Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 7 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 7

 

 

Les plats s’entrechoquaient. L’odeur de la graisse chaude et de la viande grillée retourna l’estomac de Bobby. Il aurait voulu que le ciel s’ouvre et déverse des seaux de neige, afin qu’ils soient obligés de fermer de bonne heure et qu’il puisse rentrer chez lui. Mais pour y trouver quoi ? Il ne le savait que trop bien.

Rien à faire ici, rien à faire là-bas.

Il longea le passe-plat. Aaron le fusilla du regard pendant qu’il posait de la nourriture sur l’étagère métallique devant lui. Michelle était devant l’ordinateur, en train de sautiller. Elle avait les joues rouges, mais le reste de sa peau était olivâtre, à peine plus foncée que celle de Bobby. Elle avait retiré sa casquette. Il vit alors que ses cheveux n’avaient de rouge que les pointes, comme si elle les avait plongées dans de la peinture. Le reste de sa

chevelure était noir de jais et coupé très court d’un côté. Elle avait un petit diamant vert dans la narine gauche et des boucles en argent alignées sur les oreilles.

« Ils viennent de nous répartir, lui dit-elle.

– C’est parti. »

Ils abandonnèrent les cris obscènes entre serveurs et cuisiniers pour le brouhaha de la salle à l’heure du coup de feu. Bobby profita de l’énergie d’une grosse soirée de travail. Il était bien content d’avoir l’occasion de se changer les idées. Le restaurant se remplissait de gens qui n’avaient pas envie de faire la cuisine, qui s’asseyaient en public, obligés de se montrer polis avant que le mauvais temps les piège à l’intérieur, ensemble, et rende la situation inconfortable. Il ne les jugeait pas. En étant ici, il se cachait en pleine lumière, exactement comme eux.

Des enfants pleuraient en écoutant des serveurs fatigués leur chanter des

chansons d’anniversaire. Les employés de bureau étaient installés autour du bar. Les hommes d’affaires engloutissaient des morceaux de poulet pas chers.

Michelle et Bobby rejoignirent leur secteur et découvrirent une tablée de

cinq jeunes Noirs en train de lire la carte.

« Sérieux ? dit Bobby.

– Quoi ? »

L’air consterné, il ordonna à Michelle de prendre leur commande de boissons. Il se posta devant la desserte pour l’observer. Elle se dirigea vers la table. Bobby vit qu’un des jeunes portait presque uniquement du bleu roi, et il repensa au gamin et à son copain, à l’Original. Partis manger ensemble, comme ceux-là, sans penser une seule seconde que l’un des deux ne rentrerait pas chez lui. Un des Noirs attablés s’aperçut que Bobby les observait. Bobby regarda aussitôt en direction du parking. Lorsqu’il se retourna vers la table, le type le fixait toujours.

Il n’avait pas vu la tête de l’autre jeune, à l’Original.

Ce n’est pas possible. Il ne m’a pas vu, n’importe comment. Il n’a pas pu me voir.

Michelle revint avec son bloc de commandes à la main, les cartes sous le bras, l’air fier. Elle avait pris toute leur commande et voulait la passer dans l’ordinateur. Bobby lui jeta un regard sceptique et fit glisser sa carte magnétique.

« Ils veulent de la soupe ou de la salade ? »

Elle serra la mâchoire.

« J’ai oublié de demander.

– Et leurs burgers, ils les veulent comment ?

– Ah, mince ! »

Bobby appuya sur le bouton annulation.

« Écoute, on sait toi et moi que je ne vais rien gagner avec cette table, que tu fasses de la merde ou non.

– Je te demande pardon ?

– Je ne sais pas ce que représente ce boulot pour toi, mais moi, c’est grâce

à ça que je mange. À partir de maintenant, si je dis “prends seulement les boissons”, tu prends seulement les boissons. Ne prends pas toute la commande comme si tu savais ce que tu faisais. Je ne peux pas me le permettre.

– Je ne comprends pas… Pourquoi est-ce tu ne vas rien gagner avec cette table ?

– Ne sois pas conne. »

Michelle rentra le menton comme si elle venait de recevoir une gifle. Bobby lui prit des mains le carnet de commandes et ils retournèrent ensemble à la table. Le jeune Noir cessa de le regarder lorsqu’ils arrivèrent. La paranoïa de Bobby baissa d’un cran.

Michelle lui obéit tout le reste de la soirée. Ils ne se parlaient pas, sauf s’ils y étaient obligés. À mesure que l’heure tournait, la salle se clairsema. Une autre vague de neige arriva, mais plus lentement que ne l’avait prédit la météo – la tempête perdait de sa force. Leur dernière table s’attardait autour des boissons. Michelle revint s’adosser au meuble de l’ordinateur, à côté de Bobby. Un couple leur fit signe et demanda l’addition.

