Sangs mêlés
Chapitre 3
Robert surprit le regard en coin que lui lança l’infirmière des urgences. Il tira une dernière bouffée avant de jeter sa cigarette dans la rue. Elle atterrit sur la neige en émettant un petit sifflement. Il n’était certainement pas le seul médecin de l’établissement à fumer, même s’ils étaient rares. Il savait que ça faisait mauvais genre, mais il venait tout juste de reprendre. Il jeta un coup d’œil à sa montre. L’infirmière faisait partie de l’équipe suivante. Il pouvait s’en aller maintenant s’il le voulait, sauf qu’il n’était pas pressé de rentrer chez lui. Avec la solitude, tout paraissait énorme. Les bruits de pas sur le parquet de la salle à manger qui, bien que ne pouvant accueillir que huit personnes assises, ressemblait à la salle de festin d’un grand château. L’immense lit de 180 sur 200. La table de la cuisine qui s’étirait à l’infini sans que rien n’en vienne troubler la surface en chêne verni, sinon les
papiers du divorce, arrivés quelques jours plus tôt.
Des papiers qu’elle avait déjà signés.
Sur ses bouclettes grisonnantes, la neige fondait et ruisselait, lui refroidissant le crâne. Il fit craquer son annulaire et glisser son alliance de bas en haut. Sa peau légèrement mate était presque blanche au-dessous. Une vieille habitude que ce geste. Il ne s’était jamais fait aux bijoux – n’importe quels bijoux –, et encore moins sur ses mains.
Il s’apprêtait à retourner à l’intérieur pour récupérer ses clés lorsqu’il entendit le lamento d’une sirène au loin. Il attendit. L’effet Doppler s’atténua à mesure que l’ambulance approchait. Elle dérapa un peu avant de s’arrêter sous l’arcade. La sirène se tut mais fut remplacée par un cri étouffé provenant de l’intérieur du véhicule. Les portes arrière s’ouvrirent en grand. Un infirmier sauta au-dehors et aida son collègue à diriger le brancard. Un jeune Noir dégingandé était couché dessus, sanglé, sa capuche beige pleine
de sang. Sur ses pieds, le drap était complètement froissé, à cause de ses mouvements de jambes, et plus haut maculé d’urine et d’excréments. Son masque à oxygène se couvrait de buée à chaque gémissement.
Robert suivit les infirmiers à l’intérieur. Ils le briefèrent sur le chemin de
l’unité de traumatologie. Les os de la partie gauche du visage avaient été broyés, et la partie droite était pleine de fractures, vraisemblablement un dégât collatéral. Quelques dents étaient encore intactes, mais la puissance du choc avait lacéré la langue presque jusqu’au milieu. Certains éclats de l’os orbital avaient endommagé l’œil. Le jeune perdrait sans doute, sinon un œil, du moins une partie de la vue. Les quelques tests neurologiques qu’ils avaient pu effectuer quand il ne convulsait pas indiquaient une hémorragie cérébrale.
Les fragments de mortier rouge que Robert détacha de sa peau laissaient penser que quelqu’un l’avait frappé à l’aide d’une brique. La lui avait-on lancée dessus ? L’avait-on laissée tomber sur lui ? Vu la force de l’impact, il semblait impossible qu’une seule personne ait pu faire cela.
L’équipe des internes s’activa rapidement pour stabiliser son état. Après avoir appelé le neurochirurgien de permanence, ils firent transférer le jeune
homme en soins intensifs. Robert ôta son masque et sa blouse, les roula en boule et les jeta vers la poubelle. Ils tombèrent à côté. Un des secouristes, adossé au poste des infirmières, les coudes sur le guichet, était en train de draguer une jeune assistante. Il vit le tir raté de Robert et secoua la tête dans sa direction.
« Qu’est-ce qu’on dit déjà, à propos des équipes de jour ? » demanda-t-il.
Robert sourit sans conviction et les rejoignit au poste des infirmières pour passer en revue le dossier du jeune homme. « Homewood », dit-il dans sa barbe. Ils venaient du même quartier, même si Robert n’y était pas retourné depuis des années. La dernière fois, sa mère n’était pas encore malade. Puis son père était mort. Et sa mère l’avait suivi dans la tombe. Il sentit venir une vague de solitude écrasante. Il lâcha un bref soupir, et la vague recula. Il écarta le dossier.
