Sangs mêlés
Chapitre 12
Isabel ne pouvait s’empêcher de regarder Bobby à chaque stop, à chaque feu rouge. C’était saisissant – il ne ressemblait pas à Robert tout en lui ressemblant beaucoup, surtout maintenant. Ils verraient instantanément l’air de famille entre eux. Elle le savait. Bobby souriait chaque fois qu’il la surprenait en train de le regarder, mais elle sentit aussi qu’il s’agaçait de plus en plus, à la manière tendre des fils énervés par leurs mères quand elles les traitent comme les petits garçons qu’ils sont toujours à leurs yeux.
« Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il.
– Quand est-ce que tu es devenu aussi beau ?
– Qu’est-ce qui t’arrive ? répondit-il en baissant un peu sa vitre. Tu t’es renversé dessus tout ton déodorant ? »
Il avait raison. Elle en avait trop fait. Pourtant, elle s’était retenue sur la
garde-robe. Élégante. Elle portait un joli chemisier dont seuls les deux boutons du haut étaient ouverts et un pantalon noir avec un pli impeccable aux genoux. Ses cheveux étaient lâches, rassemblés d’un côté. Le maquillage était présent aussi, ni trop, ni pas assez. Mais ce n’était pas pour Robert. Cette journée, elle ne l’oublierait jamais, quoi qu’il se passe. Qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un enterrement, les gens se mettaient toujours sur leur trente-et-un.
« On était pourtant d’accord, dit-elle. Pas de questions. C’est la deuxième. »
Bobby leva les mains en l’air et regarda par la vitre. Tout ça manquait à Isabel, ces échanges à la fois caustiques et affectueux entre eux. Ce sourire lui manquait. Il semblait si sincère, elle n’en croyait pas ses yeux. Un klaxon retentit lorsqu’elle grilla un stop. Elle freina juste avant que sa voiture se fasse percuter, et Bobby s’agrippa au tableau de bord.
« Putain, maman. »
Elle s’excusa. Déjà emballé par la perspective de ce qui les attendait d’ici quelques kilomètres, son cœur accéléra. Elle avait ressenti ça vingt-deux ans plus tôt, alors qu’elle était en voiture et s’apprêtait à annoncer
exactement la même chose à Robert. Cette fois, elle espérait que la journée prendrait une autre tournure.
Le matin où elle s’en était rendu compte, elle n’avait pas tiqué après avoir vomi. Pas tout de suite, en tout cas. Elle était sortie tard la veille, elle avait perdu le décompte des verres, mais elle s’était rappelé le numéro de téléphone des taxis. La nausée due à la gueule de bois, c’était une chose. Cette nausée-là, c’en était une autre. Ce ne pouvait pas être ce qu’elle pressentait, et pourtant ça paraissait logique, et ça faisait peur.
Ils détestaient l’un et l’autre les préservatifs.
« J’ai envie de te sentir », avait-il dit.
Elle lui avait répondu que c’était aussi ce qu’elle voulait, et elle le sentit pour de bon. Il se dégagea juste à temps, elle en était sûre, mais peut-être pas si sûre que ça. Elle courut donc jusqu’aux toilettes et pissa. Quelles
étaient les probabilités ? Dans quelle mesure pouvait-elle être fertile ? Avait-elle au moins laissé passer assez de temps ? Elle compta les jours. Une fois le calcul fait, elle eut encore envie de vomir. Ce matin-là, elle ne pouvait pas voir la nourriture. Même sa cigarette matinale l’écœura, à tel point qu’elle la jeta après la première bouffée. Hors de question de tuer le mal par le mal. Une grippe intestinale – ça devait être ça. Lorsqu’elle n’arriva plus à s’en convaincre, direction le dispensaire.
Après que le médecin lui eut annoncé la nouvelle, ses oreilles se bouchèrent. Le son de sa voix s’étouffa ; elle avait l’impression d’avoir un casque de scaphandrier sur la tête. Elle se sentait légère et lourde à la fois, comme si elle dérivait, mais à cause de la sueur derrière ses cuisses elle resta collée à la table d’examen.
