Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 10 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 10

 

Bobby ne se retourna plus. Il savait que, s’il le faisait, il verrait Aaron le suivre du regard. Où était ce putain de bus ? Bobby marchait d’un pas vif. Il s’était surpris lui-même en envoyant bouler Aaron. Terrifié par le pistolet, il n’avait pas su quoi faire d’autre. Il devait empêcher Aaron de nuire. C’était en ne faisant rien qu’il s’était retrouvé dans cette situation. Plus jamais il ne resterait passif. Malgré tout, il n’arrivait pas à se départir de l’impression qu’Aaron avait voulu que lui, Bobby, l’arrête. Mais alors quoi ? Pourquoi tout ce numéro ? S’il estimait nécessaire de faire peur à Bobby, c’est qu’il n’avait pas bien regardé. Bobby était déjà mort de trouille.

Au moment d’approcher, les freins du bus grincèrent. Les portes s’ouvrirent en sifflant et Bobby montra son pass au conducteur, un Noir à la

chevelure poivre et sel, à qui l’uniforme conférait une autorité illusoire. Bobby se sentit rassuré d’être près de lui. Non qu’il puisse faire quoi que ce soit pour l’aider en cas de besoin. Si Aaron, furieux, en proie à une frénésie néonazie, forçait avec ses gros doigts les portes en accordéon du bus, dégageait le conducteur de son siège et le projetait contre le pare-brise jusqu’à ce que celui-ci se fracasse, le malheureux ne pourrait rien pour l’arrêter. Bobby non plus, d’ailleurs. Dieu merci, le conducteur fit la seule chose qui s’imposait pour éviter un tel scénario. Il démarra et laissa Aaron disparaître dans la lumière du parking. Lorsque le bus accéléra, de petits ruisseaux de neige fondue parcoururent les stries du plancher en caoutchouc noir. Les lumières clignotèrent et baissèrent. Bobby se détendit et soupira.

Le bus était vide, à l’exception d’un homme que Bobby voyait régulièrement depuis les premières journées très froides de l’automne. Il était couché en travers d’une rangée de sièges, vêtu d’un manteau gris

miteux, le visage mangé par une barbe hirsute et jaunie comme des mégots. Son pantalon était maculé d’une matière indistincte, son bonnet était troué, le talon d’une de ses grosses chaussures s’était décollé et tremblotait à chaque nid-de-poule. Bobby ne l’avait jamais vu bouger.

« Il est vivant ? demanda-t-il au chauffeur.

– Vous voulez aller vérifier pour moi ? »

Il regarda Bobby dans son rétroviseur. Bobby fit signe que non. Le conducteur rigola.

« Vous connaissez son nom ?

– Pourquoi vous me demandez ça ? »

Bobby haussa les épaules. Il savait, pourtant, pourquoi. Discuter avec le chauffeur lui occupait l’esprit.

« Je sais pas, reprit le chauffeur. Il a un abonnement. Il prend toujours le premier bus du matin et repart avec le dernier de la nuit. Il descend pendant nos pauses, pour aller pisser ou chier, j’imagine. C’est moins cher que de payer un loyer, et il est au chaud pendant un petit moment.

– C’est un clochard ?

– Sans doute. Avec le temps qu’il fait, ça me désespère de penser que des

gens n’ont pas de toit. C’est pour ça que je le laisse tranquille. Les autres chauffeurs aussi. Peut-être qu’il n’a pas de chez lui. Peut-être qu’il ne peut pas aller chez lui. Peut-être qu’il ne veut pas. Avec les types comme ça, il y a toujours une histoire. »

Bobby se demanda alors combien de temps le jeune qu’Aaron avait massacré était resté par terre, à saigner dans la neige, la tête écrabouillée, avant que quelqu’un le découvre. Il se demanda quelle était son histoire, et si lui et Aaron y avaient mis un terme. Il ne savait pas comment il était censé vivre avec ça sur la conscience, et encore moins en sortir indemne.