« Sans doute une vengeance », dit le secouriste.
Robert leva les yeux.
« Pardon ? »
Le secouriste se retourna et posa ses bras sur le guichet en toisant Robert. Le revers de son blouson masquait partiellement son insigne, mais Robert distingua le prénom : Scott.
« Le jeune, reprit ce dernier. Il a dû se faire éclater par vengeance. Son
pote du gang était là quand on est arrivés.
– Il n’avait pas de couleurs distinctives sur lui, répondit Robert. Mais son copain, oui, donc je crois que ça veut tout dire. »
Scott déplaça son poids sur ses coudes.
« Tu l’as dit toi-même, il vient de Homewood. Pas compliqué à comprendre.
– Moi aussi, je viens de Homewood. Donc tu es en train de m’expliquer que Noir plus Homewood égalent délinquant. J’ai bien compris ? »
Scott se redressa et passa ses doigts dans ses cheveux. Ses joues pâles rougirent.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais parfaitement.
– Très bien. »
Robert se leva pour partir, mais hésita.
« Je vais te poser une petite question. Combien de temps est-ce que tu as
mis pour arriver là-bas ?
– Pardon ?
– Quand l’appel est arrivé, quand tu as appris qu’un jeune Noir s’était fait agresser, est-ce que tu t’es dépêché ? Ou est-ce que tu as d’abord terminé de prendre le numéro d’une petite assistante dans un autre hôpital ?
– Tu me traites de raciste ?
– Et quand t’as ramassé ce jeune homme, est-ce que t’as fait tout ton possible pour le sauver pendant le trajet ? Ou est-ce que tu t’es dit, oh, encore un petit voyou qui s’est fait éclater en pleine rue ? »
Du coin de l’œil, Robert vit que l’assistante échangeait des regards gênés avec l’infirmière. Scott posa ses deux mains sur le guichet. Il avait le visage crispé, mais ses lèvres étaient légèrement retroussées.
« Va te faire foutre, toubib. Tu ne me connais pas.
– Si. Si, je crois que je te connais. »
Scott s’éloigna, les mains levées en signe de reddition, et se dirigea vers la porte coulissante du parking. Il embarqua en chemin son collègue et les deux hommes s’en allèrent sans se retourner. Robert se laissa retomber sur sa chaise. Il sentait que tous les regards étaient braqués sur lui. Il tourna la tête à gauche et vit Lorraine, la surveillante, ouvrir de grands yeux. Puis un sourire caustique creusa ses joues noires.
« OK, docteur Winston, dit-elle. Chapeau. »
Robert fit la grimace.
« J’en ai trop fait ?
– Au contraire. Pas assez. »
Robert lui adressa le sourire le plus sincère possible. Il ne regrettait pas ses propos mais s’interrogeait sur leur nécessité. Il reprit le dossier et lut le nom du jeune homme.
« Marcus Anderson », dit-il.
Ce garçon, est-ce que sa mère avait pu le connaître ? Est-ce que son grand-père avait pu regarder avec son propre père le match des Steelers un dimanche ?
« Lorraine, envoie-moi des nouvelles de lui, tu veux bien ? »
Elle hocha la tête, s’en alla rejoindre les autres membres du personnel réunis autour du poste pour écouter le bulletin météo à la radio. La tempête du cap Hatteras approchait. Ceux qui habitaient loin aménageaient des
salles vides pour y passer la nuit. Ils plaisantaient, riaient. Ils n’exclurent pas Robert, mais ils ne l’inclurent pas non plus. Il ne leur en voulait pas. Il aimait bien ces roulements avec l’hôpital universitaire. Souvent, mais pas toujours, il parvenait à un certain niveau de respect. Malgré tout, une constante demeurait, où qu’il aille, surtout auprès des équipes de traumatologie – il n’avait pas droit à la camaraderie qu’ils avaient forgée dans les tranchées, et il se retrouvait souvent seul. Ce soir-là encore plus que les autres.
