Sangs mêlés
Chapitre 6
Bobby arriva au restaurant juste à temps pour renvoyer une partie de l’équipe du déjeuner chez elle, mais le service était merdique. Rien que des employés de bureau qui voulaient seulement des amuse-gueules et qui venaient sans cesse se faire resservir du café. Il regarda l’écran de son ordinateur et essaya de se rappeler ce que la dame à la table n° 35 avait commandé comme dessert. Lui qui en temps normal pouvait se souvenir d’une commande de dix personnes sans la noter, ce jour-là il n’arrivait pas à se rappeler ce qu’elle avait demandé. En même temps, quelle idée de commander un dessert à 15 heures ?
Douze heures de peur l’avaient rincé. Les lubies idiotes des clients, qui d’habitude ne faisaient que l’agacer, lui donnaient à présent comme des envies de meurtre. Il avait vu d’autres serveurs se venger en versant une
goutte de mort-aux-rats dans le café d’un client désagréable ou en crachant sur le pain de son hamburger, puis s’asseoir pour assister au spectacle. À plusieurs reprises, il avait été tenté de faire de même, mais il n’était jamais passé à l’acte. Cette fois, il eut envie de retourner en salle et d’étrangler cette bonne femme. Il s’étonna lui-même de son animosité, alors que quelques heures plus tôt il avait été confronté à la vraie méchanceté, à la véritable violence, avec des conséquences encore inconnues. En un sens, cela faisait du bien de ressentir autre chose que de la peur. Mais c’était fugace.
Aaron entra dans la cuisine. Il portait son pantalon à carreaux rentré à l’intérieur de ses bottes et, par-dessus l’épaule, sa veste de cuisinier blanche à manches longues. Il s’arrêta net en voyant Bobby devant l’ordinateur.
« Ah, dit-il. Te voilà. Tu étais où ? »
Russell cria depuis le passe-plat d’où il sortait les assiettes pour les garnir
de sauce :
« Cache-moi ça, Aaron ! »
Il montra ses tatouages sur les bras. Aaron leva les yeux au ciel et enfila sa veste.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » demanda Bobby. Aaron n’avait jamais eu besoin de travailler, mais avant son arrestation le restaurant avait été une couverture idéale pour son deal d’herbe. En une nuit, il gagnait plus que Bobby en une semaine de services du soir. « Les affaires reprennent ? demanda ce dernier.
– Ça fait partie de ma libération conditionnelle, expliqua Aaron. Je n’ai pas à porter de bracelet électronique tant que je pointe et que Russell se porte garant. On s’est mis d’accord avant ma sortie. Il m’a juré de ne pas te dire que je revenais, histoire que je puisse te faire la surprise hier soir. »
Bobby confirma. Pour une surprise, c’en avait été une. Il retourna devant son écran d’ordinateur, mais Aaron resta planté là. Il baissa d’un ton.
« Bon, sérieusement, tu étais passé où ? »
Bobby leva les yeux. Le visage d’Aaron avait changé. Sans en être certain, Bobby crut y déceler de l’inquiétude. Voire de la peur. Avait-il enfin pris
conscience des conséquences de son geste ? Aaron le scrutait. Il le jaugeait, l’analysait comme une sorte de cyborg pour savoir s’il avait tout raconté à Isabel, ou à la police, ou aux mauvaises personnes. Bobby sentit de nouveau ses pieds faiblir. Il avait l’impression que son corps ne lui appartenait pas et il se demanda si on pouvait faire un AVC à son âge. Pendant qu’Aaron attendait sa réponse, la nouvelle équipe prenait la relève en cuisine. Un des serveurs, dont Bobby savait qu’il ferait la fermeture, s’approcha. Bobby contourna son ami et tira sur la chemise du serveur au moment où il passait.
« Eh, tu veux avoir ta soirée de libre ? » demanda-t-il.
Le serveur avait l’air épuisé.
« Putain, grave, dit-il en passant une main dans ses cheveux. Je crois que je suis encore bourré. Merde, par contre, j’ai une supervision.
