Sangs mêlés
Chapitre 16
« Grand-père connaissait le flic qui était à la porte. En gros, il a fait passer la grand-mère de Darius pour une hystérique qui avait tout inventé. Il a même retourné la situation en disant qu’il aurait dû appeler la police et porter plainte contre le petit pour agression.
– Il l’a fait ? demanda Robert.
– Non. » Bobby lui adressa un petit sourire. « Il avait d’autres problèmes à régler.
– Oui, j’imagine. »
Il alluma une cigarette et tendit le paquet à Robert. Ce dernier refusa d’un simple geste, puis changea d’avis et prit le paquet au dernier moment. Bobby craqua une allumette et protégea la flamme contre le vent. Ils tirèrent la première bouffée en même temps.
« Et après ? demanda Robert.
– On est partis. Maman n’en pouvait plus. Elle a mis tous mes vêtements et mes comics dans un sac de sport et elle est partie. »
Bobby rit tout seul.
« Quoi ?
– Il n’a même pas cherché à nous retenir. Alors que c’est lui qui m’avait pour ainsi dire élevé. Tu sais ce qu’il a dit pendant qu’on s’en allait ? »
Robert fit signe que non.
« Rien, ajouta Bobby. Pas un mot.
– Ça t’a mis en colère ?
– Tu sais ce qui m’a rendu dingue ? Sur la route, je n’arrivais même pas à regarder Maman, et encore moins à lui parler. Alors j’ai cherché dans mon sac pour sortir mon comic préféré, un numéro annuel des X-Men, avec un méchant tout pourri qui s’appelle Horde. En même temps, c’est une sorte de
faire-valoir pour Wolverine, donc j’aime bien, tu vois ? »
Robert haussa les épaules.
« Qui n’aime pas Logan ? »
Surpris, Bobby s’écarta de Robert.
« Tu étais branché comics ?
– Étais ? Je le suis, tu veux dire.
– OK. Bon, en tout cas, je suis en train de le feuilleter et je m’arrête sur une case à laquelle je n’avais jamais vraiment fait attention. Wolverine embrasse Tornade. J’ai jeté le journal sur la banquette arrière et je ne l’ai plus jamais relu. C’est cette connerie qui m’a rendu dingue, pas que Grand-père nous ait laissés partir. Que Maman ait fait ce qu’elle avait fait et lui ait menti.
– Voir Tornade et Wolverine s’embrasser, dit Robert. Ça t’a fait penser à ta mère et moi. À ce qui t’a fait perdre ton grand-père. C’est pour ça que tu as décidé de passer pour un Blanc pendant toutes ces années ?
– Tu ne l’aurais pas fait ?
– Bobby… »
Robert s’interrompit, secoua la tête et rit tout seul.
« Bizarre, hein ? » dit Bobby.
Robert acquiesça :
« Je suis médecin. Je me suis cassé le cul pour arriver là où j’en suis aujourd’hui. Mais il n’y a pas un jour qui passe sans que je me regarde dans le miroir et que j’y voie un Noir avant d’y voir un médecin. Je suis obligé. Pour survivre. Je suis médecin, Bobby, mais pour survivre je dois faire ça. Pour me protéger, je dois me rappeler qu’il y en a plein comme ton grand-père dans les parages, qui me voient exactement de la même manière. Noir d’abord. Ne pas m’en souvenir peut me tuer. Et je crois que tu en as conscience. Tu sais pourquoi ? »
Bobby fit signe que non.
« Car je pense que tous les jours tu fais la même chose. Je pense que tu regardes ce même miroir et que tu te dis que tu es un Blanc, parce que dans ton esprit c’est ce que tu dois faire pour survivre. C’est ça qui te rend
heureux et te protège. »
Bobby regarda ailleurs.
« Je peux te poser une question ? » poursuivit Robert.
Sans tourner son regard, Bobby acquiesça.
« Ça te rend heureux ? »
Bobby secoua la tête.
« Ça te protège ? »
Une larme coula sur sa joue. Puis une autre. Il les essuya d’un revers de manche. Il entendit une petite sonnerie. Il se retourna et vit Robert se pencher en arrière pour déclipser son bipeur, lire le message et pousser un soupir en baissant la tête.
« Oh, non… murmura-t-il.
– Quoi ?