Un journal traînait derrière le siège du conducteur. Il devait forcément y avoir quelques lignes sur ce qui s’était passé. Bobby le prit. Il parcourut la une. Rien. Rien dans les premières pages, ni les suivantes.

C’est impossible.

Rien non plus dans les éditoriaux. Il passa aux nouvelles locales. Lorsqu’il

la tourna rapidement pour aller plus vite, la une se déchira. Trois pages plus loin, il tomba dessus. Une petite colonne en bas à droite.

« Un élève agressé devant l’Original Hot Dog Shop. »

Découvert par son ami peu de temps après l’agression. Dans un état stable mais critique. Pas de témoins. Pas de suspects. La police visionnait les images des caméras de surveillance.

Un simple entrefilet.

Aaron avait raison. Tout le monde s’en foutait.

Le soulagement de Bobby l’emporta sur son sentiment de culpabilité, et il s’en voulut encore plus. Il relut ensuite les mots « caméras de surveillance » ; aussitôt, son soulagement disparut. Il reposa le journal derrière le siège du chauffeur et pencha la tête contre la vitre. Les flics ne mettraient pas longtemps à voir quelque chose sur les vidéos. Peut-être qu’il s’en tirerait – il n’était pas sorti du pick-up.

Sauf qu’il était sorti du pick-up. Il avait voulu rester à l’intérieur, mais Aaron l’avait convaincu d’entrer. Comment avait-il pu oublier ? La terreur enveloppa son cerveau dans un film opaque et engendra une version alternative des événements, une tentative pour alléger sa culpabilité écrasante.

Voilà comment.

Si les flics voyaient Aaron, ils verraient Bobby. Ils le verraient bondir sur

le siège conducteur pendant qu’Aaron remontait dans le pick-up. Ils verraient cette même portière côté conducteur ne pas s’ouvrir tandis qu’un garçon agonisait sur le trottoir. Ils verraient ce même pick-up démarrer en trombe sans hésitation et ralentir seulement une minute plus tard, comme si de rien n’était. Ils feraient le calcul. Ils verraient le pick-up rouler assez lentement pour qu’ils puissent noter la plaque d’immatriculation sans devoir faire un arrêt sur image. Et ce serait terminé. Fin de l’aventure. Plus qu’une question de temps. La question était : combien de temps et que faire en attendant ?

Le bus profita de tous les feux verts sur McKnight Road. Bobby écoutait le vrombissement du moteur et se laissait bercer par sa régularité. Il repensa à chaque moment de la nuit précédente et se demanda quand il aurait pu agir autrement pour empêcher une telle issue. Jusqu’à ce qu’il lui vienne à l’esprit que les prémices de ses malheurs étaient bien plus anciennes.

 

C’était le jour de la rentrée en troisième. Bobby se tenait devant la ligne blanche qui séparait le conducteur du car scolaire des rangées de visages, dont la plupart ne ressemblaient en rien au sien. Le chauffeur lui cria d’aller s’asseoir, et les gamins éclatèrent de rire. Il jeta son dévolu sur le siège vide derrière la cabine et se glissa loin des regards. Le moteur rugit et le car démarra.

Il sortit un Avenger de son sac à dos. Le car s’arrêta en faisant crisser ses pneus. Les portes s’ouvrirent, mais Bobby gardait la tête baissée. Il ne voulait plus croiser un seul regard. Quelqu’un s’affala sur le siège à côté de lui : un petit Blanc avec un haut de survêtement Adidas en satin noir et une casquette des Pittsburgh Pirates sur le côté. Le gamin se pencha vers lui pour voir ce qu’il lisait et Bobby se tourna sur le côté.

« Yo, les Marvels, c’est de la merde », dit l’autre.

Bobby s’écarta sur son siège et fit mine de lire, tandis que le garçon récupérait au fond de son propre sac un comic sous film plastique, mais pas cartonné.

Quel amateur, se dit Bobby.

« Oui, enfin, tu ferais mieux d’avoir un peu de carton dedans si tu veux que ça vaille quelque chose plus tard.