« Tu la leur balances et tu remets des publicités pliantes sur les tables, lui dit-il. Je te retrouve au bar, on fera le partage des pourboires. »

Elle lui adressa un salut militaire et se dirigea vers le couple.

Au bar, les clients de l’happy hour étaient partis depuis longtemps. Seuls

les piliers traînaient, les uns pour jouer à des quiz, les autres se disputant à propos des Steelers et des Pens. Bobby tira un tabouret à lui. Il sortit son briquet de sa poche arrière et le fit tourner sur le comptoir tout en tapant du pied. Toute la soirée, il avait redouté la fin de son service. Dès qu’il avait un moment seul pour réfléchir, son cerveau s’emballait. Devant lui, Paul, le barman, lavait les verres à bière. Bobby lui fit signe de sortir un paquet de cigarettes de la vitrine derrière lui. Paul le fit glisser sur le bar.

« Un club soda ? » demanda-t-il.

Bobby regarda les robinets à pression. Peut-être une bière. Quelque chose qui ferait baisser le volume sonore. C’était bien pour ça qu’Isabel buvait, non ? Trop de friture à l’étage. Ce serait si facile. Boire la première rapidement, surmonter l’amertume, histoire que la suivante glisse toute seule jusqu’à l’engourdissement. Malgré la peur qui revenait, Bobby s’aperçut qu’il avait besoin de cette angoisse pour rester affûté, garder les

idées claires. Car Aaron avait beau dire, ce qui s’était passé ne s’effacerait pas du jour au lendemain. Il devait trouver un moyen de sortir de ce merdier.

« Allez, soyons fous, dit-il. Rajoute-moi un citron vert.

– Oh là, j’espère que tu ne conduis pas », dit Michelle dans son dos. Elle tira un tabouret à côté de lui et, de ses mains, encadra son visage. « Voyons voir. Ce n’est pas un truc religieux. Et tu ne m’as pas l’air d’être un ivrogne

violent. Donc du genre à être bourré au bout de deux gorgées, je me trompe ? Tu ne tiens pas l’alcool ?

– Et si on partait du principe que ça ne te regarde pas ? »

Bobby tendit la main. Michelle soupira, lui donna le carnet rempli d’additions encaissées et sortit de la poche de son tablier une liasse de billets pliée en deux.

« Écoute, je sais que j’ai merdé la première fois, mais je me suis rattrapée. Non ? Tu verras, tu finiras par m’apprécier. Je suis très appréciable. »

Bobby ne l’écoutait pas ; il comptait l’argent. Elle commanda une bière. Bobby recompta. Il manquait des sous.

« Il y a quelque chose qui est resté au fond de ta poche ?

– Je porte un pantalon stretch », dit-elle.

Il secoua la tête et compta encore. Paul revint avec un verre et Bobby, à contrecœur, lui glissa sa part du pourboire. Paul compta les billets, regarda

Bobby et Michelle par-dessus ses lunettes.

« Attends, dit-il. À vous deux ?

– Désolé, vieux, répondit Bobby en agitant la tête vers Michelle. J’avais la petite nouvelle. En plus, ç’a été un peu basané dans mon secteur, ce soir.

– Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? » fit Michelle.

Plus loin, une grosse voix retentit :

« Ça veut dire que vous avez servi trop de négros. »

Bobby se retourna et vit Darryl descendre tranquillement les marches qui menaient au coin fumeurs. C’était le seul serveur Noir du bistrot. À sa connaissance, du moins. Son crâne rasé luisait sous les spots qui éclairaient les fausses antiquités accrochées aux murs. Il portait un sweat-shirt à capuche très large. À chaque pas que faisaient ses grandes jambes, ses bretelles fantaisie, détachées pour cause de fin de service, cliquetaient. Il avait un rire tonitruant, une voix de stentor, et il détestait cordialement

Bobby.

Ils s’étaient formés ensemble, même si Darryl avait commencé à travailler ici des années avant lui. D’abord à la plonge, ensuite en tant que commis de salle. Sans la moindre expérience, Bobby avait postulé pour la salle et décroché le poste. Darryl lui avait malgré tout transmis son savoir. Comment « brûler » la glace si quelqu’un renversait un verre au bar. Les cachettes secrètes de couverts pré-enroulés pour conclure un service de

fermeture plus rapidement. Ils avaient même pas mal de choses en commun. Des mères célibataires, des fins de mois difficiles. Jusqu’à ce qu’un soir Bobby se plaigne auprès de Paul parce qu’il n’était pas d’humeur à servir une tablée de Noirs qui lui avaient demandé des couverts propres. Il n’avait pas vu que Darryl était derrière lui, en train d’attendre une boisson. Darryl ne lui avait rien dit. Ni ce soir-là, ni plus tard.

