation se manifesta aux abords de la villa.
— Tiens, regarde : ils viennent même d’éteindre les lumières…
— Et voici le professeur qui sort, encadré de près par deux colosses ! Quel bonhomme : il ne semble même pas avoir peur !
— Et il a pensé à exiger de ne pas se séparer de la mallette dans laquelle il conserve ses notes… et bien sûr notre marqueur G.P.S !
— Tu as vu ? Ces gars-là sont particulièrement soigneux : ils ont claquemuré tous les volets, et le dernier vint de fermer la porte à double tour !
— Comme le ferait n’importe qui s’en va de chez lui pour un certain temps… Ils sont méticuleux et pensent à tout !
— Sauf qu’ils sont déjà dans notre ligne de mire… se félicita Sylvain. Enfin, les affaires sérieuses commencent ! Eh, ils démarrent… On les suit ?
— Doucement, n’oublie pas qu’on peut les filer à distance ! Pas la peine de nous faire remarquer… Alors, je prends le Master et tu restes derrière moi. Je vais le garer devant l’agence de location et laisser les clés et les papiers dans la boîte aux lettres. C’est pas très correct, mais c’est mieux que rien… Ensuite nous n’aurons qu’à pister l’Opel à l’aide de la tablette connectée à notre mouchard, qui a une portée de plusieurs kilomètres !
— Tu as raison… D’autant qu’il y a gros à parier qu’ils filent droit vers l’autoroute !
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Bien qu’il prît plaisir à être au volant d’une voiture aussi confortable que celle de Chloé, Sylvain n’aimait pas trop les longs trajets sur autoroute, trop monotones, surtout de nuit. Et ce d’autant plus que son passager n’était pas vraiment bavard, les yeux inutilement rivés sur l’écran de sa tablette
— Ça ne sert à rien de les surveiller comme cela, Roger… L’Opel ne va pas s’évaporer sur l’autoroute ! Et nous sommes à moins d’un kilomètre derrière elle…
— Peut-être, mais il ne faut pas exclure qu’il leur prenne l’idée de changer d’itinéraire : il y a de nombreuses voies de sortie, d’ici l’Italie !
— Je ne vois pas pourquoi ils dévieraient ?
— On ne sait jamais… Un rendez-vous avec un complice, un changement de véhicule, par exemple.
— Aie ! Cette dernière hypothèse serait un coup dur : ton tracker ne servirait plus à rien…
— Il nous resterait le G.P.S espion intégré à la mallette du professeur, mais il est moins puissant et n’a pas la même portée. Ce qui veut dire qu’en ce cas il nous faudra suivre de plus près. C’est pourquoi je reste vigilant !
— Tu crois ?
— Ils utilisent, comme je l’ai trouvé, une voiture de location provenant de Nice… Mais rien ne les empêche de la rendre dans une autre agence du même groupe ! Et de repartir avec une autre qui les y attendrait…
— C’est vrai, il nous faut tout envisager…
Le trajet se poursuivit, toujours aussi lassant, avec pour seul inconvénient ces flots de poids lourds parfois difficiles à doubler. Carcassonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Arles, Salon-de-Provence. Alors qu’enfin ils approchaient de Marseille et que le jour commençait à se lever, le commissaire proposa :
— Tu peux peut-être accélérer, maintenant, et dépasser nos gugusses…
— Et pourquoi ?
— Il fait assez clair maintenant pour que le stylo-caméra de Marcel Griveau puisse avoir une bonne définition. Le professeur doit être aux aguets pour voir s’il reconnaît ta voiture et, s’il nous identifie, il fera sans doute tout pour se placer de façon à ce que nous puissions voir le visage de ses ravisseurs. C’est ce dont nous étions convenus avec lui, non ?
— En effet… je fonce !
— Pas trop vite quand même : il serait bête d’être stoppé dans notre traque par un contrôle de vitesse !
Sur les conseils du policier, Sylvain se força à ne pas chercher du regard les occupants de l’automobile qui était l’objet de toute leur attention :
— Essaye de te rabattre un peu imprudemment pour alerter si besoin ce bon Marcel…
La manœuvre obligea en effet le conducteur de l’Opel à décélérer, et Sylvain imagina aisément les noms d’oiseau dont on dut le gratifier au sein de l’habitacle où se trouvait le professeur. « Sans doute une bordée d’injures en italien ! » Les oreilles vissées à ses écouteurs et le nez collé sur le petit écran d’un récepteur ressemblant à un téléphone cellulaire, Roger Plantier commenta :
— Ça y est ! Notre ami a dû nous voir passer, car il commence à s’agiter pour nous faciliter la tâche… Tiens, il râle même en demandant combien de temps ça va durer ! Il se débat maintenant avec des gestes de vieillard qui ne sont pas dans son habitude… Et il s’énerve : « Mais allez-vous me lâcher ? Et où m’emmenez-vous, d’abord ? Et je vous préviens que je vais porter plainte ! C’est… c’est une conduite inadmissible ! »
— Quel comédien !
— Ah ! Le costaud qui est à sa gauche vient de lui intimer de fermer sa gueule, en français, mais avec un fort accent italien… Ce qui m’a permis de le “ détroncher ” ! Félicitations, professeur… vous avez très bien su déplacer le torse pour nous envoyer un beau portrait d’un de vos gardes du corps ! Nos exercices n’ont pas été vains…
— Heureusement que ton appareillage enregistre tout sur clé U.S.B !