– C’est un jeune qu’ils ont ramené il y a deux jours. Il s’est fait défoncer la tête avec une brique. On l’avait stabilisé mais il n’était pas encore tiré d’affaire. Et il vient de mourir. Putain, je l’ai vu pas plus tard qu’hier soir. »
Bobby sentit le haut de son crâne s’enflammer. Il voulut empêcher la sueur de couler sur son front et la bile de remonter dans sa gorge. Sa langue était pâteuse, elle lui collait au palais.
« Ils savent qui a fait le coup ? demanda-t-il.
– À ma connaissance, non, mais ils cherchent. Ils vont sans doute chercher
un peu plus, maintenant. » Robert plissa les yeux. « Ça va ?
– Moi ? fit Bobby. Pourquoi ?
– Je ne sais pas, tu as l’air un peu… énervé.
– Ça peut se comprendre, non ? » fit Bobby en riant un peu trop fort. Il remarqua que ça n’avait pas échappé à Robert.
« En effet. Allez, il faut que je parte à l’hôpital. Sa famille va sûrement arriver. »
Ils se levèrent d’un même mouvement. Bobby, se sentant de nouveau au bord de l’étourdissement, plaqua l’arrière de ses genoux contre le banc pour ne pas perdre l’équilibre.
« Tu as besoin que je te dépose, ou bien…
– Non, dit Bobby. Je vais prendre le bus. »
Ils ne savaient pas trop quoi faire – tantôt les mains dans les poches, tantôt les bras croisés, s’appuyant sur un pied, puis sur l’autre.
« Écoute, reprit-il, là j’ai un truc à faire. Il faut que je m’en occupe, et très honnêtement je ne sais pas comment ça va se terminer. Je sais, ça paraît mystérieux. Mais ça. » Il agita son index entre eux. « On peut remettre ça ? Discuter ?
– Oui, répondit Robert avec un petit sourire. Oui, on peut remettre ça. »
Bobby griffonna son adresse sur une boîte d’allumettes et la lui donna.
« Demain en fin de matinée ? »
Robert hocha la tête et prit la boîte d’allumettes. Bobby lui tendit une main. Robert la regarda, puis l’écarta pour s’avancer vers lui et lui donner une accolade. Bobby avait les bras ballants, mais Robert ne le lâcha pas. Bobby l’attira plus près contre lui, et Robert posa une main derrière sa tête, plaquant celle-ci contre son torse. Bobby resta immobile, tendu, puis fondit en larmes. Il hoquetait, il avait presque du mal à respirer. Robert le consola et le serra encore plus fort.
« Respire », lui dit-il.
À chacune de ses expirations pleines de larmes, Bobby se vidait d’un résidu toxique de peur et de colère, de ressentiment et de chagrin. Dès qu’il inspirait, en revanche, il éprouvait quelque chose de nouveau : la sécurité. Il se sentait en sécurité. Il avait beau être adulte, les bras de Robert lui paraissaient forts, rassurants. Protecteurs, comme il avait toujours pensé que devaient être les bras d’un père, comme il aurait toujours voulu que le
soient ceux de sa mère. Même s’il était terrorisé à l’idée de ce qu’il allait maintenant devoir faire pour réparer sa faute, son père était là.
Il se calma. Ils relâchèrent leur étreinte. Robert essuya une larme. Ils échangèrent un hochement de tête crispé, puis s’éloignèrent l’un de l’autre. Bobby se retourna.
« Au fait, je suis désolé, dit-il. Pour le bébé que tu as perdu. Tu savais si c’était une fille ou un garçon ? »
Robert fit signe que non.
« Merci. Quand tu verras ta mère ce soir, vas-y tranquille, OK ? Parle avec elle. »
Bobby acquiesça et le salua d’un geste de la main sans grande conviction. Il marcha vers l’arrêt de bus.
« Soit tu es très en avance, soit tu es très en retard », lui dit l’hôtesse du
bistrot en tenant la porte ouverte. Bobby avait raté l’occasion de prendre le service du déjeuner, mais il était encore trop tôt pour le deuxième service. Il monta donc vers la partie fumeurs. Son ventre gargouillait. Avec les événements des dernières heures, il ne s’était même pas rendu compte qu’il n’avait rien avalé. En attendant de renvoyer un des serveurs chez lui, il décida de profiter du rabais pour les employés. Il se demanda si Aaron se pointerait.
Parvenu en haut de l’escalier, il aperçut Michelle. Elle était en train de boire un soda et de lire un manuel scolaire. En le voyant, elle leva les yeux au ciel et se replongea dans sa lecture. Il s’assit à côté d’elle, à la grande table, mais elle se détourna. Il chercha ses cigarettes, mais il avait donné les allumettes à Robert.