« Ce monsieur ici présent ne supporte pas de servir des Noirs, dit-il à Michelle. Il a raison, en même temps. Les négros ne laissent jamais de pourboire.

– Quoi ? C’est bizarre, ça », répondit-elle. Elle prit une cigarette dans le paquet de Bobby et l’alluma.

« Non, franchement, vas-y, sers-toi, dit Bobby.

– T’es en train de m’expliquer, dit-elle à Darryl, que les Noirs ne laissent jamais de pourboire.

– On va le formuler autrement. Je ne me tue pas à la tâche quand ils viennent s’asseoir dans mon secteur.

– Tu vois ? s’exclama Bobby.

– Vous ne vous êtes jamais dit que c’est pour ça que vous n’avez pas de pourboire ? demanda-t-elle.

– Non », répondirent en chœur Bobby et Darryl. Ils échangèrent un petit coup d’œil puis regardèrent ailleurs.

« Vous êtes marrants, tous les deux. » Elle se tourna vers Bobby. « Quand même, tu n’es pas métis, toi ? »

Bobby fut pétrifié sur place. Darryl ouvrit de grands yeux et gonfla ses joues remplies de bière. Il eut du mal à avaler sa gorgée et explosa de rire en se tenant les côtes. Bobby rit aussi très fort, mais il vit que Michelle n’y croyait pas. Darryl leur passa ses bras autour des épaules. Bobby se dégagea aussitôt.

« Petite, s’il te plaît. Je t’interdis de sortir des conneries pareilles pendant que j’ai la bouche pleine. » Darryl fit mine de reprendre son souffle et essuya une larme imaginaire sur son œil. Puis il fronça les sourcils, se pencha tout près de Bobby et plissa les yeux, faussement concentré. « Pourtant c’est vrai que tu as une belle bouche de Noir, lui dit-il. Elle a peut-être raison, finalement. » Il rit de plus belle et regagna son tabouret. Michelle regardait fixement Bobby.

« Tu n’es pas métis, en vrai ? demanda-t-elle.

– Tu rigoles ou quoi ? Regarde-moi bien.

– C’est ce que je fais.

– Bon, peut-être qu’il te faut un autre verre, alors.

– Ce n’est pas un non. »

Des doigts s’enfoncèrent dans les épaules de Bobby et les massèrent. Il se retourna. En voyant Aaron, il toussa sur sa cigarette. Aaron avait noué sa veste de cuisinier autour de la taille et il y avait des taches de sang sur son pantalon à carreaux. Il lui donna une grande tape et s’assit à ses côtés. Depuis combien de temps était-il là ?

« Qu’est-ce qui n’est pas un “non” ? demanda-t-il à Michelle.

– Regardez-moi ces conneries », dit Darryl, assis à l’autre bout du bar. Bobby poussa un long soupir, heureux de ce bref répit. La chaîne sportive diffusait des extraits des audiences de la veille au procès d’O. J. Simpson.

Darryl vida sa bière et en commanda une autre. « Comment est-ce qu’ils vont nous faire croire que c’est pas un complot de A à Z ? dit-il.

– Comment tu sais que c’est un complot ? » lui demanda Aaron.

Darryl se tourna vers lui avec un air de dégoût, comme s’il venait de renifler quelque chose de pourri. Avant même qu’Aaron parte en prison, Darryl ne l’aimait pas. À l’époque, déjà, il détestait son petit numéro et se disait insulté au nom de tous les Noirs. « Tu pourrais débarquer ici avec du cirage noir sur le visage, pendant que tu y es », lui avait-il dit. Aaron, entre-temps, était devenu encore plus extrémiste, et cela ne faisait qu’attiser l’animosité de Darryl.

Bobby n’appréciait pas Darryl, mais il comprenait sa colère contre Aaron, dont l’attitude, quand ils étaient jeunes, l’avait embarrassé plus d’une fois. Il s’était moqué de lui, de sa manière de s’habiller et de parler, en espérant qu’il arrêterait. Ce qui le poussa à se demander si ce nouvel Aaron n’était

pas finalement une autre posture, s’il n’avait pas adopté ce personnage uniquement pour sauver sa peau. Mais peut-être pas. Peut-être que Bobby avait semé une idée, et que cette idée avait germé chez Aaron pendant son séjour en prison. Comme une plante, pour pousser elle avait eu besoin d’attention, d’engrais, d’un environnement propice.

Il aurait tout aussi bien pu balancer lui-même cette brique.