— Attends, il y a du nouveau… Le prof vient juste de s’écrier « Je veux sortir ! », et il s’est penché en avant pour agripper le chauffeur par l’épaule, certes au prix d’un écart, mais surtout pour avoir face à l’objectif de son stylo la gueule du conducteur. Lequel vient d’ailleurs de brailler en italien à ses deux comparses de mieux surveiller ce “ vecchio grigou ” et de le maintenir au calme ! Et voici que j’ai en plein écran la bouille du dernier des kidnappeurs de notre ami… C’est parfait ! Ce bon Marcel a vraiment fait pour le mieux…
Roger Plantier se détendit aussitôt et se cala sur le dossier de son siège. Le jeune homme lui adressa un coup d’œil surpris :
— Tu ne t’intéresses donc plus aux images de ce stylo-pochette dont nous avons équipé le prof ?
— À quoi bon ? J’ai la trombine de ces malfrats dans la mémoire de la clé U.S.B ! Et, comme nous allons de plus en plus nous approcher de la frontière dans les deux à trois heures à venir, je préfère écouter les rares conversations de nos trois lascars…
— Et tu vas y comprendre quelque chose ?
— Je t’ai déjà dit que ma mère était Italienne ! Ce qui fait que je parle aussi bien italien que français… En attendant, mets ton clignotant et engouffre-toi dans la station essence, à deux cents mètres !
— Et pourquoi ? Le réservoir est plus qu’à moitié plein !
— Je ne t’ai pas dit de t’y arrêter… seulement d’y passer ! Le temps que nous nous retrouvions derrière eux, et non devant. Histoire de ne pas nous faire surprendre lors d’une sortie d’autoroute.
— Tu penses à tout, dis donc ?
— Je te rappelle que, jusqu’à ce qu’on se connaisse, c’était un peu mon métier, non ?
* * *
*
Le commissaire, écouteurs sur les oreilles, se redressa soudain et clama avec l’accent :
— Uscita numero cinquanta, direzione centro e ovest di Nizza…
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Sortie 50, direction centre Nice et ouest Nice…
— Ah ! Ils vont certainement procéder à la remise de leur véhicule de location… Peut-être pourrions-nous les attendre à Vintimille, après la frontière ? Ils seront bien obligés d’y passer !
— Pas question, mon gars… On va les suivre, car je tiens à récupérer mon tracker sorti en douce pour ne pas avoir trop d’ennuis avec la maison poulaga !
— Ils redescendent plein sud, en direction de la mer.
— Je vois, je vois… Sans doute vers l’aéroport Nice-Côte d’Azur, alors !
— S’ils prennent l’avion, c’est foutu !
— Je ne crois pas… Car il y a à proximité une foule d’entreprises qui louent des véhicules ! Et je gage que c’est bien là qu’ils se rendent…
Roger, rôdé depuis des décennies aux pratiques policières, avait misé juste :
— Ils ne se sont pas foulés : la première agence le long de l’avenue qui longe la rive est du Var… “ Avis Location Voiture ”. Enfin je suppose, parce que ces structures à étages abritent plusieurs enseignes de loueurs.
— Tu connais donc bien les lieux ?
— Tu sais, quand on traque des truands à longueur d’année, on est souvent amenés à surveiller les alentours des aéroports… Allez, comme on ne peut pas se garer ici, entre donc sur le parking “ Minute ” de dépose des passagers. Je t’y rejoins à la sortie !
Le jeune homme n’eut d’ailleurs que le temps de faire le tour de la vaste aire de stationnement. Le commissaire l’attendait déjà au rond-point.
— Alors ?
— J’ai bien récupéré mon engin…
— D’accord ! Mais… le prof ?
— Je l’ai vu de loin, bien sûr. Serré de près par deux loustics, et ce beau monde a bien pris la direction du parking tandis que le troisième homme entrait dans l’agence pour régler les formalités de location : ils tiennent à agir en toute légalité pour que nul n’engage des poursuites contre eux pour des broutilles de ce genre… Ils ont même sans doute pris d’autres précautions, parce qu’à la démarche mal assurée du professeur, je ne pense pas me tromper en supposant qu’ils lui ont administré un sédatif léger pour éviter qu’il ne s’agite comme dans la voiture ou qu’il ne crie à l’aide durant l’échange des véhicules !
— Et tu n’as pas pu voir lequel ?
— Non, non ! Je ne pouvais les suivre au milieu des milliers de bagnoles des parkings de tous les terminaux. Mais, heureusement, le prof a toujours sa valisette avec lui !
— Ils n’ont rien dit qui soit transmis à tes écouteurs par le stylo de Marcel ?
— Rien d’intéressant… Seulement quelques ordres à notre pauvre ami ! Je crois qu’il serait temps de nous rendre au “ Mac Do ” de Roquebillière, près de l’observatoire astronomique de la Côte d’Azur.
— Quoi ?
— Oui, “Mac Do”…
— Tu as envie de bouffer ça, toi ?
— Certainement pas, mais l’endroit a l’avantage d’avoir un parking à proximité immédiate d’un accès à l’autoroute La Provençale ! Nous y serons tranquilles pour attendre le signal G.P.S provenant de la nouvelle voiture de nos hommes lorsqu’ils sront à proximité, ce qui nous permettra de reprendre notre filature… Ils passeront forcément par-là ! Et on aura même le temps de faire le plein d’essence : pas question de perdre la filature si nous étions obligés de le faire durant le trajet sous peine d’être à sec !
