Sangs mêlés
Chapitre 18
Après avoir quitté Robert et Bobby, Isabel remonta dans sa voiture et ferma sa portière. Puis elle hurla, elle pleura violemment, elle rit en se tenant les côtes, jusqu’à ce que ça sorte, qu’elle ait mal au ventre, à la gorge. Une fois que ce fut terminé, elle rentra chez elle.
Sur la route, elle alluma la radio. Ce n’était pas son habitude. Son autoradio fonctionnait mal, il y avait de la friture, si bien qu’elle ne trouvait jamais de bonne station. Mais elle avait besoin d’une musique pour accompagner son retour triomphal à la maison. La station de jazz diffusait un morceau entraînant de Miles Davis ; elle monta le son jusqu’au maximum supportable. Puis elle se rendit compte qu’elle n’aimait toujours pas le jazz. Encore une de ces choses qu’elle avait faites pour plaire à Robert, même après toutes ces années. Elle rit, éteignit la radio et
tambourina sur le volant au rythme d’un air décousu qu’elle improvisait. En s’interrogeant sur son état euphorique, elle constata avec étonnement qu’elle était vraiment heureuse – mais pas pour elle.
Sûr que Robert aimerait Bobby autant qu’elle. Il voudrait être un père pour lui, et Bobby le voudrait comme père. Il y aurait des questions, mille questions, des regrets, peut-être même de la colère, mais une fois qu’ils auraient surmonté ces épreuves nécessaires ils pourraient reprendre leur vie de père et de fils. Isabel se fit la réflexion, plusieurs fois, que Bobby n’aurait peut-être plus besoin d’elle. D’un autre côté, c’était depuis longtemps le cas. À la façon dont il lui avait parlé avant qu’elle s’en aille, elle se dit que ce n’était même pas une question de besoin, mais de volonté. S’il décidait de partir, de suivre Robert et de recommencer à zéro, eh bien soit, il le méritait. Tous deux le méritaient. Et c’était très bien ainsi.
Bobby ne rentrerait pas avant un moment, et l’appartement était dans un
état lamentable. Ç’avait toujours été le cas, mais ce soir-là elle fut choquée. Sans savoir pourquoi, elle voulait que l’appartement soit impeccable quand Bobby rentrerait. À force de ne pas être utilisé, le bec du nettoyant pour carrelage s’était encroûté ; le liquide pour nettoyer les vitres ne formait plus
qu’une couche bleue et sèche au fond du pulvérisateur. Elle dévissa le couvercle, réussit à faire sortir quelques gouttes du gel et frotta les surfaces avec un chiffon moisi qu’ils avaient noué autour des tuyaux de la cuisine pour empêcher le robinet de fuir. Elle lava le lino, récura la baignoire, nettoya les compartiments du frigo, fit le lit, sortit les poubelles.
Elle essaya de faire briller la merde en espérant qu’elle n’ait pas d’odeur.
Elle ouvrit le congélateur. Elle avait oublié qu’elle avait vidé la dernière bouteille de vodka le premier soir où elle avait croisé Robert. Elle ouvrit donc le placard, sortit le bocal à confiture et prit trente dollars. Pas un de plus. Ils allaient pouvoir payer le loyer, et ce soir-là Bobby travaillait. Ils méritaient de fêter ça. Peut-être même qu’il boirait un coup avec elle. Demain, ils trinqueraient tous ensemble. Isabel se dirigea vers la porte, puis changea d’avis. Il y avait quelque chose qui clochait. S’était-elle trompée ? Elle compta une deuxième fois les billets : il y avait bien plus que
nécessaire pour régler un mois de loyer. Bobby avait-il fait des heures sup sans le lui dire ? Commencé un autre boulot ?
Qu’est-ce que tu fais, Izzy ? Tu veux fêter ça ? Tu veux faire semblant de croire que l’alcool que tu vas acheter sera pour quelqu’un d’autre que toi ? Non. Tu es en train de tout foutre en l’air, c’est tout. Je sais que c’est ta grande spécialité, mais il faut que tu arrêtes tout de suite. Au moins ce soir. Au moins en attendant demain. Laisse, laisse à Bobby, laisse-leur la chance qu’ils méritent. Tu crois que ton fils te pardonnera si tu es ivre et que tu n’arrives pas à aligner deux mots ? Je te l’interdis. Je t’interdis de tout faire foirer. Pour qui est-ce que tu veux fêter ça ?
« Pour lui », dit-elle.
Isabel repartit dans la cuisine et rangea les billets. Elle regagna ensuite la chambre et se glissa sous les draps bien bordés. Ses photos de Bobby et de Robert étaient encore dans le tiroir de la table de chevet. Elle les ressortit et
les serra contre son cœur. Cela faisait presque une journée entière sans boire. Elle ferma les yeux et fit de son mieux pour ne pas entendre les palpitations dans sa tête.
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