« Tu vas m’expliquer qu’un mec de presque cinquante piges a tué une femme et un bonhomme en même temps ? fit Darryl. Avec un couteau ? Fous-toi de ma gueule.

– Un ancien joueur de football américain, répondit Aaron. Un des plus grands athlètes de tous les temps. D’une force incroyable. »

Les habitués arrêtèrent de discuter pour écouter en douce leur conversation. Paul, tout en regardant le match de ping-pong, essuyait mécaniquement la même partie du bar. Un client, un Blanc portant une chemise en coton froissée et une cravate dénouée, prit son portable à clapet sur le bar et tira l’antenne. Tout en ouvrant l’appareil, il surveillait l’échange entre Darryl et Aaron.

« Aaron », dit Bobby en le tirant par la manche. Aaron chassa son bras. Ses yeux ne lâchaient pas Darryl.

« Et donc quoi ? répondit ce dernier. Il a tenu le mec avec un bras pendant

qu’il tuait la fille avec l’autre ? Arrête, mec. Tout ça, c’est toujours la même connerie. Personne n’aime voir un Noir qui a du fric. Surtout pas les flics. O. J. en train de rouler dans des belles bagnoles avec une petite Blanche à côté de lui ? Et ces flics, ils gagnent combien ? Quarante mille ? Cinquante mille dollars par an ? S’il te plaît. Tu sais comment j’épelle le mot “complot” ? L.A.P.D. Ces mecs détestent les Noirs. »

Aaron ricana :

« Un complot ? C’est une blague.

– Tu te souviens de Rodney King ? demanda Darryl. Le mec rampait par terre et les flics l’ont tabassé comme s’il avait tué quelqu’un.

– Tu te souviens de Reginald Denny ? répliqua Aaron. Le type conduisait tranquillement quand ces animaux l’ont sorti de son camion. »

Tout en parlant, il regardait Bobby. Il réprima un sourire, comme pour ne pas rire.

« Attends, qui ça ? demanda Bobby.

– Reginald Denny, intervint Michelle. Le camionneur. Il s’était trompé de sortie sur la route de Santa Monica et s’est retrouvé en plein milieu des émeutes de Los Angeles. Il s’est fait sortir de son camion et quelqu’un lui a balancé une brique sur la tête. »

Bobby regarda Aaron. Ce dernier lui fit un clin d’œil.

« Conclusion ? lui demanda Darryl.

– Conclusion, tu ne peux pas diaboliser toute la police à cause de ce qu’ont fait trois ou quatre flics. Des flics qui, au passage, ont été acquittés. Tu sais ce que ça veut dire, oui ? Innocentés.

– Diaboliser ? demanda Darryl. Dis-moi, ils t’ont laissé lire des livres en taule ?

– Est-ce que c’est juste de diaboliser toute une race à cause du comportement de certains criminels ? » demanda Michelle.

Aaron se retourna et lui adressa un sourire narquois.

« Vérifie un peu tes sources, chérie. Parmi ceux d’entre vous qui ont agressé Denny, il y en a un qui était huissier de justice. Pas de casier. Mais les pillages et la violence l’ont chauffé à blanc, et il ne pouvait pas aller à l’encontre de son ADN. Aucun ne le peut. Ils ont pillé leurs propres magasins. Ils ont attaqué leurs propres frères. Alors fais-moi plaisir, va

frimer ailleurs avec ton diplôme de sociologie, OK ? On discute entre hommes, là. »

Pendant qu’Aaron déblatérait, Bobby craquait des allumettes et les jetait dans le cendrier. Il pria pour qu’il y ait un incendie en cuisine, une coupure de courant, que quelqu’un vienne braquer le restaurant, n’importe quoi pour faire taire Aaron, sans quoi la situation dégénérerait rapidement. Il ne regardait plus l’homme au portable.

« Et Bobby Green ? lança Michelle.

– Qui ? dit Aaron.

– L’homme qui a conduit Denny à l’hôpital quand il l’a vu étendu dans la rue. Le Noir. C’était dans son ADN aussi ? De risquer sa vie pour quelqu’un qu’il ne connaissait même pas ? C’est peut-être toi qui as besoin de vérifier tes sources, chéri. »

Le sourire narquois d’Aaron disparut. Il se balança sur son siège et regarda

attentivement Michelle.

« Donc tu es quoi, toi, au juste ? lui demanda-t-il.

– Comment ?

– Je veux dire, manifestement tu n’es pas blanche. Mais toutes ces merdes sur ton visage et dans tes cheveux. Ça m’a un peu troublé. »

Darryl pointa le doigt vers Bobby.

« Tu ferais mieux de calmer ton copain.

– Les gars, intervint Paul.