* * *
*
Si Sylvain regardait sans cesse sa montre, Roger Plantier se montrait beaucoup plus serein malgré les minutes qui s’écoulaient. Décontracté sur le siège passager, il semblait somnoler tranquillement en attendant la suite des événements. Il se passa bien trois quarts d’heure avant que la tablette posée sur la planche de bord ne s’allumât en émettant un petit signal sonore. Le policier se redressa alors et consulta l’écran :
— Ils sont à peu près à cinq kilomètres ! Tiens-toi près, nous les prendrons en chasse dès qu’ils seront passés.
Le point rouge se déplaçait régulièrement sur la carte, et le jeune homme allait mettre le contact quand son ami pesta :
— Merde ! Ils sortent de l’autoroute… Là juste en face. Et… et ils se dirigent vers nous !
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’enquit Sylvain, soudain angoissé.
— Ça, je n’en sais rien… Tiens, regarde : ce doit être cette Fiat grise immatriculée en Italie ! Elle est aussi de la province de Pérouse…
Le véhicule en question leur passa devant le capot et alla stationner un peu plus loin. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent vers les locaux du fast food. Roger poussa un long soupir de soulagement :
— Pas de quoi s’inquiéter, ils font une pause petit-déjeuner !
— C’est vrai que je commence à avoir faim !
— J’ai tout prévu ! Entre les sièges arrière, il y a un panier… et dans le panier un thermo avec du café chaud. Et à côté du thermo quelques sandwiches pour tenir le coup !
— Tu penses vraiment à tout !
— L’habitude des longues planques, mon ami…
Tout en en mastiquant leur casse-croûte, le jeune homme et son compère regardèrent les deux hommes sortir de l’établissement avec sur les bras des emballages à emporter.
— Ils sont quatre salopards, maintenant… constata Sylvain. J’espère qu’ils n’ont pas oublié un encas pour notre ami ?
— Si nous avons bien jugé de leurs possibles intentions, ils ont tout intérêt à le soigner au mieux… répliqua Roger.
Ils attendirent encore un bon quart d’heure avant de voir la Fiat Tipo démarrer.
— Laisse leur prendre un peu d’avance, et tu pourras y aller, mon gars…
Le jeune homme grimaça :
— Je commence à être las de conduire… Et puis, tu seras mieux à même que moi de te démerder avec les panneaux italiens !
— Ce sont les mêmes que chez nous, tu sais ? Et, pour l’instant, il suffit de suivre cette voiture : pas besoin de connaître un itinéraire précis ! Mais enfin, je veux bien te remplacer, à condition que tu suives bien le trajet que nous indique le mouchard intégré à la mallette de notre savant…
— Merci, ça ne demande pas des études trop poussées et je devrais y arriver… plaisanta le jeune homme en descendant pour échanger leurs places respectives.
Roger mit alors le moteur en route et s’engagea aussitôt sur l’autoroute A8 en estimant :
— Si l’on va bien du côté d’Orvieto et de Pérouse, il nous faudra encore compter six heures de route au moins !
— J’espère alors qu’ils auront la bonne idée de s’arrêter pour manger, que nous puissions en profiter aussi…
— Ce n’est pas si sûr, à mon avis… Il ne faut pas oublier qu’ils ont avec eux quelqu’un qu’ils ont enlevé… À leur place, je ne prendrais pas le risque de m’installer à une table de restaurant avec cet encombrant colis qui pourrait donner l’alerte à tout moment !
La suite du trajet donna finalement raison au policier. À aucun moment le véhicule qu’ils suivaient à distance ne s’arrêta au hasard d’une aire de repos et de restauration. Sylvain, qui n’était pratiquement jamais sorti hors des frontières françaises, se régalait à la vue des paysages qui défilaient sous ses yeux. L’autoroute, aussi bien en France qu’en Italie, était un fragment de la route européenne E80, et le trajet avait l’avantage de suivre sur des kilomètres la côte méditerranéenne de Nice et Monaco jusqu’aux abords de Pise, d’où Toger estimait qu’il faudrait quitter cette voie pour bifurquer plein est avant d’arriver en Ombrie.
— Si tu voulais rouler jusqu’au bout de ce grand axe, expliqua-t-il, il te faut savoir que cette route débute au Portugal pour s’achever à la frontière Turquie-Iran, où elle se connecte avec la route asiatique…
— Arrête, je n’ai pas l’intention d’accomplir un tel périple, qui ne ferait que m’éloigner de Chloé !
Le jeune homme préférait se repaître de la vue sur la mer lorsque le ruban de goudron échappait aux nombreux tunnels routiers égrenant le début du parcours. Il aimait découvrir, perchés au-dessus des flots scintillants, les villages agglutinés sur les hauteurs de collines mangées par une végétation rase écrasée de soleil. Tout ce spectacle contribuait à adoucir son inquiétude, mais il demanda pourtant :
— Et la D.G.S.I ? L’aurais-tu oubliée ?
— Non, mais je ne crois pas qu’ils se soient vraiment intéressés sérieusement à nous… Leur injonction à mon égard a dû leur suffire, à partir du moment où nous ne sommes pas susceptibles d’appartenir à un groupe suspect.