Je ne peux pas m’occuper d’un gamin. J’ai déjà du mal à m’occuper de moi.
Qu’un enfant hurle toutes les nuits et dépende d’elle pour sa survie, et surtout pour être aimé, lui semblait une mauvaise blague.
Pourtant, elle ne pouvait nier que quelque chose s’était manifesté en elle. Entre deux accès de terreur absolue et de haine de soi, il y avait un minuscule atome de joie. Ce sentiment que Dieu avait pensé à tout et que c’était là son épreuve. Pour s’en sortir. Un enfant l’obligerait à arrêter de picoler et à avancer.
Peut-être que maman pourrait garder le bébé la journée, que je pourrais avoir un vrai boulot, et finir de rembourser mes crédits, histoire de devenir quelque chose, peut-être même un modèle pour cet enfant, qui sait ?
Pendant quelques instants aussi minuscules que cette nouvelle vie qu’elle portait en elle, Isabel se sentit heureuse. Mais elle aimait aussi sa propre vie. Elle aimait ne devoir rendre de comptes à personne. Le seul charme de la fac, à ses yeux, c’étaient les fêtes, et quand elle avait découvert qu’elle pouvait en profiter sans suivre les cours, elle trouva d’abord un boulot de serveuse sur le campus, ensuite une colocataire en la personne d’une de ses collègues de la cafétéria, et elle plaqua tout pour l’argent facile et les journées insouciantes. L’idée d’avoir des responsabilités d’adulte la pétrifiait, mais elle n’était pas obligée de le faire toute seule. Jusqu’à ce qu’elle comprenne que si.
Elle le trouva dans la salle de jeux, au bureau des étudiants. Dès qu’elle
ouvrit la porte, elle le vit. Et elle la vit. Un petit short dévoilait deux longues jambes marron foncé, beaucoup plus mates que Robert. Pendant qu’il mettait de la craie sur sa queue de billard, elle était penchée sur son épaule. Tout en laissant sa main glisser en bas de son dos lorsqu’il se pencha pour tirer, son regard remonta le long des jambes de Robert. Elle leva les yeux et croisa ceux d’Isabel, qui observait depuis la porte. Isabel s’écarta soudain et s’aplatit contre le mur à côté de la porte en verre.
Dis-lui que tu es enceinte et il te suivra. Il sera bien obligé. Mais il t’en voudra toute sa vie.
T’en vouloir ? Qui est-il pour t’en vouloir ? Il est avec une autre fille et il n’a jamais eu le cran de te le dire en face. Il n’a rien d’un père et tu ne peux pas faire ça toute seule. Ce n’est pas une vie pour un enfant.
Elle se redressa et sentit encore la nausée monter.
Tu sais ce qu’il te reste à faire. Ce que tu dois faire.
Ses yeux lui brûlaient. La main sur la bouche, elle courut vers la sortie et se retrouva dehors. Le ciel avait jauni. Des nuages trapus roulaient les uns sur les autres, transpercés par les éclairs. Un coup de tonnerre discret retentit, comme une lourde boule de bowling. Une autre vague de nausée, et Isabel ravala un peu de bile chaude. Boire un verre ne lui parut plus si inconcevable, et une clope encore moins. Elle en alluma une, extraite d’un paquet écrabouillé dans sa poche arrière, et tira une longue, une agréable
bouffée. Maintenant qu’elle savait ce qui lui restait à faire, quelle importance ?
Elle se gara devant le dispensaire et laissa le moteur allumé. De grosses gouttes constellèrent le pare-brise, puis une averse nettoya le pollen, laissant des traînées verdâtres sur les vitres, la pluie martela le toit avec une telle force qu’Isabel n’entendait presque plus la radio. Elle monta le son, entendit « Time In A Bottle » de Jim Croce, et éteignit tout de suite.