– Je suis un être humain », dit Michelle.

Aaron but une gorgée de sa bière et haussa les épaules.

« Un demi-être humain, peut-être. Mais ça ne compte toujours pas. »

Michelle eut un rire de dégoût. Darryl se leva.

Merde, c’est reparti, pensa Bobby. Il regarda encore à l’autre bout du bar. L’homme au portable observait l’entrée du bistrot.

Michelle leva la main en direction de Darryl. Elle secoua la tête pour lui faire comprendre que ça ne valait pas la peine. Aaron souriait à Darryl. Exactement comme il avait souri au jeune Noir, à l’Original. Bobby le tira par la manche.

« Viens, je crois qu’on ferait mieux de partir. »

Aaron ne l’écouta pas.

« Continue de me sourire avec tes jolies dents blanches, mec, dit Darryl.

Elles sont toutes neuves, non ? C’est l’État qui te les a offertes, hein ? Eh oui, c’est ce qu’on donne aux petites salopes comme toi, en taule. »

Il sourit. Pas Aaron.

« Quoi, tu ne savais pas ? dit Darryl à Bobby. Tu as forcément remarqué. Ce ne sont pas ses dents. Figure-toi que mon cousin était en prison avec ton copain ici présent. Eh oui, négro, je sais tout de toi. »

Aaron se détourna de lui, se pencha sur sa bière et fit tourner le verre sur le cercle mouillé qui l’entourait. Darryl, voyant qu’Aaron était dos au mur, insista.

« Fous-lui la paix, mec, intervint Bobby. On a compris.

– Tu comprends, Bobby, tu ne peux pas mordre une bite si tu n’as plus de dents, dit Darryl. Les gars les lui ont démolies dès le premier jour. Ils ont compris son petit numéro du type qui aurait voulu être Noir, pas vrai ? Tu as voulu faire le malin. Tu as essayé de jouer les durs. Si j’ai bien compris, ils

t’ont fait tourner pendant la première semaine. Ils se sont servis de ta bouche comme d’une petite chatte. »

Aaron se mordit la lèvre et regarda au fond de son verre. Tout le monde avait les yeux rivés sur lui. Il se ratatina, aussi petit que le jour où il était arrivé en prison, ramassé sur lui-même comme il l’était dans le pick-up. L’espace d’un instant, Bobby lui pardonna ce qu’il avait infligé au jeune. Il comprenait presque. Il revoyait son copain maigrichon à grande gueule, le

frère qu’il n’avait jamais eu, et il tressaillit à chaque insulte que Darryl lui balançait. Ce qui l’amena à penser que peut-être, peut-être, il subsistait quelque chose de l’Aaron dont il se souvenait. Si Darryl pouvait l’atteindre, peut-être que lui-même pourrait aussi faire comprendre à Aaron dans quel merdier il les avait fourrés. L’humiliation infligée par Darryl n’eut pas l’effet escompté. Pas sur Bobby. Les injures lui donnaient envie de défendre Aaron. Même Michelle avait l’air gênée pour lui.

« OK, ça suffit, dit-elle.

– Très bien, fit Darryl avant de se retourner pour retrouver son siège. Qu’il aille se faire foutre.

– Qu’est-ce qui lui est arrivé ? répondit Aaron, les yeux toujours rivés sur sa bière.

– Quoi ? demanda Darryl.

– Ton cousin. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

– Comment ça, qu’est-ce qui lui est arrivé ? Qui a dit qu’il lui était arrivé quelque chose ? »

Aaron retira la main qui cachait la toile d’araignée tatouée sur son coude. Il leva les yeux vers Darryl et se couvrit la bouche.

« Oh, pardon. J’ai l’impression qu’on ne t’a pas raconté toute l’histoire. »

C’était la deuxième fois que Bobby voyait cette expression sur le visage d’Aaron. Celle qu’il avait montrée après avoir massacré le jeune, quand il s’était calé au fond du siège passager, cigarette au bec, et lui avait calmement indiqué le chemin du retour. De la satisfaction. Du plaisir. Toute sa compassion s’était évanouie. Aaron avait cassé la gueule du jeune Noir parce qu’il en avait eu envie. Non parce qu’il s’était senti menacé. Non en vertu d’un quelconque besoin de protéger Bobby. Il était ivre, et ce gamin avait cru avoir face à lui deux petits Blancs apeurés, alors qu’un seul des deux était blanc, et ce n’était pas celui qui avait peur. Peut-être qu’à une

époque Aaron avait eu honte de ce qui lui était arrivé en prison, mais cette époque était révolue, et le Aaron d’avant n’existait plus. Si ce que racontait Darryl était vrai, la prison l’avait brisé en mille morceaux. Des fanatiques violents l’avaient recueilli et l’avaient reconstitué. Sauf qu’ils s’étaient emmêlé les pinceaux et avaient recollé les morceaux dans le désordre. Aaron avait feint d’être accablé par les insultes de Darryl. Il l’avait appâté, exactement comme il avait appâté le jeune. La tête qu’il faisait en disait

plus long que tout le reste. L’Aaron qu’avait connu Bobby n’existait plus, et ce dernier comprit que le monstre qui avait grandi à l’intérieur de son ami l’avait pris au piège, l’entraînant dans son sillage.

