Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 1 sur 24

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Sangs mêlés

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À Michelle, J.-J. et Miles.

Vous êtes tout pour moi.

 

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1.

 

Mars 1995

 

Les bennes à ordures puaient la nourriture en décomposition et la bière éventée. Les réverbères éclairaient les flocons de neige qui planaient dans l’air figé, comme autant de lucioles prises au piège. Bobby, les poumons raidis par le froid, commençait à avoir du mal à respirer. Il cala sa cigarette sur son oreille, prit une dose de son inhalateur, craqua enfin l’allumette. Le soufre lui piqua le nez et le fit pleurer. Il se frotta les yeux et vit, à travers la clôture qui entourait la plate-forme de déchargement, qu’il y avait quelqu’un de l’autre côté.

« Bon sang, c’est qui ? » demanda Bobby à Luis.

Ce dernier haussa les épaules. Bobby se rapprocha et passa ses doigts à

travers le grillage. Un type blanc, massif, était assis sur le rebord du plateau d’un pick-up garé dans la pénombre, entre les réverbères. Il tenait ses genoux calés contre son torse. Bobby et Luis échangèrent des coups d’œil nerveux. Bobby tâta la liasse de billets dans sa poche et observa rapidement Luis. Le friturier maigrichon était beaucoup plus petit que lui et pesait facilement dix kilos de moins. Il ne serait d’aucune aide si le type décidait de passer à l’action.

« Tu veux qu’on retourne à l’intérieur par-devant ? demanda-t-il à Luis.

– Non, je suis garé ici. C’est bon, mec, fais pas ta fiote. »

Bobby lui fit un doigt d’honneur. Merde, si lui n’a pas peur… Il poussa le portail, qui s’entrouvrit. L’homme leva soudainement la tête et sauta du plateau de son pick-up. Bobby et Luis s’arrêtèrent une seconde puis continuèrent leur chemin, gardant leurs distances tout en essayant de faire croire le contraire. Ne montre pas que t’as peur, mais ne le regarde pas non plus. Il adressa au type un petit hochement de tête et, du coin de l’œil, le vit lever les mains, un peu perdu. Ils pressèrent le pas.

« Yo, Bobby, dit l’inconnu. Où tu vas comme ça ? »

Bobby s’arrêta net. Lorsqu’il se retourna, il resta bouche bée, sa cigarette collée sur sa lèvre. Aaron s’était entièrement rasé le crâne. Ses bras blancs étaient couverts de tatouages, mais on n’en distinguait pas les motifs dans la nuit. Il alluma son briquet et la flamme illumina son visage, dévoilant des traces de violences. Une balafre en relief soulignait un œil, une autre sur la lèvre s’incurvait vers le nez. Bobby voulut regarder ailleurs, mais au lieu de ça il plissa les yeux pour mieux voir. Aaron referma son briquet, se replongeant dans l’obscurité.

« Oh, putain ! s’écria Bobby. Regardez-moi ce bâtard qui a fait de la muscu. »

Aaron se fendit d’un grand sourire ultra-blanc. Surpris, Bobby eut un mouvement de recul. Aaron modéra son sourire et ses lèvres recouvrirent ses dents.

« Ramène tes petites fesses », dit-il.

Il ouvrit les bras et Bobby s’abandonna à l’accolade virile. Il eut beau lui donner deux grandes tapes dans le dos pour qu’il le lâche, Aaron ne fit que serrer plus fort. Il empestait la bière et la sueur. Au moment où Bobby recula, Aaron l’embrassa sur le crâne. Bobby put enfin se détacher et Aaron le regarda droit dans les yeux.

« Tu m’as manqué, vieux.

– OK, OK, dit Bobby en le repoussant tout en riant. Lâche-moi, espèce de pédé !

– Oh, ta gueule ! »

Aaron lui donna une bourrade amicale. Bobby observa le sourire sans enthousiasme d’Aaron et repensa aussitôt à leur première rencontre au parloir. Imbécile. Il allait s’excuser quand Luis l’appela depuis la portière ouverte de sa voiture.

« Bobby ! On se voit demain ? »

Il lui fit signe de s’en aller. Luis maugréa et s’installa au volant. Aaron regagna d’un pas hésitant son pick-up, dont le plateau contenait deux packs de six bières, l’un vide et l’autre à moitié plein. Il s’assit sur le rebord et enfonça le bout de sa botte dans la neige. Bobby s’assit à côté de lui. La voiture de Luis s’éloigna.

« Tu traînes avec les métèques, maintenant ?

– Luis ? T’inquiète, répondit Bobby en lui donnant un petit coup de coude dans le bras. Il fait partie de ceux qui sont bien.