Elle défit sa ceinture, sortit son débardeur de son pantalon et le remonta en gonflant son ventre creux. Une petite bosse se forma. Avec son index, elle traça des cercles dessus. Elle se redressa et rabaissa son débardeur. Les gouttes tombaient avec la force de la grêle. Isabel tambourinait sur le volant en rythme. Seuls les coups de tonnerre faisaient plus de bruit que la pluie.
Ce ne serait pas juste de le garder. Les gosses ont besoin d’un père.
Ah oui, un père comme le tien ? Ce serait juste, ça ? Tu peux faire mieux
que lui.
Sur le siège passager, il y avait trois bouteilles de vodka dans des sacs en papier. Elle les avait achetées avant d’aller trouver Robert. Elle avait espéré se saouler une dernière fois avec lui et terminer au lit, où il lui embrasserait le ventre avant de continuer un peu plus bas. Elle se pinça violemment le bras, afin que le souvenir des choses agréables dont il était capable laisse place à la douleur, comme la claque qu’elle venait de se prendre en le voyant avec le bras de cette fille sur son dos, là où elle-même avait posé sa main. Elle rit, puis pleura, puis hurla. Qu’est-ce qu’elle se racontait ? Quel bordel. Elle ne pouvait pas être la mère d’un fils.
Un fils. C’était la deuxième fois qu’elle l’imaginait être un garçon, sans savoir pourquoi. Elle le savait, voilà tout. Ses raisons de ne pas le garder ne tenaient donc plus, parce qu’il n’y avait plus de petit atome, mais bel et bien « lui ». Elle sourit, s’esclaffa, et ne put s’arrêter.
Elle fit marche arrière et s’éloigna du dispensaire.
Sur la route du retour, elle changea d’avis à chaque feu.
Vert. C’est la plus belle chose au monde, ce garçon est un cadeau.
Orange. Mais peut-être pas tout de suite. Maintenant que tu sais que tu as envie d’un bébé, tu devrais peut-être attendre d’avoir une vie un peu plus stable. Ne garde pas celui-là. Tu ne sais pas vraiment si c’est un garçon. Et si ça se trouve, tu veux le garder seulement parce que, au fond de toi, tu
penses pouvoir encore retenir Robert. Bordel, ma chérie, calme-toi et réfléchis deux secondes.
Rouge. Tu débloques complètement. Appelle Robert. Il n’a pas envie d’un enfant, et toi non plus. Il paiera peut-être même pour l’opération. Débarrasse-toi de ce truc et vis ta vie. Tu as envie d’être debout toute la nuit ? De ne plus faire la fête ? Tu en es capable ? Reviens sur terre.
Elle rencontra un certain nombre de feux rouges en chemin.
Lorsqu’elle perdit les eaux, Isabel était en train de débarrasser le dîner avec sa mère. Une assiette tomba par terre et se fracassa, projetant des éclats de céramique dans toute la cuisine. Sa mère l’aida à faire des exercices de respiration tout en réglant le minuteur pour mesurer les contractions. Isabel observa un morceau de céramique en forme de croissant osciller à la manière d’un couffin. Dans le salon, son père poussa un cri et
rompit le sortilège.
Isabel se tenait le ventre et suppliait le bébé d’arrêter de lui donner des coups de couteau. Il y avait une flaque d’eau sous ses pieds.
Laisse-moi encore une petite semaine, parce que je ne suis pas prête, pas encore.
Elle se rendit compte alors qu’elle ne serait jamais prête, car ce n’était pas seulement l’arrivée du bébé. Ce seraient désormais les nuits blanches, le ventre qui pendouille, et s’occuper d’un autre être. Elle allait devoir l’aimer, ce bébé, ce garçon, l’aimer plus qu’elle-même, et elle ne savait pas si elle en était capable. Elle s’adossa au plan de travail et dégoulina sur le lino de ses parents. Elle imitait la respiration de sa mère, moins pour dompter la douleur, car ça ne marchait pas, que pour éviter la crise de panique. Là encore, ce fut un échec.