Sylvain se remit à rêvasser, et la voix rude de Roger le rappela à la réalité :
— Tu devrais remettre tes écouteurs ! Il se peut qu’il se dise des choses intéressantes autour de notre professeur…
— Jusqu’à maintenant, ils n’ont pas été trop bavards… Mais, s’ils se mettent à discuter, je passerai en mode haut-parleur, parce que contrairement à toi je ne comprends pas l’italien…
— Eh ! Il n’y a pas que des ignares, dans la police…
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San Remo, Castellaro, Imperia… Sylvain restait aux aguets de ce qui pouvait se dire dans la voiture des ravisseurs, et il signala à son chauffeur :
— Notre ami Marcel a tenté plusieurs fois d’entamer une conversation avec ses ravisseurs afin de nous donner quelques indications, mais sans succès. Ils sont muets comme des tombes ! Attends… le prof fait mine de s’énerver. Il vient de crier qu’il a faim, et l’un des hommes lui a intimé de se taire avec un fort accent. Et celui qui conduit est intervenu pour dire qu’ils s’arrêteront après Gênes pour casser la croûte, à condition que leur otage se tienne tranquille…
— C’est vrai qu’une pause ne serait pas malvenue… Espérons que ces cocos se montreront plus loquaces en mangeant !
— C’est vrai… Jusqu’ici, ils ne sont pas très volubiles, pour des Italiens !
Le voyage se poursuivit sans incident notoire et, après avoir dépassé Savone, ils abordèrent le vaste port méditerranéen de Gêne…
— Genova ! s’exclama le commissaire Plantier. Ma mère était de la région, près d’Alessandria, entre ici et Milan…
À la sortie d’un tunnel, ils franchissaient un nouveau viaduc lorsque Sylvain s’informa :
— Ne serait-ce pas ce fameux pont de sinistre mémoire qui s’est effondré il y a deux ans ?
— Si, si, confirma Roger. Il a été reconstruit très vite et n’a ouvert qu’en août dernier !
— Espérons qu’il sera plus solide que le premier…
— Pour aujourd’hui, c’est gagné ! plaisanta le policier. Nous l’avons franchi et nous arrivons à l’échangeur… Mais j’ai hâte que la voiture qu’on suit depuis ce matin fasse une halte ! Moi aussi, j’ai faim…
Comme si les occupants de la Fiat l’avaient entendu, une trentaine de kilomètres après être sortis de l’agglomération génoise, ils s’arrêtèrent sur l’aire de repos d’une station essence “ Q8 ” accompagnée d’un “ Autogrill ”, à hauteur de Brugnato.
— Eh, bien, ce n’est pas trop tôt ! râla encore le commissaire. J’avais bien besoin de me dégourdir les jambes…
— Je reprendrai le volant quand ils repartiront, décida Sylvain. Comme cela, s’ils se décident à causer, tu seras plus à même que moi de comprendre ce qu’ils disent…
En se garant à son tour, Roger supposa :
— Je ne pense pas qu’ils soient disposés à faire entrer notre ami à l’intérieur. Ils vont sans doute se contenter de repas à emporter…
Sylvain reposa ses écouteurs :
— Je n’ai pas bien compris, mais je crois que c’est ce qu’ils viennent de dire… Et notre Marcel n’arrête pas de piailler qu’il veut sortir de cette voiture et faire quelques pas. Il ne cesse de dire qu’il a envie de pisser ! M’étonnerait qu’un de ses cerbères l’accompagne jusque dans les toilettes…
— Ils vont bien lui trouver un coin à l’écart pour qu’il puisse se soulager… Moi, je vais aussi entrer pour nous acheter quelque chose à grignoter et à boire, même si la bouffe est plutôt insipide, voire assez dégueulasse dans ce genre d’endroits ! Pour ma part, je ne contenterai d’un simple hamburger, avec l’espoir, ce soir, de pouvoir nous trouver une meilleure table !
— Tu veux que j’y aille ?
— Mais non, malheureux, il faut que tu restes à l’intérieur de ta “ chiotte ” ! Imagine qu’un de ces gars soit l’un des auteurs de l’enlèvement de Vaufrèges et qu’il puisse te reconnaître ? Peut-être même celui qui t’a anesthésié ! Moi, ils ne me connaissent pas, et je ne vais pas me priver de les “ détroncher ” !
— T’as raison, comme d’habitude… Ah ? Regarde : Marcel vient de sortir de la Fiat !
— Oui… Et bien encadré ! Ils ont vraiment peur qu’il en profite pour faire un esclandre afin d’attirer l’attention des troupeaux d’automobilistes amoncelés sur cette aire d’autoroute. Tiens, tu as vu ce regard qu’il nous a discrètement lancé ? On dirait que ça l’amuse comme un petit fou !
— Oui… il m’étonnera toujours, ce bonhomme !
Roger Plantier connaissait bien la piètre réputation des restaurants autoroutiers, et Sylvain put vite s’en rendre compte en mordant dans le cheeseburger apporté par le commissaire :
— C’est vrai que ce n’est guère fameux !
— Je te l’avais bien dit ! répliqua le policier, ce qui ne l’empêcha pas d’engloutir deux de ces tristes boules de pain mou, bourrées de viande hachée insipide qu’une sauce écœurante n’arrivait même pas à relever…
— Ouais… c’est une véritable purge !