– Hmm. »

Bobby ne souriait plus. Aaron lui fit un clin d’œil et lui donna à son tour un coup de coude.

« Trois ans ! s’exclama Bobby avant de lui donner une grande tape sur l’épaule. Putain, vieux, je suis content de te voir. »

Aaron rit et saisit une bière. Il la tendit à Bobby.

« Toujours pas ? » demanda-t-il. Bobby secoua la tête. « T’as l’âge, maintenant, et on n’a même pas eu l’occasion de fêter ça.

– Je suis clean. Tu le sais bien.

– Allez, une petite bière, ça va pas te tuer. Trois ans, tu l’as dit toi-même. C’est pas tous les jours que je sors de prison !

– C’est la dernière fois, j’espère.

– Exactement. Alors bois-en une avec moi, tu veux ? Et puis l’alcoolisme, c’est pas génétique.

– T’es débile ou quoi ? Bien sûr que si.

– Sérieux ? Première nouvelle. »

Aaron siffla sa bière et envoya la bouteille vide à l’autre bout du parking, où elle se brisa en mille morceaux sonores. Dans la lumière du réverbère, Bobby étudia son visage. Son nez donnait l’impression d’avoir été cassé plusieurs fois, et la cicatrice sous l’œil, enflée, semblait avoir été recousue avec du barbelé. Sur ce visage, on voyait autre chose que les dégâts physiques. Un vernis de tristesse, de sourires douloureux et faux. Aaron se mit à gratter l’étiquette d’une autre bouteille. Bobby lui posa la main sur l’épaule.

« Tout va bien, petit gars ?

– J’ai pas l’air ? »

Nouveau sourire crispé.

« Euh… Plus ou moins. » Bobby tapota le flanc du pick-up. « Au fait, c’est un vrai bijou !

– Mon vieux me l’a gardé. Un cadeau pour mon retour au bercail.

– Il s’est pas foutu de ta gueule.

– Il m’a dit que je l’avais bien mérité. »

Ils se mirent à rire. Depuis qu’ils se connaissaient, Aaron n’avait jamais

mérité grand-chose. Son père, qui travaillait dans une banque d’investissement, était un des donateurs les plus importants lors des campagnes électorales locales. Le père et le fils en avaient bien profité. Les PV pour excès de vitesse disparaissaient et les arrestations pour vol de comics étaient rayées des tablettes. Ensuite, il y avait eu détention de drogue avec intention de la revendre. Une fois, puis deux, puis trois. Et Aaron avait ouvert sa gueule devant le juge. Il avait écopé d’une longue peine, une peine difficile. Qui n’avait duré que trois ans au final. Faire partie du club avait ses avantages.

« Écoute, je suis content de te voir, mais on se les gèle méchamment, ici. Viens, on bouge. Et passe-moi les clés. T’es déjà déchiré.

– Encore deux petites minutes, d’accord ? quémanda Aaron. Je suis resté en cabane plus de mille jours. Alors sentir tout cet air, là, ça me fait du bien. Même quand ils nous laissaient aller dans la cour, l’air n’était pas le même.

Comme si, en franchissant la clôture, il se viciait. »

Il chassa un peu de la neige tombée sur la rambarde du plateau.

« J’avais l’impression d’être dans un cercueil en venant ici. Tu le veux ? Je te le laisse. »

Parmi les types de la cuisine, certains effectuaient des travaux d’intérêt général ou étaient en liberté conditionnelle. Russell, le patron, avait lui aussi connu la taule dans sa jeunesse. Il racontait souvent son histoire, comment il s’était débrouillé, comment il s’en était sorti, comment il ne les laisserait pas faire deux fois les mêmes erreurs.

« Vous devez comprendre que ce système est fait pour que les Noirs y restent. Une fois que vous avez cette étiquette-là sur le dos, cette odeur de prison qui vous colle à la peau… C’est cuit. Surtout avec votre tête. Ils trouveront n’importe quelle bonne raison de vous renvoyer là-bas. Tu peux pas payer tes frais d’avocat parce que, avec ton boulot de balayeur

d’immeuble, tu gagnes que le salaire minimum ? Hop, t’y retournes. Tu te fais choper en train de traîner avec un de tes potes au casier bien rempli ? Hop, t’y retournes. En tant que jeunes Noirs, vous avez une chance infime de vous en sortir. Les gens vous parleront de responsabilité, vous expliqueront que vous n’avez aucun sens de ça. Que vous êtes faits pour cette vie-là. Si vous y retournez sans cesse, ça finira peut-être par être le cas. Si vous restez en taule assez longtemps, si les trucs qui vous arrivent

sont assez graves, si vous ne savez pas quoi foutre dehors, même si vous vous racontez autre chose, comme quoi jamais de la vie vous n’y retournerez, la prison sera devenue votre unique maison. »

