Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 22 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 22

 

La matinée n’apporta aucune réponse, uniquement d’autres questions. L’angoisse de Robert avait atteint des niveaux stratosphériques. À chaque feu, il songeait à tourner et à suivre l’itinéraire qui le ramènerait chez lui à Sewickley et non à Homewood. Mais il continua. Il savait dans quel pâté d’immeubles de Frankstown Road habitait Isabel – elle le lui avait indiqué. En s’y rendant maintenant pour la première fois, il fut gagné par une tristesse qu’il trouvait difficilement supportable. Les voitures étaient garées à touche-touche et les immeubles semblaient désaffectés, cela à quelques minutes de sa maison d’enfance. Sa mère avait créé pour eux un univers qui les protégerait de tout ça. La pelouse – un bien grand mot – était toujours entretenue et la jardinière posée devant la fenêtre toujours pleine de pétunias. Le jardin derrière, minuscule, abritait des gombos qu’elle faisait

cuire, embaumant la maison de senteurs qui, quand Robert rentrait de l’école, faisaient comme des mains chaudes sur sa figure. Pourtant, dès qu’il avait pu, il était parti à l’université et avait laissé sa mère seule dans le monde délabré qui l’entourait et qu’elle s’efforçait de maintenir à bonne distance. Pendant ce temps-là, à quelques rues, son petit-fils, un garçon qui essayait de devenir un homme au milieu de tout ça, avait un endroit pour le protéger. Robert se gara.

Le couloir qui menait à l’appartement d’Isabel sentait la ruine, ce que confirmait l’état des murs et du sol. Une télévision hurlait. Robert se posta devant la porte d’Isabel et toqua. Il lissa sa chemise et essuya les commissures de ses lèvres. Il était nerveux. Il se demandait quelle est la meilleure manière de saluer son fils quand on s’apprête à s’asseoir avec lui pour parler du temps perdu. À travers le trou de la serrure, la lumière ne variait pas. Robert toqua plus fort. Il commençait à se sentir bête, et de plus

en plus en colère.

Elle n’était pas là.

S’agissait-il d’un traquenard ? Avait-il été manipulé et forcé à revivre des souvenirs qu’il avait tenté d’enfouir par tous les moyens ?

Il donna plusieurs grands coups à la porte.

« Isabel ! »

Derrière lui, une autre porte s’ouvrit. Apparut un Blanc aux cheveux gras, vêtu d’un survêtement et d’un tee-shirt blanc trop petit, gris-brun aux aisselles. Il regarda Robert d’un air méfiant.

« Vous pouvez baisser d’un ton ? Toute la nuit j’ai pas arrêté d’entendre du bruit dans cet appartement.

– Du bruit ? Comment ça ? demanda Robert.

– Hier soir tard ou très tôt ce matin, selon le point de vue. J’ai été réveillé par des cris.

– C’était Isabel ?

– C’est comme ça qu’elle s’appelle ? J’imagine, oui. J’ai regardé par la porte et j’ai vu les flics. »

Robert se pinça l’arête du nez. Il s’agissait donc bien d’une espèce

d’escroquerie.

« Ils venaient l’arrêter ?

– À mon avis non, parce que j’ai ensuite vu deux ambulanciers l’emmener sur une civière. Elle criait, c’était horrible. »

Robert sentit un poids dans sa poitrine.

« J’espère que ça ira pour elle, continua le voisin. Elle n’arrêtait pas de dire “non”… En boucle. »

Ce n’était pas un traquenard, pensa Robert. Elle ne s’était pas retrouvée prise au piège. Mais que s’était-il passé ?

« Où était son fils ?

– Je n’ai vu personne d’autre qu’elle. »

Robert le remercia et repartit en courant. De retour à sa voiture, il prit Frankstown Road et rejoignit à toute vitesse le seul endroit où quelqu’un saurait, peut-être, où était Isabel.

Lou’s était fermé. Mais à travers la devanture, il vit Nico en train de découper des citrons derrière le comptoir. Il tapa à la vitre. Nico leva les yeux. En voyant Robert, il n’afficha pas la même expression que la veille au soir. Le mépris était toujours là, mais mêlé d’autre chose. Il déverrouilla la porte et le laissa entrer. Pendant que Robert prenait un tabouret, Nico plia les coudes et se pencha sur le comptoir.

« Écoute, je sais que tu ne m’aimes pas, OK ? commença Robert. Même si

je ne sais pas exactement pourquoi, j’ai ma petite idée. J’ignore ce qu’Izzy t’a raconté ou pas, mais je peux te dire que, à moins que tu lui aies parlé depuis hier soir, une bonne partie n’est sans doute pas ce que tu crois. Si tu sais où elle est, je te demande de bien vouloir me dire ce qui s’est passé. »

Nico croisa les bras et laissa échapper un soupir.