— Heureusement qu’ils ne peuvent pas tricher sur la qualité de la bière ! J’en ai acheté une demi-douzaine de canettes qui nous aideront, en tous cas je l’espère, à faire passer cette horreur…
— Attention aux contrôles d’alcoolémie, alors !
— Tu n’as qu’à ne pas abuser, mon gars : tu as bien dit que c’est toi qui allais conduire, maintenant ?
— C’est exact, en effet… Mais dis-moi : à quoi ils ressemblent, ces bouffons ? On les discernait mal, sur les images du stylo truqué du prof !
— Ces zouaves ? Un grand, et un costaud d’allure un peu rustre, qui n’ont pas l’air de desserrer souvent les dents. Et deux plus petits et plus élégamment vêtus qui semblent légèrement plus civilisés…
— Sans doute deux qui ordonnent et deux qui exécutent, alors…
— Ce doit être à peu près ça ! Et je leur ai décalqué une nouvelle fois le portrait à l’aide de mon propre stylo-caméra… Mais on dirait qu’ils ont fini la pause repos… J’entends d’ailleurs notre professeur vitupérer que le casse-croûte était immangeable, que c’est un scandale, que ça ne se passera pas comme ça, et autres joyeusetés de ce genre… D’ailleurs, le petit snob à lunettes noires vient de lui dire, « Si non sta zitto, dovrà essere imbavagliato ! »
— Ce qui signifie ?
— Que s’il ne se tait pas, il va falloir le bâillonner… Mais les voici qui remontent tous à bord… La chasse va enfin reprendre !
* * *
*
De nouveau le bitume, les vallées succédant aux vallées, les collines aux collines, les villages aux villages, des paysages qui ne devenaient tristes qu’aux périphéries industrieuses et commerciales de grandes villes. Après des kilomètres et des kilomètres, Sylvain s’étonna :
— Jamais je n’aurais cru qu’en Italie les autoroutes couraient si fréquemment sous d’aussi longs tunnels ! Depuis le passage de la frontière, je ne les compte plus…
— Cela dépend des régions et de leur topographie, mais c’est vrai qu’ils sont plus que fréquents sur ces portions de l’Autostrada Azzura…
— Et qu’est-ce qu’ils bavassent, dans la Fiat ?
— Pas grand-chose, si ce n’est des banalités. Mais je sens qu’ils sont contents d’approcher de leur but…
— Il y a de quoi, les environs sont magnifiques !
— Eh ! C’est cela, la Toscane…
De doux reliefs au sein desquels chaque détour offrait aux yeux une diversité étonnante, que le soleil sculptait d’ombre et de lumière. Les parcelles viticoles à l’assaut des coteaux, les vergers dans les vallées parsemées de fruitiers et d’oliviers, les gros bourgs qui dominaient la campagne, les fermes isolées et, ici ou là, des ruines médiévales qui semblaient encore veiller sur leur territoire… Santo Stefano di Magra, Sarzana, Massa, Viareggio…
— Tu vois, Sylvain, nous sommes à quelques minutes de Pise, et ils quittent bien l’Autostrada Azzura pour bifurquer vers Florence… Pour un peu, nous aurions pu les attendre à Orvieto !
— Sauf que nous n’aurions jamais su dans quelle voiture se trouvait notre savant Tournesol…
Peu à peu, le paysage changeait au fur et à mesure que la route s’éloignait de la Méditerranée. Non pas que l’on changeât beaucoup d’altitude tout au long d’une vaste plaine, mais on ne pouvait qu’être sensible à cet air qui n’était déjà plus marin, et à ces reliefs plus montagneux qu’on devinait au loin, noyés sur fond d’horizon rendu flou et tremblant par la chaleur. Régulièrement, des chapelets de collines toscanes ajoutaient leur charme à ce tranquille panorama. Le jeune homme finit par râler :
— Ils ne pourraient pas choisir des routes plus champêtres ? Des heures et des heures à rouler sur ces grands axes, moi, ça me gonfle !
— Déjà qu’il faut plus de douze heures pour faire ainsi le trajet, sans compter les arrêts, tu devrais multiplier par deux ou trois en prenant le chemin des écoliers ! répliqua le commissaire. La circulation devient de plus en plus dense, mais c’est parce qu’on approche de Florence, la capitale de la Toscane. Heureusement, l’Autostrada del Sole contourne l’agglomération, qui abrite tout de même près de quatre cent mille habitants !
— Et, en supposant qu’ils s’arrêtent bien à Orvieto, il y faut encore combien de temps ?
— Environ deux heures, peut-être un peu moins…
— Si seulement ces quatre exécuteurs de basses œuvres discutaient un peu plus entre eux et le prof, on s’ennuierait un peu moins !
— T’as raison ! Si j’en crois mes écouteurs, notre Marcel a beau essayer d’entamer des conversations, ils ne semblent pas trop enclins à bavarder, que ce soit avec lui ou entre eux…
— C’est bien notre déveine : des “ taiseux ” ! Et dire qu’on pensait en apprendre plus en les écoutant…
— Ce sont là les aléas des traques, le rassura le commissaire. Il n’est pas dit que nous en saurions plus s’ils avaient parlé sans cesse de tout et de rien… Mais quelquefois, il suffit d’une petite phrase pour éclairer de grands plans d’une enquête ! Mais parlons d’autre chose : nous pénétrons déjà dans l’Ombrie, en plein cœur de l’Italie, une belle région encore sauvage et relativement épargnée par le tourisme de masse, et comme accrochée aux montagnes du centre de la “ Botte ”… Tu verras, c’est beau !