« Salut », dit-il. Sans lever les yeux de son livre, Michelle lui tendit un Zippo noir avec un crâne des Misfits en effigie. Il alluma sa cigarette. Michelle tendit de nouveau son bras, ouvrit et referma plusieurs fois la main d’un air impatient, jusqu’à ce qu’il lui redonne le briquet.
« Merci », dit-il.
Elle grommela. Un morceau d’A Flock of Seagulls passait dans les enceintes. En entendant « I’d Run So Far Away », Bobby rit tout seul. L’idée n’était pas si mauvaise, pensa-t-il.
« La station des années 1980, lança-t-il à Michelle, qui lui tournait
toujours le dos. Ça doit être encore Russell aux manettes, aujourd’hui. Il n’y a que lui pour aimer cette merde. »
Michelle feuilletait son livre, elle soupira d’un air exaspéré. Ils restèrent comme ça, en silence, jusqu’à ce que le serveur apporte à Michelle sa commande et prenne celle de Bobby.
« Je peux te demander quelque chose ? dit-il.
– Je suis en train de travailler.
– OK, pas de problème. Désolé. »
A Flock of Seagulls laissa la place à « Take On Me ».
« J’ai demandé à Russell de me mettre avec un autre responsable ce soir », dit Michelle.
Un serveur différent apporta à Bobby des bâtonnets de poulet et des frites. Affamé, il se goinfra.
« Je ne suis même pas calé ce soir, marmonna-t-il la bouche pleine.
J’essaie juste de choper un service. Mais très bien, je comprends.
– Tu es sûr ? fit Michelle.
– De quoi tu parles ?
– Je parle de cette connerie hier soir avec toi et ton pote, Aaron. C’est vraiment le fond de ta pensée ? »
Bobby arrêta de mâcher et regarda autour de lui, comme si la bonne réponse à cette question se trouvait quelque part parmi les décorations en
plastique et les vieilles affiches de cinéma accrochées un peu partout. Cependant la bonne réponse était introuvable. Elle n’existait tout simplement pas.
« Après les heures que je viens de passer, répondit-il, je ne serais même pas capable de te dire quel est le fond de ma pensée. Pour être très honnête, je ne sais pas non plus si j’en étais capable avant. »
Michelle se leva avec son assiette et s’assit plus près de lui. Ses cheveux noirs et lisses lui masquaient l’œil droit. Elle les rabattit derrière son oreille, mais la mèche glissa et revint lui couvrir une partie du visage, si bien qu’elle devait la ramener régulièrement en arrière. Bobby voulut lui demander pourquoi elle se coupait les cheveux comme ça si elle était toujours obligée de les rabattre, mais il n’avait pas envie qu’elle parte. Ce soir-là elle avait un petit brillant bleu à la narine et une boucle dans le nez, à la manière d’un taureau.
Bobby passa sa langue sur ses dents pour s’assurer que rien ne s’y était logé.
Michelle ramena encore ses cheveux derrière son oreille.
« Comment est-ce que tu peux ne pas savoir ? dit-elle. Soit tu l’es, soit tu ne l’es pas.
– Quoi donc ? Attends, je suis perdu.
– Oui. J’ai l’impression.
– Est-ce qu’on peut reprendre au début ? Je ne comprends pas du tout de quoi tu parles. »
Elle se pencha.
« J’avais raison, non ? demanda-t-elle. Tu es métis, c’est ça ? »
Bobby se redressa et regarda derrière lui pour voir si quelqu’un avait entendu. Malgré ses retrouvailles avec Robert, il voulait que personne ne le sache. Pas maintenant. Il n’avait pas fait mystère de sa réticence à servir les
tables de Noirs, à cause de leurs commandes, de leur comportement, de leurs maigres pourboires. Il essuierait un feu nourri de reproches s’il ne révélait pas sa vérité comme il l’entendait – si toutefois il la révélait.
Adossé à la desserte, le serveur responsable de leur carré se frottait le nez avec ses phalanges pour se le curer discrètement. Trop éloigné pour les avoir entendus.
Bobby porta son regard derrière Michelle, vers le bas de l’escalier qui
menait à la salle principale, non loin de là où ils étaient assis. Personne là-bas non plus. Michelle tendit le cou pour se placer dans son champ de vision, sans agressivité, mais ne le laissant pas regarder ailleurs. Dans ses yeux, nulle malveillance, simplement une curiosité intense, voire quelque chose qui ressemblait à de la compassion.