– Arrête, mon frère, répondit le garçon. Y a que les pochettes en

cellophane qui tiennent la route. Ils ne peuvent pas mettre des cartons à moins qu’ils soient sans acide. »

Il inclina la tête vers le comic de Bobby. « Tu vas sans doute le ranger dans une de leurs grandes boîtes en carton, non ? Regarde-moi ça. Les pages sont déjà toutes jaunes et dégueulasses.

– Non. Je suis pas débile. »

Bobby referma rapidement son comic. Il ne voulait pas que le garçon voie où il avait collé les pages avec du scotch pour éviter qu’elles ne se détachent des agrafes. Il se dit qu’il jetterait la grande boîte dès qu’il rentrerait à la maison.

« Ouais, fit Aaron.

– Pas grave. Pourquoi est-ce que tu parles comme ça ?

– Comme quoi ?

– Tu sais que tu es blanc, pas vrai ?

– Non, il sait pas », intervint quelqu’un derrière eux. Bobby se redressa et se retourna : c’était un gamin noir énervé. Il fit une grimace avec sa bouche et ouvrit de grands yeux en lui faisant signe de regarder devant lui. Bobby soutint son regard.

« Je t’ai parlé, à toi ? demanda-t-il.

– Non, mais moi je te parle. »

Bobby se retourna seulement lorsque le chauffeur le lui ordonna. Son

voisin le tira par le tee-shirt, et Bobby obéit, ne lâchant des yeux le petit Noir qu’au tout dernier moment.

« Ouais, dit l’adolescent blanc. T’es grave. »

Il ouvrit son sac et, non sans une certaine appréhension, sortit un exemplaire de Crisis on Infinite Earths, tel Indiana Jones remplaçant l’idole avant que l’énorme rocher déboule. Bobby pencha la tête pour voir Superman tenir dans ses bras une Supergirl morte.

« Tu veux le lire, celui-là ? demanda le Blanc avant de lui tendre le livre. Yo, les DC Comics, y a que ça de vrai.

– Jamais de la vie, leurs dessins sont à chier, répondit Bobby.

– Quoi ? fit l’autre en jetant la tête en arrière. Mais t’es vraiment grave ! En plus, leurs histoires sont mille fois mieux.

– Arrête. Supergirl ? C’est le personnage le plus débile de tous les temps. »

Aaron regarda la couverture et leva les yeux au ciel.

« OK, pas faux. Elle est un peu faible. Mais ils la font mourir, donc tout va bien. Après, c’est pas non plus Ant-Man. Voilà un personnage merdique. »

Bobby ne put s’empêcher de rire, et le garçon sourit à son tour.

« Aaron, dit-il en lui tendant la main.

– Bobby. »

Il tendit la main aussi, mais Aaron se lança alors dans un rituel compliqué auquel Bobby ne comprit rien, et il la retira.

« Tu en as d’autres là-dedans ? » demanda Bobby. Aaron lui adressa un petit clin d’œil et prit un autre numéro de Crisis, avec Flash en couverture. « Ils font mourir Flash, aussi ? »

Aaron haussa les épaules. Pourtant, il était évident qu’il connaissait la réponse. Bobby retira le livre de la pochette, toujours aussi délicatement, et Aaron acquiesça. Pendant tout le reste du trajet jusqu’à l’école, ils lurent en

silence. Lorsque le car se gara, ils se levèrent. Les autres se mirent en file indienne et refusèrent de les laisser descendre. Certains bousculèrent Aaron au passage. Il regarda Bobby derrière lui.

« Putain, mec, dit ce dernier. Pourquoi tu te laisses faire ?

– Ils se foutent de ma gueule, rien de plus. Pour rigoler. »

Mais sa honte parut évidente aux yeux de Bobby, furieux de voir son nouveau copain se faire malmener. Étrangement, il éprouvait aussi une sorte

de soulagement, car il ne se sentait plus tout seul. Il n’y avait pas que lui qui était différent. Ils suivirent le dernier gamin en bas du marchepied. Bobby regarda les autres s’égailler comme des bonbons éparpillés sur une table, courant et hurlant vers le portail de l’école. Il sourit.