« On s’est vus hier, moi, Izzy et Bobby, reprit Robert. On devait se reparler aujourd’hui. Je suis allé chez eux, mais il n’y avait personne. Bobby m’avait dit qu’il devait s’occuper de quelque chose. Est-ce que ç’a un rapport ? »

Nico sortit un verre rocks et le posa devant Robert. Celui-ci déclina, mais Nico prit une bouteille de Glenfiddich et le servit généreusement.

« Crois-moi, dit-il. Tu vas avoir envie de boire un coup. »

Robert but une gorgée. Nico posa ses avant-bras sur le comptoir et se mit à lui rapporter l’histoire que, selon lui, la police lui avait racontée.

Robert regardait son propre reflet dans le miroir taché qui couvrait l’ensemble du mur derrière Nico.

« Il y a eu une agression avant-hier soir, dit Nico. Il s’avère que c’était l’autre mastodonte tatoué qui était dans le pick-up avec Bobby. Il a balancé une brique sur la tête d’un petit jeune devant l’Original, à Oakland. »

Mon Dieu. Le jeune en soins intensifs.

« Tout a été filmé par une caméra de vidéosurveillance, continua Nico. D’après les flics, il y avait quelqu’un d’autre sur place, parce que ce taré de Monsieur Muscle est monté sur le siège passager d’un pick-up et qu’ils ont démarré à toute berzingue. Comme les images étaient de mauvaise qualité, ils n’ont pas pu voir qui était au volant, mais ils ont pu relever une partie de la plaque d’immatriculation. Ils ont voulu discuter avec l’autre gamin, celui qui accompagnait le jeune qui s’est fait éclater…

– Il est mort, dit Robert.

– Oh, merde. Ça craint. En tout cas, le gars a refusé de parler aux flics. Même pour aider son pote. Il faut en tenir une couche, non ? »

Robert le foudroya du regard, mais Nico ne sembla pas s’en apercevoir.

« Quoi qu’il en soit, il se trouve que la plaque appartient à un autre type, en liberté conditionnelle. Les flics ont retrouvé l’adresse où il créchait grâce à son contrôleur judiciaire et ils ont envoyé deux véhicules. Ils venaient juste de sortir de leur voiture pour monter à l’appartement quand, tiens-toi

bien, le pick-up a déboulé. »

Nico se servit un verre et avala une gorgée.

« Ils pensent que c’est Bobby qui était au volant le soir de l’agression ? demanda Robert.

– Pour l’instant, il n’y a que des hypothèses. Mais oui, sans doute. »

Robert secoua la tête comme pour se débarrasser de cette histoire. Quand ils s’étaient rencontrés, Bobby l’avait pris dans ses bras avec une telle chaleur. Était-il donc capable d’une chose pareille ? Portait-il ce genre de haine au fond de son cœur ?

« Pourquoi est-ce qu’il s’est enfui ? demanda Robert. Pourquoi avoir laissé crever ce gamin ?

– Avant de le juger, sache que Bobby était un bon gars.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Merde, quoi, il a dû avoir peur. Du haut de ses vingt et quelques années,

il n’avait sans doute jamais vu un truc comme ça de toute sa vie. Imagine un peu le film d’horreur. Moi aussi, j’aurais bougé mon cul. »

Ils poussèrent au même moment un long soupir.

« Où est Isabel ? voulut savoir Robert. Un de ses voisins m’a dit qu’elle avait été sortie de chez elle en hurlant.

– Tu es médecin, pas vrai ? Quel est le code, déjà, quand on t’emmène après un pétage de plombs ?

– Le 3-0-2. »

Nico claqua des doigts.

« Oui, voilà. Eh bien, ils lui ont fait un 3-0-2, direction l’hôpital psychiatrique du comté. D’ailleurs, ça vaut mieux, à mon avis. Si elle doit affronter ça, elle va devoir rester à sec et se ressaisir. Ce gamin, c’était tout ce qu’elle avait. Il ne m’aimait pas beaucoup, mais il s’occupait d’elle quand elle ne pouvait pas le faire toute seule. » Robert crut entendre la voix

de Nico se fêler. Nico vit qu’il le regardait et s’éclaircit la gorge. « En tout cas, à sa sortie, elle viendra habiter chez moi. »

Robert se prit la tête entre les mains.

« Bordel de merde. »

Nico leva son verre et l’invita à en faire autant ; ils trinquèrent.