– T’inquiète. Je la prends. »
Une supervision, cela signifiait que Bobby gagnerait le salaire minimum
en plus des pourboires pendant qu’un ou une stagiaire ferait le boulot à sa place. Isabel et lui pourraient peut-être payer le loyer s’il ne se retrouvait pas, d’ici là, en taule ou au cimetière. Le serveur alla voir Russell pour l’informer du changement. Bobby se retourna vers Aaron, qui attendait sa réponse, de plus en plus impatient.
« Alors ? »
Russell cria :
« Bobby, envoie cette soupe brocoli-fromage à la 95, tu veux ?
– Ça t’embête de retirer d’abord ta cravate du bol ? » rétorqua Bobby.
Russell baissa les yeux, décrocha sa cravate, l’envoya atterrir sur le comptoir dans un claquement humide, puis sortit un autre bol. Par la fenêtre, un commis fit passer le cheesecake qu’avait demandé Bobby. Aaron le regarda prendre la soupe et le dessert pour les emporter vers la salle. Bobby jeta un coup d’œil dans son dos. Aaron ne le lâchait pas des yeux.
« Il faut que j’aille servir ça », dit-il.
Il brandit les plats devant son visage et déguerpit. Il entendit Aaron siffler entre ses dents tout en retournant au fond de la cuisine. Bobby déposa la nourriture et s’adossa à la desserte. Il chercha toutes les explications possibles pour justifier son départ prématuré. Parce que Aaron avait peut-être tué quelqu’un et que lui-même était complice en ayant conduit le
véhicule ? C’était une bonne raison. Parce que depuis qu’ils se connaissaient il lui avait toujours caché que son père était Noir et qu’il pensait qu’Aaron lui ferait encore plus de mal qu’au petit jeune du O s’il le découvrait ? Là encore, c’était une excellente raison.
Bobby plaqua ses deux mains sur ses paupières jusqu’à voir de petits points lumineux. Il ne savait absolument pas quoi faire, et la peur autant que l’incertitude l’étouffaient.
Qui disait changement d’équipe disait réunion d’équipe au fond du restaurant. Parmi les serveurs, il y avait davantage de fumeurs que de non-fumeurs, si bien qu’après quelques vannes tout le monde se couvrit et se retrouva sur la plate-forme. Ils dansaient d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, la fumée des cigarettes se mêlant à leur buée. Michelle, la stagiaire de Bobby pour la soirée, se tenait à côté de lui. Elle portait un pantalon noir stretch et des bottes aux lacets défaits. Ses cheveux teints en
rouge vif dépassaient de sa casquette plate. Bobby leva les yeux au ciel lorsque Russell se plaignit des erreurs de commande dans les desserts et des vols commis par le personnel. Certains serveurs avaient la tête ailleurs, d’autres essayaient de savoir lequel, parmi les commis à la peau basanée, était l’auteur des larcins. Bobby avait sa petite idée. Il se tourna vers Luis, qui comprit son regard et lui adressa un doigt d’honneur. Michelle notait les moindres paroles de Russell à la manière d’une journaliste, et son
enthousiasme irrita immédiatement Bobby.
Aaron se tenait près de Russell. Bobby l’observait, sans le vouloir, mais sans pouvoir s’en empêcher, prêt à tourner la tête dès qu’Aaron le remarquerait. Or ce dernier ne lui jeta même pas un coup d’œil. Il attendit que Russell ait terminé et lui demande de faire la liste des spécialités du soir. Il regardait tout le monde sauf Bobby. À la fin, il alluma une cigarette. Pendant ce temps, les non-fumeurs et tous ceux qui en avaient marre du froid se précipitèrent vers la porte. Les autres prirent une dernière latte, jetèrent leur mégot et rentrèrent en file indienne. Bobby croisa Aaron en baissant la tête. Aaron lui attrapa le poignet.
« Attends deux secondes », dit-il.
Michelle patientait dans le couloir, juste derrière la porte ouverte. Le rideau d’air au-dessus de la porte tournait à plein régime et noyait les bruits de la cuisine. Bobby fit signe à Michelle de les laisser. Elle leva les deux
pouces en l’air, ravie, et se dirigea vers l’entrée. Aaron lâcha le poignet de Bobby, qui sentit le sang revenir dans ses doigts. Il recula d’un pas et laissa la porte se refermer.
