Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 11 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 11

 

 

Le bus refit entièrement son parcours et dévala une deuxième fois Frankstown Avenue. Bobby tira sur la cordelette. Au croisement, il descendit.

« Soyez prudent, jeune homme », lui lança le conducteur.

Bobby se tourna vers lui. Son ton sincère et la chaleur de son sourire le rassurèrent. Il aurait pu repartir pour un tour de plus, mais le sanctuaire méditatif du bus n’était que provisoire. Il savait ce qui lui restait à faire, et plus il attendait, moins il était probable qu’il le fasse. Il hocha la tête en direction du conducteur et celui-ci fit de même. Les portes se refermèrent en sifflant, le moteur gronda jusqu’à ce que les feux de stop s’éteignent. Bobby leva la main pour saluer, regrettant déjà cet homme et son compagnon sans-abri qui dormirait jusqu’au lever du jour ou jusqu’à ce

qu’un conducteur moins généreux le chasse. Maintenant que son sanctuaire n’était plus là, Bobby sentit remonter ses angoisses. Il se hâta de rejoindre son immeuble. La Fox était garée devant. Une fine pellicule de neige s’était déposée sur le capot. La voiture n’était donc pas restée là très longtemps. Il avait espéré que sa mère aurait travaillé toute la nuit, mais avec un peu de chance elle était en train de dormir. Il avait encore besoin de temps pour savoir comment lui annoncer ce qui s’était passé, son plan, tout. En attendant, il était épuisé. Il devait dormir, ne serait-ce que quelques heures. Ensuite, il lui dirait ce qu’il avait fait.

Il introduisit la clé, et la porte s’ouvrit doucement. L’appartement sentait la cigarette et le Drakkar Noir. Un ronflement guttural résonnait au bout du couloir, trop fort pour être celui d’Isabel.

Incroyable.

Chaque fois qu’elle s’éloignait de la boisson, c’était comme si elle

remontait une ligne de crête, dans un équilibre précaire, à deux doigts de trébucher, et cet enfoiré de Nico la faisait toujours redescendre dans les profondeurs. Bobby regretta de ne pas avoir le cran d’ouvrir la porte en donnant un grand coup de pied, de soulever Nico par la peau de son cou de

nabot, de le jeter dans le couloir et de lui claquer la porte au nez, seul avec ses habits sous le bras, tout tremblant. Mais il savait que ce n’était que fantasme. Il n’était pas plus une brute que Nico. Il aurait préféré l’être. Il ne se serait peut-être pas retrouvé dans cette situation.

Le canapé lui parut confortable comme jamais. Il s’y affala. Dans le bus, son cerveau aussi avait tourné en boucle. Il devait appeler les flics et se dénoncer, ainsi qu’Aaron. Il leur dirait qu’Aaron l’avait menacé et qu’il n’avait eu d’autre choix que de rouler, sans quoi il se serait fait tuer. Aaron n’avait pas eu d’arme à ce moment-là, mais il en avait désormais une dans la boîte à gants. Peut-être que le jour de leur arrestation, cette version-là paraîtrait plausible et que les flics n’auraient pas la main trop lourde avec lui, qu’ils le laisseraient même partir. Mais s’ils avaient visionné les bandes vidéo, il serait déjà trop tard. N’importe quelle version qu’il leur refourguerait passerait pour une manière de sauver sa peau. Et si par

miracle Aaron s’en tirait – genre légitime défense ou Dieu sait quelle connerie ? Alors quoi ? Reviendrait-il se venger ?

Jusqu’à ce fameux soir, l’idée qu’Aaron puisse faire une chose pareille ressemblait à un numéro de « What if… ? » dans lequel Uatu le Gardien décrivait les réalités parallèles de l’univers Marvel. Dans ce numéro, le meilleur ami de Bobby serait devenu un tueur psychopathe néonazi. Si Bobby avait simplement dit : « Pas l’Original, leurs pizzas sont immondes », ils seraient allés au drive du Taco Bell et se seraient bâfrés. Aaron se serait abruti d’alcool. Le lendemain matin, Bobby lui aurait raconté tout ce qu’il avait manqué pendant son séjour en taule. Ils auraient déliré sur les bons dessinateurs qui avaient quitté Marvel pour lancer Image. Et Michael Keaton qui avait déchiré une deuxième fois dans le rôle de Batman. Et les Tortues Ninja qui avaient été transformées en une franchise de merde pour les gamins, même si Raffaello envoyait encore pas mal.