— Sans doute moins depuis l’autoroute qu’au gré des petites voies secondaires ?
— Tu es trop exigeant, toi ! Et nous ne sommes pas là pour baver devant les charmes du paysage…
— Bien sûr ! Je disais seulement ça pour causer…
— S’ils pouvaient en faire autant dans la Fiat, ce ne serait pas plus mal… Jusque-là, nous n’en savons guère plus que les jours derniers, si ce n’est qu’ils se dirigent bien vers le secteur que ta Chloé avait essayé de nous indiquer.
Chloé, Chloé… Sylvain avait beau faire, il ne cessait de penser à elle dès que le silence s’installait dans l’habitacle, mais le piment de l’enquête prenait de plus en plus le pas sur le sentiment amoureux. Lorsque son esprit s’y attardait, il tentait d’ailleurs de relancer régulièrement un semblant de conversation sur un autre sujet…
* * *
*
— Même si on ne le voit pas à cause de la route encaissée, nous sommes en train de dépasser Arezzo, qui était capitale des Étrusques… Ce qui veut dire que nous ne sommes plus qu’à une centaine de kilomètres d’Orvieto. Environ une heure !
— Quelle aventure ! souffla le jeune homme. Chloé enlevée, des savants introuvables, et ce professeur Griveau qui considère comme un jeu de jouer les appâts ! Et plus nous approchons du but, plus je me demande ce que nous pourrons bien y faire…
— Nous verrons bien ! C’est quand même mieux que de rester à te morfondre à Marseille, non ?
— Ouais…
Son ton n’était guère convaincu : il avait tellement l’impression que tous deux affrontaient une organisation bien structurée et potentiellement dangereuse ! Qu’est-ce qui pouvait bien se tramer, ici, en plein cœur de la péninsule italienne ? Et quel était le but des mystérieux responsables de ce complot ? La recherche d’une nouvelle arme pire que chimique et bactériologique, mais capable de s’attaquer au génome humain ? Le fantasme de créer de toutes pièces un genre humain aux capacités insoupçonnées ? Ou alors des guerriers invulnérables ou presque, et surtout dociles ? Ce fut avec toutes ces questions en tête que Sylvain aborda à son volant le terme du périple, ce que lui confirma Roger :
— Ah, ils viennent enfin de se décider à dire quelque chose d’intéressant !
— Et quoi ?
— Le gars à droite du prof vient de s’adresser au conducteur en ces termes : « Dovrai aspettare nel parcheggio di un supermercato. Nessuno è ancora uscito dalle mura… »
— Arête de te moquer de moi, veux-tu ! Ce qui signifie ?
— Qu’il a demandé au chauffeur de s’arrêter sur un parking de grande surface, parce que personne n’est encore sorti des murs… Quels murs, ça, je ne sais pas !
— Ce qui veut dire ?
— À mon avis, qu’ils ne souhaitent sans doute pas être vus par le personnel sortant du travail : il est presque dix-huit heures ! Le moment de la journée où cessent la plupart des activités industrielles…
— Mais quelle usine pourrait bien nécessiter le recrutement forcé d’élites scientifiques tripatouillant dans les gènes ?
— Apparemment, étant donné les précautions que nos suspects prennent pour n’intégrer les lieux qu’une fois qu’ils seront désertés, l’entreprise en question peut n’être qu’une couverture à des activités beaucoup plus illicites !
— Un leurre, en quelque sorte ?
— C’est bien ce à quoi je pense… Mais ça ne nous dit toujours pas dans quel but !
— Il nous faut donc tout miser sur les mouchards que porte Marcel ?
— Si tout va bien, parce que c’est notre seul atout…
Si, dans la zone commerciale collée au bord de l’autoroute la Fiat s’immobilisa après la sortie “ Orvieto ” sur le parking “ Punto Market ”, le commissaire Plantier préféra quant à lui inciter Sylvain à rester à l’écart pour ne pas risquer d’être repéré : la Peugeot de Chloé, bien que garée depuis trois jours à quelque distance de la maison toulousaine de Marcel Griveau, avait pu être remarquée, d’autant plus qu’elle s’était trouvée par deux fois depuis le matin sur la même aire de stationnement que celle des ravisseurs du prof… Roger avait pris un maximum de précautions, mais il fallait rester méfiant : rien ne prouvait qu’il n’y ait pas eu, en arrière, un autre véhicule des malfrats pour s’assurer de la bonne marche de l’opération ? Le jeune homme s’en ouvrit au policier qui secoua la tête négativement :
— Je ne crois pas… L’attitude des clampins que nous suivons aurait été différente, et on les aurait sans aucun doute prévenus par un coup de fil, et ça n’a pas été le cas. Arrête de gamberger : il nous faut rester confiants, mon gars !