« Je suis bien d’accord, dit-il. À moi de te poser une question, maintenant. »

Robert leva les yeux vers lui et acquiesça.

« Quand elle s’est réveillée à l’hôpital, dit Nico, elle a commencé à me parler du père de Bobby. »

Robert déglutit péniblement et regarda une fois de plus le fond de son verre en faisant tourner les glaçons.

« Elle n’arrêtait pas de me raconter comment Bobby l’avait rencontré. Elle était encore bien défoncée par les médicaments, et à ma connaissance le père de Bobby était mort, donc ça m’a paru normal, tu comprends ? Qu’ils aient fini par se rencontrer et je ne sais quoi. Je me suis dit que c’était le truc le plus triste que j’aie jamais entendu, mais je comprenais son délire. » Il vida son verre et le rinça dans l’évier. « Et aujourd’hui tu débarques, après être arrivé de nulle part il y a à peine deux jours. » Il posa son verre sur le porte-verres et se planta de nouveau devant Robert, bras croisés. « C’est de toi qu’elle parlait, pas vrai ? »

À force d’être agités, les glaçons de Robert avaient fondu. La surface extérieure de son verre transpirait. Nico semblait connaître la réponse à sa question et attendre qu’elle sorte de la bouche de Robert en personne.

« Oui », dit ce dernier.

La terreur envahissante qui s’était manifestée d’abord dans son ventre devant l’appartement d’Isabel avait grandi et fini par lui comprimer les entrailles, par lui remonter le cœur contre les côtes, si bien que chaque battement résonnait dans ses os. Et lorsque Nico lui avait annoncé que Bobby était mort…

Il eut envie de trouver un moyen de dire à Tamara qu’il était désolé. Il comprenait enfin. À certains égards, il ne s’était jamais approprié l’enfant qu’ils avaient perdu. Parce qu’elle l’avait porté en elle, elle l’avait connu comme jamais lui ne l’avait connu. Elle avait partagé des choses avec ce bébé qui les séparait. Robert ne s’en était pas rendu compte à l’époque,

mais il leur en avait voulu. Cette fois, néanmoins, il comprit sans l’ombre d’un doute que Bobby était son fils, car lorsque Nico lui avait annoncé sa mort, l’espace d’un bref instant, il avait eu envie de mourir.

« C’est fou comme il te ressemblait, précisa Nico. Tout blanc qu’il était. Je n’en reviens pas de ne pas l’avoir remarqué avant. Mais il faut croire que je ne regardais pas vraiment. »

Des larmes roulaient sur les joues de Robert. Il prit une longue inspiration

et sécha ses yeux.

« Qu’est-ce que je peux faire ? »

Les épaules de Nico se détendirent et son visage s’adoucit. Il posa ses coudes sur le bar.

« Ne t’approche pas d’elle. Si elle te voit, c’est lui qu’elle verra. »

Robert ferma les yeux et serra les poings. Les propos réfléchis de Nico lui donnaient envie de l’attraper par le col et de le traîner à l’autre bout du bar, mais ils firent mouche. Repensant à Tamara, il se demanda si c’était cela qu’elle avait ressenti – chaque fois qu’elle le regardait, lui revenait en mémoire ce qu’ils avaient perdu. Il desserra les poings, posa ses deux mains à plat sur le bar et se leva.

« S’il te plaît, dis-lui que je suis désolé. »

Il voulut sortir son portefeuille de sa poche de blouson, mais Nico agita la main et lui donna une tape amicale sur le torse. Robert fit le même geste en

guise de remerciement. En partant, il jeta un coup d’œil derrière lui. Nico hocha légèrement la tête puis reprit ses préparatifs pour la journée.

Dehors, même s’il faisait un peu plus doux, le vent envoyait des rafales froides. De gros flocons tombaient du ciel gris cendré et, au loin, le tonnerre grondait. Une nouvelle tempête était annoncée, la dernière salve de la tempête du cap Hatteras qui tournait au-dessus de Pittsburgh et remontait vers le nord. Robert regagna sa voiture. Il était hagard. Il se sentait hors de lui-même, mais ne se contentait pas de s’observer. Il voyait tout depuis un autre espace-temps, dans lequel leurs vies à tous suivaient des chemins séparés, d’abord parallèles, puis finissant par converger. Lorsqu’il referma la portière, ces vies se retrouvèrent enfin, comme autant de voitures qui essayaient d’aller plus vite que le feu au carrefour et se percutaient.

Robert se mit à pleurer comme jamais dans sa vie, pour chacun d’entre eux, tous autant qu’ils étaient, et quand il eut fini de pleurer, il mit le

contact et rentra chez lui.

 

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