Bobby n’y avait jamais cru, à cette histoire de système conçu pour les détruire. Pourtant, invariablement, les flics débarquaient et venaient coffrer un des petits protégés de Russell, qui se retrouvait comme un imbécile sur le seuil de sa porte, consterné. Alors, en regardant Aaron se ronger les ongles, il repensa à cette théorie. Sa peine n’avait pas été longue et avant la prison il avait eu la vie facile. C’était l’époque où toutes ses emmerdes se réglaient par un simple coup de fil de son père aux bonnes personnes. Peut-être que maintenant, de retour dans le monde, Aaron s’apercevait qu’il s’était habitué à l’air vicié de la prison. Peut-être que ce monde-là, d’une certaine manière, le rassurait plus que celui-ci. Ça paraissait totalement irrationnel, et pourtant…

Bobby arrêta d’y penser et tendit la main pour prendre les clés. Ils montèrent dans le pick-up. En ajustant son siège, sa main frôla quelque chose de rugueux. C’était une brique, abîmée sur les bords.

« T’as pris des cours de maçonnerie en taule ? » Bobby força un rire mais Aaron ne souriait pas. Il lui prit la brique des mains et la reposa à côté des bières. « Sérieusement. Qu’est-ce que ça fait là ?

– Tu te souviens de la petite batte que je trimballais toujours sous mon siège en cas de galère ? »

Bobby fit signe que oui.

« J’ai trouvé un tas de briques abîmées près des ordures devant la prison, continua Aaron. Alors j’en ai pris une. Tout le monde n’est pas aussi heureux que toi de me revoir, tu sais.

– C’est bon, j’ai compris. Enfin, je crois. Mais… une brique ?

– En attendant d’avoir un flingue.

– OK, Musclor. »

Bobby rit, mais Aaron demeura silencieux. Ils fermèrent les portières et Bobby démarra. Aaron se recroquevilla. L’espace exigu de la cabine l’y obligeait. Malgré sa nouvelle carrure, sa peau tatouée et ses cicatrices, c’était une boule d’angoisse. Il avait peur.

« Attends, tu parlais sérieusement là ? T’es sûr que ça va ? »

Aaron tendit la main vers l’autoradio et Bobby sentit ses oreilles se crisper. Il se préparait à subir le hip-hop à grosses basses qu’Aaron adorait lui infliger sur le chemin du lycée. Au lieu de quoi ce fut de la musique classique. Aaron arrêta de se ronger les ongles et s’installa confortablement au fond du siège. Bobby lui jeta un petit regard en coin et Aaron éclata de rire.

« OK, OK.

– Écoute, s’il y a un truc dont tu veux me parler…

– Détends-toi. Il y a une explication, je te jure, dit Aaron.

– J’ai hâte de l’entendre. »

Bobby quitta le parking et prit McKnight Road. Sur la chaussée, la fine couche de neige ondulait derrière les voitures comme autant de serpents fantômes, et avec la chaleur du dégivreur les essuie-glaces raclaient le pare-brise en couinant. Ils s’arrêtèrent à un feu rouge. Le morceau de musique

classique se termina et la radio publique diffusa un bulletin d’informations.

« J’en ai marre de ce procès, dit Bobby. J’ai pas la télé et je suis quand même obligé de me le taper. » Aaron lâcha un petit rire mais il gardait les yeux rivés sur sa vitre. « Franchement, reprit Bobby, tu devrais entendre les mecs en cuisine… Ils jurent qu’il n’est pas coupable. Comme s’ils allaient gagner quelque chose s’il était reconnu innocent. C’est dingue. » Il regarda Aaron, guettant une réaction. En vain. « Ah, maintenant tu te tais ? T’as intérêt à me dire quelque chose, parce que j’ai l’impression que tu vas péter un plomb d’une minute à l’autre et me tuer, genre le colonel Moutarde, avec une brique, dans le pick-up.

– Tu crois vraiment que je te ferais du mal ?

– Mais non, je plaisante. Enfin… plus ou moins. T’es déjà bourré, ce qui ne me dérange pas, t’as carrément raison en vrai, mais on est en train d’écouter ta vieille musique toute triste, t’as des bras aussi gros que mes

jambes et tu parles plus comme avant. Et puis merde, vieux, je sais pas quoi penser.

– Je parlais comment, avant ?

– Arrête. Ton pseudo-truc de Noir. Tu sais bien.

– Oui, je sais bien », dit-il. Il soupira longuement. « OK, bon, la musique. Dès que je suis arrivé en taule, on m’a refilé la bibliothèque. Tu te souviens comme j’étais tout maigre à l’époque. Après… »

Il s’interrompit et Bobby détacha les yeux de la route pour le regarder. Les phares d’une voiture en face éclairèrent son visage. Ses yeux mouillés luisaient.