Sylvain approuva sans un mot : qu’aurait-il bien pu faire, sans l’aide de ce vieux briscard de flic ? Le policier s’arracha les écouteurs des oreilles et pesta :
— J’en ai assez, de ton prof ! Si ceux qui l’ont enlevé n’ouvrent pas souvent le bec, lui ne que fait piailler, peut-être pour susciter quelques paroles en réponse susceptibles de nous orienter sur une piste, mais en vain… Alors, il ne cesse de se plaindre, je jouer les acariâtres, de glapir et de gémir, mais cela n’a pas l’air d’émouvoir nos gugusses outre mesure ! Je trouve même qu’ils font montre d’une patience exemplaire, parce qu’à leur place il y a longtemps que je lui aurais claqué le museau, à ton Marcel ! En attendant qu’ils démarrent, je crois bien que je vais en profiter pour acheter quelque chose à croquer…
— Non, non, ils viennent de remettre le moteur en route… Oui, ils ressortent !
— Ne t’affole pas ! Doucement… Nous pouvons les suivre à la trace et de loin, ne l’oublie pas…
— Oui, oui… Le G.P.S, je sais !
Après avoir longé l’autoroute en remontant vers le nord, Sylvain suivit les ordres de Roger qui, les yeux fixés sur sa tablette, lui intima :
— À gauche…
Le jeune homme eut à peine le temps d’apprécier la vieille ville d’Orvieto perchée sur son éperon que le policier ajouta :
— Encore à gauche, gamin !
Sur l’indication du pointeur de l’écran G.P.S, ils grimpèrent une étroite route tortueuse, puis s’arrêtèrent devant un chemin bitumé dont l’issue était barrée par une clôture gardée par un poste de surveillance muni d’un mirador. Deux solides enceintes clôturaient un vaste espace sur lequel s’élevait une succession de bâtiments neufs.
— Redémarre, ordonna le commissaire. À première vue, ça a l’air autant surveillé que Fort Knox ou la Banque de France ! Mieux vaut rester discrets… D’autant plus que le signal du mouchard ainsi que la communication avec le stylo du prof viennent de disparaître.
— Et on va où, alors ?
— À Orvieto, bien sûr ! Fais demi-tour. Il serait temps de nous trouver un endroit pour manger correctement, ainsi qu’un hôtel où nous installer… Histoire de nous sustenter d’abord, et de réfléchir ensuite.
Sylvain accepta de bon cœur :
— Je ne vais certes pas dire non : la journée m’a été épuisante !
— J’ai bien peur qu’il n’en soit ainsi durant tout notre séjour, mon pauvre…
OceanofPDF.com
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Orvieto… Sylvain ralentit en abordant la petite ville ancienne, tant elle était intrigante, perchée sur son tuf volcanique que le soleil déclinant badigeonnait de teintes orangées. Fière, avec ses tours et ses maisons groupées, douce et dure à la fois… En d’autres circonstances, il se fût empressé d’en parcourir les étroites ruelles moyenâgeuses, mais il lui fallait rester terre à terre !
— Nous devrions peut-être nous mettre en chasse d’un hôtel tout de suite, non ? Histoire de faire le point… suggéra-t-il.
— Plutôt pour y manger d’abord ! protesta Roger. Quant à y trouver un toit, le centre ancien m’y semble peu propice, avec cet embrouillamini de rues étriquées. Et c’est tellement touristique que ça risque de nous coûter cher…
— Je ne suis pas riche, rétorqua le jeune homme, mais je ne vais pas regarder à la dépense pour la mission que nous nous sommes fixée…
— Peut-être, mais si nous devons nous déplacer en urgence, mieux vaut nous trouver un hébergement dans la vallée, ce sera plus pratique. À mon sens, il est plus impératif de nous restaurer sérieusement ! J’ai encore en travers de l’estomac les saloperies que j’ai été contraint d’avaler à midi…
— Dans la vieille ville ?
— Pourquoi pas ?
Comme le commissaire se gara sur une placette à quelque distance, Sylvain put brièvement apprécier les venelles pavées pittoresques de cette ville dont les murs semblaient chargés d’Histoire. Les lieux où trouver une table et une assiette n’étaient pas rares dans le centre d’une cité attirant nombre de visiteurs, et les deux hommes s’engouffrèrent vite dans une des multiples “ trattorias ” d’Orvieto. Un établissement calme qui bénéficiait d’une terrasse intérieure aménagée en véranda :
— Nous y serons tranquilles… estima Roger.
Sur ses conseils, le jeune homme opta pour des entrecôtes d’agneau accompagnées de gnocchietti… « Une spécialité de la région ! »
La bouche pleine, le commissaire Plantier tenta de résumer les événements de la journée, avec surtout une interrogation en tête :
— Je me demande bien ce que peuvent cacher ces bâtiments apparemment industriels, mais aussi bien gardés qu’une prison d’État ? Il n’y a même pas d’enseigne ni de logo !
— Il ne devrait pas être trop difficile de le savoir. Les ravisseurs de Marcel ont attendu la fin de l’horaire de travail pour pénétrer dans les lieux, ce qui signifie qu’il y a des employés qui doivent résider à Orvieto ou dans les environs… Et puis, les locaux sont neufs, et leur construction n’a pas pu passer inaperçue ! Sans compter que, pour un tel complexe, il fallait des autorisations officielles…
— Des investigations pour nous occuper demain, alors ! Ce qui m’inquiète un peu plus, c’est que les signaux nous reliant au prof ont tout bonnement cessé dès l’entrée au cœur de la zone… Ça ne va pas nous faciliter la tâche !
— Des brouilleurs, peut-être ?