Il avait un ami. Il dut presque le dire à voix haute pour y croire.

Certes, ce garçon était un peu bizarre, mais enfin il aimait bien les comics et il aimait bien Bobby. Même s’il ne le regardait pas à cet instant précis, il vit qu’Aaron souriait aussi.

Aaron l’accompagna jusqu’au bureau pour l’aider à trouver sa salle de classe et, plus tard, lui montra où avaient lieu certains de ses cours. Ils n’en avaient aucun en commun. Aaron dit que les siens étaient exceptionnels, mais il afficha ensuite le même air que quand les gamins l’avaient bousculé dans le car, et Bobby ne lui demanda pas ce qu’il voulait dire par là. Aaron sourit lorsqu’il découvrit qu’ils avaient leur pause déjeuner à la même

heure ; ils décidèrent de se revoir à ce moment-là.

Bobby se posta à l’entrée de la cafétéria. Ne trouvant pas Aaron, il commença à s’affoler. Pendant qu’il le cherchait dans la foule, il s’efforça de ne pas prêter attention aux regards mauvais et insistants. Personne ne semblait souhaiter sa présence ici. Ni les tablées des petits Blancs, ni celles des Noirs. Au centre de la cafétéria, se tournant dans toutes les directions, il cherchait une chaise libre, il cherchait Aaron, sans succès. Il se dit qu’il n’avait pas si faim que ça, ce qui devenait vrai à la vitesse grand V, et fit demi-tour pour s’en aller. Il mangerait chez lui, garderait son déjeuner pour le lendemain.

Où est Aaron ? Pourquoi est-ce que tout le monde me regarde ?

Le bruit de la cafétéria s’amplifiait. Bobby avait de plus en plus de mal à respirer. Quelqu’un lui saisit le bras, par-derrière, et il sentit son cœur remonter dans sa gorge puis couler à pic. Il dégagea son bras, laissa tomber

son déjeuner et serra le poing.

« Lâche-moi ! »

Son cri résonna dans toute la cafétéria et le brouhaha s’arrêta. Il se retourna. Il vit Aaron ; ses joues picotaient, ses oreilles étaient brûlantes. Tous les adolescents éclatèrent de rire, et Bobby s’attendait à ce qu’Aaron en fasse autant. Mais il ne rit pas. Il passa son bras autour de Bobby et l’accompagna jusqu’à deux chaises libres au bout d’une longue table.

Lorsqu’ils s’assirent, les gamins qui étaient là se levèrent et s’installèrent plus loin. Aaron fit comme si de rien n’était. Il sortit de son sac à dos un déjeuner emballé et deux autres comics. Il en glissa un vers Bobby, dont le cœur ralentit et dont l’appétit revint. Ils lurent et mangèrent, dans l’indifférence générale. Bobby s’en accommodait très bien.

À cause de son langage et de son accoutrement, Aaron était rejeté par à peu près tout le monde. Les jeunes Noirs, offensés par cette façon qu’il avait de les copier (que Bobby lui-même trouvait franchement pénible), lui infligeaient d’innombrables brimades, dont Bobby se rendait coupable par complicité, même si en sa présence ils se réfrénaient un peu. Les Blancs, quant à eux, voulant éviter le même genre d’ennuis, les traitaient comme ces intouchables d’Inde qu’ils avaient découverts en cours d’éducation civique.