Quelque part au milieu de tout ça, Bobby l’aurait aidé à oublier ce qui lui était arrivé en prison, à retrouver un semblant de normalité.

Mais ça, c’était le vrai « What if… ? » Ça, c’était la réalité parallèle.

Aaron méritait de retourner en prison. Mais n’était-ce pas la prison qui l’avait transformé de la sorte ? On lui avait arraché les cheveux, on lui avait cassé les dents. On l’avait défiguré et violé.

Et moi, qu’est-ce qu’on me ferait ? Où est-ce que je m’assiérais dans cette

cafétéria ?

L’appartement avait beau être petit, Bobby avait beau détester le canapé et mépriser leur marchand de sommeil de propriétaire – n’empêche, il n’était pas un surveillant de prison et le canapé n’était pas une paillasse en métal. Les chambres avaient des portes, et ces portes avaient des serrures qu’il contrôlait, et il chiait et se douchait dans l’intimité.

La perspective de dénoncer Aaron s’éloigna.

Alors tire-toi. Aussi loin et aussi vite que possible. Tu peux travailler comme serveur n’importe où. Tu n’as pas de portable, pas de carte de crédit. Même s’ils voient ta tronche sur les vidéos, le pick-up n’est pas à ton nom. Tu n’existes plus. Un fantôme. Même s’ils chopent Aaron, il ne te balancera jamais. Il ne te balancerait jamais. Il ne te balancerait jamais.

Tandis que Bobby cédait à l’épuisement, son cerveau lui fit voir des planches de comics. Aaron devenait une contrefaçon de Crâne Rouge,

gonflée aux stéroïdes, faisant des saluts nazis et marchant au pas de l’oie, alors que Bobby était Peter Parker, le geek, mais sans les superpouvoirs, luttant toujours pour dissimuler sa véritable identité au super-méchant. Ils se lançaient dans un combat épique, le cerveau contre les muscles, et Bobby sombra dans le sommeil.

Il se réveilla quelques heures plus tard en pleine crise d’asthme. Il avait fait un rêve dans lequel il affrontait un inconnu sans visage, mais chaque coup de poing qu’il donnait était au ralenti, il s’enfonçait comme dans du beurre de cacahuètes. Ses coups tombaient à côté et, quand il lui arrivait de viser juste, son adversaire ne ressentait rien. Alors il s’enfuyait. Et ça ne marchait pas non plus. Son cerveau avait beau crier à ses jambes de courir, elles restaient figées et se débattaient contre une force invisible. Le rêve s’était ensuite transformé. Bobby tombait à travers une couche de glace et sa bouche s’emplissait d’une eau très froide, sale et putride, jusqu’à ce qu’il

vomisse. C’est à ce moment précis qu’il se réveilla, la tête sur son oreiller maculé de bave, en train de suffoquer. Il retrouva son inhalateur dans sa poche et prit de longues bouffées, jusqu’à ce que le boa constrictor desserre son étreinte.

Au fond du couloir, la porte d’Isabel fut entrebâillée. Peu après, des murmures s’échappèrent de la chambre. Bobby entendit Nico dire à Isabel qu’à son avis Bobby dormait. Bobby garda la tête avachie contre le canapé,

ouvrant à peine les yeux, et fit semblant de ronfler pour donner le change. Les gonds grincèrent ; la porte s’ouvrit entièrement. Bobby s’efforça d’écouter les bruits des pas sur le tapis usé qui recouvrait le sol froid. Enfin, sous ses paupières, il aperçut du mouvement. Il sentit l’eau de Cologne de Nico. Ce dernier faisait de grands pas feutrés, Elmer Fudd traquant Bugs Bunny pendant la saison de la chasse. Bobby réprima un rire. À chacun de ses pas prudents, Nico le regardait, et lorsque Bobby ouvrit les yeux et leva la tête, l’autre lâcha un juron dans sa barbe.

« Salut, Bobby.

– Salut, connard.

– Très bien. Content de te revoir, Bobby. Ça m’a fait plaisir de te parler. »

Il remonta jusqu’au menton la fermeture Éclair de son blouson et s’avança vers la porte.

« Reste loin de ma mère, Ducon », cria Bobby dans son dos. Il secoua la

tête et vit Isabel debout dans l’embrasure de la porte. Elle portait un peignoir miteux, en tissu-éponge, d’une horrible couleur pervenche, qu’il lui avait offert à Noël bien des années auparavant, grâce aux premiers sous qu’il avait gagnés. Il lui demandait sans arrêt de le jeter à la poubelle, en vain.