« Après ce qui s’était passé, ils ont pensé que je serais plus en sécurité si je bossais là-bas. Il y avait un coin où on pouvait écouter des CD. Mais que du classique. Rien d’agressif. Pas de metal. Évidemment pas de rap. Et puis j’ai lu dans un des livres, là-bas…

– Ils ont réussi à te faire lire ? Finalement, ç’a peut-être été une bonne expérience pour toi », dit Bobby en lui donnant une tape sur l’épaule.

Aaron resta de marbre et Bobby se racla la gorge.

« J’ai appris que cette saloperie de rap avait provoqué des émeutes, la première fois que ç’a été diffusé. C’est fou, non ? »

Quelque chose de nouveau dans sa voix, une fêlure presque imperceptible, une légère hésitation, fit que Bobby n’aima pas la tournure que prenait cette

histoire. Il acquiesça pour répondre à la question d’Aaron mais regrettait déjà le silence dont il venait juste de se plaindre.

« Qu’est-ce que je pouvais faire ? continua Aaron. J’étais qu’un gamin et je chiais dans mon froc. Je ne dormais jamais, et même quand je tombais de fatigue, n’importe quel petit bruit me réveillait en sursaut. Alors je me suis trouvé un coin dans la bibliothèque et j’écoutais la musique sans arrêt, jusqu’à ce que je doive réintégrer ma cellule. J’attendais la fin de la semaine, quand je te verrais. » Il recommença à s’agiter nerveusement et ouvrit une autre bière, engloutie en cinq gorgées. « J’ai pas mis longtemps à connaître par cœur les mouvements des œuvres. Dix mille répétitions, peut-être le double. J’ai commencé par fredonner les airs tout seul pour m’endormir. La première nuit où ç’a marché, où j’ai eu ma première heure de sommeil tranquille, c’était la veille de ta visite. » Il s’interrompit. Il tordit ses mains autour de la bière comme une serpillière mouillée. « La

première fois, ç’a été des coups. C’est ce qui m’a permis d’obtenir la corvée de bibliothèque. La veille de ta visite, Bobby, j’ai essayé de me battre contre lui, je te jure, mais il était trop fort. Il m’a éclaté la tête contre le mur et mon corps a arrêté de coopérer. En tout cas avec moi. Tout ce que j’ai pu faire, c’est jouer la musique assez fort dans ma tête pour étouffer les bruits. Ça n’a pas marché.

« Par contre, à l’infirmerie, après, ça a marché. Pendant qu’ils me

recousaient, mon cerveau essayait tout le temps de me faire revivre ce qu’il m’avait infligé, de me répéter ce qu’il m’avait dit, comme quoi c’était que le début, que les autres prendraient leur tour maintenant qu’il m’avait dépucelé. Alors je fredonnais pendant que la toubib me recousait. Je me souviens de son regard, elle avait l’air de se demander comment je pouvais encore fredonner après tout ça. Ç’a été la seule chose qui m’a empêché de m’ouvrir les veines avec les quelques dents qui me restaient. »

Bobby s’agrippa au volant et cligna des yeux pour en atténuer la brûlure. Il n’arrivait pas à chasser l’image atroce du viol subi par Aaron. Il repensa à lui derrière la vitre, au parloir, quelques heures après l’incident, et il comprenait désormais pourquoi Aaron n’avait plus jamais voulu qu’il revienne. On lui avait cassé bien plus que la figure.

« Aaron. Je suis vraiment désolé pour toi.

– C’est toi qui m’as envoyé en taule, peut-être ? »

Bobby fit signe que non.

« Dans ce cas, t’as pas à être désolé. »

Aaron se tourna de nouveau vers la vitre. Bobby approcha une main de l’épaule de son ami, puis la retira, sans s’expliquer la raison de ces deux gestes.

« Ce qui est con, c’est qu’y avait pas de comics à la bibliothèque, reprit Aaron en rotant après s’être tapé la joue. Va falloir que tu me rancardes sur plein de trucs. Mais ils m’ont gardé, là-bas, et j’ai énormément lu. Au début, que des romans. N’importe quoi pour me vider la tête, tu comprends ? Après, j’ai eu des devoirs. J’ai dû me mettre à lire des trucs sur la langue, l’histoire mondiale, des tas de choses.

– Des devoirs ? Comment ça ?

– Ton nom de famille signifie “celui qui a la peau mate” en sicilien. Tu savais ? »

Mais de quoi il parle ? Qui lui donnait des devoirs ?