Bobby, cependant, admirait presque l’opiniâtreté d’Aaron. Ce n’était pas

de la frime. Quand ils se retrouvaient seuls, Aaron ne quittait pas son personnage, ne rajustait pas sa casquette, n’écoutait pas une musique différente. Il ne comprenait vraiment pas pourquoi les gamins Noirs auxquels il voulait tant ressembler le rabrouaient sans cesse. Le traitement qu’ils lui réservaient transforma la peur de Bobby à leur égard en dégoût, et il enfouit si profondément la vérité sur son père qu’il finit par ne plus y croire. Il détestait la vérité, et cette vérité l’incitait à les détester, donnant lieu à plus d’une convocation chez le proviseur pour s’être battu dans les couloirs, pour avoir défendu Aaron quand il ne pouvait ou ne voulait pas se défendre tout seul.

Il avait beau lui dire qu’il se ridiculisait, qu’il devait montrer plus de dignité, il n’y avait rien à faire : Aaron voulait être comme eux. Bobby pensait souvent à ce que son grand-père dirait s’il apprenait qu’il traînait avec un garçon comme Aaron, et parfois cela remettait en question sa

sympathie pour lui. Mais tous deux, chacun à sa manière, étaient des inadaptés.

Ils déjeunaient toujours ensemble. Ils marchaient dans les couloirs et ne relevaient pas les moqueries, le surnom qu’on leur avait donné, les Pédés aux Comics. Ils terminaient toujours de manger avant la fin de la pause, allaient s’asseoir dehors et lisaient sous une passerelle.

Aaron, un jour, lui dit en plaisantant qu’ils devraient s’embrasser et

vraiment foutre les boules à tout le monde. Bobby se rappelait certaines tirades de son grand-père à propos des pédales et des tapettes, comme quoi ils répandaient des maladies et sapaient les fondements de la société – et il avait suffisamment entendu cette rengaine pour y croire lui-même. Aaron rigola, mais d’un rire gêné. Cela mit Bobby en colère.

« C’est pas drôle, mec.

– Oh, allez. Tu n’as aucun sens de l’humour.

– Les pédés, c’est dégueulasse, répliqua Bobby. Arrête de blaguer là-dessus. Sérieux. »

Aaron rit de plus belle, dit à Bobby de se détendre un peu, puis se replongea dans son comic. Il se tut pendant tout le reste du déjeuner et n’en reparla plus jamais.

Le même jour, Bobby le retrouva par terre dans les toilettes, le nez en sang et la lèvre fendue. Il avait les yeux mouillés et gonflés. Il l’aida à se relever

et lui tendit une serviette en papier humide. Lorsqu’il la posa sur sa lèvre, Aaron laissa échapper un sifflement de douleur.

« Qu’est-ce qui s’est encore passé ? demanda Bobby.

– Rien.

– Pourquoi est-ce que tu essaies tout le temps d’être comme eux ? Regarde un peu le résultat. Je te dis, ce sont des animaux. Mon grand-père a essayé de me l’expliquer et je ne l’ai pas écouté. Il faut que tu m’écoutes. »

Aaron le repoussa.

« Tu peux me foutre la paix ? Je t’ai même pas raconté qui m’a fait ça, si ? »

Bobby était dos au mur, bouche bée.

« Merde, reprit Aaron. Je vais en cours. À plus tard, peut-être. »

Aaron avait raison. Bobby était parti du principe que c’était forcément un coup des Noirs. Il éprouva un mélange confus d’agacement et de

compassion à l’égard d’Aaron. Il avait envie de lui dire toute la vérité sur son père, car bien qu’inséparables ils étaient éloignés par ce fossé entre eux et, à cet instant précis, Aaron sembla plus seul que jamais. Mais Bobby savait que ce dernier souffrirait en apprenant que, en un certain sens, lui possédait ce que son ami désirait tant – non pas simplement être comme eux, mais être eux. Il se disait que son propre refus d’appartenir à ce groupe reviendrait à le jeter à la face d’Aaron. Il pensait même que celui-ci ne

l’aimerait plus pour cette raison-là. Or il ne pouvait pas se permettre de perdre son seul ami. Il savait aussi, par une sorte d’instinct de survie, que vis-à-vis des gamins noirs contre qui il se battait pour protéger Aaron, la révélation de sa véritable identité lui ferait plus de tort que de bien. Il ne révéla donc rien à Aaron et se promit de ne jamais le lui révéler.