Darryl s’approcha d’Aaron, poings serrés. Aaron finit sa bière et se leva. Bobby se tenait entre eux et tendait les mains pour les séparer. Paul fit le tour du bar en courant afin de s’interposer également. Michelle leur cria d’arrêter. Paul posa les mains sur le torse de Darryl, qui les repoussa avec une tape, mais Paul ne se découragea pas. D’autres employés, assis au bar, accoururent.

« T’as intérêt à raconter des conneries ! cria Darryl par-dessus le barrage humain.

– J’ai l’air ? répliqua Aaron. Regarde-moi, Darryl. J’ai l’air ?

– Aaron, ferme ta gueule ! hurla Bobby.

– Écoute ton pote, dit Darryl. Pédale. »

Aaron renifla et lui cracha dessus. Le mollard atterrit au centre de sa joue.

Il n’y eut plus aucun bruit dans la salle. Darryl s’essuya le visage. Bobby, Michelle, Paul étaient immobiles, bras ballants, doigts écartés, figés par l’atmosphère électrique.

« OK », dit Darryl.

Il se rua en avant. Paul se jeta sous ses bras tendus et passa les siens autour de son corps. Les semelles en caoutchouc de ses boots couinèrent sur le parquet ciré.

« Lâche-le ! » ordonna Aaron à Paul.

Bobby retenait aussi Aaron. Entre Paul et Bobby, Michelle, les bras en croix, leur hurlait d’arrêter. Bobby ahanait et plissait les yeux. Il les écarquilla lorsqu’il entendit la porte d’entrée s’ouvrir.

Deux policiers blancs, dans leur tenue de grand froid, gravirent d’un seul bond les trois marches qui menaient au bar. Tandis que l’un faisait reculer

Michelle, Bobby et Aaron, l’autre sépara Darryl et Paul, lequel s’écarta en levant les mains. Le policier se trouvait à moins de trente centimètres de Darryl, l’index brandi en signe d’admonestation, l’autre main près de sa hanche.

« C’est quoi le problème ? lui dit-il.

– Pourquoi vous me demandez à moi ? fit Darryl, incrédule. Demandez plutôt à cette salope. »

Il désigna Aaron. Bobby se retourna vers son ami, dont le visage avait perdu toute sa rage. Le cou de taureau, les yeux fous – disparus. Le policier jeta un coup d’œil vers Aaron. Celui-ci haussa les épaules et leva les deux paumes en l’air, tout confus. Le flic se retourna vers Darryl.

« C’est à toi que je demande, dit-il. Et reste poli.

– Cet enculé me crache à la gueule et c’est moi qui dois rester poli ? »

Le policier lui attrapa le poignet et le retourna vers la main courante qui longeait le bar. Darryl fut bien obligé d’avancer les mains et de saisir la barre. Le policier lui comprima le thorax, lui écarta de force les pieds et lui appuya sur la tête.

« Putain, j’y crois pas, pesta Darryl.

– Je t’ai dit de rester poli. »

Il lui fit une clé de bras. Darryl hurla.

« Il n’a rien fait ! » s’écria Michelle.

Russell déboula de la cuisine tout essoufflé, les aisselles trempées.

« Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ?

– On nous a signalé un problème, expliqua le policier qui était planté devant Michelle, Bobby et Aaron. C’est vous le patron ?

– C’est moi. »

Russell montra l’autre policier, occupé à refermer les menottes autour des poignets de Darryl.

« Pourquoi vous l’arrêtez ?

– On nous a signalé qu’il était devenu violent avec un autre client, monsieur. Il m’a mis la main au visage et s’est montré agressif. »

D’un coup sec, il redressa Darryl.

« C’est faux ! » s’exclama Michelle. Elle désigna Aaron. « Il a craché sur Darryl !

– Pourquoi est-ce que j’aurais fait ça ? fit Aaron. J’étais bien tranquille

quand il a commencé à m’agresser.