Aaron ouvrit sa dernière bière. Bobby accéléra. Le pick-up dépassa le quartier de Duquesne et Bobby jeta un coup d’œil de l’autre côté du fleuve, en direction du funiculaire. Les rails étaient éclairés de part et d’autre par une rangée d’ampoules blanches. Rien de tout cela ne collait. Il avait imaginé mille fois le jour où Aaron sortirait, et ça avait toujours donné autre chose. Ils reprendraient tout de suite leurs anciennes habitudes. Lui se

moquerait des DC Comics. Aaron se moquerait des Marvel. Ils se repaîtraient de leur haine commune d’Image. Bobby chambrerait Aaron sur ses goûts musicaux merdiques. Aaron se foutrait des fringues merdiques de Bobby. Ils compareraient leurs deux familles merdiques. Ils repartiraient trois ans en arrière. Le bonheur instantané – ajoutez simplement de l’eau.

Ils plaisantaient, ils rigolaient, mais ça sonnait creux et faux. Aaron avait changé et ce n’était pas que la transformation physique, la musculation. Ça, ça pouvait se comprendre. Non, au-delà même de la musique, des tatouages et de son langage, une ombre planait, qui obscurcissait la lumière irradiant de lui auparavant. Ses sourires étaient crispés. Comme s’ils lui étaient interdits, à présent. Bobby allait devoir changer ça. Peu importe ce qui lui était arrivé, son meilleur ami était de retour. Aaron avait encore besoin de son aide, mais pas comme quand ils étaient gamins. Cette fois, c’était différent. Bobby ne savait pas s’il parviendrait à atténuer le malaise.

Ils arrivèrent dans Forbes Avenue. La cathédrale du Savoir se dressait tel un lointain phare.

« Où est-ce qu’on va, au fait ? demanda Bobby.

– Ah oui, merde, North Oakland. Je dois voir quelqu’un ce soir.

– À peine sorti et tu remets ça ?

– Non, c’est pas ce que tu crois. J’ai promis que je ferais attention à cette personne. Que je resterais un moment avec elle.

– J’ai compris. Traîner avec ma mère et moi à Homewood, c’est la honte. Je te concède qu’une cellule de prison, en comparaison, c’est un cinq étoiles. »

Aaron rit.

« Donc qu’est-ce que tu veux faire, vieux ? reprit Bobby. On n’est pas obligés d’y aller tout de suite, si ? Tu sors de taule !

– Je crève la dalle. Oh, et puis merde. Allez, on va chez cette saloperie

d’O. »

Bobby poussa un gémissement désespéré. Aaron savait qu’il détestait l’Original Hot Dog Shop, le seul endroit ouvert après la fermeture des bars. Les étudiants bourrés et les gangs des quartiers voisins allaient y acheter de l’alcool, des pizzas à cinq dollars et des sachets de frites huileuses plus gros qu’eux. Mais ce soir-là, les rues de North Oakland étaient presque désertes. Les étudiants étaient rentrés pour les vacances de printemps. C’était bien le

dernier endroit où Bobby avait envie d’aller, mais Aaron semblait tellement content. Il avait toujours adoré y manger, surtout quand il était ivre, ce qui était présentement le cas, et Bobby imagina le bonheur que ce devait être pour lui, ce jour-là en particulier.

« Fais chier. D’accord.

– Vraiment ?

– Je sais que je vais le regretter, mais OK, on y va. Tu l’as dit toi-même, combien de fois est-ce que je verrai mon meilleur pote sortir de prison ? Par contre, avec leurs frites, tu vas dire adieu à ta nouvelle silhouette de petite fille.

– Mortel », dit-il. Son sourire était maintenant immense, ses yeux brillaient.

Bobby se gara dans Bouquet Street, près du carrefour où se trouvait l’O. L’enseigne au néon éclairait le pick-up et les baignait tous deux d’une lueur

rouge. Aaron ouvrit sa portière. Bobby ne bougea pas.

« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Aaron.

– Je me les gèle. Va chercher ce que tu veux, moi je reste ici avec le moteur allumé.

– OK. Pendant que j’y suis, je vais voir s’ils n’ont pas des tampons pour ta petite chatte.

– Oh, va te faire foutre ! lâcha Bobby dans un rire forcé avant de couper le moteur.