C’était donc fini ? Aaron avait-il compris où était parti Bobby ? Peut-être avait-il enfin découvert la vérité sur son père, même si Bobby ne voyait pas comment c’était possible ? La vitesse folle à laquelle les pensées fusaient dans sa tête rendait tous les scénarios possibles.
Rappelle-toi, il n’a pas dit qu’il ne te ferait jamais de mal. À d’autres. Il a massacré un gamin en pleine rue, un gamin qu’il ne connaissait pas et qui ne lui avait même pas menti.
Il plongea ses mains dans la poche avant de son tablier et fit courir ses doigts le long du tire-bouchon de son limonadier. À condition de dégainer assez vite, il pouvait le planter dans la partie la plus molle du visage d’Aaron, au cas où les choses tourneraient mal. En y repensant, l’image du
jeune gisant sur le trottoir lui revint. Il lâcha le tire-bouchon. Cette scène avait beau lui avoir fourni une dose de violence suffisante jusqu’à la fin de ses jours, voilà qu’il se tenait à moins de trois mètres de son meilleur ami et qu’il était en train de réfléchir à la meilleure manière de le tuer. Jusqu’à présent, son instinct lui avait fait défaut, et il le savait. Il était peut-être temps de ne pas le suivre.
« Écoute, vieux », dit-il.
Aaron porta son index à ses lèvres et lui fit signe de se taire.
« Tu sais ce qui est bizarre ? demanda-t-il. J’ai encore du mal à m’habituer à ouvrir les portes. » Il recracha la fumée du coin de la bouche. « Qui pourrait imaginer que c’est un truc auquel il faut s’habituer ? Passer d’un endroit à un autre, simplement parce qu’on en a envie. Putain, c’est la chose la plus simple du monde. On part du principe que ça va de soi. Je passe de cette pièce à l’autre. Je sors. Je referme la porte des toilettes. Plus rien ne va de soi, Bobby. Fini, terminé. »
Il chercha quelque chose dans son dos et Bobby se saisit à nouveau du tire-bouchon. Aaron lui tendit une enveloppe blanche. Bobby la prit et, sans lâcher Aaron du regard, la décacheta. Elle était pleine de billets de vingt, cinquante et cent dollars.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ça, répondit Aaron en exhalant un autre nuage de fumée, c’est à peu
près trois mois de loyer. »
Bobby lui rendit l’enveloppe.
« Je ne veux pas que tu achètes mon silence.
– Ton silence ? fit Aaron en riant. Qui te parle de ça ? Tu regardes trop la télé, mec.
– Oh, putain, dit Bobby en haussant le ton. Je ne peux pas l’accepter. Je ne peux pas, bordel. »
Il ne savait pas s’il parlait de l’argent, d’Aaron, ou des deux.
« Tu peux l’accepter, parce que vous en avez besoin. Toi et Isabel. J’avais une planque d’argent dont personne ne connaissait l’existence avant que je m’en aille.
– Que tu t’en ailles ? Tu n’es pas parti en vacances, Aaron. Tu étais en prison. Cet argent vient du deal, et c’est le deal qui t’a envoyé en prison. C’est-à-dire exactement là où ce que tu as fait hier soir va nous envoyer, toi
et moi.
– Tu crois que j’ai besoin que tu me rappelles où j’étais ?
– Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu as fait ça à ce gamin ?
– Parle moins fort, putain. »
Bobby s’approcha de lui et serra les dents. L’indifférence d’Aaron l’exaspérait ; il oublia un instant qu’il avait peur de lui.
« Tu l’as peut-être assassiné, Aaron, et tu m’as embarqué là-dedans.
– Certains des gardiens, en taule, étaient d’anciens flics. »
Bobby leva les mains en l’air et s’écarta. Il fit les cent pas devant Aaron, rebuté par ce qui s’annonçait comme une énième élucubration de taulard.
« Je m’en fous de… commença-t-il.
– Tais-toi et laisse-moi finir. »
Bobby s’arrêta de marcher.