– Oh, mais quel menteur, protesta Michelle en se tournant vers Bobby. Dis-leur, toi. »

Bobby fixa le sol, puis le bar. Tous ceux qui avaient assisté à la scène regardaient ailleurs. Ils avaient tous voulu admirer le spectacle, maintenant que les choses tournaient au vinaigre, ils détournaient la tête. Bobby laissa échapper un petit rire.

« C’était juste une dispute. Il ne s’est rien passé. »

Il garda la tête baissée. Il sentait les regards posés sur lui.

« Il y a eu un malentendu, messieurs, dit Russell. Voulez-vous bien relâcher ce jeune homme ? »

Le policier qui les séparait de Darryl avisa son collègue et hocha la tête. Il leva les yeux au ciel, donna un coup dans l’épaule de Darryl afin qu’il se retourne. Il introduisit une clé dans les menottes.

« S’il se passe quoi que ce soit, dit-il à Russell, vous êtes responsable.

– Compris. Je vous remercie.

– Tu vois ? dit le flic à Darryl en faisant tourner les menottes autour de son index. Poliment. C’est comme ça qu’on parle aux gens. »

Il rejoignit son collègue et les deux hommes se dirigèrent vers la sortie. Darryl se massa l’épaule et remua son bras d’avant en arrière.

« C’est ça, oui. »

Russell serra la mâchoire.

« Ta gueule, Darryl. »

Le policier l’interpella sans même se retourner.

« Reste poli, fiston. Sinon tu vas avoir des problèmes. »

La porte se referma derrière eux. Darryl pointa le doigt vers Aaron.

« Viens, on se retrouve dehors », dit-il.

Aaron ouvrit la bouche pour répondre, mais Russell prit les devants.

« Jamais de la vie. Darryl, tu prends tes affaires et on y va.

– Quoi ? Pourquoi je dois partir ?

– Vous vous barrez tous les deux d’ici, mais vous n’allez pas vous battre sur mon parking. Je te ramène à ta voiture pour être sûr que tu pars. »

Il montra Aaron.

« Et ensuite, ce sera ton tour. »

Darryl ramassa ses affaires sur le comptoir. Russell le tenait par le coude.

Aaron se leva. Russell s’arrêta devant lui, s’interposant entre les deux hommes. Il s’approcha un peu plus d’Aaron ; ils n’étaient séparés que de quelques centimètres. Les yeux de Bobby passaient de l’un à l’autre. Aaron, qui faisait une tête de plus que Russell, le toisait sous ses paupières lourdes. Un petit sourire en coin déformait son menton.

« Rassieds-toi avant que je prévienne ton contrôleur judiciaire. » Il

observa les tatouages d’Aaron. « Tu crois que je sais pas que ça veut dire, ces conneries ? Je devrais leur demander de te renvoyer là-bas. Il suffirait de pas grand-chose. » Il avança encore d’un pas. « Mais je sais pourquoi t’as tous ces dessins. » Le sourire narquois d’Aaron s’évanouit. « Je sais ce que les gars comme toi doivent faire pour survivre là-bas. Et j’ai pas envie de te remettre là-dedans. Alors je te le dis aujourd’hui, et pour la dernière fois. Tiens-toi à carreau. »

Russell emmena Darryl dehors. Bobby regarda Aaron. Il semblait ébranlé. Darryl avait beau l’insulter encore, tel un boxeur cherchant la tête, le coup fatal, les paroles sereines de Russell lui avaient fait l’effet d’un coup de poing dans le foie, une douleur d’abord localisée, qui se diffusait ensuite vers les neurones et les synapses, demandant au corps de s’écrouler. Ne souffre plus.

Russell revint quelques minutes plus tard et leur demanda à tous de partir.

Aaron n’offrit aucune résistance. Bobby prit son tablier et donna les additions encaissées à Michelle. Elle tendit le bras, un geste réflexe, sonnée par ce qui venait de se passer.

« Pas mal pour un premier soir, non ? » lui lança Bobby avec un vague sourire.

Michelle se ressaisit. Elle plissa les yeux en lui prenant des mains les additions.

« Sincèrement, dit-elle, va te faire foutre. » Elle balança les additions sur le bar, se retourna et s’assit. Bobby observa quelques instants son dos, puis suivit Aaron en bas des marches.

Dehors, la neige était fine, mais constante. Un chasse-neige déblayait le parking. Le sel crissa sous les bottes d’Aaron. Bobby lui cria de l’attendre. Le pick-up fit bip-bip ; les feux arrière clignotèrent. Aaron fit le tour jusqu’à la portière côté passager. Il ouvrit la boîte à gants et prit le pistolet

que lui avait donné Cort la veille. Bobby sentit sa poitrine se serrer.

« Aaron, qu’est-ce que tu fous ? »

Aaron faisait les cent pas à côté du pick-up.