En l’espace de deux jours, la vie de Bobby s’était transformée en négatif photo. Ce qui aurait dû être lumineux était maintenant sombre. Les perspectives avaient changé. Les couleurs s’étaient inversées. Avant sa rencontre avec Aaron, c’était facile, car il n’avait à mentir qu’à lui-même. Il était le Fauve dans le premier numéro de X-Men, certes un mutant, mais caché parmi la foule, il n’était jamais démasqué sauf s’il ôtait ses chaussures et montrait ses pieds de mutant. Après leur rencontre, à l’époque où Aaron cherchait par tous les moyens à être noir, Bobby avait senti poindre la mutation du Fauve aux poils bleus, de sorte qu’il devait prendre
garde à ne pas déraper. Il n’amenait jamais Aaron chez sa mère. Il essayait de le ridiculiser parce qu’il faisait semblant d’être comme « eux », alors qu’« eux », c’était « lui ».
Il regarda Michelle, qui attendait toujours sa réponse. La journée l’avait épuisé, mais il se sentait optimiste, protecteur, et néanmoins vulnérable. Il hocha la tête.
« Je le savais ! » Elle donna une grande tape sur la table. Il lui fit signe de baisser d’un ton et vit que sa propre main tremblait. Ce n’était pas de la peur, pourtant. Il se sentait étourdi, comme tout à l’heure au parc, comme après la première cigarette quand il avait le ventre vide. Soulagé d’un poids. Michelle se cala au fond de sa chaise, les bras croisés, satisfaite mais toujours curieuse. « Pourquoi tout ce numéro, alors ? demanda-t-elle.
– Comment ça ?
– Comme quoi les Noirs ne laissent pas de pourboire. Toutes les saloperies
qu’a sorties Aaron hier soir.
– Ce n’est pas un numéro.
– En effet, pas pour lui, ça, je sais.
– Pas pour moi non plus. »
Elle prit une longue inspiration.
« C’est du grand n’importe quoi. »
Face au ton sentencieux de Michelle, Bobby s’échauffa. Il se leva pour
partir.
« Attends, qu’est-ce qui se passe ? lança-t-elle. Où est-ce que tu vas ?
– C’était une erreur. Tu sais quoi ? J’ai menti pour te faire marcher. Ha, ha, cette bonne blague, tu es tombée dans le panneau. Oublie tout ce que j’ai dit. »
Elle le rattrapa par le poignet et lui fit signe de s’asseoir. Elle arborait toujours cette même expression, comme si elle ne lui voulait aucun mal. Alors il se rassit.
« Je n’en ai jamais parlé à personne, dit-il. Jamais. Alors c’est peut-être plus compliqué que ça. Peut-être que tu peux garder tes jugements pour toi. » Il fit un geste avec son pouce et son index. « Un petit peu.
– Tu as raison. Je suis désolée. »
Il tira une bouffée sur son inhalateur. Ses poumons se détendirent, mais le médicament le rendit encore plus nerveux ; il prit une autre cigarette et
l’alluma. Michelle avait la main sur la joue.
« Quoi ? demanda Bobby.
– À toi de me le dire.
– Te dire quoi ?
– Tu m’as dit que c’était compliqué. Raconte-moi. »
Il lui raconta tout. C’était plus fort que lui. Il lui raconta l’alcoolisme d’Isabel. La vie avec son grand-père. La bagarre dans l’allée et le jour où il avait découvert qui était son père. Le soir où ils s’étaient fait virer de la maison. Comment il avait appris, trop jeune, à retourner Isabel sur son lit, la nuit, quand ses ronflements paraissaient bizarres, pour éviter qu’elle ne s’étouffe dans son vomi. Comment il avait rencontré Aaron, et comment celui-ci était parti en prison. Comment, entre les pourboires de sa mère et son travail quasi quotidien depuis qu’il était en âge de le faire, ils arrivaient parfois à payer le loyer à temps. Comment, enfin, vingt-deux ans plus tard,
il venait tout juste de rencontrer ce père dont il avait toujours pensé qu’il les avait abandonnés, ce père qu’il croyait mort.
Pendant ce temps-là, Michelle ne disait rien. Elle buvait ses paroles.