— Peut-être…
Perdus dans leurs réflexions, ils n’échangèrent plus que quelques mots durant le dîner, jusqu’à ce que Roger, apparemment bien repu, s’exclamât :
— Voilà qui fait du bien par où ça passe ! On a beau dire, les pâtes italiennes, c’est tout de même autre chose que chez nous…
— Je l’admets volontiers…
— Mais après la veille de la nuit dernière et une telle journée, je crois qu’on ne va pas traîner pour aller fermer les yeux !
— Encore faut-il nous trouver un hôtel…
— La région est touristique, et ce ne devrait pas être trop compliqué. Mais en dehors du centre, comme je te l’ai dit.
— Eh, bien, allons-y ! Moi aussi, je suis fatigué…
* * *
*
Le bref échange que Roger avait eu en italien avec un des serveurs n’avait pas été vain, car l’hôtel suggéré par ce dernier leur parut idéal. Situé à environ deux kilomètres d’Orvieto, à Sferracavallo, cet établissement de plaine, bien que peu récent, disposait d’un cadre agréable et tranquille. Une belle allée de cyprès menait à la vaste demeure près de laquelle se trouvaient deux terrains de sport. Après s’être arrêté sur le parking privé, le commissaire descendit de voiture en se félicitant :
— N’est-ce pas l’endroit idéal ? D’où nous allons pouvoir aller et venir et filer rapidement dans n’importe quelle direction, sans être empêtrés dans les rues étroites de la vieille ville que nous venons de quitter ? Et ça a l’air vraiment calme…
— Et comment ça s’appelle ?
— “ L’Oasi dei Apostoli ”… En français, “ l’oasis des apôtres ” !
— J’avais compris, mais ça tombe mal : je suis athée et cette allusion au Nouveau Testament ne me concerne guère, railla Sylvain.
— Croire ou ne pas croire, là est la question ! répartit le policier. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il nous faut croire à ce que nous entreprenons pour libérer ta Chloé, le prof, et tous leurs collègues…
— À la grâce de Dieu, alors ! répliqua le jeune homme, comme pour juguler les préoccupations qui ne le quittaient pas.
Sans plus s’attarder, leur maigre bagage à la main, ils se dirigèrent vers les bâtisses accueillantes, alors que le soleil continuait à doucement décliner… Il leur tardait tellement de s’abandonner à un sommeil réparateur, après tant d’heures passées sur le qui-vive !
* * *
*
Chacun dans une chambre voisine, ni l’un ni l’autre n’eurent besoin de se faire bercer tant la fatigue accumulée leur retombait sur les paupières… Allongé sur son lit sans avoir eu le courage de se dévêtir, Sylvain lutta d’abord pour tenter de réfléchir encore sur tout ce qu’ils avaient appris depuis la veille, mais dut finalement s’avouer vaincu en sombrant dans un néant sans rêve. Ce ne fut pas pour autant qu’il se réveilla tard, comme si une alarme interne lui rappelait qu’il devait à tout prix œuvrer pour porter secours à tous ces savants retenus prisonniers. Déjà habillé, il se contenta de s’asperger le visage à l’eau fraîche pour se remettre les idées en place, avant de descendre pour prendre son petit-déjeuner.
Il fut surpris d’y trouver déjà Roger, qui s’arracha à la lecture de son journal “ La Stampa ” pour lui faire face :
— Alors, mon gars ? J’ pensais pas te voir émerger aussi tôt !
— Eh ! Ce n’est pas en restant sous la couette qu’on va arriver à quelque chose…
— Alors, pour te mettre en forme, la prima colazione s’impose ! Ici, c’est plutôt cappuccino et viennoiseries. Mais si tu veux autre chose, patrons et serveurs sont des plus obligeants !
— Non, non, cela m’ira très bien… Mais j’ai plus la tête à trouver un moyen d’agir…
— Que cela ne t’empêche pas de prendre ton petit-déjeuner ! J’ai réfléchi aussi… et je crois que, pour être plus efficace, il nous faut nous répartir les tâches. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de louer un véhicule.
— La 508 n’est pas à ton goût ?
— Bien sûr que si ! Mais comme je parle italien, il vaut mieux que j’essaie d’enquêter discrètement dans le coin, et que toi tu restes à l’affût de la Fiat que nous avons suivie hier, si par hasard elle s’avisait de ressortir de l’endroit où nous l’avons vue disparaître.
— Bonne idée ! admit Sylvain, la bouche pleine… À condition qu’il y ait un loueur de voitures dans le coin ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Orvieto compte plus de vingt mille habitants ! Et je me suis renseigné : il y a près de la gare la société Hertz, qui loue des bagnoles aussi bien qu’en France. Aussi, j’aimerais que tu m’y conduises lorsque tu en auras fini avec café et croissants ?
— Un autre cappuccino, et je suis à toi !
* * *
*
Le jeune homme avait eu beau dire, une fois son compère déposé devant l’agence de location de véhicules, il se sentit un peu orphelin : que pouvait-il faire, seul, et sans parler la langue ? Une langue dont il aimait les sonorités, mais qu’il était incapable de décrypter malgré les quelques cours qu’il avait suivis durant ses études secondaires… Surtout en tenant compte du débit de paroles frénétique des natifs du lieu ! Roger, hermétique sur ses propres intentions, lui avait seulement répété :