– Je préfère ça. »

À l’intérieur, ça sentait rien de bon. Il avait beau vouloir faire plaisir à Aaron, son sixième sens se réveilla et il eut encore plus envie de retourner dans le pick-up. Soudain, il comprit pourquoi. Deux jeunes Noirs étaient assis à une table près du comptoir. L’un avait la tête baissée et l’air ivre mort, une bouteille presque vide près du coude. Il portait un bonnet en laine

et une grosse chemise de bûcheron bleus. Bobby ne connaissait que trop bien cet uniforme à Homewood ; il eut aussitôt la bouche sèche. L’autre garçon s’empiffrait de frites et buvait du soda dans un immense gobelet en plastique. Pas de couleurs sur lui. Juste un sweat-shirt beige à capuche doublée et un jean bleu foncé. Il semblait plus jeune que Bobby et Aaron et les regarda fixement dès qu’ils entrèrent. Sous les néons, Bobby vit alors clairement, pour la première fois ce soir-là, ce que le jeune avait vu à n’en

pas douter lui aussi. Les tatouages d’Aaron. Un double éclair sur les épaules. Un aigle nazi à la jonction des clavicules. Des toiles d’araignée aux coudes.

« Bordel », marmonna Bobby.

Il se trouvait derrière Aaron lorsqu’il commanda et entendit le gamin lâcher dans un soupir de dégoût :

« Il y a deux petites merdes dans la place ce soir. »

Bobby fit mine de ne pas avoir entendu et jeta ce qu’il pensait être un coup d’œil discret par-dessus son épaule. Avant qu’il ait le temps de tourner la tête, le jeune croisa son regard.

« Oui, tu m’as bien compris », dit-il.

Bobby observait le dos massif d’Aaron, qui soit n’avait pas entendu, soit s’en foutait. Il poursuivait sa commande.

« Où est-ce que tu t’es fait tes toiles d’araignée, hein ? lui lança alors le

gamin. En taule, c’est ça ? Tu dois être un vrai bonhomme ! »

Aaron se retourna vers Bobby et sourit.

Ne souris pas, je t’en prie, ne souris pas. Pourquoi est-ce que tu souris, putain ?

Du plat de la main, Aaron lui donna une grande tape sur le ventre.

« Il faut que j’aille pisser, dit-il. Je reviens.

– Quoi ? Non. Reste, reste, reste… »

Mais Aaron s’éloigna. Derrière le comptoir, le vieux vendeur fourra des frites molles dans un sachet blanc jusqu’à ne plus pouvoir le refermer, le constellant de taches de gras luisantes. Bobby vérifia si le jeune le regardait toujours. C’était le cas. Son copain était encore à moitié dans les vapes à côté de lui, mais il finit par s’animer. Aaron revint des toilettes pile au moment où le vendeur faisait glisser la pizza et les frites sur le comptoir.

« On est bons ? On peut y aller, maintenant ? demanda Bobby.

– Quoi ? On mange pas ici ?

– Hein ?

– Relax, dit Aaron. Paie et on y va.

– Très drôle, dit Bobby en tendant son billet.

– Enfoiré de fils de pute », lança le jeune à Aaron qui éclata de rire. Une chaise racla le sol. Le gamin, mince et plus grand qu’Aaron, se retrouva juste derrière eux. Il avait le visage émacié, la peau sur les os. Le cœur de

Bobby s’emballa. Il sentait venir ce qu’il connaissait bien, la pression d’une crise d’asthme imminente emplissait tous les creux de son thorax.

« J’ai dit quelque chose de drôle ? » Aaron se retourna, sa commande dans les mains, et leva les yeux. « Quoi ? ajouta le jeune. Je sais ce qu’ils veulent dire, tes tatouages, et non, j’ai pas peur de toi. T’as de la chance que mon pote soit en train de dormir. »

Il mit un coup d’épaule à Aaron. Celui-ci ne broncha pas et lui sourit.

« Excuse-nous, s’il te plaît », dit-il en le contournant, suivi de près par Bobby. Dieu merci. Ils se dirigèrent vers la porte.

« C’est bien ce que je pensais, lança le jeune. Cassez-vous d’ici. »

Si près du but. Ils étaient presque dehors. Aaron, qui avait la main sur la poignée, la relâcha pour se tourner vers la salle. Il plaça sa langue sous sa lèvre supérieure et lui adressa un doigt d’honneur, tout en faisant des bruits de singe. Bobby le poussa dehors, mais il entendait déjà des pas derrière

eux. Aaron marchait tranquillement. Bobby le poussa une deuxième fois pour le précipiter vers le pick-up. Il se mit à courir, mais ralentit de nouveau pour fourrer une poignée de frites dans sa bouche. La porte du O s’ouvrit en grand et claqua contre le mur.