Bobby était affalé sur sa chaise. Il se sentait comme le jour où il avait couru les deux kilomètres pour la première fois en cours de sport : épuisé mais euphorique. Lorsqu’il regarda sa montre, il fut étonné de constater qu’il avait parlé pendant plus d’une heure. Michelle sécha ses yeux et prit
une serviette en papier pour nettoyer son mascara. Elle l’avait entendu, écouté, sans le juger. Il avait retiré le sac de briques de ses épaules et l’avait vidé sur la table devant elle. Cependant il en restait encore une, tout au fond, prise dans le tissu, coincée. Tant qu’il ne la sortirait pas, il ne se sentirait jamais libre, même si se délester de cette brique-là le priverait certainement de toute possibilité d’une vraie liberté. À la fin, ils poussèrent tous deux un long soupir, à l’unisson, et cela les fit rire. Ils voulurent parler en même temps et rirent de plus belle.
« Vas-y, je t’en prie », dit-elle.
Allez. Tu lui as raconté tout le reste. Va jusqu’au bout. Elle te l’a demandé.
« Je crois que j’en ai assez dit, répondit-il.
– Continue.
– Je n’ai jamais raconté toute cette merde. Et aujourd’hui ça fait deux fois.
C’est comme si je prenais du recul et que je regardais quelqu’un qui me ressemble en train de le dire.
– Pourquoi à moi ? demanda Michelle. Ton père, ça, je comprends. Mais pourquoi me faire confiance ?
– Parce que tu m’as posé la question ?
– Non, sérieusement.
– Mais je suis sérieux. »
En vérité, il ne savait pas. Après l’incident de la veille, elle aurait très bien pu faire le tour de la partie fumeurs en rigolant, en montrant du doigt Bobby, en le dénonçant. Or elle ne l’avait pas fait, et le reste de l’histoire était sorti. Il avait fallu qu’elle lui pose la question pour que Bobby comprenne pourquoi il lui racontait tout. Et le constat était douloureux.
« Parce que je n’ai personne d’autre, je crois. » Elle fit la moue, et Bobby y lut de la pitié. « Ne fais pas ça.
– Quoi donc ?
– Me regarder comme si j’étais un chiot perdu. » Il haussa le ton. « Je vais bien.
– Je n’ai jamais dit le contraire », rétorqua Michelle sur un ton égal et calme.
Bobby secoua son paquet mou pour en extraire une autre cigarette, mais seuls quelques bouts de tabac tombèrent dans sa main. Michelle en sortit
deux de son propre paquet et les alluma avant d’en donner une à Bobby.
« Alors laisse-moi te poser une question, dit-il.
– Je t’écoute.
– Comment as-tu décidé ? Je veux dire, qui être.
– Je ne te suis pas.
– Tu n’as pas l’air blanche. Mais tu parles plutôt bien.
– Oui. Je parle bien. »
Il leva les yeux au ciel.
« Bref. Tu vois ce que je veux dire.
– Non, je ne vois pas.
– Comment as-tu choisi entre les deux ? demanda-t-il. Allez, arrête de compliquer les choses. Bon, très bien : comment as-tu décidé si tu voulais être noire ou blanche ? »
Elle éclata de rire.
« Oh là là. Tu n’es pas seulement métis. Tu es perdu.
– Sans blague.
– OK. Je ne suis pas métisse. »
Bobby se pencha en avant et murmura :
« Moins fort. Tu es blanche ?
– Quoi ? Non.
– Donc quoi ?
– Noire, crétin. Mes deux parents sont noirs. »
Bobby se renversa sur sa chaise.
« Impossible.
– Pourquoi est-ce que c’est si difficile à croire ? Parce que j’ai “la peau claire” ? Ou parce que je “parle si bien” ? dit-elle en faisant des guillemets en l’air.
– Les deux, en fait. Ta façon de parler, c’est sûr. »
Elle écrasa sa cigarette.
« Donc jusqu’à ce fameux jour dans l’allée de ton grand-père, tu croyais que tu étais blanc, c’est bien ça ? » Bobby fit signe que oui. « Mais quand tu as découvert la vérité sur ton père, est-ce que ta manière de parler a changé ? Tu es descendu dans le salon, tu as sorti ta bite et tu as balancé : “Yo, Papi, avec la daronne, on va dégager direct” ? »
Bobby se retint de rire.
« C’est encore plus bizarre quand c’est toi qui le dis.