« Tu sais ce qu’ils pensaient des singes comme cette petite frappe ? Que ce soit là-bas, en taule, ou ici ? Rien. Pour eux, c’était rien. Encore moins que la merde sur laquelle tu marches et qui reste coincée dans les creux de tes semelles, au point que tu es obligé de prendre un couteau à beurre pour la récupérer avant de jeter le tout à la poubelle. Pour eux, c’était moins que ça. Ces types sont prêts à regarder ailleurs pendant que tu te prends un coup de couteau sous la douche, et tout ça pour moins de fric que ce que tu gagnes un samedi soir en fermeture. »
Bobby croisa les bras pour dissimuler un frisson. Il ne voulait pas savoir comment Aaron savait ces choses. Ses yeux le brûlèrent, et des larmes se formèrent. Aaron dut sentir sa peur. Il s’approcha et posa ses lourdes mains sur ses épaules.
« Je sais que tu as peur. Ce qui s’est passé fait peur. Je t’ai dit, je voulais pas que ça tourne aussi mal, mais je n’avais pas le choix. » Il essaya de l’attirer à lui pour le prendre dans ses bras, mais Bobby dégagea ses épaules et fit quelques pas de côté. Aaron garda ses bras en l’air, figés dans leur étreinte fantôme, puis les laissa retomber le long de ses flancs. Il secoua la tête d’un air incrédule.
« Est-ce qu’il y a une morale dans ton histoire ? demanda Bobby.
– Oui, il y en a une, Bobby. Personne n’en a rien à foutre de ce petit jeune. Et surtout pas moi. »
Il lui balança l’enveloppe. Elle rebondit sur le torse de Bobby, puis tomba
à terre.
« Et personne d’autre n’en aura rien à foutre si tu fermes ta gueule. Appelle ça acheter ton silence, si ça te fait plaisir. Tu ne t’en rends peut-être pas compte aujourd’hui, mais ce que j’ai fait, je l’ai fait uniquement pour toi. Pour t’aider.
– Pour m’aider ? s’écria Bobby avec un petit rire. Bordel de merde, tu vas
m’envoyer en prison avec toi.
– Non, ce n’est pas possible. Pour toi comme pour moi. »
Aaron disparut dans le couloir et la lourde porte en métal se referma derrière lui.
Bobby posa les yeux sur l’enveloppe. Quelques billets en dépassaient, de plus en plus mouillés par la neige. Il la ramassa et étala en éventail les billets qui étaient encore secs. Certains s’étaient fripés avec les années. Les autres étaient si récents qu’ils paraissaient faux, plus gris que verts. Ils avaient cette odeur à laquelle pensaient certainement les gens quand ils parlaient d’une voiture neuve. Il tenait dans ses mains trois mois de dignité, et peut-être un repos mérité. Trois mois pour sortir durablement Isabel de l’ornière. Il n’avait qu’une seule chose à faire, la seule qu’il ait jamais su faire, c’est-à-dire fermer sa gueule. Mentir. S’il le faisait, sa vie merdique suivrait sa trajectoire merdique jusqu’à sa conclusion merdique, mais
prévisible. Voire, qui sait, un peu mieux que ça.
Aaron avait peut-être raison. Peut-être que personne n’aurait rien à foutre de ce jeune. Peut-être qu’il aurait fait à Bobby ce qu’Aaron lui avait fait. Sinon pire. Mais sa mère, elle, ne s’en foutrait pas. Un gamin a beau devenir le pire des connards, sa mère a toujours envie de le voir rentrer chez lui. Bobby entendit la voix d’Isabel lui demandant où il était la veille. La mère de ce gamin avait dû se demander pourquoi il n’était pas à la maison, pourquoi les flics venaient frapper à sa porte en pleine nuit, pourquoi quelqu’un avait fait une chose pareille à son enfant.
Il rouvrit l’enveloppe et compta les billets.
D’un autre côté, rien n’avait obligé ce gamin à venir vers eux, si ? Il aurait pu les laisser tranquilles, laisser glisser l’insulte d’Aaron, se montrer le plus sage des deux.
Bobby plia la liasse de billets et la fourra dans la poche arrière de son
pantalon. Il retourna à l’intérieur, la gorge nouée par toutes ces conneries.
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