Il finit de rédiger ses notes, décrocha son manteau derrière le poste des infirmières et ressortit. Une rafale de vent glacé lui cisailla les chairs à travers sa blouse et son pantalon d’hôpital. Adossé à son poste favori, contre le mur extérieur, il sortit une autre cigarette du paquet mou et tordu rangé dans sa poche avant. Savourant l’air frais, il prit une longue inspiration, ferma les yeux et vit, une fois de plus, la table de la salle à
manger.
Elle n’avait pas attendu sa réponse. Tout était là, signé sur chaque page, à côté des post-it multicolores qui lui indiquaient l’espace vide où devait figurer son nom. Tamara Winston.
Le jour où les papiers étaient arrivés, il avait failli lui téléphoner. Mais la
dernière fois qu’il l’avait fait, ç’avait été une erreur. Des choses avaient été dites, pires que la fois précédente, quand elle avait décrété qu’il leur fallait passer plus de temps séparés l’un de l’autre. Elle n’avait qu’à aller chez sa sœur, sa foutue sœur, qui de toute façon n’avait jamais aimé Robert, et il savait que celle-ci attendait l’occasion de donner le coup de grâce à leur couple. Dégoûté à l’idée qu’elle murmure à l’oreille de Tamara, comme si elle l’envoûtait, il écrasa sa cigarette sous ses tennis et retourna à l’intérieur. Il retrouva Lorraine assise à son bureau.
« Il y aurait un endroit, pas loin, pour boire un verre ? lui demanda-t-il.
– Tu n’écoutes pas la météo ?
– Ce n’est pas encore l’enfer. Juste histoire de boire un verre pour la route.
– À ta place, je rentrerais chez moi. Les routes vont vite devenir atroces.
– Rouler dans la neige, c’est ma grande spécialité, dit-il. Tu veux m’accompagner ? »
Lorraine leva sa main gauche, paume face à elle, et remua ses doigts. Un diamant attrapa la lumière du plafonnier et scintilla.
Robert porta ses deux mains à son torse pour se disculper.
« En tout bien, tout honneur.
– Mais je n’en doute pas, dit-elle avec un petit sourire. Tu as Lou’s, à deux rues d’ici, dans cette direction. » Elle indiqua l’ouest. « C’est le plus proche pour boire un verre vite fait. Pas sûre que ce soit l’endroit le plus hospitalier, mais tu peux toujours tenter ta chance. »
Robert inclina la tête sur le côté ; il ne comprenait pas ce qu’elle sous-entendait. Lorraine fit la grimace et lui jeta un regard par-dessous. Robert comprit. Le mauvais bar pour sa couleur de peau.
« Bonne garde, dit-il. À demain. »
Dehors, la neige tombait plus dru. Des voitures passaient, et le bruit des pneus était assourdi par la chaussée enneigée. Robert releva le col de son
manteau et sortit de sa poche un bonnet. Il marcha dans la direction de Lou’s. Une saleuse passa en trombe, saupoudrant les pare-brise et les portières de paquets de cristaux qui grêlèrent le blanc immaculé.
Robert et Tamara s’étaient dit des choses qu’ils ne pensaient pas, ou en tout cas des choses qu’ils pensaient mais qu’ils auraient dû garder pour eux. Dans les semaines qui avaient suivi la fausse couche, Tamara s’était éloignée de lui. Elle avait toujours eu un rire contagieux, immense, avec la
tête qui basculait en arrière, un rire sans aucun faux-semblant, ponctué par des grognements si elle trouvait la chose vraiment drôle. Elle avait eu ce rire sur la table d’examen, pour la toute première échographie. Le papier hygiénique sous elle avait comme applaudi quand elle s’était agitée, tout heureuse d’entendre les battements rapides du cœur.
À la dernière échographie, en revanche, il n’y avait pas eu de rires. Seulement le bruit de leur propre souffle, retenu d’abord à cause de l’attente, puis de la peur, enfin relâché sous la forme d’un long soupir. C’est l’assistante du médecin qui leur annonça la nouvelle. Robert en déduisit que le médecin ne s’intéressait qu’aux moments joyeux, et en un sens il pouvait comprendre. Au cours de ses études de médecine, ses professeurs l’avaient obligé à annoncer le pire à des malades en phase terminale ou à des familles endeuillées. Il en avait éprouvé une douleur physique, comme sans doute ses professeurs avant lui. Il s’agissait moins d’un bizutage que d’un rite de
passage. C’était curieux comme tout paraissait limpide à l’instant précis où l’assistante retira le gel sur le ventre de Tamara et rangea la sonde à ultrasons – on aurait dit qu’elle rengainait son arme.