« T’es un comique, c’est ça ? » cria le jeune en courant dans leur direction. Bobby voulut déguerpir, mais il trébucha sur le trottoir glissant. Le gamin le rattrapa et le saisit par le col de son blouson. Bobby appela Aaron au secours, mais ce dernier courait vers le pick-up. Bobby fut pris de panique devant sa lâcheté soudaine, effrayé à l’idée qu’il le laisse se faire tabasser, ou pire encore. Il réussit à se dégager, fila côté conducteur. Il sauta à l’intérieur et claqua la portière. Le jeune tambourina contre sa vitre. Bobby démarra, prêt à mettre les gaz, quand il se rendit compte qu’Aaron n’était pas là : sur son siège, il n’y avait que le carton à pizza et des frites répandues un peu partout. Quand il leva les yeux, il vit son ami passer

devant les phares, se dirigeant vers le jeune Noir. Celui-ci s’éloigna de la vitre de Bobby et fit signe à Aaron d’approcher. Bobby hurla à Aaron d’arrêter. De revenir et de remonter. C’est là qu’il remarqua ce qu’il tenait dans sa main. La brique fit craquer les os du jeune homme qui s’écroula, tel un pantin dont on aurait sectionné les fils. Bobby entendit la tête heurter le trottoir. Il s’agrippa à la portière, sa respiration embua la vitre. Il recula pour l’essuyer.

Des marques profondes striaient le visage du gamin, sans effusion de sang, jusqu’à ce que sa bouche s’ouvre, béante et muette. Du sang gicla alors de toutes ses plaies. Il se tortillait et ses chaussures pétrissaient la neige. Il gémit, doucement d’abord, puis de plus en plus fort, comme une sirène qui approche. Ses bras tremblaient, il essayait désespérément de se relever. Bobby voulut ouvrir sa portière mais, dans la panique, il l’avait condamnée. Lorsqu’il trouva enfin le bouton, Aaron monta côté passager. Bobby sursauta. Aaron laissa tomber la brique devant lui.

« Allez, allez, allez ! » dit-il.

Il était essoufflé, mais sa voix était calme. Son haleine puait la bière. Bobby avait oublié qu’il avait déjà démarré, et les entrailles du moteur râlèrent au moment où il mit de nouveau le contact. Dès qu’il tourna dans Forbes Avenue, les pneus crissèrent. Aaron lui serra le genou.

« Ralentis. »

Tandis qu’il tendait le cou pour regarder à travers la lunette arrière, Bobby consultait son rétroviseur. Devant le commissariat de police, sur le trottoir d’en face, il y avait souvent un véhicule de patrouille vide comme moyen de dissuasion. Une fois qu’ils l’eurent dépassée, la voiture ne bougea pas. Pas de phares. Pas de sirènes. Bobby jeta un dernier coup d’œil derrière lui et vit la porte de l’Original s’ouvrir. Puis les néons disparurent.

« Putain, Aaron, qu’est-ce que t’as foutu ? »

Son souffle était de plus en plus saccadé, son thorax le piquait, son asthme formait un poumon d’acier autour de ses voies respiratoires. Plus il essayait d’inspirer, plus ça lui était difficile. Il sifflait des bronches. Il fouilla dans la poche de son blouson, trouva son inhalateur, mais le fit tomber par terre. Aaron le ramassa et le lui tendit. Le sang qu’il avait sur les doigts macula la coque en plastique, et Bobby se demanda à qui il appartenait. Il regarda fixement l’inhalateur dans la main d’Aaron, qui remarqua le sang et

l’essuya avec son maillot de corps blanc côtelé.

« Merde, dit-il. Désolé. Putain, j’en ai aussi mis sur ton pantalon. »

Lorsqu’il le lui rendit, le champ de vision de Bobby avait déjà commencé à s’assombrir sur les côtés. Il se saisit de l’inhalateur et prit une longue bouffée. Aaron ouvrit la boîte à gants pour attraper un paquet de cigarettes. Il en donna une à Bobby tout en appuyant sur l’allume-cigare. Bobby l’accepta et la coinça entre ses lèvres sèches.

« Bordel, mec, dit-il, qu’est-ce que t’as foutu ? Qu’est-ce que t’as foutu ?

– Tu vas rater le croisement. Là. »

L’allume-cigare était prêt. Ils voulurent le retirer en même temps, mais Aaron laissa Bobby le prendre. Peut-être que s’il le plantait dans la joue d’Aaron, ou encore mieux, dans son œil, là où ça ferait mal, n’importe quoi qui lui permettrait de s’enfuir, il pourrait sauter du pick-up et le laisserait emboutir un poteau pendant qu’il disparaîtrait dans la nuit. Il pourrait se cacher dans la cathédrale Saint-Paul et appeler les flics.

Et leur dire quoi ? Qu’il avait laissé un gamin pour mort et que, au passage, le taré qui avait fait le coup était trop ivre pour quitter tout seul la scène de crime, donc devinez un peu qui l’y avait aidé ? Ils l’arrêteraient, lui aussi, et il finirait par avoir la même tête qu’Aaron le jour où Bobby était allé lui rendre visite. Ou pire encore, il se ferait défoncer le crâne comme le jeune qu’il venait de laisser agonisant sur le trottoir.