Il ne le révélerait jamais à personne.

 

Pendant que les énormes essuie-glaces balayaient le pare-brise, le bus traversa Shadyside et se rapprocha de Homewood. De rares passagers montèrent et descendirent. Ils rentraient sans doute chez eux, retrouvant leur ennui douillet, la même routine avec les mêmes gens, sans aucune inquiétude à l’horizon. Bobby pouvait toujours leur dire « bonjour », ils l’oublieraient dès leur descente du bus.

Ou pas.

Peut-être découvriraient-ils qu’ils avaient quelque chose en commun, comme Aaron et lui le jour de cette fameuse rentrée scolaire. Peut-être leur vie en serait-elle à jamais changée. Peut-être en bien, plus vraisemblablement en mal, car tout finit par se briser. C’est inévitable.

Bobby gardait toujours en mémoire un de ses cours de chimie, en seconde. Il y avait été question de l’entropie, cette idée que l’ordre naturel du monde tend vers le désordre. Il avait eu du mal à comprendre le concept, jusqu’à ce que sa professeure lui soumette un exemple. Ta chambre devient non pas plus propre, mais toujours plus désordonnée, avait-elle dit. Eh bien, c’est la même chose pour l’univers. À compter de ce jour, l’idée avait obsédé Bobby. Il s’était mis à dessiner un méchant dans son carnet. Ce méchant était un mutant, né d’une mère droguée, et son seul talent consistait à semer le chaos dans la vie de tous ceux avec qui il entrait en contact physique. Bobby l’avait baptisé Entropie. En le montrant à Aaron, il apprit avec

consternation qu’il existait déjà un personnage de ce nom dans l’univers Marvel. Il prit alors un dictionnaire des synonymes et jeta son dévolu sur Bedlam, « Pandémonium ». Même problème. Aaron lui avait expliqué que c’était de toute façon un personnage idiot, et Bobby avait fini par l’effacer.

Bobby rit tout seul. Il n’y avait pas repensé depuis des années.

Le bus prit un virage serré à droite et heurta le trottoir. Le choc secoua le clochard ; il s’agita mais ne se réveilla pas. Qu’est-ce qui t’a amené là ? se

demanda Bobby. Les choix que tu as faits ? Ou est-ce que tu es une simple conséquence de l’entropie ? Cet homme était-il victime de circonstances, méritait-il la pitié, ou était-il un criminel, voire un assassin, qui avait de la chance de dormir dans un bus ? Il ignorait s’il mangerait le lendemain ou si un type un peu plus désespéré que lui le dépouillerait des rares piécettes qu’il avait amassées chemin faisant, mais tant qu’il avait de quoi payer son bus, il savait où il serait. Il savait que son avenir était, à certains égards, prévisible. Certes, Bobby ne savait jamais si sa mère et lui auraient de quoi régler le prochain loyer, mais il y avait une certitude dans le fait qu’ils travaillaient comme des bêtes, qu’ils vivaient d’un service à l’autre, et qu’il y aurait des nuits où il ramasserait les débris des promesses brisées de sa mère. C’était peut-être merdique, mais leur train-train avait quelque chose de rassurant. Il avait envie de retrouver ce sentiment-là. Il se rendit compte qu’il n’y avait pour ça qu’une solution.

Le bus tourna dans Frankstown Avenue. Bobby tendit le bras pour demander l’arrêt puis se ravisa.

« Vous bossez encore combien de temps ? demanda-t-il au conducteur.

– Encore deux heures. Pourquoi ?

– Ça vous dérange si je fais le retour avec vous ? »

Le chauffeur le regarda dans le rétroviseur, haussa les épaules et acquiesça.

« C’est quoi, votre histoire ? lança-t-il.

– Je suis encore en train de l’écrire. »

Le conducteur redémarra. Bobby repensa à son personnage, Entropie. Il aurait dû l’appeler Aaron.

 

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