« Votre corps a terminé la fausse couche. Prenez tout le temps nécessaire », dit-elle.
Une fois seuls, ils entendirent des cris de joie étouffés de l’autre côté du mur. Tamara accepta la main de Robert qui l’aidait à descendre de la table, puis elle se rhabilla sans rien dire, hagarde. Pas de larmes. Pas de mots. Il la raccompagna dans la salle d’attente bondée, les mains sur ses épaules, comme pour la protéger des paparazzi. Vu la manière dont les gens la regardaient, l’air de ne pas la regarder, abandonnant une seconde leurs revues sur la grossesse, sur les mariages et leurs magazines people, il comprenait qu’ils savaient ce qui s’était passé, et elle ne méritait pas ces regards. Au fond du couloir vers l’ascenseur, elle leva vers lui ses yeux
mouillés.
« J’ai faim », dit-elle.
Elle força un vague sourire. Il sourit en retour.
« Moi aussi. »
Ils prirent un petit déjeuner tardif dans un restaurant proche du cabinet de gynécologie. Ils avaient froid et Tamara nageait dans le sweat à capuche trop grand de Robert. Elle touilla ses œufs avec sa fourchette, mélangeant
les jaunes à la montagne de ketchup sous laquelle elle les avait ensevelis.
« Tu es en train d’essayer de les retrouver ? demanda Robert.
– Quoi donc ?
– Les œufs qui accompagnaient ton ketchup. Parce que moi, je ne les vois pas. »
Elle se retint de sourire.
« Non, dit-il. Ce n’est pas drôle. Sérieusement, je crois qu’on s’est fait entuber. » Elle plissa encore un peu plus les lèvres, toujours réprimant un sourire. La serveuse leur resservit du café et Tamara but une gorgée. Robert se pencha par-dessus la table. « Tu vois ? Tu as vu comment elle nous a regardés ? Je te parie qu’ici les Blancs ont droit à des œufs avec leur ketchup. » Tamara recracha dans sa tasse, s’essuya la bouche et émit un petit grognement, ce qui attendrit Robert.
« Tu es complètement fou », dit-elle.
Robert haussa les épaules, tout sourire. Ils s’en sortiraient. Ils étaient forts. Ils savaient rire du malheur. Il prit la main de Tamara ; elle prit la sienne. Mais elle fronça les sourcils, soucieuse. Elle se tint le ventre. Son sourire disparut. Elle s’agita sur son siège et ses yeux se mouillèrent en une fraction de seconde.
« Robert », murmura-t-elle.
Elle baissa la tête. Lorsqu’elle la releva, des larmes coulaient sur ses joues. Robert se glissa à côté d’elle sur la banquette. Une tache rouge couvrait l’entrejambe du survêtement gris de Tamara, telle l’encre d’un stylo-plume cassé. Il ôta son sweat-shirt, le noua autour de la taille de Tamara, laissa quelques billets sur la table et la fit sortir du restaurant. Même à quinze semaines de grossesse, on lui avait dit de s’attendre à des crampes, à des écoulements, peut-être même à des saignements. Mais on ne lui avait jamais dit à quels sentiments s’attendre. Pendant tout le trajet du retour, sur la
banquette arrière, elle se mit en position fœtale et pleura en silence.
Ce soir-là comme tous les soirs suivants, elle s’éloigna du centre de leur lit et fuit la main de Robert quand il voulait la toucher. Elle se couchait tout habillée et prenait sa douche en fermant la porte de la salle de bains.
Malgré les protestations de Robert, elle retourna au travail une semaine plus tard. Ses réunions commencèrent à durer plus longtemps. Ils mangeaient des repas réchauffés au micro-ondes, ou à emporter, devant la
télévision. Elle parlait à peine, du moins à Robert. Elle passait des heures au téléphone avec sa sœur, installée à San Diego. Pendant ce temps, il consultait des articles médicaux sur Internet en faisant semblant de ne pas écouter et essayait de comprendre ce qu’il n’avait pas bien fait.