« Ils croient qu’ils peuvent me parler comme ça ? L’un et l’autre ? Russell croit me connaître ? » Ses doigts saisirent et relâchèrent le pistolet. « Il veut savoir ? Alors je vais lui montrer.

– Arrête ! »

Le cri de Bobby résonna dans tout le parking. Aaron cessa d’aller et venir et resta les bras ballants. Bobby se passa les mains sur le visage. Il poussa un gémissement exaspéré.

« Qu’est-ce que tu fais, mec ? D’abord le gamin, et maintenant tu vas flinguer quelqu’un ? Tu vas entrer là-dedans et buter Russell ? Ou quelqu’un d’autre ? Mais tu es qui ?

– Qui je suis ? Et toi, putain, tu es qui ? »

Ses tempes palpitaient à chaque contraction de ses mâchoires.

« Tu ne me soutiens pas ? Tu ne me protèges pas, maintenant, après toutes ces années ? » Il tourna le pistolet sur le côté et fendit l’air en direction de Bobby. « Tu ne te défends pas quand cette connasse dit que tu es à moitié nègre ? Non, va te faire foutre. »

Il s’avança pour contourner Bobby, mais ce dernier lui posa la main sur le torse. Il s’arrêta. Bobby regarda les doigts qui tenaient le pistolet ; ils

tremblaient. De peur ? De colère ? Aaron poussa la main de Bobby, mais très légèrement. Il aurait pu sans peine le maîtriser, le faire valser. Or il ne bougeait pas. Comme s’il voulait qu’on l’empêche de nuire.

« Aaron. Allez, mec. S’il te plaît. » Aaron lâcha la main de Bobby. Celui-ci baissa prudemment son bras, mais tous les muscles de son corps étaient prêts à agir – pour quoi faire, il n’en avait pas la moindre idée. Aaron respirait vite et fort. Avec un long soupir, il se calma enfin. Ses épaules se relâchèrent. Ses tempes ne palpitaient plus.

« J’essayais juste de te protéger, vieux. Hier soir. Comme tu l’as toujours fait pour moi.

– Non. Tu n’as pas le droit de faire ça. Laisse-moi en dehors de ça. »

Une chaleur lui secoua le ventre puis monta, gonfla, apaisa la tension dans sa poitrine, desserra l’étreinte autour de sa gorge, dilua sa peur. Il fit un pas de côté.

« Tu sais quoi ? Vas-y. Si t’as envie de retourner là-dedans et de le flinguer, de flinguer tout le monde, vas-y, fais-toi plaisir. Je ne peux pas t’en empêcher. Par contre, je ne veux pas que tu me mettes ça sur le dos une seconde de plus. Si tu le butes, c’est parce que tu en as envie. Tu crois me protéger, mais tu m’enfonces encore plus dans un trou dont ni toi ni moi ne pourrons ressortir. »

Aaron le regardait en tenant son pistolet le long du corps.

« Range-moi ça, dit Bobby. S’il te plaît. »

Aaron regagna le pick-up et remit le pistolet à sa place. Il revint les mains dans les poches, comme un enfant qui s’est fait gronder.

« Je suis désolé, dit-il.

– Désolé de quoi, Aaron ? Est-ce qu’au moins tu le sais ?

– Tu n’as pas répondu à ma question.

– Quoi ?

– À une certaine époque, tu ne pouvais pas supporter ces gens, Bobby. Tu me pourrissais souvent sur mon style, mais tu me défendais toujours. Toujours. »

Bobby ne dit rien.

« Est-ce que tu es de mon côté, Bobby ? J’ai besoin de savoir.

– Bien sûr, mec. Bien sûr. »

Bobby perçut dans sa propre voix les assurances factices d’Isabel. Le

vague hochement de tête d’Aaron montrait que lui aussi les avait perçues.

« Allez, je te ramène chez toi. »

Aaron fit le tour jusqu’au siège conducteur. Bobby resta un instant immobile. Aaron se planta devant la portière ouverte. Il lui fit signe de monter.

« Écoute, dit Bobby, la journée a été rude, OK ? Le bus va arriver d’un moment à l’autre. J’ai besoin de prendre un peu temps pour moi. Mettre mes idées au clair. Oublier la soirée. Ça te va ? »

Aaron plissa les yeux, puis acquiesça.

« Pas de blague, hein ? Tu vas rentrer chez toi ? On en a fini ? »

Nouveau hochement de tête. Léger.

« Super », dit Bobby.

Il s’avança et lui donna une tape sur l’épaule, un peu gêné, puis descendit la colline vers l’arrêt de bus. Il se retourna et jeta un dernier coup d’œil

derrière lui.

Aaron traînait devant le pick-up et le regardait.

 

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