« Ce n’est pas ce que tu crois, dit-elle. Pas tout à fait. Il m’a ramenée en voiture et s’est endormi. Il voulait s’assurer que j’allais bien.

– Ah, mais dans ce cas, c’est beaucoup mieux, fit Bobby en levant les deux mains en l’air. Deux jours de suite, maman ? Bordel. On ne peut pas dire que tu rechutes : tu replonges. »

La main dans une de ses poches élimées, Isabel s’avança dans le couloir. Elle avait la tête basse et ses cheveux étaient tirés en arrière. Elle s’assit à côté de lui et posa ses doigts sur son genou.

« Tu me laisses t’expliquer ? »

Bobby, la tête entre les mains, se cala au fond du canapé.

« Est-ce que tu vas me ressortir la même rengaine ? Je ne peux plus continuer comme ça, maman.

– Je sais.

– Je ne crois pas, non. Franchement, je ne peux plus continuer comme ça. Il faut que tu trouves un moyen d’y arriver toute seule.

– J’essaie.

– Essaie encore ! »

Isabel sursauta et retira sa main. Elle rapprocha les deux pans de son peignoir.

« Bobby, qu’est-ce qui se passe ?

– Rien. » Il éclata de rire. « Tout. Peu importe. On s’en fout. Quelle heure est-il ? Il faut que je voie si je peux choper un service au déjeuner, puisque tu n’es pas en état.

– Je n’ai pas trop bu hier soir. Enfin, moins que d’habitude. Nico pensait que je n’avais pas intérêt à conduire.

– Tu vois, ta phrase aurait dû commencer par : “Je n’ai pas bu hier soir”, maman. Tu saisis la différence ?

– Tu as raison. Je sais que tu as raison.

– Très bien, mais alors pourquoi ? Pourquoi avoir bu ne serait-ce qu’un verre dans le bar de ce gros dégueulasse ? »

Isabel inspira longuement puis lâcha un soupir haché.

« Je t’ai demandé hier si tu me faisais confiance. Tu te souviens ?

– Oui.

– Si j’essaie de t’expliquer ce qui s’est passé ces deux derniers jours, tu ne m’écouteras pas, et je ne pourrai pas t’en vouloir. Tu auras l’impression d’entendre les mêmes conneries. Dans une certaine mesure, c’est le cas. En revanche, si tu me fais vraiment confiance, je veux que tu ailles avec moi quelque part. Ce n’est pas loin d’ici, mais tu n’as pas le droit de me poser la moindre question avant qu’on y soit arrivés. Si tu acceptes de faire ça, je te promets que je ne boirai plus jamais un seul verre. J’irai aux Alcooliques Anonymes, s’il le faut. J’aimerais bien te promettre sur la tête de quelqu’un mais j’ai vraiment personne qui compte à part toi, donc voilà. »

Ils rirent ensemble, d’un rire sincère mais fatigué. Bobby s’apprêtait à lui dire non, qu’il devait assurer le prochain loyer, lorsqu’il repensa au

portefeuille rempli de billets de cent dollars qu’il avait dans sa poche arrière. Il avait envisagé de retrouver le sac d’Aaron, de lui prendre ses clés, de se débrouiller pour monter à bord de son pick-up ni vu ni connu, puis de remettre l’argent dans la boîte à gants, dégoûté de l’avoir accepté. Mais s’il se retrouvait en prison, l’argent dormirait dans une quelconque salle des pièces à conviction pendant que sa mère risquerait d’être à la rue. Isabel le regarda avec une détermination dont il avait toujours regretté l’absence

quand elle lui avait sorti mille fois les mêmes promesses. La confiance s’était rompue, mais quelque chose dans sa voix, dans ses yeux, le fit changer d’avis.

« D’accord, dit-il. J’irai. »

Isabel lui donna une tape sur le genou et son visage s’illumina.

« Parfait. Tu veux prendre une douche ?

– Vas-y. »

Il bâilla.

« Je ne suis pas encore réveillé. »

Isabel bondit du canapé et courut dans le couloir presque en sautillant. Une fois sûr et certain qu’elle était sous la douche, Bobby s’approcha du bocal au-dessus de l’évier. Il ouvrit le portefeuille et le regarda pendant une minute. Il prit de quoi payer le prochain loyer et fourra le reste des billets dans sa poche, bien décidé à les remettre à leur place.

Il avait la conscience tranquille.

 

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