Ce gamin. Bordel, c’était le fils de quelqu’un. Dix-huit ans. Dix-neuf, peut-être ? Il ne verrait jamais son prochain anniversaire. Ne verrait d’ailleurs sans doute pas le lendemain.

Bobby imagina la mère du garçon. La police frappant à sa porte pour lui annoncer que quelqu’un avait éclaté la tête de son fils avec une brique et l’avait laissé crever dans la rue. Il pensa à sa propre mère, Isabel, à ses hurlements de douleur, mais il n’entendait que les gémissements du jeune. Les cris imaginaires de sa mère et ceux bien réels du jeune Noir disaient la même chose : « Pourquoi ? »

« Tu l’as loupé », dit Aaron. Bobby retint une larme. « Prends la prochaine à gauche. »

L’allume-cigare tremblait lorsque Bobby l’approcha de sa cigarette. Aaron l’aida. Bobby sentit la chaleur de la spirale orange sur ses lèvres et inhala dès que la cigarette se mit à grésiller. Ses poumons encore raidis par la crise

d’asthme, il toussa et faillit s’étouffer. Bonne nouvelle. L’excuse pour les larmes qui roulaient sur ses joues était toute trouvée. Aaron en essuya une avec son pouce calleux. Bobby lui donna une tape.

« Lâche-moi, putain ! »

Aaron leva les mains en l’air en signe de reddition puis reprit délicatement l’allume-cigare. Il alluma sa cigarette et entrouvrit la vitre. Un air froid s’engouffra en même temps que la fumée sortait. Aaron se laissa glisser sur

son siège et posa un pied sur le tableau de bord. Il avait peut-être tué un gamin, mais cela ne l’empêchait pas de s’avachir, repu comme après l’amour. Le Aaron que connaissait Bobby, ou plutôt celui qu’il croyait connaître, n’aurait jamais pu coucher avec personne, même en payant. Aaron et son cou de vautour, ses soixante kilos. Aaron avec qui il partageait la passion des comics. Son meilleur ami, Aaron le loser. Aaron le Blanc qui se prenait pour un Noir.

Quelque chose avait pris sa place. Son nom. Une pâle copie de sa personnalité. Pas lui. Le crâne rasé et les Rangers aux lacets rouges avaient remplacé le jean baggy et les Adidas. Le cou maigrichon avait disparu dans ses épaules monstrueuses. Chaque fois que Bobby le regardait, il essayait de retrouver le garçon qu’il connaissait avant la prison, espérant que chaque battement de cils le sortirait d’un cauchemar, et qu’il se retrouverait en train de suer sous ses couvertures, blotti sur son canapé. Or il ne vit rien d’autre

que le visage écrabouillé du jeune Noir, et son estomac se retourna.

« Prends à droite, dit Aaron.

– Pourquoi ? »

Aaron le regarda d’un air sincèrement perplexe.

« Parce que c’est le chemin de l’appartement, peut-être ?

– Tu te fous de moi, c’est ça ? Tu sais très bien de quoi je parle ! Pourquoi est-ce que tu as fait ça à ce gamin ?

– Pourquoi ? Il t’a agressé et tu me demandes pourquoi ? Combien de fois, Bobby ? » L’expression de son visage changea. « Combien de fois est-ce que tu as dû me défendre contre ces enculés de singes au lycée, Bobby ? Dans les toilettes ? Sur le parking ? Tu t’en souviens ? Tu croyais peut-être que j’allais laisser faire ça ? Parce que c’était à deux doigts.

– Je sais, mais…

– Mais rien du tout. Merde ! C’est toi-même qui me l’as dit mille fois. Tu

t’en souviens ? À l’époque je t’écoutais pas, mais j’ai appris ma leçon depuis. »

Il recracha un nuage de fumée et se pencha par-dessus la console, défiant presque Bobby de le regarder dans les yeux. Il indiqua l’endroit où ils avaient laissé le jeune.

« Ce sont des animaux, Bobby. Et certains animaux méritent d’être

éliminés. »

Bobby se sentit rougir. Lorsqu’il braqua le volant pour tourner, une autre rue lui revint en mémoire. Une allée, plus exactement. Celle qui était située juste derrière la maison de son grand-père. Sa première bagarre, qu’il n’oublierait jamais. Une histoire qu’il n’avait jamais racontée à Aaron, ni à personne d’ailleurs. Son visage gardait encore le souvenir de la joue enflammée, de son propre sang au goût du fer dans sa bouche.

Il avait onze ans, à l’époque. Il n’avait encore jamais prononcé le mot « nègre ». Le même jour où sa mère lui avait annoncé qu’il en était un.

 

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