La dispute éclata après sa troisième garde consécutive de 8 heures à 20 heures, alors que c’était déjà le week-end. Tamara avait finalement décidé qu’elle devait passer plus de temps loin du travail et rester à la maison. Robert dormait à l’hôpital afin de lui laisser l’espace qu’il croyait nécessaire. Lorsqu’il rentra, la poubelle sentait la banane pourrie et contenait trois jours d’emballages de petits déjeuners, déjeuners et dîners. L’évier était rempli de verres à vin au fond cerclé de rouge. Dans la chambre, les vêtements de Tamara étaient suspendus au tapis de course, les tee-shirts abandonnés par terre, les culottes posées au bord du panier en osier.
Robert entendit le bruit de la chasse d’eau. Tamara apparut dans l’encadrement de la porte, à contre-jour. Elle portait ce qui était devenu son nouvel uniforme : durag, Thermolactyl à manches longues, survêtement gris chiné et pantoufles en daim. Elle sursauta légèrement en le voyant puis partit se glisser sous la couette et lui tourna le dos. Il s’assit au bord du lit.
« T’es sortie, aujourd’hui ? Ou hier ?
– T’étais où ? répondit-elle.
– Je ne voulais pas t’étouffer. »
Elle remonta la couette et se redressa lentement. D’une voix douce, elle dit :
« Est-ce qu’on pourrait ne pas centrer le débat sur toi, s’il te plaît ?
– Je suis désolé. Franchement, ce n’est pas ce que je voulais dire.
– Qu’est-ce que tu voulais dire ?
– Moi aussi, j’ai perdu ce fœtus, Tam.
– Ce “fœtus” ? Il faut toujours que tu sois aussi clinique ?
– Non. »
Robert regarda ses propres mains. Le froid les avait rendues sèches et blêmes. Les laver après chaque soin lui crevassait la peau et laissait des traînées rouges entre ses phalanges marron clair.
« Je ne pouvais pas y penser comme à “lui” ou à “elle”, dit-il. C’était trop
dur.
– C’était une fille. Je… crois que c’était une fille.
– Une fille. Elle avait un prénom ? »
Tamara fit signe que non.
« Je me demande à qui elle aurait ressemblé. » Elle réussit à sourire un peu. « Je sais qu’à notre âge ça faisait partie des risques. Que c’était peut-être ça. Mais on peut réessayer. »
Il lui adressa un clin d’œil, espérant de sa part un vrai sourire.
« De toute façon, c’est ça, la partie amusante, non ? » Il tendit encore la main, mais Tamara s’éloigna. Il retira aussitôt sa main. « Quoi, Tam ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui fait que tu refuses que je te touche ? Dis-le-moi et j’arrêterai.
– Je suis désolée de ne pas aborder les choses comme tu voudrais que je le fasse. Je ne peux pas me dire que c’était un simple fœtus. Je n’ai pas ta
capacité à me détacher. Mais disons que je me sens déjà assez mal comme ça pour que tu ne me fasses pas culpabiliser de ne pas avoir envie de baiser avec toi.
– Oh là là. Tam, ce n’est pas du tout ce que j’essaie de faire. » Elle essuya une larme sur sa joue. « Je n’avais pas envie de cette enfant et tu m’as donné envie de l’avoir. Et maintenant elle n’est plus là.
– Moi, je t’en ai donné l’envie ?
– Je t’avais dit que je n’en voulais pas. Mais tu as insisté, insisté, insisté. Ta mère voulait être grand-mère et tu ne pouvais pas dire non, si ? Tu ne pouvais pas me laisser dire non.
– OK. Tu es en colère. On va se mettre à dire des conneries. Tu as besoin d’un peu d’espace.
– Arrête de m’expliquer ce dont j’ai besoin, Robert. On n’avait pas “besoin” de ce bébé. On se débrouillait très bien, rien que toi et moi. »
Lassé de devoir se défendre inlassablement, il contre-attaqua :
« Bon, il faut croire que tu me l’as prouvé, non ? »
À peine les mots avaient-ils quitté sa bouche qu’il lâcha un soupir, dégoûté de lui-même. Mais c’était trop tard. Tamara lui lança un regard incrédule et se blottit dans ses propres bras. Il savait qu’il aurait dû la rejoindre et la serrer fort contre lui, mais l’accusation qu’elle avait proférée lui faisait trop mal. Ils étaient tous deux fiers, parfois jusqu’à l’absurde. À cet instant
précis, la distance entre eux paraissait incommensurable.