Tandis que son père garait la voiture, sa mère l’accompagna jusqu’à
l’entrée des urgences. Une infirmière prit les choses en main et l’amena à la maternité, grimaçant à chaque fois qu’Isabel hurlait pour demander une péridurale. Chaque contraction lui faisait l’effet d’une énorme vague qui montait puis s’abattait dans son ventre. Elle se vomissait dessus. Elle aurait voulu attraper la tête de tous les clients de la cafétéria où elle travaillait, ceux qui lui disaient à quel point elle avait de la chance, à quel point accoucher était beau, et les envoyer à travers la vitrine. Pourquoi n’était-elle
pas allée au dispensaire pour accepter le premier rendez-vous disponible ? Tout pour ne pas avoir à vivre ce moment, alors que le bébé l’écartelait de l’intérieur. Elle ne voulait plus.
Il était trop tard pour la péridurale. On transporta son lit à roulettes dans la salle d’accouchement ; on plaça ses pieds dans les étriers métalliques et froids. Entre deux contractions, elle pensa aux dégâts que ce bébé allait infliger à son corps – plus aucun homme ne voudrait d’elle. La douleur atteignit son comble. Elle leur cria de le faire sortir de son corps. Affolée, elle commençait à faire de l’hyperventilation.
Comment je vais me sortir de là ? À qui est-ce que je peux le laisser ? Qui est-ce que je pourrais convaincre de s’en occuper ?
Ils lui disaient de pousser, et elle poussait. Elle sentit une odeur de merde et pleura.
« Sa tête est là », annonça le médecin avec un enthousiasme qu’elle aurait
dû ressentir aussi.
Lorsqu’il lui dit que c’était un garçon, tous ses doutes se dissipèrent en un éclair, comme une bougie mouchée. Elle inspira et cela ne lui fit pas mal, contrairement aux autres fois. Un calme presque inquiétant dans sa soudaineté s’empara d’elle et à cet instant, elle ravala toutes les choses terribles auxquelles elle avait pensé.
Elle demanda à le tenir dans ses bras, mais le médecin se détourna et posa le bébé sur une table. Deux infirmières l’entourèrent, une autre s’approcha d’Isabel pour prendre sa main. Tout était extrêmement silencieux. Derrière leurs masques, les infirmières faisaient du bruit en respirant.
« Pourquoi il ne pleure pas ? » demanda Isabel.
L’infirmière lui caressa les cheveux. Puis le silence fut rompu. Isabel entendit des bruits de succion, comme le tuyau en plastique dont se servaient les dentistes, mais toujours aucun pleur.
« Il y a un problème ? »
L’infirmière serra sa main plus fort et les larmes d’Isabel jaillirent sans prévenir. Elle regretta tous les verres qu’elle avait bus en sachant que c’était mal, chaque cigarette dont elle avait promis que ce serait la dernière, toutes les fêtes jusqu’au bout de la nuit. Elle voulait seulement l’entendre pleurer. Le médecin murmura quelque chose ; une des infirmières s’éloigna pour décrocher un téléphone. Le bruit de succion continuait. L’infirmière abaissa
son masque pour pouvoir parler dans le combiné.
Enfin, il miaula comme un chaton. Les joues de l’infirmière qui était aux côtés d’Isabel remontèrent plus haut que son masque et ses yeux devinrent deux fentes. Elle prit sa main entre les siennes et frotta. La chaleur remonta dans le bras d’Isabel, jusqu’à sa poitrine. Le médecin se retourna avec le petit bonhomme emmailloté et posé sur son avant-bras – il aurait pu tenir dans sa main. Il le tendit à Isabel. Même si elle n’avait jamais tenu un bébé de sa vie, ses bras surent comment faire. La petite tête fripée et rougeaude semblait écrasée, contusionnée. Il avait une tignasse de cheveux noirs tout raides, et Isabel poussa un soupir de soulagement en voyant que, pour l’instant du moins, il ne ressemblait pas à Robert, en tout cas pas selon les critères qui importaient aux yeux de son propre père. Le bébé bâilla et émit de petits grognements de cochon. Ses minuscules mains s’ouvrirent puis se refermèrent. Isabel partit d’un rire inextinguible.