– Tu m’as comprise. Tu ne t’es pas mis à porter tes casquettes de base-ball sur le côté et des maillots de basket Adidas, tu ne t’es pas mis à écouter du rap et à…
– OK, OK. Je vois où tu veux en venir, mais pour moi c’était différent. Je suis différent.
– Eh non. Tu as été noir pendant des années sans le savoir, mais tu ne parlais pas “noir”, dit Michelle en faisant encore des guillemets dans le vide. Tu ne t’habillais pas “noir”, tu ne faisais pas les trucs que tu crois être des trucs de Noirs parce que certaines personnes, ton grand-père par exemple, t’ont expliqué que c’était comme ça et pas autrement. À savoir que si tu es noir, tu dois forcément parler, t’habiller et te comporter d’une certaine manière. Mais tu ne le faisais pas à l’époque et tu ne le fais pas aujourd’hui. Tout ça, Bobby, ces histoires de “parler blanc” ou de
“comportement noir”, comme si on était programmés pour se comporter de telle ou telle manière, c’est de la merde. De la connerie. Et je pense que tu le sais. Je pense que tu l’as toujours su. »
Michelle frotta ses mains sur ses cuisses et regarda de nouveau Bobby, l’air d’attendre qu’il parle. Sauf qu’il n’avait rien à ajouter. En quelques minutes, elle avait anéanti toutes les excuses derrière la rhétorique dont on l’avait gavé jusqu’à ce qu’il se convainque lui-même d’y croire. Ses paroles étaient des griffes en adamantium plantées dans le ventre d’un ennemi qui se vidait par terre et essayait désespérément de retenir ses viscères tout en se rendant compte que ça ne servirait à rien. Ils poussèrent encore un long soupir et Michelle se leva.
« Il faut que j’aille pisser, dit-elle. La suite dans quelques instants. »
Elle posa une main sur l’épaule de Bobby et l’y laissa une petite seconde. Lorsqu’elle passa devant lui, il se retourna pour la regarder s’éloigner.
Il avait hâte qu’elle revienne. Il recommença à arracher les cals sur ses mains et se demanda si c’était ce même sentiment qui ramenait sans cesse Isabel à l’alcool, la légèreté procurée par la franchise. Il s’était caché si longtemps qu’il ignorait ce que cela faisait de partager véritablement quelque chose – de se partager lui-même – avec quelqu’un, sans crainte des jugements et des conséquences. Il n’avait pas peur de Michelle, ni de ce qu’elle ferait de ce qu’il venait de lui confier. Peut-être était-ce une erreur.
Mais la façon dont elle le regardait lui donnait envie de s’ouvrir encore davantage à elle. De tout lui dire. Il était submergé ; ses yeux lui brûlèrent.
« Dis donc, se dit-il à lui-même, aujourd’hui tu es vraiment une petite pleureuse. » Il leva les yeux et voulut attraper une serviette en papier à l’autre bout de la table lorsqu’il vit Aaron au pied de l’escalier. En train de le regarder. Depuis Dieu sait quand.
De l’observer.
De l’écouter.
Il n’a pas pu nous entendre, se rassura Bobby. Pas avec Michelle devant lui, pas avec la musique, pas tout en bas de l’escalier.
Jamais de la vie.
Bordel, quand est-ce qu’il est arrivé ?
Pourtant, Aaron le regardait. Bobby le salua de la main. Aaron entra enfin dans la cuisine, comme s’il avait été arraché à une transe. Bobby avait
espéré le voir ce soir. Son plan : mettre le reste de l’argent dans le pick-up d’Aaron puis le convaincre de se rendre à la police et peut-être même l’innocenter. Tout ça ressemblait à un plan solide, en tout cas meilleur que pas de plan du tout. Et ce jusqu’à ce qu’Aaron surgisse comme un fantôme en train d’écouter aux portes. Tout s’écroulait.
Bobby sentit une main sur son épaule et sursauta. Michelle se récria :
« Oh, ça va ! dit-elle. Je me suis lavé les mains. Détends-toi. »
Bobby eut un petit rire nerveux. En se rasseyant, Michelle lui jeta un regard perplexe. Elle recommença à parler, mais Bobby ne voyait que des bulles de bandes dessinées au-dessus de sa tête, remplies de symboles de sténo et de gribouillis. Au-dessus de lui, il y avait une bulle de pensée dans laquelle le visage d’Aaron se métamorphosait en Crâne Rouge, braquant un Luger sur lui.
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