Tamara sécha ses yeux et se roula en boule sous la couette, tournant le dos à Robert. Il s’agenouilla sur le matelas et tendit un bras vers elle. Il comptait la serrer contre lui, même si elle se débattait. Elle pouvait lui hurler dessus, le frapper, s’il le fallait. Expulser cette souffrance afin qu’ils puissent revenir en arrière. Les ressorts du sommier grincèrent sous son poids et Tamara répondit, presque trop bas pour être entendue.
« J’aimerais dormir maintenant. »
La détermination dans sa voix fit vaciller Robert. Il s’éloigna du lit et referma doucement la porte de la chambre derrière lui.
Il s’arrêta. Le parquet couina – Tamara sortait du lit. Robert entendit ensuite le ronronnement léger du ventilateur mobile qu’elle avait posé de son côté. Elle ne pouvait pas s’endormir sans être bercée par ce bruit blanc, de même que Robert sortait toujours sa jambe de sous la couette. Aucun des
deux ne comprenait les habitudes de sommeil bizarres de l’autre, et ils avaient ri de leur propre angoisse la fois où ils avaient essayé de s’en passer.
Elle ne pouvait pas dormir sans le ventilateur.
Il se demanda si elle pouvait dormir sans lui.
Le lendemain matin, ils n’en parlèrent pas. Ils ne parlèrent de rien. Leur dispute planait dans l’air comme une retombée radioactive, d’autant plus puissante qu’ils refusaient de l’admettre. Avant que Robert trouve le courage de proposer de ne pas aller au travail, Tamara avait déjà monté l’escalier et regagné leur chambre.
Lorsqu’il rentra à la maison, Tamara était assise à la table de la cuisine, les yeux cernés. Elle s’était coiffée et avait troqué son survêtement pour un chemisier et un jean. Il s’assit face à elle. Elle le regarda fixement.
« Je vais partir quelque temps, dit-elle.
– Ah non. Pas ça.
– Il le faut. Juste quelque temps.
– Tamara. Je suis vraiment désolé.
– Je sais que tu l’es. Moi aussi, je le suis. Mais le fait qu’on ait pu se dire toutes ces choses, Robert, ça veut dire qu’il y a un problème. Entre nous.
– On a perdu un bébé, Tam.
– Je crois qu’on a aussi peut-être perdu une partie de nous-mêmes, Robert, et il va me falloir un peu de temps pour voir si c’est vraiment le cas. Je ne
peux pas le faire ici. »
Robert joignit ses deux mains et les porta devant sa bouche. Il voulait discuter et la convaincre de rester, mais il avait senti, lui aussi, ce fossé qui les séparait, sans qu’aucun d’eux n’ait les moyens de le franchir.
« Et si je dis non ?
– Ce n’est pas toi qui décides, répondit-elle.
– Où vas-tu aller ?
– Chez ma sœur.
– En Californie ? » Il souffla. « Bon. Je peux te conduire à l’aéroport ?
– Le taxi est déjà en route. »
Quelques minutes plus tard, Robert chargeait les valises de Tamara à l’arrière du taxi.
« Tu as pris beaucoup d’affaires », dit-il.
Elle posa une main sur sa joue et il la huma. En sentant l’odeur du beurre
de cacao dont elle enduisait sa peau pour l’adoucir, Robert eut le cœur brisé. Il déglutit péniblement. Il embrassa sa paume et promit de téléphoner. Elle ne lui promit rien en retour. Le taxi s’éloigna. Ses feux arrière éclairaient les flocons de neige qui commençaient à tomber.
Un peu plus d’un an après, la douleur ne s’était pas émoussée. Robert arriva devant chez Lou’s. Le néon rouge de l’enseigne bourdonnait au-dessus de l’entrée. Il tapa du pied pour ôter la neige sous ses chaussures et entra. Juste un verre. Un échauffement, peut-être le début d’une nouvelle tradition. Histoire de se souvenir, en oubliant.
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