« Il est magnifique, dit l’infirmière.
– Oh, mon Dieu, non, il n’est pas beau, rétorqua Isabel avec un sourire. Mais vous êtes obligée de le dire. »
L’infirmière lui donna une tape sur l’épaule.
« Il est moche, mais c’est le mien. »
L’infirmière au téléphone s’approcha et voulut prendre le bébé. Isabel eut un geste de recul. Elle refusa. Le médecin se leva et fut rejoint par une autre infirmière. Isabel serra son bébé encore plus fort. Pourquoi voulaient-ils le lui enlever ? Elle regarda son infirmière et la supplia de ne pas les laisser faire. Le médecin se planta à côté d’elle et lui expliqua qu’ils devaient emmener le bébé à la nurserie pour d’autres mesures, qu’il avait demandé un examen respiratoire à cause de tous les fluides qu’ils avaient dû aspirer. Le ronflement de l’enfant, ses faibles cris, son poids, sa respiration – tout cela était motif d’inquiétude. Isabel ne voulut pas le laisser partir, mais
l’infirmière avait un regard doux. Lorsque celle-ci tendit ses bras, Isabel lui fit confiance.
« Ne vous en faites pas. Il sera entre de bonnes mains. Ensuite, il sera dans les vôtres. »
Les minuscules muscles du cou se contractaient à chaque souffle. Il sifflait quand il inspirait. Il cherchait de l’air. Isabel se promit de jeter ses cigarettes à la poubelle. Lorsqu’elle sonda les regards des médecins et des infirmières,
elle n’y décela aucun jugement. Elle tendit le bébé à l’infirmière, qui la remercia avant de le confier à une de ses collègues. Celle-ci le déposa sur un chariot à roulettes et le fit sortir de la salle.
« Vous avez choisi un prénom ? » demanda-t-elle.
Les portes se refermèrent. Isabel languissait déjà après lui, une douleur similaire à ce qu’elle avait ressenti en comprenant que c’était fini avec Robert. Sauf que son enfant, lui, ne la quitterait pas. Il reviendrait. Il l’aimerait pour toujours.
« Bobby », dit-elle. Elle se recoucha et ferma les yeux. Elle s’endormit avant même d’avoir retrouvé sa chambre.
La pendule du tableau de bord indiquait midi passé. Ils se garèrent à l’extrémité du parking, à côté de la patinoire de Schenley Park. Du coin de l’œil, Isabel vit que Bobby l’observait. Elle tira ses cheveux en arrière, les
laissa retomber, les tira de nouveau. Elle se retourna vers son fils. Il la regardait toujours, perplexe.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
– À toi de me le dire. Qu’est-ce que tu fais ?
– Plus que quelques minutes, chéri. Promis. »
La patinoire était remplie de parents et d’enfants venus profiter de cette journée enneigée. Isabel passa tout ce petit monde en revue et finit par repérer Robert. Il portait un pantalon gris chiné au pli impeccable, ainsi qu’un caban noir. Le salaud – il avait fière allure. Il était adossé au mur extérieur de la patinoire. Un père et sa fille se tenaient la main et faisaient tout le tour, tantôt à pied, tantôt à patins, c’était la petite qui guidait son père, et non l’inverse. Lorsqu’ils tournèrent au coin et s’approchèrent de Robert, le père perdit l’équilibre, ouvrit de grands yeux, dérapa et s’agrippa au mur. Tandis que Robert tendait la main pour l’aider, la petite fille rattrapa
son père par l’avant-bras. Elle rit, mais pas de lui. Elle était tellement fière de l’avoir secouru. Robert leur sourit pendant qu’ils repartaient, et Isabel le regarda les regarder. Elle vit la même tristesse que la veille. C’était l’occasion rêvée. Elle se retourna et se planta devant Bobby.
« Je veux que tu m’attendes là-bas », dit-elle. Elle lui indiqua un banc non loin de là.
« Sérieux, maman, qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’ai jamais mis de
patins à glace de ma vie et je ne suis pas d’humeur à apprendre aujourd’hui. Vraiment, il faut que j’aille au restau et que je voie si je ne peux pas faire une fermeture.
– Reste. Assis. »
Il poussa un soupir ronchon et s’assit. Isabel porta ses mains jointes à sa bouche, en prière.
« Merci. Dix minutes. Donne-moi dix petites minutes. Je reviens tout de suite. »
Bobby acquiesça, se détendit et écarta les bras derrière le dossier du banc. Isabel recula de quelques pas, puis fit demi-tour et alla à la rencontre de Robert. Il se retourna et sourit. Pas un grand sourire, mais chaleureux, presque soulagé. Isabel sentit ses pieds et sa bouche s’engourdir. Elle se demandait s’il était possible d’avoir peur au point d’en faire une attaque, car dès qu’il la vit, elle fut prise d’une terreur absolue. Elle n’avait pas prévu
ça. Elle s’était figuré qu’elle lui serrerait la main, qu’ils discuteraient de la pluie et du beau temps, et qu’elle lui parlerait de son grand fils.
Est-ce que je t’ai précisé qu’il croit que tu es mort ? C’est ce que je lui ai dit, oui. Parce que tu m’as brisé le cœur ? Enfin, oui, tu as raison, c’était ma faute, mais je ne le savais pas à l’époque, donc désolée. Au fait, je lui ai donné ton prénom, puisque c’était la seule manière de t’avoir près de moi. Ça n’a rien de bizarre, si ?
Oh, mon Dieu, c’est la chose la plus bête que j’aie jamais faite.
Il marcha dans sa direction. Elle s’essuya la main sur son pantalon et la tendit vers lui au moment où il levait les bras en l’air. Merde, il va me prendre dans ses bras ? Qu’est-ce que je suis censée faire à ce moment-là ? Elle leva donc les bras, il tendit donc sa main, tout cela en même temps. Ils restèrent figés dans cette position et rigolèrent ensemble. C’était agréable. La pression baissa d’un cran. Puis Robert l’étreignit pour de bon. Isabel
sentit les larmes monter ; elle les retint. Elle passa les bras autour de sa taille, posa la tête contre son torse et respira. Elle s’aperçut qu’il s’était figé et qu’elle s’accrochait toujours à lui. Elle lui donna trois grandes tapes dans le dos et le relâcha.
« Je me demandais si tu n’avais pas oublié.
– Désolée, dit-elle. J’avais un truc à faire quelque part. » Il eut un sourire sceptique. « Non, ce n’est pas vrai, ajouta-t-elle. Pardon pour le retard. »
Elle inclina la tête vers la patinoire. « Tu veux faire un tour ?
– Les Noirs ne sont pas faits pour la glace. Et puis tomber est mauvais pour mon ego.
– Ouf. Si tu avais dit oui, j’étais foutue. »
Il rit encore.
« Tu veux marcher, alors ? demanda-t-elle.
– Oui, bonne idée. »
Isabel voulait qu’il lui donne son bras, pour qu’elle puisse le prendre et garder la tête sur son épaule pendant qu’ils feraient le tour du parc. Malgré la chaleur de son accueil, malgré leurs rires, elle savait que c’était une époque révolue. Elle se redit, pour la dernière fois, que ce n’était pas pour elle qu’elle faisait ça. Robert mit les mains dans ses poches, et elle aussi. Elle avala la balle de tennis qu’elle avait au fond de la gorge et ils s’éloignèrent de la patinoire pour rejoindre l’allée des promeneurs, vers le
parc, vers Bobby. À cet instant précis, le bipeur de Robert sonna.
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